XVI
23 juin 1762.
Il faut, mon très-cher concitoyen, que je vous écrive encore aujourd'hui, après quoi je me conformerai à vos intentions ^ pourvu que vous me fassiez savoir de temps en temps de vo8 nouvelles, car votre santé va avant tout, et je ne puis être tranquille tant que je craindrai pour elle.
Vous vous trompez si vous avez cru que mon zèle ait été sans prudence. On savait mon amitié pour vous; pouvais-je la dissimuler dans une occasion aussi intéressante? L'injustice révolte; quand il s'agit d'un ami, elle indigne; mais vous aurez vu par ma dernière lettre que je pense sur votre affaireà peu près comme vous, et que je crois fort important de ramener les esprits par une conduite douce et modérée.
Une preuve que je n'ai aigri personne, c'est les lumières que j'ai sur votre affaire^ les conclusions du procureur général que j'ai vues, et je pourrais vous dire les noms de e^x qui ont été pour ou contre vous. En général, on saitâci que j'aime le bien, que je le veux, et que, si j'ai de la chaleur pour
* Voyet la lettre de Rousseau du 22 juin précédent ; il y témoigne à Moultou la crainte que trop de zèle à le servir ne lui soit nuisible pour le moment, et il désire, en outre, que ses lettres soient moins fréquentes.
mes amis, celte chaleur ne me ferait jamais rien faire de contraire au devoir. Avec cette réputation, j'espère de pouvoir vous être utile, il n'en est pas encore temps. C'est avec un vif regret que je renonce à Tespérance de vous voir, je n'ai jamais rien souhaité avec tant de passion ; je sens que vous avez raison de me le refuser, et qu'un tel voyage ne seirait bon ni pour vous ni pour moi.
II me semble qu'on commence à craindre d'avoir été trop loin. On pense qu'il serait possible que vous vinssiez purger votre décret, et on voit où cela pourrait aller. Si l'on connaiââait votre patriotisme, on vous aurait fait moins de mal et on ne craindrait pas que vous en fissiez. Cher Rousseau, combien d'âmes y a-t-il de la trempe de la vôtre? Combien y en a-t-il qui soient capables de l'apprécier et de la sentir ? Je ne la (Connaissais pas bien moi-même; je n'aurais jamais cru qu'elle réunissait tant de modération à tant de chaleur et de sublimité ! Je vous l'avoue, j'ai craint vos premiers mouvements, vous pouvez le voir par ma précédente lettre, où je tâchais d'en prévenir les effets. Vous êtes grand en tout, vos malheurs auraient manqué à votre gloire.
Que je porte envie à cette famille respectable qui vous a dans son sein M que j'aimerais à partager leurs soins, à vous voir, à vous entendre ! Votre cousin * me vint voir il y a quelques jours pour me demander de vos nouvelles ; je répondis que vous ne m'aviez point écrit, mais que je savais que vous étiez en sûreté, sans savoir où vous étiez ; tout le monde ici l'ignore. — Je ne vous écrirai que rarement, puisque vous le voulez ; j'oubliais vos malheurs en m' entretenant avec vous ; mais il le faut, j'y consens. Ne m'oubliez pas cependant, que j'aie quelquefois de vos nouvelles.
* La famille Roguin.
* Un Rousseau.
1 juillet 1762.
Il faut, mon cher concitoyen, que jevous écrive encore, je vous dois instruire de ce qu'il vous importe de savoir. On a fort murmuré de votre jugement, et le Conseil a compris que sa sentence était trop rigoureuse, il nie presque qu*il y ait eu contre vous un décret de prise de corps, qui sûrement ne sera pas mis en exécution si vous venez à Genève. — Une quinzaine de citoyens allèrent chez le procureur général et chez le premier syndic pour savoir si ce décret avait été rendu; on dit qu'il n'était point dans la sentence, ce qui était vrai, mais on éluda la question qu'on faisait s'il était sur les registres du Conseil. J^ai été très- Tâché de cette démarche des citoyens, quoique je leur sache gré de leur zèle, parce qu'elle pouvait faire soupçonner que vous ou vos amis cherchiez à obtenir du Conseil par la force ce que vous ne vouliez devoir qu'à la justice. Ainsi, mon cher concitoyen, j'ai cru vous devoir et me devoir à moi-même de montrer à quelques magistrats de mes amis la lettre si modérée et si sage que vous m'écrivîtes en réponse à celle qui vous avait appris le jugement du Conseil ^ Cette lettre vous faisait plus d'honneur qu'à moi, mais vos intérêts sont avant les miens. Ces messieurs ont admiré votre âme, ils vous connaissent enfin et ils voient que le patriotisme ne peut aller plus loin, ni se montrer d'une façon plus vraie ni plus généreuse.
Monsieur Jallabert, qui vous a servi dans toute cette affaire avec autant de courage que d'amitié, vous admire plus que personne; il me charge de vous dire que, si vous voulez revenir dans votre patrie, il faut attendre jusqu'au mois de septembre, qu'alors, tout étant calmé, le Conseil vous fera paraître devant les quatre syndics, qui, après vous avoir témoigné
* La lettre de Rousseau du 22 juin précédent.
le chagrin que leur a fait votre manière de penser sur le christianisme, vous feront promettre de ne jamais écrire contre la reb'gion du pays, et alors tout sera pacifié. Je crois que vous devez à M. Jallabert quelques remerciments que vous pourrez mettre dans votre réponse à ma lettre. Si vous pouviez même m' écrire une lettre un peu raisonnée sur toute votre affaire, au moins sur ce qui regarde la religion, je serais bien aise de la faire voir à quelques membres du Conseil et de la Compagnie^, qui en général s'est fort bien conduite dans tout ceci. (Celte lettre ne sortirait pas de mes mains.) Mon cher concitoyen, je vous embrasse de tout mon cœur. Je ne croyais pas vous aimer autant que j'ai vu que je vous aimais *.'
7 juillet 1762.
On répandit lundi dans toute là ville que MM. de Berne vous avaient ordonné de quitter le canton dans deux fois vingt-quatre heures. Je fus frappé de cette nouvelle, mais je trouvai cette conduite trop inique pour ajouter foi à ce bruit; en remontant à la source, j'ai su qu*il était vrai que MM. de Berne avaient défendu vos livres, mais que c'était tout. Si le reste était vrai, mon Dieu, que je trouverais les hommes abominables. Quoi, voudrait-on vous interdire l'eau et le feu? Il ne resterait plus qu'à vous ôter Tair. Si cela est, mon cher concitoyen, revenez à Genève; vos ennemis ne triompheront pas longtemps, et je vous réponds que vous y serez bien reçu. Je vous mandai ce que m'avait dit M. Jallabert. M. le pasteur Vernet m'a chargé de vous témoigner la part sin-
* La Compagnie des pasteurs de l'Église réformce de Genève; cette Compagnie existe encore aujourd'hui.
* La réponse de Rousseau est du 6 juillet 1762.
cère qu'il a prise à vos peines. Dans loule celte affaire, j'ai été charmé de la modération de notre Compagnie, et M. Vernet fa conduite. Un homme qui n est pas ministre, qui vous hait, et qui ne m*aime pas, remercia les magistrats dans son discours des promotions, de Tarrêt qu'ils avaient rendu contre vous. M. Vernet qui fit la récapitulation des discours n*en dit pas un mot. Je l'en remerciai le lendemain, il me dit qu'il se devait à lui-même ce qu'il avait fait, qu'il était affligé de ce que vous aviez écrit, mais qu'il était plein d'estime pour vous. Je trouvai par hasard Voltaire chez madame d'Enville; on parla de vous. Il dit : « Jean-Jacques reviendra, les syndics lui diront : « Monsieur Rousseau vous avez mal fait d'écrire ce « que vous avez écrit, promettez de respecter à l'avenir la re- « ligion du pays. Jean-Jacques le promettra, et peut-être il « dira que l'imprimeur a ajouté quelques pages à son livre.» Non, monsieur, lui répondis-je, Jean-Jacques ne met pas son nom à ses ouvrages pour les désavouer. Voltaire resta muet» il demanda qui j'étais, il y a cinq à six ans que je ne l'avais rencontré.
9 juillet 1762. '
N'ayez pas regret au tort que j'ai pu me faire, puisque je suis sûr que je ne vous en ai point fait à vous ^ Vous me connaissez mal, si vous croyez que je puisse craindre l'injustice. Des malheurs qu'on ne se reproche pas, ne sont, plus des malheurs. D'ailleurs ma situation me met à l'abri de tout, je puis me passer des hommes, et dans la riguenr des mots, je n'en attends rien. Non, je vous le jure, mon cher concitoyen, ce n'est pas de moi que je suis en peine; mais en vous ser*
* Mouliou répond ici à Ja lettre de Rousseau du 6 juillet; elle ne lui était pas encore parvenue quand il écrivit celle qui précède. •-
vant, je crains toujours de ne pa« vous servir comme vous le voulez. En vous écrivant, je tremble que mes lettres ne vous déplaisent ; mais aussi ne manquerais-je point aux devoirs de Tamitié, si je vous laissais ignorer ce que vous devez savoir? Je ne sais si vous pourrez rester à Berne, ne dois-je donc pas vous envoyer cette lettre de M. ÎJsteri de Zurich, votre ami et le mien, qui vous offre un asile sûr dans une république sage, où je vous souhaiterais si vous n'y étiez trop éloigné de moi ^? Vous me dites : « Est-il possible qu'il ne se trouve pas (( un aitii de la justice et de la vérité, qui daigne prendre la « plume pour répondre au réquisitoire?» Ne dois-je pas vous répondre à mon tour, si vous m'avez cru votre ami, vous devez m'avoir cru l'ami de la vérité et de la justice, et j'aurais déjà répondu, si j'avais cru que ce hbelle méritât quelque attention ; mais comment vous servir, quand on ne sait pas comment vous voulez qu'on vous serve? J'aime à croire que vous vous êtes défié de mon talent plutôt que de mon cœurr Si ma plume peut vous êtes utile, dirigez-la; envoyez-moi un canevas, un précis de la manière dont vous souhaitez que l'on réponde. Ou je ne puis rien, ou je saurai m'en servir; j'appellerai, si vous le voulez, Rouslan à mon aide. Usteri ferait imprimer à Zurich, je suis aussi sûr de lui que de moi. Dites, que faut-il faire? Ayez un peu plus de confiance en vos amis ; ils méritent que vous les distinguiez de la foule des hommes. Cher concitoyen ne m'épargnez pas; si des raisons que je doive ignorer vous font désirer de suspendre ou de terminer noire correspondance sans me les dire, écrivez-moi seulement qu'elle cesse, et elle cessera. Je ne verrai dans cet ordre qu'un simple ordre, et je me garderai bien de croire qu'il y ait quelque refroidissement dans notre amitié. Madame d'En-
* Sur celte offre bieuveillantc, Rousseau entra en relation avec M. Usteri. La place nous manque pour donner les nombreuses lettres adressées par ce dernier au philosophe^
ville m'envoie dire que Voltaire a reçu une lettre de Berne qui lui dit qu'il n'y a eu dans le Sénat qu'un seul membre qui ait opiné à vous faire sortir des terres de la République, et que cet avis a été rejeté par tous les autres. Je le souhaite, et je languis bien d*en être assuré. Je ne donnerai point votre adresse à M. Usteri, à moins que vous ne me l'ordonniez.
17 juillet 17G2.
Que votre lettre me touche, cher et vertueux concitoyen *, non, je n'ose pas la relire. Ai-je donc pu]vous affliger ? Ah ! je vous le jure, je ne Tai pas voulu , mon cœur est aussi inno* cent que ma plume est coupable. Mais vous avez vu dans mes reproches mêmes ma tendre amitié, comme je la vois dans vos craintes. Je confesse mes torts, n'en parlons plus, Tombre de refroidissement dans votre amitié me ferait mourir.
Oui, mon cher concitoyen, qu'ils me fassent ce qu'ils voudront: mais, si j'ai des forces suffisantes, je vous défendrai. Quel homme de lettres se chargerait ici de ce soin? Ils ne savent plus qu'encenser le veau d'or; mais pour moi, qui ne veux ni chaire de professeur, ni église de campagne ou do ville*, pas même l'entrée dans leur Compagnie, dont je suis peu digne assurément, je ferai mon devoir, et ils feront leur métier, s'ils me blâment. Je n'ai qu'une crainte, mais elle est vraie et bien fondée ;j*e me défie de mon talent. Ahl si le zèle pouvait en tenir lieu! Qui mériterait
* Voir la lettre de Rousseau du 15 juillet précédent, dans laquelle il encourage MouUou à entreprendre sa défense par écrit.
* Moultou s'était livré par goût aux études ihéologiques, et avait été reçu ministre du saint Évangile. Sa fortune cependant lui avait permis de ne point accepter de fonctions ecclésiastiques officielles; il en résulta qu'il n'est jamais devenu ce que, dans l'Église réformée, on appelle pasteur.
mieux que votre ami d'être chargé du noble emploi de vous défendre? N'importe! je vais travaillera Si je réussis, mon travail paraîtra ; si je ne réussis pas, je m'honorerai de mes intentions, et ma conscience m'applaudira au moment même que je brûlerai mon ouvrage. Je n'aurais pas cette crainte, si vous aviez voulu le revoir, mais je comprends vos raisons pour le refuser et je les approuve.
On nomme aujourd'hui un tribunal légal pour juger M. Pictet, qui avait écrit une lettre anonyme sur l'arrêt du Conseil qui condamnait vos livres. Tout le Conseil étant plein de ses parents, il faut former un tribunal; je crains que cette affaire n'ait de fâcheuses suites. Quand est-ce qu'une vraie concorde, une tendre amitié nous unira tous? M. Jallabert a vu votre lettre, il est pénétré de vos sentiments pour lui, il m'a chargé de vous en remercier, et de vous assurer qu'il sera toujours le même pour vous. M. Abauzit vous défend avec une vivacité qui n'est pas de son âge. Vertueux concitoyen, vous avez encore des amis.
Il est certain que le Conseil de Genève n'a fait aucune démarche auprès de MM. de Berne pour vous faire sortir du canton'. Je ne dis rien des particuliers, ils en sont bien capables; si on le sait, ils s'en repentiront. Un d6 mes amis qui sort d'ici me dit qu'on répand dans le public une brochure contre vous, il ne l'a pas vue, je suis indigné. J'ai bien peur qu'elle ne soit d'un homme qui a prêché contre votre Con-' trat social; je ne crois pas que son Uvre fasse fortune. Nous le verrons. On m'écrit de Paris que le parlement ne poursuit pas votre contumace, et que des conseillers de celui deRouen qu'on voulait engager à dénoncer votre livre, ont répondu fière-
* Parmi les papiers de Moultou, nous avons retrouvé les fragmenls de celte défense de Rousseau. Gomme la suite des événements en avait rendu la publication inutile, ii n'est pas probable qu'elle ait jamais vu le jour.
* De Berne.
ment :.« Il n'y a point parmi nous de délateurs. » Je vous embrasse du fond de mon cœur. J'ai écrit à Usteri.
4 août 1762.
J'ai reçu, mon cher concitoyen, votre lettre du 24 juillet avec l'incluse, que je fis remettre tout de suite à son adresse. L'homme à qui vous écriviez ■ est fort de vos amis, je n'en puis douter, quoique je ne le connaisse pas personnellement ; il est fort zélé pour vos intérêts et très-sage : c'est un ami que vous ne devez pas négliger. J'avais été effrayé d*un bruit qui se répandait ici, qu'on vous persécutait aussi à Neuchâiel; mais il n'y avait sans doute aucun fondement à celte nouvelle : elle est tombée. Coindet me mande de Paris, en date du 29, qu'on espère qu'au premier moment opportun on pourra faire lever le décret du parlement contre vous. Le parlement serait bien sage s'il osait ainsi se condamner lui-même. Quelqu'un me mandait : Que fera M. Rousseau s'il est obligé de quitter Neuclialel? Je lui répondis : S'il me croit, monsieur, il reviendra Ji Genève.
Le pauvre Roustan est affligé de n'avoir point de réponse, à la lettre qu'il vous a écrite : il vous aime du fond de son cœur. Ce que vous me mandez de Vernes ne me surprend pas, mais ne lui croyez aucune mauvaise intention, certainement il n'en a aucune.
Si votre affaire s'accommode au parlement de Paris, faut-il écraser ce réquisitoire? Vous devez savoir mieux cela que moi. Je vous embrasse, mon cher concitoyen, et je vous suis dévoué pour ma vie.
* M. Marcet. Voir, pour rintelligencc de cette lettre, celle de Rousseau du 24 juillet précédent, à laquelle répond ici Moultou.
7 août 1762.
Je suis aussi surpris que vous, mon cher concitoyen, du retard de la lettre dont vous me parlez*. Comptez sur l'exactitude des dates. Comme j'avais les mêmes craintes que vous, j'y ai toujours apporté beaucoup d'attention. Cependant vos lettres me parviennent toujours sans retard, et bien cachetées, ce qui m'assure qu'il n'y a rien à Genève. Et pourquoi voudrait-on savoir en Suisse ce qu'on vous écrit et ce que vous écrivez?
Vous pouvez m'envoyer Tarrêt apostille *. Si c'est un évêque qui a fait les notes, le clergé catholique vaut mieux que le nôtre, puisqu'il s'y trouve un homme, et qu'il n'y en a point chez nous. Ils ne savent plus que se taire. Roustan ne sera plus affligé de votre silence, à présent qu'il en saura la cause. Je reçois en ce moment un billet de la personne' à qui vous aviez écrit, je vais le transcrire. « J'ai reçu la lettre dont vous « me parlez, j'y ai répondu fort au long le 30 du mois passé, « et encore écrit le 5 à Saint-Aubin, adresse de ma première; « s'il n'a pas reçu ces deux lettres, il peut les faire demander .« au commis de la poste de Saint-Aubin. Il me tarde fort « d'avoir une réponse. »
11 est bien vrai que c'est un crime ici que d'être noté d'amitié pour vous, mais je veux aller à l'autre monde avec ce crime. Je vous embrasse de tout mon cœur.
* Voir la lettre de Rousseau du 3 août 1762.
* Rousseau, dans sa lettre précédente du 3 août, parle à Moullou de l'arrêt du parlement lancé contre lui qu'il venait de recevoir, avec une apostille justiiicalive, d'une main anonyme.
^ M. Marcet.
21 août 1762.
J'ai reçu, mon très-cher concitoyen, votre lettre du 10 août, avec les notes que vous avez transcrites^; elles sont trèsbonnes, et je m'en servirai. Oui, Tenlreprise est grande et belle', mon âme s*y complaît, mais pour parler dignement de vous, il faudrait être vous-même.
J'ai vu la lettre que vous avez écrite à votre ami', et les conseils qu'il vous donne. Si vous les suivez (et je n'y vois aucun inconvénient), je ne doute pas du succès. Cependant qui peut répondre de ce qui dépend du libre arbitre des hommes? En cas que le succès ne répondit pas aux espérances de votre ami, il serait temps alors d*exécuter votre projet, lequel pourrait même nous être utile, pourvu que vous y missiez de la vérité sans aigreur, et que vous vous montrassiez patriote au moment même que vous cesseriez de vouloir être notre concitoyen. Mais il est impossible que vous puissiez agir autrement. Je languis fort d'apprendre la réponse du roi de Prusse à milord Maréchal. Je viens de lire un petit ouvrage qu'on m'a dit de Voltaire, et qui est bien marqué à son coin, intitulé : Sermon des cinquante. C'est une chose horrible, jamais on n'attaqua le christianisme plus ouvertement, avec plus de mauvaise foi, d'une manière plus dégoûtante. C'est une parodie de l'Ancien et du Nouveau Testament. Je ne doute pas cependant que cet ouvrage n'ait été imprimé à Genève. Oh ! si je l'avais pu garder seulement deux jours! Mais la personne qui me Ta communiqué n'a fait que me le montrer, et a exigé que je n'en ferais aucun usage. Voilà
* Rousseau n'avait envoyé à Moullou que les notes écrites par l'anonyme sur Tarrêt du parlement.
* La défense de Rousseau que Moultou venait d'entreprendre. 3 Lettre à M. Marcel du 24 juillet 17C2,
rhomme qu'on fête chez nous. Il m'est venu voir deux fois pour Taffaire de Calas et ne m'a point trouvé. Je le vis Tau-* tre jour chez madame d'Enville, il ne dit pas un mot de vous. Je Taltendais là. Un professeur de Zurich^, homme très-estimable et qui sent tout ce que vous valez, partira lundi avec sa femme pour Motiers-Travers. Il ne fait le voyage que pour vous voir. Il a lu le Sermon des cinquante j et pourra vous en parler. II n'a point dissimulé à Genève tout le cas que Ton fait de vous à Zurich, et vous a défendu contre vos ennemis comme j'aurais pu le faire. Roustan est pénétré de ce que vous lui dites ; s**il peut se cacher, il vous ira voir, et moi aussi si j'ai fini ce dont je m'occupe. M. Vernet vous réfute, mon cher concitoyen, mais avec tant de ménagement que vous en serez content. Il vous écrit à vous-même, et appelle votre ouvrage Testimonium animx naturaliter christianx. 11 veut vous gagner et non vous faire de la peine. M. Vernet est votre ami, c'est un homme sage qui abhorre Voltaire. Nous sommes très-bien ensemble. Je dois ce témoignage à nos ministres, qu'il n'y en a pas quatre qui aient approuvé le décret, et pas un seul qui ait osé dire qu'il l'approuvât. Bonjour, mon cher concitoyen, je vous embrasse du fond de mon cœur.
1" septembre 1762.
Voilà, mon cher concitoyen, une lettre que M. Cramer m'a remise pour vous. Ces MM. Cramer se disent fort vos amis, le sont-ils? Je n'en sais rien, ils tiennent trop à Voltaire. On a fort parlé de vous, vendredi passé, à la Compagnie'. C'est une lettre de Paris et un article de la Gazette d'Utrecht qui
* Le professeur IIcss.
* La Compagnie des pasteurs.
y ont donné lieu. 11 est dit daTïs cette lettre qu on avait assuré dans TÂcadémie française et dans celle des Inscriptions que les minisires de Genève avaient approuvé votre livre. La Gazette d'Utrecht dit la même chose. Vos ennemis voulaient se servir de celte imputation pour soulever notre Campagnie contre vous; mais elle n'en sera pas la dupe. Nous avons compris, avec M. Vernet, que le bruit ne venait que de d'Alembert et de Voltaire, qui auraient voulu vous mettre aux prises avec nos ministres, pour se venger de vous et d*eux. Ainsi ces messieurs ont perdu leurs peines.
10 septembre 176^
Je fus obligé de prêcher hier, jour de jeûne, à la campagne, ce qui m*empêcha de répondre, mardi ou mercredi, à la dernière lettre que vous m'avez écrite K Que les procédés de Voltaire et de sa cabale sont odieux ! mais ne me remerciezjamais de ce que je puis faire pour traverser leurs infâmes desseins; il n'y a point de mérite à remplir son devoir. — J'ai vu votre lettre à M. de Montmollin, elle est comme elle devait être. Voire conduite est une, en dépit de tous vos ennemis. Vous ne sauriez croire le chagrin que cette lettre a fait ici à ceux qui ne vous aiment pas, et de quelle joie elle a pénétré ceux qui vous aiment. Ils ont tous senti qu'après la démarche que vous avez faite, il n'y a plus d'obstacle à votre retour à Genève, et que notre Consistoire n'a rien à faire contre vous, après la décision de celui de Neuchâlel. Nos pasteurs sont trop prudents; ils n'élèveront pas autel contre autel. J'ai vu un extrait de la lettre du roi de Prusse à milord Maréchal; cette lettre est digne du roi; il ne pouvait se lîfVer d'avoir aimé Voltaire
* Lettre de Rousseau du 1" septembre 1702.
qu'en vous protégeant. Ce Voltaire assure que le Seimon des cinquante est du roi de Prusse. Je voudrais bien que milord Maréchal en fût informé. Il n'est rien que ce malheureux poëte n'ait fait pendant cette guerre pour rendre ce monarque ridicule et odieux, en supposant toujours des lettres de sa part qu'il n'a jamais montrées à personne. — Quel projet, mon cher concitoyen, que celui d'un voyage avec vous à Zurich! ahl sans doute que je le ferai, ce voyage ! C'est le peuple de la terre que j'aime le plus, et j'irai voir ce peuple avec l'homme du monde qui m'est le plus cher.
M. Vernet a été fort content de votre lettre, et indigné de l'anonyme : cela fait horreur. Il me charge de vous dire qu'il vous écrira au premier jour; mais ces fêtes ^ occupent tous les ministres, il a prêché ce matin. Je ferai une sérieuse attention au dernier article de votre lettre^ je relirai ces règles de grammaire, il y a longtemps que je sais que nous ne parlons pas français à Genève. C'est un malheur pour un homme de lettres, que de vivre avec des gens qui parlent mal; s'ils étaient bons au moins, j'en serais bientôt consolé. — En vérité, de Luc vous aime avec passion, c'est lui qui m'apporta votre lettre à M. de MontmoUin; il me dit en entrant : Je vous apporte de l'or potable, — et c'en était pour lui.
22 septembre 1762.
Je reçois en ce moment, mon cher concitoyen, votre lettre du 20', et j'y réponds aussitôt, — Il est vrai que j'allai moi-
* Les fôles du jeûne genevois, qui ont encore lieu maintenant au mois de septembre.
A la fin de sa dernière lettre, Rousseau averli^sait Moullou des fautes de français qui lui échappaient queiqyefois.
Cette lettre de Rousseau n'est pas connue; ce qui malheureusement nous empêche d'éclaircir plusieurs points de la réponse de Moultou.
même à la ville de Turin porter une lettre à Thomme que vous m'aviez envoyé; que j'y envoyai deux fois et que Thôtesse me dit toujours qu il était parti, quoiqu'il m'eût dit lui-même, à cinq heures, qu'il ne partirait que le lendemain au matin. Ne soyez donc point en peine de cette lettre. Roustian ^ vous dira tout ce que je vous dirais. Je suis indigné contre le ministre qui a écrit à M. de Montmollin; vous auriez bien dû me dire son nom; nous avons des espèces d'hommes qui font pitié : ils ne savent pas de quel esprit ils sont animés. Je l'éprouve chaque jour; ce qui est bien certain, c'est qu'eux oa moi ne sommes pas chrétiens : il me semble pourtant que je le suis.
Oui, mon cher concitoyen, votre lettre à M. deMontmoUin ', a écrasé tous vos ennemis, et ranimé le courage de ceux qui vous sont attachés. Les premiers ont bien vu que cette lettre déconcertait leurs projets, et comme ils s^maginent que vous l'avez écrite à l'instigation de vos amis de Genève, pour qu'on n'eût rien à vous dire si vous y reveniez: ils ne doutent pas que votre intention ne soit d'y venir'bien vite, et cette crainte les glace d'effroi. En conséquence, ils affectent de montrer la contradiction de vos principes avec votre conduite; ils vous taxent d'hypocrisie; ils disent que vous vous jouez de toute religion. D'autres, au contraire, soutiennent qu'il n'y a point de rétractation dans votre lettre; mais, ajoutent-ils, il n'a communié que pour suivre la religion du pays, et se ménager un asile dans sa patrie, si le pays ou il est cesse de lui convenir.
Yos amis ne manquent pas de réponses : « si tous les
* Houslan projetait de faire une visite à Rousseau. Elle eut lieu quelques jours après.
* La lettre à M. de Montmollin, pasteur de Métiers, du 2480011762, dans laquelle Rousseau déclare son intention de participer à la sainte Cène et en expose les raisons.
cultes, » disent-ils, a lui sont indifférents, pourquoi ne reslait-il pas à Paris, et ne se disait-il pas catholique? De quels avantages ne pouvait-il pas y jouir? Il était bien sûr d'un asile dans le comté de Neuchâtel quand il a communié. Est-ce faire la cour au roi de Prusse que d'approcher de la sainte table? Et d'ailleurs, si vous attribuez à M. Rousseau la Profession de foi du Vicaire^ il faut lui attribuer aussi ce qu'il dit dans cette Profession de la religion protestante, qu'elle est la plus sainte et la plus raisonnable de toutes les religions. Apres un tel aveu et la promesse qu'il vous eût faite de ne jamais écrire contre elle, que lui auriez-vous dit, s'il était venu à Genève? »
Quoiqu'il en soit, notre bourgeoisie est charmée de cette lettre, il s'en est fait deux cents copies; elle est enchantée que vous vous rapprochiez de sa façon de penser. Au fond elle vous aime,'parce que sur le gouvernement vous pensez comme elle, et il ne lui fallait qu'un prétexte pour oser vous défendre hautement et sans scrupule. — M. Jallabert m'a dit que vous cliez le maître de revenir quand il vous plairait, et qu'il ne voyait pas ce qu'on aurait à vous dire. Que de machines le Jongleur* fait jouer pour me forcer au silence I Je l'embarrasse étonnamment; mais, il a beau faire, je suis le devoir, heureux qu'il s'accorde avec tous les penchants de mon cœur, Roustan vous apprendra sur tout cela des détails qui vous feront pitié; cet homme est aussi petit que méchant. Il est bien fâché que le roi de Prusse vous ait accordé sa protection; il n'a pas tenu à lui de l'empêcher, mais il n'a pas du crédit partout. Le roi de Prusse a trop d'esprit pour être la dupe d'un joueur de gobelets. Dites-moi ce que cet enragé a contre vous. Une femme jeune, belle, et malgré cela pleine de sens, lui disait l'autre jour que si elle avait pour vous l'enthou-
*■ Le docteur Tronchin.
sîasme de la Tertu et de ramitié, il avait contre vous Tenthousiasme froid de la haine, et que l'un yalait Fautre assurément. Je n'ai point wl de copies de la lettre du roi de Prusse, j'ai seulement oui dire que l'on écrivait de Neuchâtd à M. Tronchin, le procureur général, que le roi avait écrit à milord Maréchal qu'il était surpris que la ville de Neuchâtel n'eût pas senti tout votre mérite et qu'il fût nécessaire qu'il le lui Gt connaître: qu'il était fâché que votre santé ne vous permît pas d'aller à Berlin; qu'il vous y aurait reçu comme vous méritiez de l'être, et comme il voulait que vous le fussiez dans tous ses États. Si vous pouviez m' envoyer copie de cette lettre et votre réponse, vous me feriez un très-grand plaisir, et cela ne ferait pas mal à Genève. M. Vemet doit vous avoir écrit, il est à la campagne. Je n'ai pas pu voir encore le mandement, on me Ta promis. Je vous écrirai le départ de Roustan; il partira, je crois, samedi. Je vous embrasse, mon cher concitoyen, du fond de mon cœur.
23 septembre 1761
Je vous écris, mon cher concitoyen, pour vous annoncer le départ de Roustan et d'un ministre de ses amis ^, qui le vaut presque. Qu'ils seront heureux de vous voiri Je glisse sur cette reflexion, elle me déchirerait Tâme. Je vous aime tous les jours plus, parce que je vous estime tous les jours davantage, et que vos ennemis sont si méprisables, qu'ils me forceraient à vous aimer quand je voudrais vous haïr. Oh! les vilaines gens! Roustan vous en dira des nouvelles. Bonjour, cher homme ; quand vous aurez des lacets de reste, envoyez-m'en; ceux qui m'unissent à vous sont tissus depuis
' Le ministre Mouchon.
onglemps et ne s'useront jamais. On a ici la lettre que vous avez écrite à une dame, en lui envoyant un lacet en présent de noces ^ Cette lettre est comme tout ce qui vient de vous, la fin en .est délicieuse. Vous ne faites rien d'inutile, l'instruction est toujours chez vous à côté de ragrément. Une femme belle, jeune, honnête, qui vous défend en toute occasion, et qui vous aime à la folie, me charge de vous dire qu'elle se remarierait si elle espérait un tel présent de noces ; n'en faites-vous pas pour celles qui ne se marient point? Je suis à la campagne, et vous voyez au ton de ma lettre que je viens de quitter des gens gais, auxquels j'ai dit que j'allais vous écrire. Que ne puis-je, comme Theureux Roustan, m'entretenir de plus près avec vous! Que l'hiver me paraîtra long, et que le printemps s'écoulera vite s'il me donne tout ce que j'attends I Mon cher concitoyen, si je me trouve avec vous une fois, je ne vous quitte plus. J'aurai du loisir ici et j'y travaillerai à mon aise. Roustan sera vendredi àMotiers-Travers ; il voyage, commeÉmile et son gouverneur, à pied*.
13 octobre 1762.
Cher concitoyen, je n'ai qu'un moment pour vous écrire^, mais il faut que je vous donne avis du départ de M. de Luc pour Motiers-Travers. Il y arrivera vendredi au soir. Je n'ai pu parer le coup, recevez-le, je vous en conjure, avec amitié ; il vous est eniièremenl dévoué, et vous ne l'aurez que deux jours.
* Oh sait (|u'un des passe-lemps de Rousseau^ pendant son séjour à Motiers, était de faire des lacets; il les donnait ensuite à des dames, sous la condition expresse qu'elles nourriraient elles-mêmes leurs enfantSi
2 La réponse de Rousseau est du 8 octobre 1762.
^Voirla lettre de Rousseau du 8 octobre précédent^ à laquelle celle-ci sert de réponsCi
y ont donné lieu. 11 est dit dans cette lettre qu'on avait assuré dans TAcadémie française et dans celle des Inscriptions que les ministres de Genève avaient approuvé voire livre. La Gazette d'Utrecht dit la même chose. Vos ennemis voulaient se servir de cette imputation pour soulever notre Compagnie contre vous; mais elle n'en sera pas la dupe. Nous avons compris, avec M. Vernet, que le biuit ne venait que de d'Alembert et de Voltaire, qui auraient voulu vous mettre aux prises avec nos ministres, pour se venger de vous et d*eux. Ainsi ces messieurs ont perdu leurs peines.
10 septembre 176^
Je fus obligé de prêcher hier, jour de jeûne, à la campagne, ce qui m'empêcha de répondre, mardi ou mercredi, à la dernière lettre que vous m'avez écrite K Que les procédés de Voltaire et de sa cabale sont odieux ! mais ne me remerciezjamais de ce que je puis faire pour traverser leurs infâmes de^sein$; il n'y a point de mérite à remplir son devoir. — J'ai vu votre lettre à M. de Montmollin, elle est comme elle devait être. Votre conduite est une, en dépit de tous vos ennemis. Vous ne sauriez croire le chagrin que cette lettre a fait ici à ceux qui ne vous aiment pas, et de quelle joie elle a pénétré ceux qui vous aiment. Ils ont tous senti qu'après la démarche que vous avez faite, il n'y a plus d'obstacle à votre retour à Genève, et que notre Consistoire n'a rien à faire contre vous, après la décision de celui de Neuchâtel. Nos pasteurs sont trop prudents; ils n'élèveront pas autel contre autel. J'ai vu un extrait de la lettre du roi de Prusse à milord Maréchal; celte lettre est digne du roi; il ne pouvait se lîfver d'avoir aimé Voltaire
* Leltre de Rousseau du !•' septembre 17C2.
qu'en vous protégeant. Ce Voltaire assure que le Sei'mon des cinquante est du roi de Prusse. Je voudrais bien que milord Maréchal en fût infornié. Il n'est rien que ce malheureux poëte n'ait fait pendant celte guerre pour rendre ce monarque ridicule et odieux, en supposant toujours des lettres de sa part qu'il n'a jamais montrées à personne. — Quel projet, mon cher concitoyen, que celui d'un voyage avec vous à Zurich! ah! sans doute que je le ferai, ce voyage! C'est le peuple de la terre que j'aime le plus, et j'irai voir ce peuple avec l'homme du monde qui m'est le plus cher.
M. Vernet a été fort content de votre lettre, et indigné de l'anonyme : cela fait horreur. Il me charge de vous dire qu'il vous écrira au premier jour; mais ces fêtes ^ occupent tous les ministres, il a prêché ce matin. Je ferai une sérieuse attention au dernier article de votre lettre^ je relirai ces règles de grammaire, il y a longtemps que je sais que nous ne parlons pas français à Genève. C'est un malheur pour un homme de lettres, que de vivre avec des gens qui parlent mal; s'ils étaient bons au moins, j'en serais bientôt consolé. — En vérité, de Luc vous aime avec passion, c'est lui qui m'apporta votre lettre à M. de MontmoUin; il me dit en entrant : Je vous apporte de l'or potable, — et c'en était pour lui.
22 septembre 1762.
Je reçois en ce moment, mon cher concitoyen, votre lettre du 20^, et j'y réponds aussitôt. — Il est vrai que j'allai moi-
* Les fêles du jeûne genevois, qui ont encore lieu maintenant au mois de septembre.
A la fin de sa dernière lettre, Rousseau averlibsait Moullou des fautes de français qui lui écbappaient quclqyefois.
Celle lettre de Rousseau n'est pas connue; ce qui malheureusement nous empêche d'éclaircir plusieurs points de la réponse de Moullou.
même à la ville de Turin porter une lettre à Thomme que vous m'aviez envoyé; que j'y envoyai deux fois et que Thôtesse me dit toujours qu'il était parti, quoiqu'il m'eût dit lui-même, à cinq heures, qu'il ne partirait que le lendemain au matin. Ne soyez donc point en peine de cette lettre. Roustan ^ vous dira tout ce que je vous dirais. Je suis indigné contre le ministre qui a écrit à M. deMontmolIin; vous auriez bien dû me dire son nom; nous avons des espèces d'hommes qui font pitié : ils ne savent pas de quel esprit ils sont animés. Je l'éprouve chaque jour; ce qui est bien certain, c'est qu'eux ou moi ne sommes pas chrétiens : il me semble pourtant que je le suis.
Oui, mon cher concitoyen, votre lettre à M. deMontmolIin ', a écrasé tous vos ennemis, et ranimé le courage de ceux qui vous sont attachés. Les premiers ont bien vu que celte lettre déconcertait leurs projets, et comme ils s'imaginent que vous l'avez écrite à l'instigation de vos amis de Genève, pour qu^on n'eût rien à vous dire si vous y reveniez: ils ne doutent pas que votre intention ne soit d'y venir'bien vite, et cette crainte les glace d'effroi. En conséquence, ils affectent de montrer la contradiction de vos principes avec votre conduite; ils vous taxent d'hypocrisie; ils disent que vous vous jouez de toute religion. D'autres, au contraire, soutiennent qu'il n'y a point de rétractation dans votre lettre; mais, ajoutent-ils, il n'a communié que pour suivre la religion du pays, et se ménager un asile dans sa patrie, si le pays où il est cesse de lui convenir.
Vos amis ne manquent pas de réponses : « si tous les
^ Roustan projelait de faire une visile à Rousseau. Elle eut lieu quelques joors après.
* La lettre à M. de Montmollin, pasteur de Moliers, du 24 août 1762^ dans laquelle Rousseau déclare son intention de participer u la sainte Cène et en expose les raisons.
cultes, » disent-ils, a lui sont indifférents, pourquoi ne reslait-il pas à Paris, et ne se disait-il pas catholique? De quels avantages ne pouvait-il pas y jouir? Il était bien sûr d'un asile dans le comté de Neuchâtel quand il a communié. Est-ce faire la cour au roi de Prusse que d'approcher de la sainte table? Et d'ailleurs, si vous attribuez à M. Rousseau la Profession de foi du Vicaire^ il faut lui attribuer aussi ce qu'il dit dans cette Profession de la religion protestante, qu'elle est la plus sainte et la plus raisonnable de toutes les religions. Apres un tel aveu et la promesse qu'il vous eût faite de ne jamais écrire contre elle, que lui auriez-vous dit, s'il était venu à Genève? »
Quoiqu'il en soit, notre bourgeoisie est charmée de cette lettre, il s'en est fait deux cents copies; elle est enchantée que vous vous rapprochiez de sa façon de penser. Au fond elle vous aime,parce que sur le gouvernement vous pensez comme elle, et il ne lui fallait qu'un prétexte pour oser vous défendre hautement et sans scrupule. — M. Jallabert m'a dit que vous étiez le maître de revenir quand il vous plairait, et qu'il ne voyait pas ce qu'on aurait à vous dire. Que de machines le Jongleur* fait jouer pour me forcer au silence I Je l'embarrasse étonnamment; mais, il a beau faire, je suis le devoir, heureux qu'il s'accorde avec tous les penchants de mon cœur, Roustan vous apprendra sur tout cela des détails qui vous feront pitié; cet homme est aussi petit que méchant. Il est bien fâché que le roi de Prusse vous ait accordé sa protection; il n'a pas tenu à lui de Tempccher, mais il n'a pas du crédit partout. Le roi de Prusse a trop d'esprit pour être la dupe d'un joueur de gobelets. Dites-moi ce que cet enragé a contre vous. Une femme jeune, belle, et malgré cela pleine de sens, lui disait l'autre jour que si elle avait pour vous l'enthou-
* Le docleur Tronchin.
siasme de la vertu et de ramitié, il avait contre vous Tenthousiasme froid de la haine, et que Tun valait l'autre assurément. Je n'ai point vu de copies de la lettre du roi de Prusse, j'ai seulement ouï dire que Ton écrivait de Neuchâtel à M. Tronchin, le procureur général, que le roi avait écrit à milord Maréchal qu il était surpris que la ville de Neuchâtel n'eût pas senti tout votre mérite et qu'il fût nécessaire qu'il le lui lit connaître; qu'il était fâché que votre santé ne vous permît pas d'aller à Berlin; qu'il vous y aurait reçu comme vous méritiez de Fétre, et comme il voulait que vous le fussiez dans tous ses Etats. Si vous pouviez m' envoyer copie de cette lettre et votre réponse, vous me feriez un très-grand plaisir, et cela ne ferait pas mal à Genève. M. Vernet doit vous avoir écrit, il est à la campagne. Je n'ai pas pu voir encore le mandement, on me Ta promis. Je vous écrirai le départ de Roustan; il partira, je crois, samedi. Je vous embrasse, mon cher concitoyen, du fond de mon cœur.
âo septembre 1762.
Je VOUS écris, mon cher concitoyen, pour vous annoncer le départ de Roustan et d'un ministre de ses amis ^, qui le vaut presque. Qu'ils seront heureux de vous voirl Je glisse sur cette réflexion, elle me déchirerait l'âme. Je vous aime tous les jours plus, parce que je vous estime tous les jours davantage, et que vos ennemis sont si méprisables, qu'ils me forceraient à vous aimer quand je voudrais vous haïr. Oh! les vilaines gensi Roustan vous en dira des nouvelles. Bonjour, cher homme ; quand vous aurez des lacets de reste, envoyez-m'en; ceux qui m'unissent à vous sont tissus depuis
' Le ministre Mouchon.
onglemps et ne s'useront jamais. On a ici la lettre que vous avez écrite à une dame, en lui envoyant un lacet en présent de noces ^ Cette lettre est comme tout ce qui vient de vous, la fin en .est délicieuse. Vous ne faites rien d'inutile, l'instruction est toujours chez vous à coté de l'agrément. Une femme belle, jeune, honnête, qui vous défend en toute occasion, et qui vous aime à la folie, me charge de vous dire qu'elle se remarierait si elle espérait un tel présent de noces ; n'en faites-vous pas pour celles qui ne se marient point? Je suis à la campagne, et vous voyez au ton de ma lettre que je viens de quitter des gens gais, auxquels j'ai dit que j'allais vous écrire. Que ne puis-je, comme l'heureux Roustan, m'entretenir de plus près avec vous! Que l'hivei* me paraîtra long, et que le printemps s'écoulera vite s'il me donne tout ce que j'attends I Mon cher concitoyen, si je me trouve avec vous une fois, je ne vous quitte plus. J'aurai du loisir ici et j'y travaillerai à mon aise. Roustan sera vendredi àMotiers-Travers; il voyage, commeÉmile et son gouverneur, à pied*.
13 octobre 1762.
Cher concitoyen, je n'ai qu'un moment pour vous écrire^, mais il faut que je vous donne avis du départ de M. de Luc pour Motiers-Travers. Il y arrivera vendredi au soir. Je n'ai pu parer le coup, recevez-le, je vous en conjure, avec amitié ; il vous est entièrement dévoué^ et vous ne l'aurez que deux jours.
* Oh sait (|u'un des passe-lemps de Rousseau, pendant son séjour à Motiers^ ctftit de faire des lacets ; il les donnait ensuite à des dames, sous la condition expresse qu'elles nourriraient elles-mêmes leurs enfantSi
2 La réponse de Rousseau est du 8 octobre 1762.
^Voirla lettre de Rousseau du 8 octobre précédent^ à laquelle celle-ci sert de réponse»
64 LETTRES DE lOLLTOU
RousUn n'est point encore arriré^ maïs son compagnon de Toyage m*a remis Totre lettre. Avec quel plaisir j'ai vu quelqu'un qui Tenait de tous Toir ! Quand esl-ce que .mon tour Tiendra? Je languis bien de pouToir parier de tous aTOC R*^; que de questions j'ai à lui (aire! Ne croyez pas que j'aie mal gardé mon secret^ ; Ton n'a sûrement que des soupçons, si l'on n'a onTert aucune de mes lettres. On a jugé d'après mon caractère, et de cette manière fl n'est pas difficile d'aToir bien jugé : je ne me cache point. R... n'a pas compris Totre demi^ chapitre du Contrat soeUdj au moins il ne l'a pas entendu comme moi. Quand tous dites que le christianisme est contraire à l'esprit social, il me semUe que cette assertion revient à celle-ci : que la bieuTeillance se relâche en s'étendant, et que le christianisme nous faisant en- TÎsager tous les hommes comme nos firères, nous empêche de mettre une grande différence entre eux et nos concitoyens. De là, le système du christianisme est plus faTorable à la société universelle des hommes qu'aux sociétés particulières ; le chrétien est plus cosmopolite que patriote. Cela est très-Trai, et il me semble que c'est tout ce que vous avez touIu dire. M. Vemet est un sot. Qu'il vous éclaire s'il croit que tous vous trompez, mais qu'il attende que vous soyez instruit avant de vous proposer de vous rétracter. On ne fait une pareille proposition qu'à un malhonnête homme. Mais, mmi cher concitoyen, le parti de Voltaire rirait bien si vous attaquiez nos ministres, qui dans le fond vous aiment. Agissons de concert; je ne suis pas moins aigri que tous; je ne suis pas plus timide, mais je suis sur les lieux et je Tois tout.
Je dois TOUS avertir que trois Genevois voyagent dans votre voisinage; ils iront peut-être à Métiers; déGez Tous-eu. Ces trois hommes sont : Clapnrèdc, qui a prêché le premier contre
^ Le secret sur l'entreprise de U défense de Rousseau.
votre Contrat social; le professeur Perdriau, que vous connaissez, mais qui n a que Tcsprii qu*il faut pour faire des prônes; Mallet, l'historien du Danemark, qui est entièrement dévoué à la famille du Jongleur. Si vous recevez ces trois hôtes, ne leur accordez que les droits rigoureux de l'hospitalité; il suffit qu'ils n'aient pas à se plaindre. Je vous embrasse du fond de mon cœur.
9 novembre 1762.
Votre lettre * très-cher concitoyen, m'attendrit et m'afflige. Ce n'est pas quand je vois toute votre âme que je veux que vous méconnaissiez la mienne. Me demander si je vous aime toujours, c'est me demander si je puis cesser d'aimer la vérité, de respecter la vertu, d'adorer la liberté, de haïr vos ennemis. Rousseau, quand vous avez vécu dans un cœur honnête, y avez-vous pu mourir ? Mais pourquoi un si long silence ? c'est que je sais d'abord que vous êtes accablé de lettres, que j'avais prié M. de Luc de vous dire que j'avais reçu la dernière que vous m'avez écrite et que j'avais été charmé de tout ce qu'il m'avait dit de vous. J'attendais ensuite le professeur Vernet, pour savoir de lui-même où son ouvrage en était. Il devait être de retour de la campagne à la fin de la semaine passée, il y est encore pour quelques jours. Ainsi je pris mon parti d'aller le voir samedi, et j'eus une assez longue conversation avec lui sur votre sujet, dont je ne fus pas aussi content que je l'avais espéré. C'est un homme fin qui craint de donner prise contre lui, et qui voudrait tout ménager. Cependant je crois qu'il vous aime, et encore plus qu'il a peur de vous. Je renforçai autant que je pus ce dernier sentiment, et je le fis avec assez d'habileté pour ne vous point compromettre. Son
*■ La lettre de Rousseau dont il s'agit ici n'est pas connue.
y ont donné lieu. 11 est dit dans celte lettre qu'on avait assuré dans rAcadémie française et dans celle des Inscriptions que les minisires de Genève avaient approuvé votre livre. La Gazette d'Utrecht dit la même chose. Vos ennemis voulaient se servir de cette imputation pour soulever notre Cooipagnie contre vous; mais elle n'en sera pas la dupe. Nous avons compris, avec M. Vernet, que le bruit ne venait que de d'Alembert et de Voltaire, qui auraient voulu vous mettre aux prises avec nos ministres, pour se venger de vous et d*eux. Ainsi ces messieurs ont perdu leurs peines.
XXYI
10 septembre 1762.
Je fus obligé de prêcher hier, jour de jeûne, à la campagne, ce qui m'empêcha de répondre, mardi ou mercredi, à la dernière lettre que vous m'avez écrite K Que les procédés de Voltaire et de sa cabale sont odieux ! mais ne me remerciezjamais de ce que je puis faire pour traverser leurs infâmes desseins; il n'y a point de mérite à remplir son devoir. — J'ai vu votre lettre à M. de Montmollin, elle est comme elle devait être. Votre conduite est une, en dépit de tous vos ennemis. Vous ne sauriez croire le chagrin que cette lettre a fait ici à ceux qui ne vous aiment pas, et de quelle joie elle a pénétré ceux qui vous aiment. Ils ont tous senti qu'après la démarche que vous avez faite, il n'y a plus d'obstacle à votre retour à Genève, et que notre Consistoire n'a rien à faire contre vous, après la décision de celui de Neuchâtel. Nos pasteurs sont trop prudents; ils n'élèveront pas autel contre autel. J'ai vu un extrait de la lettre du roi de Prusse à milord Maréchal; celte lettre est digne du roi; il ne pouvait se lîfver d'avoir aimé Voltaire
* Leltre de Rousseau du l"soplembrel762.
qu'en vous protégeant. Ce Voltaire assure que le Sermon des cinquante est du roi de Prusse. Je voudrais bien que milord Maréchal en fût informé. Il n'est rien que ce malheureux poëte n*ait fait pendant celte guerre pour rendre ce monarque ridicule et odieux, en supposant toujours des lettres de sa part qu'il n'a jamais montrées à personne. — Quel projet, mon cher concitoyen, que celui d'un voyage avec vous à Zurich! ah! sans doute que je le ferai, ce voyage! C'est le peuple de la terre que j'aime le plus, et j'irai voir ce peuple avec l'homme du monde qui m'est le plus cher.
M. Vernet a été fort content de votre lettre, et indigné de l'anonyme : cela fait horreur. Il me charge de vous dire qu'il vous écrira au premier jour; mais ces fêtes ^ occupent tous les ministres, il a prêché ce matin. Je ferai une sérieuse attention au dernier article de votre letlre^, je relirai ces règles de grammaire, il y a longtemps que je sais que nous ne parlons pas français à Genève. C'est un malheur pour un homme de lettres, que de vivre avec des gens qui parlent mal; s'ils étaient bons au moins, j'en serais bientôt consolé. — En vérité, de Luc vous aime avec passion, c'est lui qui m'apporta votre lettre à M. de MontmoUin; il me dit en entrant : Je vous apporte de l'or potable, — et c'en était pour lui.
22 septembre 1762.
Je reçois en ce moment, mon cher concitoyen, votre lettre du 20', et j'y réponds aussitôt. — Il est vrai que j'allai moi-
* Les fôles du jeûne genevois, qui ont encore lieu maintenant au mois de septembre.
A la fin de sa dernière lettre, Rousseau averli^sait Moullou des fautes de français qui lui échappaient quelqyefois.
Cette lettre de Rousseau n'est pas connue; ce qui malheureusement nous empêche d'éclaircir plusieurs points de la répouse de Moultou.
même à la ville de Turin porter une lettre à Thomme que yous m'aviez envoyé; que j'y envoyai deux fois et que l'hôtesse me dit toujours qu'il était parti, quoiqu'il m'eût dit lui-même, à cinq heures, qu'il ne partirait que le lendemain au matin. Ne soyez donc point en peine de cette lettre. Roustan ^ vous dira tout ce que je vous dirais. Je suis indigné contre le ministre qui a écrit à M. deMontmollin; vous auriez bien dû me dire son nom; nous avons des espèces d'hommes qui font pitié : ils ne savent pas de quel esprit ils sont animés. Je l'éprouve chaque jour; ce qui est bien certain, c*est qu'eux ou moi ne sommes pas chrétiens : il me semble pourtant que je le suis.
Oui, mon cher concitoyen, votre lettre à M. deMontmollin ', a écrasé tous vos ennemis, et ranimé le courage de ceux qui vous sont attachés. Les premiers ont bien vu que celte lettre déconcertait leurs projets, et comme ils sMmaginent que vous l'avez écrite à l'instigation de vos amis de Genève, pour qu'on n'eût rien à vous dire si vous y reveniez: ils ne doutent pas que votre intention ne soit d'y venir'bien vite, et cette crainte les glace d'effroi. En conséquence, ils affectent de montrer la contradiction de vos principes avec votre conduite; ils vous taxent d'hypocrisie; ils disent que vous vous jouez de toute religion. D'autres, au contraire, soutiennent qu'il n'y a point de rétractation dans votre lettre; mais, ajoutent-ils, il n'a communié que pour suivre la religion du pays, et se ménager un asile dans sa patrie, si le pays où il est cesse de lui convenir.
Vos amis ne manquent pas de réponses : « si tous les
^ Roustan projelait de faire une visite à Rousseau. Elle eut lieu quelques joors après.
> La lettre à M. de Montmollin, pasteur de Moliers, du 24aoùti762y dans laquelle Rousseau déclare son intention de participer à la sainte Cène et en espose les raisons.
cultes, » disent-ils, a lui sont indifférents, pourquoi ne reslait-il pas à Paris, et ne se disait-il pas catholique? De quels avantages ne pouvait-il pas y jouir? Il clait bien sûr d'un asile dans le comté de Neuchâtel quand il a communié. Est-ce faire la cour au roi de Prusse que d'approcher de la sainte table? Et d'ailleurs, si vous attribuez à M. Rousseau la Profession de foi du Vicaire^ il faut lui attribuer aussi ce qu'il dit dans cette Profession de la religion protestante, qu'elle est la plus sainte et la plus raisonnable de toutes les religions. Apres un tel aveu et la promesse qu'il vous eût faite de ne jamais écrire contre elle, que lui auriez-vous dit, s'il était venu à Genève? »
Quoiqu'il en soit, notre bourgeoisie est charmée de cette lettre, il s'en est fait deux cents copies; elle est enchantée que vous vous rapprochiez de sa façon de penser. Au fond elle vous aime,parce que sur le gouvernement vous pensez comme elle, et il ne lui fallait qu'un prétexte pour oser vous défendre hautement et sans scrupule. — M. Jallabert m'a dit que vous étiez le maître de revenir quand il vous plairait, et qu'il ne voyait pas ce qu'on aurait à vous dire. Que de machines le Jongleur* fait jouer pour me forcer au silence I Je l'embarrasse étonnamment; mais, il a beau faire, je suis le devoir, heureux qu'il s'accorde avec tous les penchants de mon cœur, Roustan vous apprendra sur tout cela des détails qui vous feront pitié; cet homme est aussi petit que méchant. Il est bien fâché que le roi de Prusse vous ait accordé sa protection; il n'a pas tenu à lui de l'empêcher, mais il n'a pas du crédit partout. Le roi de Prusse a trop d'esprit pour être la dupe d'un joueur de gobelets. Dites-moi ce que cet enragé a contre vous. Une femme jeune, belle, et malgré cela pleine de sens, lui disait l'autre jour que si elle avait pour vous l'enthou-
^ Le docteur Tronchin.
siasme de la vertu et de T amitié, il avait contre vous Tenihousiasme froid de la haine, et que Tun valait Fautre assurément. Je n'ai point vu de copies de la lettre du roi de Prusse, j'ai seulement ouï dire que Ton écrivait de Neuchâtel à M. Tronchin, le procureur général, que le roi avait écrit à milord Maréchal qu'il était surpris que la ville de Neucbâtel n'eût pas senti tout votre mérite et qu'il fût nécessaire qu'il le lui fit connaître; qu'il était fâché que votre santé ne vous permît pas d'aller à Berlin; qu'il vous y aurait reçu comme vous méritiez de l'être, et comme il voulait que vous le fussiez dans tous ses Etats. Si vous pouviez m' envoyer copie de cette lettre et votre réponse, vous me feriez un très-grand plaisir, et cela ne ferait pas mal à Genève. M. Vemet doit vous avoir écrit, il est à la campagne. Je n'ai pas pu voir encore le mandement, on me Ta promis. Je vous écrirai le départ de Roustan; il partira, je crois, samedi. Je vous embrasse, mon cher concitoyen, du fond de mon cœur.
25 septembre 1761
Je vous écris, mon cher concitoyen, pour vous annoncer le départ de Roustan et d'un ministre de ses amis *, qui le vaut presque. Qu'ils seront heureux de vous voiri Je glisse sur celte réflexion, elle me déchirerait l'âme. Je vous aime tous les jours plus, parce que je vous estime tous les jours davantage, et que vos ennemis sont si méprisables, qu'ils me forceraient à vous aimer quand je voudrais vous haïr. Oh! les vilaines gensi Roustan vous en dira des nouvelles. Bonjour, cher homme ; quand vous aurez des lacets de reste, envoyez-m'en; ceux qui m'unissent à vous sont tissus depuis
' Le ministre Mouchon.
onglemps el ne s'useront jamais. On a ici la lettre que vous avez écrite à une dame, en lui envoyant un lacet en présent de noces ^ Cette lettre est comme tout ce qui vient de vous, la fin en -est délicieuse. Vous ne faites rien d'inutile, l'instruction est toujours chez vous à côté de l'agrément. Une femme belle, jeune, honnête, qui vous défend en toute occasion, et qui vous aime à la folie, me charge de vous dire qu'elle se remarierait si elle espérait un tel présent de noces ; n'en faites'-vous pas pour celles qui ne se marient point? Je suis à la campagne, et vous voyez au ton de ma letlre que je viens de quitter des gens gais, auxquels j'ai dit que j'allais vous écrire. Que ne puis-je, comme l'heureux Roustan, m'entretenir de plus près avec vous! Que l'hivei* me paraîtra long, et que le printemps s'écoulera vite s'il me donne tout ce que j'attends I Mon cher concitoyen, si je me trouve avec vous une fois, je ne vous quitte plus. J'aurai du loisir ici et j'y travaillerai à mon aise. Roustan sera vendredi à Mo tiers-Travers; il voyage, commeÉmile et son gouverneur, à pied*.
15 octobre 1762.
Cher concitoyen, je n'ai qu'un moment pour vous écrire^, mais il faut que je vous donne avis du départ de M. de Luc pour Motiers-Travers. Il y arrivera vendredi au soir. Je n'ai pu parer le coup, recevez-le, je vous en conjure, avec amitié ; il vous est entièrement dévoué, et vous ne l'aurez que deux jours.
* Oti sait qu'un des passe4emps de Rousseau, pendant son séjour à Motiers, était de faire des lacets; il les donnait ensuite à des dames, sous la condition expresse qu'elles nourriraient elles-mêmes leurs enfants»
* La réponse de Rousseau est du 8 octobre 1762.
5 Voir la lettre de Rousseau du 8 octobre précédent j à laquelle celle-ci sert de réponse^
Roustan n'est point encore arrivé, mais son compagnon de voyage m'a remis votre lettre. Avec quel plaisir j'ai vu quelqu'un qui venait de vous voir! Quand est-ce qucmcm tour viendra? Je languis bien de pouvoir parler de vous avec R***; que de questions j'ai à lui faire! Ne croyez pas que j'aie mal gardé mon secret* ; l'on n'a sûrement que des soupçons, si l'on n'a ouvert aucune de mes lettres. On a jugé d'après mon caractère, et de cette manière il n'est pas difficile d'avoir bien jugé : je ne me' cache point. R... n'a pas compris votre dernier chapitre du Contrat soctdy au moins il ne Ta pas entendu comme moi. Quand vous dites que le christianisme est contraire à l'esprit social, il me semble qœ cette assertion revient à celle-ci : que la bienveillance se relâche en s'étendant, et que le christianisme nous faisant envisager tous les hommes comme nos frères, nous empéebe de mettre une grande différence entre eux et nos concitoyens. De là, le système du christianisme est plus favorable à la société universelle des hommes qu'aux sociétés particulières ; le chrétien est plus cosmopolite que patriote. Cela est très-vrai, et il me semble que c*est tout ce que vous avez voulu dire* M. Vernet est un sot. Qu'il vous éclaire s'il croit que vous vous trompez, mais qu'il attende que vous soyez instruit avant de vous proposer de vous rétracter. On ne fait une pareille proposition qu'à un malhonnête homme. Mais, mon cher concitoyen, le parti de Voltaire rirait bien si vous attaquiez nos ministres, qui dans le fond vous aiment. Agissons de concert; je ne suis pas moins aigri que vous; je ne suis pas plus timide, mais je suis sur les lieux et je vois tout.
Je dois vous avertir que trois Genevois voyagent dans votre voisinage; ils iront peut-être à Métiers; défiez vous-eu. Ces trois hommes sont : Clapnrèdc, qui a prêché le premier contre
' Le secret sur l'entreprise de la défense de Houssetu.
votre Contrat social; le professeur Perdriau, que vous connaissez, mais qui n a que l'esprit qu*il faut pour faire des prônes; Mallet, Thistorien du Danemark, qui est entièrement dévoué à la famille du Jongleur . Si vous recevez ces trois hôtes, ne leur accordez que les droits rigoureux de l'hospitalité; il suffit qu'ils n'aient pas à se plaindre. Je vous embrasse du fond de mon cœur.
9 novembre 1762.
Votre lettre * très-cher concitoyen, m'attendrit et m'afflige. Ce n'est pas quand je vois toute votre âme que je veux que vous méconnaissiez la mienne. Me demander si je vous aime toujours, c'est me demander si je puis cesser d'aimer la vérité, de respecter la vertu, d'adorer la liberté, de haïr vos ennemis. Rousseau, quand vous avez vécu dans un cœur honnête, y avez-vous pu mourir ? Mais pourquoi un si long silence ? c'est que je sais d'abord que vous êtes accablé de lettres, que j'avais prié M. de Luc de vous dire que j'avais reçu la dernière que vous m'avez écrite et que j'avais été charmé de tout ce qu'il m'avait dit de vous. J'attendais ensuite le professeur Yernet, pour savoir de lui-même où son ouvrage en était. Il devait être de retour de la campagne à la fin de la semaine passée, il y est encore pour quelques jours. Ainsi je pris mon parti d'aller le voir samedi, et j'eus une assez longue conversation avec lui sur votre sujet, dont je ne fus pas aussi content que je l'avais espéré. C'est un homme fin qui craint de donner prise contre lui, et qui voudrait tout ménager. Cependant je crois qu'il vous aime, et encore plus qu'il a peur de vous. Je renforçai autant que je pus ce dernier sentiment, et je le fis avec assez d'habileté pour ne vous point compromettre. Son
*■ La lettre de Rousseau dont il s'agit ici n'est pas connue.
ouvrage ne paraîtra qu'au commencement de Tannée prochaine, cela s'arrange donc fort bien avec ce que M. de Luc m'a dit, et si vous le vouliez encore, je ferais jouer des ressorts pour Tempêcher de paraître. Vernet se connaît bien, et il vous connaît mieux encore, il sait que sa plume n'est qu*un fuseau que vous briseriez d'un coup de massue. Ne pressez donc pas vos éclaircissements. Au reste, mon cher concitoyen, il faut absolument que nous ayons au premier jour la lettre de M. de MontmoUin ^ Le ministre Sarasin ne la montre qu'à quelques-uns de ses collègues, qui ont l'honneur de penser comme lui; les autres ne peuvent donc juger que par eux de cette lettre que M. de Luc m'a dit excellente. M. de Montmollin vous doit donc, il se doit à lui-même d'envoyer copie- de cette lettre comme il l'avait promis. Je vois bien que c'est d'ici qu'on l'en empêche; mais, cher concitoyen, je vous le répète, il faut absolument que nous l'ayons dans quelques jours, plus tard elle serait inutile. M. de Luc ici présent m'a dit que vous travaillez vous-même à éclaircir votre ouvrage; mon travail est donc superflu. Cher concitoyen, je voudrais paàser avec vous quelques heures ; au nom de Dieu, songez que vous vous devez à vous-même beaucoup de modération. Plus vos ennemis en manquent et plus vous en devez faire paraître. Je suis roué aujourd'hui et en conscience malade d'une conversation de trois heures que j'eus hier sur votre livre avec des hommes passionnés que je mis en poudre. Je traitai le cafard V. . . comme il le méritait : c'est une âme faible et petite, qui cherche à s'avancer et qui croit qu'il vaut mieux pour cela flatter les hommes qu'étudier les livres. Adieu mon cher concitoyen, je suis à vous pour la vie, soyez-en bien sûr*.
^ Une lettre de M. de MontmoUin au ministre Sarasin, de Genève. Cette lettre semble avoir été favorable à Rousseau. ' La réponse de Rousseau est du 13 novembre 1762*
16 novembre 1762.
J'avais compté vous donner aujourd'hui d'agréables nouvelles; une triste fatalité semble avoir pris à tâche de persécuter vos amis. On vous aime, et on ne peut pas vous servir, peu (le gens sont en état de juger de Tiraporlance des choses. Quoi qu'il en soit, vous avez encore des compatriotes, notre ami s'est chargé de vous écrire au long sur tout cela. Cher concitoyen, ne vous laissez pas abattre par Tinjuslice, restez avec le petit nombre qui ne vous abandonnera jamais. Plus d'éclaircissements, il ne faut qu'une noble fierté. Et d'ailleurs vous ne satisferiez pas vos ennemis, et vous déplairiez à ceux qui ne connaissant pas le fond de votre âme, pourraient vous soupçonner de faiblesse. Le roi * qui vous aime, vous met en état de tout oser, et vous ne devez plus avoir que la modération que vous impose le respect que vous vous devez à vous-même. Voici donc ma façon de penser à cet égard. Il faut que mes éclaircissements paraissent en même temps que la réponse du professeur Vernet, et qu'en adoptant mes explications dans une réponse que vous pourriez m'adresser, vous fassiez sentir tout le ridicule du prêtre, cela ne sera pas difficile assurément. Mais comme je suis à peu près brouillé avec mon corps * (que j'aurais déjà quitté, entre nous, si mon père n'était pas en vie) et avec bien d'autres gens à votre occasion , il importe que l'ouvrage que je prépare soit parfait; il faut donc qu'il passe par vos mains, que vous le refondiez, qu'il n'y ait presque que mon nom. Je sais ce que je vaux, ce que je vous dois, la dette est immense, comment la payerais-je ? En général , il ne 8*agit plus que
^ Le roi de Prusse.
' Le corps ecclésiastique.
d'intimider ; qu'ils voient donc des plumes qui les fassent trembler, 0 quel temps et quels hommes I
Je rembourserai à Mouchon ce que vous lui devez, je l'ai fait prier de me dire à quoi cela se montait. C'est un garçon d'un vrai mérite qui vous aime comme tout le reste des bons citoyens.
20 novembre 1762.
J *aî reçu vos deux lettres * mon cher concitoyen, et votre ami * vient de recevoir celle que vous lui avez écrite le 18 novembre. Je suis touché de votre amitié jusqu'au fond de mon âme; mais ne parlons plus de nos sentiments réciproques, c'est à nos actions à les montrer. — Ne nous parlez plus de M. deMontmollin, c'est un prévaricateur ou une âme faible, nous avons été tout à fait indignés de sa lettre à M. d'Ivernois. Celui-ci a été deux ou trois fois chez M. Sarasin qu'il n'a point trouvé, il n'a donc pas eu la lettre ', croyez qu'on ne cherche que des prétextes pour la refuser. — Au reste, votre bon ami et moi, ne croyons plus que vous deviez écrire une seconde lettre à M. de Montmollin : il ne mérite pas que vous lui fassiez cet honneur. Nous ne voulons plus même d'éclaircissements que d'une certaine manière, qui sûrement vous conviendra .Votre ami est plein de zèle, de sagesse, de modération ; il vous aime comme vous voulez être aimé, et n'exige de vous que ce que l'honneur vous permettra toujours de faire ; il agit plus selon vos principes que selon les siens et cette conduite me fait bien sentir toute la bonté de son esprit.
*■ Les lettres de Rousseau du 15 et du 15 novembre 1762. * De Luc.
' La lettre que M. de Montmollin avait écrile à M. Sarasin sur Rousseau. l\ en a déjà été question plus haut.
et Texcellence de son âme. — Adieu, très-cher et vertueux concitoyen, j'espère que jusqu'à notre dernier soupir nous pourrons finir nos lettres de cette manière ^
XXXÎII
24 novembre 1762.
Je suis obligé, mon très-cher concitoyen, de vous écrire encore un mot aujourd'hui pour vous dire que nous avons été trog prompts à soupçonner la conduite de M. de Montmoliin. Une lettre qu'il vient d'écrire à M. d'Ivernois me persuade qu'il peut avoir eu de bonnes raisons pour ne pas nous envoyer une copie de celle qu'il avait adressée à M, Sarasin. Cet homme lui écrivit qu'un ministre de Genève devait faire imprimer cette lettre aussitôt qu'elle serait entre ses mains, et ce ministre c'était sans doute moi.Ufon Dieu, avec quelles gens nous vivons I II ajoutait qu'on voulait se servir de cette lettre pour exciter une sédition. M. de M. ne devait pas croire de telles horreurs, mais il ne connaît pas mieux vos amis que vos ennemis. Cher Rousseau, éclairez ce M. de M. qui mérite de l'être ; qu'il rompe tout commerce avec ces méchants, je n'ai pas le temps d'ajouter un mot.
15 décembre 1762.
Je viens d'apprendre avec saisissement que vous avez été fort malade et même qu'on a craint pour vous. Si la même lettre (de M. deMontmolUn) qui m'a appris l'état où vous avez été, ne m'avait entièrement rassuré sur les suites de votre maladie, je serais parti, mon cher concitoyen, pour vous aller servir. Croyez que personne ne fut jamais aussi dévoue
* La rcpODfe de Rousseau à celte leUre est du 25 novembre suivant.
siasme de la vertu et de ramilié, il avait contre vous l'enthousiasme froid de la haine, et que Tun valait l'autre assurément. Je n'ai point vu de copies de la lettre du roi de Prusse, j'ai seulement ouï dire que Ton écrivait de Neuchâtel à M. Tronchin, le procureur général, que le roi avait écrit à milord Maréchal qu'il était surpris que la ville de Neuchâtel n'eût pas senti tout votre mérite et qu'il fût nécessaire qu'il le lui fit connaître; qu'il était fâché que votre santé ne vous permît pas d'aller à Berlin; qu'il vous y aurait reçu comme vous méritiez de Têtre, et comme il voulait que vous le fussiez dans tous ses Etats. Si vous pouviez m' envoyer copie de cette lettre et votre réponse, vous me feriez un très-grand plaisir, et cela ne ferait pas mal à Genève. M. Vernet doit vous avoir écrit, il est à la campagne. Je n'ai pas pu voir encore le mandement, on me Ta promis. Je vous écrirai le départ de Roustan; il partira, je crois, samedi. Je vous embrasse, mon cher concitoyen, du fond de mon cœur.
2o septembre 1762.
Je VOUS écris, mon cher concitoyen, pour vous annoncer le départ de Roustan et d'un ministre de ses amis ^, qui le vaut presque. Qu'ils seront heureux de vous voirl Je glisse sur cette réflexion, elle me déchirerait l'âme. Je vous aime tous les jours plus, parce que je vous estime tous les jours davantage, et que vos ennemis sont si méprisables, qu'ils me forceraient à vous aimer quand je voudrais vous haïr. Oh! les vilaines gens! Roustan vous en dira des nouvelles. Bonjour, cher homme ; quand vous aurez des lacets de reste, envoyez-m'en; ceux qui m'unissent à vous sont tissus depuis
' Le ministre Mouchon.
oDglemps et ne s'useront jamais. On a ici la lettre que vous avez écrite à une dame, en lui envoyant un lacet en présent de noces^ Cette lettre est comme tout ce qui vient de vous, la fin en -est délicieuse. Vous ne faites rien d'inutile, l'instruction est toujours chez vous à côté de l'agrément. Une femme belle, jeune, honnête, qui vous défend en toute occasion, et qui vous aime à la folie, me charge de vous dire qu'elle se remarierait si elle espérait un tel présent de noces; n'en faites'-vous pas pour celles qui ne se marient point? Je suis à la campagne, et vous voyez au ton de ma letlre que je viens de quitter des gens gais, auxquels j'ai dit que j'allais vous écrire. Que ne puis-je, comme l'heureux Roustan, m'entretenir de plus près avec vous! Que l'hivei* me paraîtra long, et que le printemps s'écoulera vite s'il me donne tout ce que j'attends I Mon cher concitoyen, si je me trouve avec vous une fois, je ne vous quitte plus. J'aurai du loisir ici et j'y travaillerai à mon aise. Roustan sera vendredi àMotiers-Travers ; il voyage, commeÉmile et son gouverneur, à pied^.
15 octobre 1762.
Cher concitoyen, je n'ai qu'un moment pour vous écrire ^, mais il faut que je vous donne avis du départ de M. de Luc pour Motiers-Travers. Il y arrivera vendredi au soir. Je n'ai pu parer le coup, recevez-le, je vous en conjure, avec amitié ; il vous est eniièremenl dévoué, et vous ne l'aurez que deux jours.
* Oti sait qu'un des passe4emps de Rousseau^ pendant son séjour à Motiers, était de faire des lacets ; il les donnait ensuite à des dames, sous la condition expresse qu'elles nourriraient elles-mêmes leurs enfantSi
^ La réponse de Rousseau est du 8 octobre 1762.
^Voir la lettre de Rousseau du 8 octobre précédentj à laquelle celle-ci sert de réponse*
Roustan n'est point encore arrivé, mais son compagnon de voyage m'a remis votre lettre. Avec quel plaisir j'ai vo quelqu'un qui venait de vous voir! Quand est-ce que .mon tour viendra? Je languis bien de pouvoir parler de vous avec R*** ; que de questions j'ai à lui faire ! Ne croyez pas que j'aie mal gardé mon secret* ; l'on n'a sûrement que des soupçons, si l'on n'a ouvert aucune de mes lettres. On a jugé d'après mon caractère, et de cette manière il n'est pas difficile d'avoir bien jugé : je ne me' cache point. R... n'a pas compris votre dernier chapitre du Contrat socialj au moins il ne Ta pas entendu comme moi. Quand vous dites que le christianisme est contraire à l'esprit social, il me semble qae cette assertion revient à celle-ci : que la bienveillance se relâche en s'étendant, et que le christianisme nous faisant envisager tous les hommes comme nos frères, nous empêdie de mettre une grande différence entre eux et nos concitoyens. De là, le système du christianisme est plus favorable à la société universelle des hommes qu'aux sociétés particulières; le cbré' tien est plus cosmopolite que patriote. Cela est très-vrai, et il me semble que c'est tout ce que vous avez voulu dire. M. Yernet est un sot. Qu'il vous éclaire s'il croit que vous vous trompez, mais qu'il attende que vous soyez instruit avant de vous proposer de vous rétracter. On ne fait une pareille proposition qu'à un malhonnête homme. Mais, mon cher concitoyen, le parti de Voltaire rirait bien si vous attaquiez nos ministres, qui dans le fond vous aiment. Agissons de concert; je ne suis pas moins aigri que vous; je ne suis pas plus timide, mais je suis sur les lieux et je vois tout.
Je dois vous avertir que trois Genevois voyagent dans votre voisinage; ils iront peut-être à Métiers; défiez vous-eu. Ces trois hommes sont : Clapnrède, qui a prêché le premier contre
' Le secret sur l'entreprise de la défense de Rousseau.
Yotre Contrat social; le professeur Perdriau, que vous connaissez, mais qui n a que l'esprit qu*il faut pour faire des prônes; Mallet, Thistorien du Danemark, qui est entièrement dévoué à la famille du Jongleur. Si vous recevez ces trois hôtes, ne leur accordez que les droits rigoureux de l'hospitalité; il suffit qu'ils n'aient pas à se plaindre. Je vous embrasse du fond de mon cœur.
9 novembre 1762.
Votre lettre * très-cher concitoyen, m'attendrit et m'afflige. Ce n'est pas quand je vois toute votre âme que je veux que vous méconnaissiez la mienne. Me demander si je vous aime toujours, c'est me demander si je puis cesser d'aimer la vérité, de respecter la vertu, d'adorer la liberté, de haïr vos ennemis. Rousseau, quand vous avez vécu dans un cœur honnête, y avez- vous pu mourir ? Mais pourquoi un si long silence ? c'est que je sais d'abord que vous êtes accablé de lettres, que j'avais prié M. de Luc de vous dire que j'avais reçu la dernière que vous m'avez écrite et que j'avais été charmé de tout ce qu'il m'avait dit de vous. J'attendais ensuite le professeur Vernet, pour savoir de lui-même où son ouvrage en était. Il devait être de retour de la campagne à la fin de la semaine passée, il y est encore pour quelques jours. Ainsi je pris mon parti d'aller le voir samedi, et j'eus une assez longue conversation avec lui sur votre sujet, dont je ne fus pas aussi content que je l'avais espéré. C'est un homme fin qui craint de donner prise contre lui, et qui voudrait tout ménager. Cependant je crois qu'il vous aime, et encore plus qu'il a peur de vous. Je renforçai autant que je pus ce dernier sentiment, et je le fis avec assez d'habileté pour ne vous point compromettre. Son
*■ La lettre de Rousseau dont il s'agit ici n'est pas connue.
ouvrage ne paraîira qu'au commencement de Tannée prochaine, cela s'arrange donc fort bien avec ce que M. de Luc m'a dit, et si vous le vouliez encore, je ferais jouer des ressorts pour Tempêcher de paraître. Yernet se connaît bien, et il vous connaît mieux encore, il sait que sa plume n'est qu*un fuseau que vous briseriez d'un coup de massue. Ne pressez doncpas vos éclaircissements. Au reste, mon cher concitoyen, il faut absolument que iious ayons au premier jour la lettre de M. de MontmoUin^ Le ministre Sarasin ne la montre qu'à quelques-uns de ses collègues, qui ont l'honneur de penser comme lui; les autres ne peuvent donc juger que par eux de cette lettre que M. de Luc m'a dit excellente. M. de Montmollin vous doit donc, il se doit à lui-même d'envoyer copie- de cette lettre comme il l'avait promis. Je vois bien que c'est d'ici qu'on l'en empêche ; mais, cher concitoyen, je vous le répète, il faut absolument que nous l'ayons dans quelques jours, plus tard elle serait inutile. M. de Luc ici présent m'a dit que vous travaillez vous-même à éclaircir votre ouvrage; mon travail est donc superflu. Cher concitoyen, je voudrais paàser avec vous quelques heures; au nom de Dieu, songez que vous vous devez à vous-même beaucoup de modération. Plus vos ennemis en manquent et plus vous en devez faire paraître. Je suis roué aujourd'hui et en conscience malade d'une conversation de trois heures que j'eus hier sur votre livre avec des hommes passionnés que je mis en poudre. Je traitai le cafard V. . . comme il le méritait : c'est une âme faible et petite, qui cherche à s'avancer et qui croit qu'il vaut mieux pour cela flatter les hommes qu'étudier les livres. Adieu mon cher concitoyen, je suis à vous pour la vie, soyez-en bien sûr*.
^ Une lettre de M. de Montmollin au ministre Sarasin, de Genève. Cette lettre semble avoir été favorable à Rousseau. ' La réponse de Rousseau est du 13 novembre 1762*
16 novembre 1762.
J'avais compté vous donner aujourd'hui d'agréables nouvelles; une triste fatalité semble avoir pris à tâche de persécuter vos amis. On vous aime, et on ne peut pas vous servir, peu (le gens sont en état de juger de Tiraportance des choses. Quoi qu'il en soit, vous avez encore des compatriotes, notre ami s'est chargé de vous écrire au long sur tout cela. Cher concitoyen, ne vous laissez pas abattre par l'injustice, restez avec le petit nombre qui ne vous abandonnera jamais. Plus d'éclaircissements, il ne faut qu'une noble fierté. Et d'ailleurs vous ne satisferiez pas vos ennemis, et vous déplairiez à ceux qui ne connaissant pas le fond de votre âme, pourraient vous soupçonner de faiblesse. Le roi * qui vous aime, vous met en état de tout oser, et vous ne devez plus avoir que la modération que vous impose le respect que vous vous devez à vous-même. Voici donc ma façon de penser à cet égard. Il faut que mes éclaircissements paraissent en même temps que la réponse du professeur Vernet, et qu'en adoptant mes explications dans une réponse que vous pourriez m'adresser, vous fassiez sentir tout le ridicule du prêtre, cela ne sera pas difficile assurément. Mais comme je suis à peu près brouillé avec mon corps * (que j'aurais déjà quitté, entre nous, si mon père n'était pas en vie) et avec bien d'autres gens à votre occasion , il importe que l'ouvrage que je prépare soit parfait; il faut donc qu'il passe par vos mains, que vous le refondiez, qu'il n'y ait presque que mon nom. Je sais ce que je vaux, ce que je vous dois, la dette est immense, comment la payerais-je? En général, il ne s^agit plus que
^ Le roi de Prusse.
' Le corps ecclésiastique.
d'intimider ; qu'ils voient donc des plumes qui les fassent trembler. 0 quel temps et quels hommes I
Je rembourserai à Mouchon ce que vous lui devez, je Tai fait prier de me dire à quoi cela se montait. C'est un garçon d'un vrai mérite qui vous aime comme tout le reste des bons citoyens.
20 novembre 1762.
J *ai reçu vos deux lettres * mon cher conci toyen, et votre ami * vient de recevoir celle que vous lui avez écrite le 18 novembre. Je suis touché de votre amitié jusqu'au fond de mon âme; mais ne parlons plus de nos sentiments réciproques , c'est à nos actions à les montrer. — Ne nous parlez plus de M. deMontmollin, c'est un prévaricateur ou une âme faible, nous avons été tout à fait indignés de sa lettre à M. d'Ivernois. Celui-ci a été deux ou trois fois chez M. Sarasin qu'il n'a point trouvé, il n'a donc pas eu la lettre ', croyez qu'on ne cherche que des prétextes pour la refuser. — Au reste, votre bon ami et moi, ne croyons plus que vous deviez écrire une seconde lettre à M. de Montmollin : il ne mérite pas que vous lui fassiez cet honneur. Nous ne voulons plus même d'éclaircissements que d'une certaine manière, qui sûrement vous conviendra .Votre ami est plein de zèle, de sagesse, de modération ; il vous aime comme vous voulez être aimé, et n'exige de vous que ce que l'honneur vous permettra toujours de faire ; il agit plus selon vos principes que selon les siens et cette conduite me fait bien sentir toute la bonté de son esprit.
* Les lettres de Rousseau du 15 et du 15 novembre 1762.
* De Luc.
' La lettre que M. de Montmollin avait écrite à M. Sarasin sur Rousseau. 11 en a déjà été question plus baut.
et Texcellence de son âme. — Adieu, très-cher et vertueux concitoyen, j'espère que jusqu'à notre dernier soupir nous pourrons finir nos lettres de cette manière ^
XXXTII
Je suis obligé, mon très-cher concitoyen, de vous écrire encore un mot aujourd'hui pour vous dire que nous avons été trog prompts à soupçonner la conduite de M. de MontmoUin. Une lettre qu'il vient d'écrire à M. d'Ivernois me persuade qu'il peut avoir eu de bonnes raisons pour ne pas nous envoyer une copie de celle qu'il avait adressée à M. Sarasin. Cet homme lui écrivit qu'un ministre de Genève devait faire imprimer celte lettre aussitôt qu'elle serait entre ses mains, et ce ministre c'était sans doute moi. *Mon Dieu, avec quelles gens nous vivons ! Il ajoutait qu'on voulait se servir de celte lettre pour exciter une sédition. M. de M. ne devait pas croire de telles horreurs, mais il ne connaît pas mieux vos amis que vos ennemis. Cher Rousseau, éclairez ce M. de M. qui mérite de l'être ; qu'il rompe tout commerce avec ces méchants, je n'ai pas le temps d'ajouter un mot.
15 décembre 1762.
Je viens d'apprendre avec saisissement que vous avez été fort malade et même qu'on a craint pour vous. Si la même lettre (de M. de MontmoUin) qui m'a appris l'état où vous avez été, ne m'avait enlièremcnt rassuré sur les suites de votre maladie, je serais parti, mon cher concitoyen, pour vous aller servir. Croyez que personne ne fut jamais aussi dévoué
^ La réponse de Rousseau à celte lettre est du 25 novembre suivant.
Roustan n*est point encore arrivé, mais son compagnon de voyage m*a remis votre lettre. Avec quel plaisir j'ai vu quelqu'un qui venait de vous voir ! Quand est-ce que .mon tour viendra? Je languis bien de pouvoir parler de vous avec R***; que de questions j'ai à lui faire! Ne croyez pas que j'aie mal gardé mon secret^ ; l'on n'a sûrement que des soupçons, si l'on n'a ouvert aucune de mes lettres. On a jugé d'après mon caractère, et de cette manière il n'est pas difficile d'avoir bien jugé : je ne me' cache point. R... n'a pas compris votre dernier chapitre du Contrat socialy au moins il ne l'a pas entendu comme moi. Quand vous dites que le christianisme est contraire à Tesprit social, il me semble que cette assertion revient à celle-ci : que la bienveillance se relâche en s'étendant, et que le christianisme nous faisant envisager tous les hommes comme »os frères, nous empèdie de mettre une grande différence entre eux et nos concitoyens. De là, le système du christianisme est plus favorable à la société universelle des hommes qu'aux sociétés particulières ; le chrétien est plus cosmopolite que patriote. Cela est très-vrai, et il me semble que c'est tout ce que vous avez voulu dire. M. Vernet est un sot. Qu'il vous éclaire s'il croit que vous vous trompez, mais qu'il attende que vous soyez instruit avant de vous proposer de vous rétracter. On ne fait une pareille proposition qu'à un malhonnête homme. Mais, mon cher concitoyen, le parti de Voltaire rirait bien si vous attaquiez nos ministres, qui dans le fond vous aiment. Agissons de concert; je ne suis pas moins aigri que vous; je ne suis pas plus timide, mais je suis sur les lieux et je vois tout.
Je dois vous avertir que trois Genevois voyagent dans votre voisinage; ils iront peut-être à Métiers; défiez vous-eu. Ces trois hommes sont : Clapnrède, qui a prêché le premier contre
* Le secret sur l'entreprise de la défense de Rousseau.
votre Contrat social; le professeur Perdriau, que vous connaissez, mais qui n a que Tesprit qu'il faut pour faire des prônes; Mallet, Thistorien du Danemark, qui est entièrement dévoué à la famille du Jongleur. Si vous recevez ces trois hôtes, ne leur accordez que les droits rigoureux de l'hospitalité; il suffît qu ils n'aient pas à se plaindre. Je vous embrasse du fond de mon cœur.
9 novembre 1762.
Votre lellreUrès-cher concitoyen, m'attendrit et m'afflige. Ce n'est pas quand je vois toute votre âme que je veux que vous méconnaissiez la mienne. Me demander si je vous aime toujours, c'est me demander si je puis cesser d'aimer la vérité, de respecter la vertu, d'adorer la liberté, de haïr vos ennemis. Rousseau, quand vous avez vécu dans un cœur honnête, y avez-vous pu mourir ? Mais pourquoi un si long silence ? c'est que je sais d'abord que vous êtes accablé de lettres, que j'avais prié M. de Luc de vous dire que j'avais reçu la dernière que vous m'avez écrite et que j'avais été charmé de tout ce qu'il m'avait dit de vous. J'attendais ensuite le professeur Vernet, pour savoir de lui-même où son ouvrage en était. II devait être de retour de la campagne à la fin de la semaine passée, il y est encore pour quelques jours. Ainsi je pris mon parti d'aller le voir samedi, et j'eus une assez longue conversation avec lui sur votre sujet, dont je ne fus pas aussi content que je l'avais espéré. C'est un homme fin qui craint de donner prise contre lui, et qui voudrait tout ménager. Cependant je crois qu'il vous aime, et encore plus qu'il a peur de vous. Je renforçai autant que je pus ce dernier sentiment, et je le fis avec assez d'habileté pour ne vous point compromettre. Son
' La leltre de Rousseau dont il s'agit ici n'est pas connue.
ouvrage ne paraîtra qu'au commencement de l'année prochaine, cela s'arrange donc fort bien avec ce que M. de Luc m'a dit, et si vous le vouliez encore, je ferais jouer des ressorts pour Tem pêcher de paraître. Vernet se connaît bien, et il vous connaît mieux encore, il sait que sa plume n'est qu'un fuseau que vous briseriez d'un coup de massue. Ne pressez donc pas vos éclaircissements. Au reste, mon cher concitoyen, il faut absolument que nous ayons au premier jour la lettre de M. de MontmoUin^ Le ministre Sarasin ne la montre qu'à quelques-uns de ses collègues, qui ont l'honneur de penser comme lui; les autres ne peuvent donc juger que par eux de cette lettre que M. de Luc m'a dit excellente. M. de Montmollin vous doit donc, il se doit à lui-même d'envoyer copie* de cette lettre comme il l'avait promis. Je vois bien que c'est d'ici qu'on l'en empêche ; mais, cher concitoyen, je vous le répète, il faut absolument que nous l'ayons dans quelques jours, plus tard elle serait inutile. M. de Luc ici présent m'a dit que vous travaillez vous-même à éclaircir votre ouvrage; mon travail est donc superflu. Cher concitoyen, je voudrais passer avec vous quelques heures ; au nom de Dieu, songez que vous vous devez à vous-même beaucoup de modération. Plus vos ennemis en manquent et plus vous en devez faire paraître. Je suis roué aujourd'hui et en conscience malade d'une conversation de trois heures que j'eus hier sur votre livre avec des hommes passionnés que je mis en poudre. Je traitai le cafard V... comme il le méritait : c'est une âme faible et petite, qui cherche à s'avancer et qui croit qu'il vaut mieux pour cela flatter les hommes qu'étudier les livres. Adieu mon cher concitoyen, je suis à vous pour la vie, soyez-en bien sûr*.
^ Une lettre de M. de Montmollin au ministre Sarasin, de Genève. Cette lettre semble avoir éià favorable à Rousseau. ' La réponse de Rousseau est du 13 novembre 1762*
16 novembre 1762.
J*avais compté vous donner aujourd'hui d'agréables nouvelles; une triste fatalité semble avoir pris à tâche de persécuter vos amis. On vous aime, et on ne peut pas vous servir, peu (le gens sont en état de juger de l'importance des choses. Quoi qu'il en soit, vous avez encore des compatriotes, notre ami s'est chargé de vous écrire au long sur tout cela. Cher concitoyen, ne vous laissez pas abattre par Finjustice, restez avec le petit nombre qui ne vous abandonnera jamais. Plus d'éclaircissements, il ne faut qu'une noble fierté. Et d'ailleurs vous ne satisferiez pas vos ennemis, et vous déplairiez à ceux qui ne connaissant pas le fond de votre âme, pourraient vous soupçonner de faiblesse. Le roi * qui vous aime, vous met en état de tout oser, et vous ne devez plus avoir que la modération que vous impose le respect que vous vous devez à vous-même. Voici donc ma façon de penser à cet égard . Il faut que mes éclaircissements paraissent en même temps que la réponse du professeur Vernet, et qu'en adoptant mes explications dans une réponse que vous pourriez m'adresser, vous fassiez sentir tout le ridicule du prêtre, cela ne sera pas difficile assurément. Mais comme je suis à peu près brouillé avec mon corps * (que j'aurais déjà quitté, entre nous, si mon père n'était pas en vie) et avec bien d'autres gens à votre occasion , il importe que l'ouvrage que je prépare soit parfait; il faut donc qu'il passe par vos mains, que vous le refondiez, qu*il n'y ait presque que mon nom. Je sais ce que je vaux, ce que je vous dois, la dette est immense, comment la payerais-je ? En général , il ne s^agit plus que
* Le roi de Prusse.
* Le corps ecclésiastique.
d'intimider ; qu ils voient donc des plumes qui les fassent trembler. 0 quel temps et quels hommes I
Je rembourserai à Mouchon ce que vous lui devez, je Tai fait prier de me dire à quoi cela se montait. C'est un garçon d'un vrai mérite qui vous aime comme tout le reste des bons citoyens.
20 novembre 1762.
J 'ai reçu vos deux lettres ^ mon cher concitoyen, et votre ami * vient de recevoir celle que vous lui avez écrite le 1 8 novembre. Je suis touché de votre amitié jusqu'au fond de mon âme; mais ne parlons plus de nos sentiments réciproques, c'est à nos actions à les montrer. — Ne nous parlez plus de M. deMontmollin, c'est un prévaricateur ou une âme faible, nous avons été tout à fait indignés de sa lettre à M. dlvernois. Celui-ci a été deux ou trois fois chez M. Sarasin qu'il n'a point trouvé, il n'a donc pas eu la lettre ', croyez qu'on ne cherche que des prétextes pour la refuser. — Au reste, votre bon ami et moi, ne croyons plus que vous deviez écrire une seconde lettre à M. de Montmollin : il ne mérite pas que vous lui fassiez cet honneur. Nous ne voulons plus même d'éclaircissements que d'une certaine manière, qui sûrement vous conviendra. Votre ami est plein de zèle, de sagesse, de modération ; il vous aime comme vous voulez être aimé, et n'exige de vous que ce que l'honneur vous permettra toujours de faire ; il agit plus selon vos principes que selon les siens et cette conduite me fait bien sentir toute la bonté de son esprit.
* Les lettres de Rousseau du 15 et du 15 novembre 1762.
* De Luc.
' La lettre que M. de Montmollin avait écrite à M. Sarasin sur Rousseau. 11 en a déjà clé question plus haut.
et Texcellence de son âme. — Adieu, très-cher et vertueux concitoyen, j'espère que jusqu'à notre dernier soupir nous pourrons finir nos lettres de cette manière ^
XXXTII
24 novembre 1762.
Je suis obligé, mon très-cher concitoyen, de vous écrire encore un mot aujourd'hui pour vous dire que nous avons été trog prompts à soupçonner la conduite de M. de Montmollin. Une lettre qu'il vient d'écrire à M. d'Ivernois me persuade qu'il peut avoir eu de bonnes raisons pour ne pas nous envoyer une copie de celle qu'il avait adressée à M. Sarasin. Cet homme lui écrivit qu'un ministre de Genève devait faire imprimer cette lettre aussitôt qu'elle serait entre ses mains, et ce ministre c'était sans doute moi. *Mon Dieu, avec quelles gens nous vivons ! Il ajoutait qu'on voulait se servir de celte lettre pour exciter une sédition. M. de M. ne devait pas croire de telles horreurs, mais il ne connaît pas mieux vos amis que vos ennemis. Cher Rousseau, éclairez ce M. de M. qui mérite de l'être ; qu'il rompe tout commerce avec ces méchants, je n'ai pas le temps d'ajouter un mot.
15 décembre 1762.
Je viens d'apprendre avec saisissement que vous avez été fort malade et même qu'on a craint pour vous. Si la même lettre (de M. de MonlmoHin) qui m'a appris l'état où vous avez été, ne m'avait enlièremcnt rassuré sur les suites de votre maladie, je serais parti, mon cher concitoyen, pour vous aller servir. Croyez que personne ne fut jamais aussi dévoué
* La réponse de Rousseau à celte leUre est du 25 novembre suivant.
siasme de la vertu et de ramilié, il avait contre vous Tenthousiasme froid de la haine, et que Tun valait l'autre assurément. Je n'ai point vu de copies de la lettre du roi de Prusse, j'ai seulement ouï dire que Ton écrivait de Neuchâtel à M. Tronchin, le procureur général, que le roi avait écrit à milord Maréchal qu il était surpris que la ville de Neuchâtel n'eût pas senti tout votre mérite et qu'il fût nécessaire qu il le lui fit connaître; qu'il était fâché que votre santé ne vous permît pas d'aller à Berlin; qu'il vous y aurait reçu comme vous méritiez de l'être, et comme il voulait que vous le fussiez dans tous ses États. Si vous pouviez ra'cnvoyer copie de cette lettre et votre réponse, vous me feriez un très-grand plaisir, et cela ne ferait pas mal à Genève. M. Vernet doit vous avoir écrit, il est à la campagne. Je n'ai pas pu voir encore le mandement, on rne Ta promis. Je vous écrirai le dépari de Roustan; il partira, je crois, samedi. Je vous embrasse, mon cher concitoyen, du fond de mon cœur.
âo septembre 1762.
Je VOUS écris, mon cher concitoyen, pour vous annoncer le départ de Roustan et d'un ministre de ses amis ^, qui le vaut presque. Qu'ils seront heureux de vous voir! Je glisse sur cette réflexion, elle me déchirerait l'âme. Je vous aime tous les jours plus, parce que je vous estime tous les jours davantage, et que vos ennemis sont si méprisables, qu'ils me forceraient à vous aimer quand je voudrais vous haïr. Oh! les vilaines gensi Roustan vous en dira des nouvelles. Bonjour, cher homme ; quand vous aurez des lacets de reste, envoyez-m'en; ceux qui m'unissent à vous sont tissus depuis
' Le ministre Mouchon.
ongtemps et ne s'useront jamais. On a ici la lettre que vous avez écrite à une dame, en lui envoyant un lacet en présent de noces^ Cette lettre est comme tout ce qui vient de vous, la fin en .est délicieuse. Vous ne faites rien d'inutile, l'instruction est toujours chez vous à côté de l'agrément. Une femme belle, jeune, honnête, qui vous défend en toute occasion, et qui vous aime à la folie, me charge de vous dire qu^elle se remarierait si elle espérait un tel présent de noces; n'en faites-vous pas pour celles qui ne se marient point? Je suis à la campagne, et vous voyez au ton de ma letlre que je viens de quitter des gens gais, auxquels j'ai dit que j'allais vous écrire. Que ne puis-je, comme Theureux Roustan, m'entretenir de plus près avec vous! Que riiivei* me paraîtra long, et que le printemps s'écoulera vite s'il me donne tout ce que j'attends I Mon cher concitoyen, si je me trouve avec vous une fois, je ne vous quitte plus. J'aurai du loisir ici et j'y travaillerai à mon aise. Roustan sera vendredi àMotiers-Travers ; il voyage, commeÉmile et son gouverneur, à pied*.
13 octobre 1762.
Cher concitoyen, je n*ai qu'un moment pour vous écrire % mais il faut que je vous donne avis du départ de M. de Luc pour Motiers-Travers. II y arrivera vendredi au soir. Je n'ai pu parer le coup, recevez-le, je vous en conjure, avec amitié ; il vous est entièrement dévoué, et vous ne l'aurez que deux jours.
* On sait qu'un des passe-lemps dô Rousseau^ pendant son séjour à Moliers, était de faire des lacets ; il les donnait ensuite à des dames, sous la condition expresse qu'elles nourriraient elles-mêmes leurs enfantSi
* La réponse de Rousseau est du 8 octobre 1762.
^Voir la lettre de Rousseau du 8 octobre précédentj à laquelle celle-ci sert de réponse*
Roustan n'est point encore arrivé, mais son compagnon de voyage m'a remis votre lettre. Avec quel plaisir j'ai vu quelqu'un qui venait de vous voir! Quand est-ce que .mon tour viendra? Je languis bien de pouvoir parler de tous avec R***; que de questions j'ai à lui faire! Ne croyez pas que j'aie mal gardé mon secret^ ; l'on n'a sûrement que des soupçons, si l'on n'a ouvert aucune de mes lettres. On a jugé d'après mon caractère, et de cette manière il n*est pas diflScile d'avoir bien jugé : je ne me' cache point. R... n'a pas compris votre dernier chapitre du Contrat socialy au moins il ne Ta pas entendu comme moi. Quand vous dites que le christianisme est contraire à Tesprit social, il me semble que cette assertion revient à celle-ci : que la bienveillance se relâche en s'étendant, et que le christianisme nous faisant envisager tous les hommes comme nos frères, nous empêche de mettre une grande différence entre eux et nos concitoyens. De là, le système du christianisme est plus favorable à la sodété universelle des hommes qu'aux sociétés particulières; le chré' tien est plus cosmopolite que patriote. Cela est très-vrai, et il me semble que c*est tout ce que vous avez voulu dire. M. Vernet est un sot. Qu'il vous éclaire s'il croit que vous vous trompez, mais qu'il attende que vous soyez instruit avant de vous proposer de vous rétracter. On ne fait une pareille proposition qu'à un malhonnête homme. Mais, mon cher concitoyen, le parti de Voltaire rirait bien si vous attaquiez nos ministres, qui dans le fond vous aiment. Agissons de concert; je ne suis pas moins aigri que vous; je ne suis pas plus timide, mais je suis sur les lieux et je vois tout.
Je dois vous avertir que trois Genevois voyagent dans votre voisinage; ils iront peut-être à Mo tiers; défiez vous-eu. Ces trois hommes sont : Clapnrède, qui a prêché le premier contre
* Le secret sur l'entreprise de la défense de Rousseau.
votre Contrat social; le professeur Perdriau, que vous connaissez, mais qui n a que l'esprit qu'il faut pour faire des prônes; Mallet, Thistorien du Danemark, qui est entièrement dévoué à la famille du Jongleur. Si vous recevez ces trois hôtes, ne leur accordez que les droits rigoureux de l'hospitalité; il suffît qu'ils n'aient pas à se plaindre. Je vous embrasse du fond de mon cœur.
Votre lettre *■ très-cher concitoyen, m'attendrit et m'afflige. Ce n'est pas quand je vois toute votre âme que je veux que vous méconnaissiez la mienne. Me demander si je vous aime toujours, c'est me demander si je puis cesser d'aimer la vérité, de respecler la vertu, d'adorer la liberté, de haïr vos ennemis. Rousseau, quand vous avez vécu dans un cœur honnête, y avez-vous pu mourir ? Mais pourquoi un si long silence? c'est que je sais d'abord que vous êtes accablé de lettres, que j'avais prié M. de Luc de vous dire que j'avais reçu la dernière que vous m'avez écrite et que j'avais été charmé de tout ce qu'il m'avait dit de vous. J'attendais ensuite le professeur Vernet, pour savoir de lui-même où son ouvrage en était. II devait être de retour de la campagne à la fin de la semaine passée, il y est encore pour quelques jours. Ainsi je pris mon parti d'aller le voir samedi, et j'eus une assez longue conversation avec lui sur votre sujet, dont je ne fus pas aussi content que je l'avais espéré. C'est un homme fin qui craint de donner prise contre lui, et qui voudrait tout ménager. Cependant je crois qu'il vous aime, et encore plus qu'il a peur de vous. Je renforçai autant que je pus ce dernier sentiment, et je le fis avec assez d'habileté pour ne vous point compromettre. Son
*■ La leltre de Rousseau dont il s'agit ici n'est pas connue.
ouvrage ne paraîtra qu'au commencement de l'année prochaine, cela s'arrange donc fort bien avec ce que M. de Luc m'a dit, et si vous le vouliez encore, je ferais jouer des ressorts pour Tempêcher de paraître. Vernet se connaît bien, et il vous connaît mieux encore, il sait que sa plume n'est qu*un fuseau que vous briseriez d'un coup de massue. Ne pressez doncpas vos éclaircissements. Au reste, mon cher concitoyen, il faut absolument que iious ayons au premier jour la lettre de M. de MontmoUin^ Le ministre Sarasin ne la montre qu'à quelques-uns de ses collègues, qui ont l'honneur de penser comme lui; les autres ne peuvent donc juger que par eux de cette lettre que M. de Luc m'a dit excellente. M. de Montmollin vous doit donc, il se doit à lui-même d'envoyer copie* de cette lettre comme il l'avait promis. Je vois bien que c'est d'ici qu'on l'en empêche ; mais, cher concitoyen, je vous le répète, il faut absolument que nous l'ayons dans quelques jours, plus tard elle serait inutile. M. de Luc ici présent m'a dit que vous travaillez vous-même à éclaircir votre ouvrage; mon travail est donc superflu. Cher concitoyen, je voudrais passer avec vous quelques heures ; au nom de Dieu, songez que vous vous devez à vous-même beaucoup de modération. Plus vos ennemis en manquent et plus vous en devez faire paraître. Je suis roué aujourd'hui et en conscience malade d'une conversation de trois heures que j'eus hier sur votre livre avec des hommes passionnés que je mis en poudre. Je traitai le cafard V... comme il le méritait: c'est une âme faible et petite, qui cherche à s'avancer et qui croit qu'il vaut mieux pour cela flatter les hommes qu'étudier les livres. Adieu mon cher concitoyen, je suis à vous pour la vie, soyez-en bien sûr*.
^ Une lettre de M. de Montmollin au ministre Sarasin, de Genève. Cette lettre semble avoir été favorable à Rousseau. ' La réponse de Rousseau est du 13 novembre 1762*
16 novembre 1762.
J'avais compté vous donner aujourd'hui d'agréables nouvelles; une triste fatalité semble avoir pris à tâche de persécuter vos amis. On vous aime, et on ne peut pas vous servir, peu (le gens sont en état de juger de l'importance des choses. Quoi qu'il en soit, vous avez encore des compatriotes, notre àmi s'est chargé de vous écrire au long sur tout cela. Cher concitoyen, ne vous laissez pas abattre par Finjustice, restez avec le petit nombre qui ne vous abandonnera jamais. Plus d'éclaircissements, il ne faut qu'une noble fierté. Et d'ailleurs vous ne satisferiez pas vos ennemis, et vous déplairiez à ceux qui ne connaissant pas le fond de votre âme, pourraient vous soupçonner de faiblesse. Le roi * qui vous aime, vous met en état de tout oser, et vous ne devez plus avoir que la modération que vous impose le respect que vous vous devez à vous-même. Voici donc ma façon de penser à cet égard. Il faut que mes éclaircissements paraissent en même temps que la réponse du professeur Vernet, et qu'en adoptant mes explications dans une réponse que vous pourriez m'adresser, vous fassiez sentir tout le ridicule du prêtre, cela ne sera pas difficile assurément. Mais comme je suis à peu près brouillé avec mon corps * (que j'aurais déjà quitté, entre nous, si mon père n'était pas en vie) et avec bien d'autres gens à votre occasion , il importe que l'ouvrage que je prépare soit parfait; il faut donc qu'il passe par vos mains, que vous le refondiez, qu*il n'y ait presque que mon nom. Je sais ce que je vaux, ce que je vous dois, la dette est immense, comment la payerais-je ? En général , il ne s'agit plus que
' Le roi de Prusse.
* Le corps ecclésiastique.
d'intimider ; qu'ils voient donc des plumes qui les fassent trembler. 0 quel temps et quels hommes I
Je rembourserai à Mouchon ce que vous lui devez, je Fai fait prier de me dire à quoi cela se montait. C'est un garçon d'un vrai mérite qui vous aime comme tout le reste des bons citoyens.
20 novembre 1762.
J 'ai reçu vos deux lettres * mon cher concitoyen, et votre ami * vient de recevoir celle que vous lui avez écrite le 1 8 novembre. Je suis touché de votre amitié jusqu'au fond de mon âme; mais ne parlons plus de nos sentiments réciproques , c'est à nos actions à les montrer. — Ne nous parlez plus de M. deMontmollin, c'est un prévaricateur ou une âme faible, nous avons été tout à fait indignés de sa lettre à M. d'Ivernois. Celui-ci a été deux ou trois fois chez M. Sarasin qu'il n'a point trouvé, il n'a donc pas eu la lettre ', croyez qu'on ne cherche que des prétextes pour la refuser. — Au reste, votre bon ami et moi, ne croyons plus que vous deviez écrire une seconde lettre à M. de Montmollin : il ne mérite pas que vous lui fassiez cet honneur. Nous ne voulons plus même d'éclaircissements que d'une certaine manière, qui sûrement vous conviendra. Votre ami est plein de zèle, de sagesse, de modération ; il vous aime comme vous voulez être aimé, et n'exige de vous que ce que l'honneur vous permettra toujours de faire ; il agit plus selon vos principes que selon les siens et cette conduite me fait bien sentir toute la bonté de son esprit,
*■ Les lettres de Rousseau du 15 et du 15 novembre 1762. * De Luc.
' La lettre que M. de Montmollin avait écrile à M. Sarasin sur Roassean. 11 en a déjà été question plus haut.
et Texcellence de son âme. — Adieu, très-cher et vertueux concitoyen, j'espère que jusqu'à notre dernier soupir nous pourrons finir nos lettres de celte manière ^
XXXTII
24 novembre 1762.
Je suis obligé, mon très-cher concitoyen, de vous écrire encore un mot aujourd'hui pour vous dire que nous avons été trog prompts à soupçonner la conduite de M. de MontmoUin. Une lettre qu'il vient d'écrire à M. d'Ivernois me persuade qu'il peut avoir eu de bonnes raisons pour ne pas nous envoyer une copie de celle qu'il avait adressée à M. Sarasin. Cet homme lui écrivit qu'un ministre de Genève devait faire imprimer cette lettre aussitôt qu'elle serait entre ses mains, et ce ministre c'était sans doute moi.*Mon Dieu, avec quelles gens nous vivons ! Il ajoutait qu'on voulait se servir de celte lettre pour exciter une sédition. M. de M. ne devait pas croire de telles horreurs, mais il ne connaît pas mieux vos amis que vos ennemis. Cher Rousseau, éclairez ce M. de M. qui mérite de l'être ; qu'il rompe tout commerce avec ces méchants, je n'ai pas le temps d^ajouter un mot.
15 décembre 1762.
Je viens d'apprendre avec saisissement que vous avez été fort malade et même qu'on a craint pour vous. Si la même lettre (de M. de MontmoUin) qui m'a appris l'état où vous avez été, ne m'avait entièrement rassuré sur les suites de votre maladie, je serais parti, mon cher concitoyen, pour vous aller servir. Croyez que personne ne fut jamais aussi dévoué
' La r6ponse de Rousseau à celte leUre est du 25 novembre suivant.
que moi. Mon cœur est plus affecté peut-être que le vôtre de tout ce qui vous arrive d'heureux ou de malheureux. Ecrivezmoi le plus tôt que vous le pourrez, ou faites-moi écrire par quelqu'un, je vous en conjure.
J*ai reçu votre dernière lettre *. Je relirai les Lettres persanes^ et vous donnerai le moins d'embarras qu'il me sera possible ; ne pensez, au nom de Dieu, qu'à votre snntc. De Luc vous aime de tout son cœur, mais il ne suit que sa tête : Vous reviendrez à Genève quand il vous plaira, je ne vois point d'obstacles à votre retour. Mais je ne vois pas la nécessitéd'y venir sitôt. Quand vous en aurez envie, il suffira de m'en avertir, et tout ira bien. — Remettez-vous, ne pensez à rien, aimez-moi, car je suis à vous pour toujours.
4 janvier 1763.
Je reçus hier, mon très-cher concitoyen, votre dernière letlre ', et j'avais reçu samedi celle que vous m'aviez écrite le 19 décembre. Le messager ne me la remit qu'après le départ du courrier, ce qui m'empêcha de vous répondre d'abord. La voie du courrier est je crois la plus sûre, parce que le commis du bureau de Genève doit beaucoup à ma famille ; ainsi il ne donnerait mes lettres à personne, et si on les lui demandait, je serais sûrement averti ; mais celle que vous m'avez envoyée par le messager était fort mal cachetée.
Je languis bien de vous voir, l'hiver me paraîtra bien long et plus rude qu'à l'ordinaire, puisqu'il vous fait souffrir. Si vos maux empiraient, il faudrait peut-être venir à Genève, vous seriez plus à portée d'avoir des secours. Si vous ne vou-
* La lettre de Rousseau du 25 novembre 1762. i
^ Celte lettre de Rousseau, que Moultou mentionne ici, n'est pas connue.
liez pas y être connu, ne pourriez-vous pas être incognita dans les environs de la ville? Mais vous n'êtes pas en état peutêtre de supporter le voyage.
Mon cher concitoyen, vous avez raison, TEurope a prononcé, et devant ce tribunal vous êtes plus grand que vos juges. Mais j'espère qu'ils en rougiront enfin. De Luc est votre ami, cela est très-vrai, il ne veut point vous compromettre, mais il est un peu fixe dans ses idées ; cependant il vous est utile. Quoi qu'il en soit, on a peur de vous, et Ton a bon marché des gens qui ont peur. Au reste, quand vous m'écrivez, mettez de temps en temps dans vos lettres des choses que je puisse montrer, qui peignent le vrai citoyen et l'homme qui ne craint pas les injustices, parce qu'il sent qu'il n'a plus tort. -^ Quelqu'un de vos ennemis me ditl'autre jour que vous cherchiez à revenir. Je lui dis : Je crois qu'il reviendra quand il voudra, mais il ne le veut pas encore, et je lus les deux lignes de votre lettre où vous me disiez que vous ne pouviez pas faire à présent le voyage, que vous aviez un cœur fait pour oublier les outrages de vos concitoyens, mais qu'on ne vous verrait jamais à Genève en homme qui demande grâce ou qui la reçoit ^ Comptez que si vous venez, vous serez bien reçu, vous avez beaucoup de gens pour vous.
Ce serait une douce satisfaction pour moi que de vous aller chercher au printemps, s'il le faut faire plus tôt, le froid no m'arrêtera pas. — Je travaille pour vous, je revois, je corrige. J'espère avoir bientôt fini , ménagez votre santé, tenez-vous dans un poêle, sans sortir, et aimez-moi comme je vous aime. — On m'a dit que vous aviez écrit des Mémoires sur votre vie, et que vous les aviez remis en dépôt à
* La phrase que cile MouUou faisait partie Je la leUre de Rousseau qui a éié perdue.
Roustan n*est point encore arrivé, mais son compagnon de voyage m'a remis votre lettre. Avec quel plaisir j'ai vu quelqu'un qui venait de vous voir! Quand est-ce que .mon tour viendra? Je languis bien de pouvoir parler de vous avec R*** ; que de questions j'ai à lui faire ! Ne croyez pas que j^aie mal gardé mon secret^ ; l'on n'a sûrement que des soupçons, si l'on n'a ouvert aucune de mes lettres. On a jugé d'après mon caractère, et de cette manière il n'est pas difficile d'avoir bien jugé : je ne me' cache point. R... n'a pas compris votre dernier chapitre du Contrat soctaly au moins il ne Ta pas entendu comme moi. Quand vous dites que le christianisme est contraire à Tesprit social, il me semble que cette assertion revient à celle-ci : que la bienveillance se relâche en s'étendant, et que le christianisme nous faisant envisager tous les hommes comme nos frères, nous empêche de mettre une grande différence entre eux et nos concitoyens. De là, le système du christianisme est plus favorable à la société universelle des hommes qu'aux sociétés particulières ; le chrétien est plus cosmopolite que patriote. Cela est très-yrai, et il me semble que c'est tout ce que vous avez voulu dire. M. Vernet est un sot. Qu'il vous éclaire s'il croit que vous vous trompez, mais qu'il attende que vous soyez instruit avant de vous proposer de vous rétracter. On ne fait une pareille proposition qu'à un malhonnête homme. Mais, mon cher concitoyen, le parti de Voltaire rirait bien si vous attaquiez nos ministres, qui dans le fond vous aiment. Agissons de concert; je ne suis pas moins aigri que vous; je ne sois pas plus timide, mais je suis sur les lieux et je vois tout. .
Je dois vous avertir que trois Genevois voyagent dans votre voisinage; ils iront peut-être à Métiers; défiez vous-eu. Ces trois hommes sont : Clapnrèdc, qui a prêché le premier contre
* Le secret sur l'entreprise de la défense de Rousseau.
votre Contrat social; le professeur Perdriau, que vous connaissez, mais qui n a que l'esprit qu'il faut pour faire des prônes; Mallet, l'historien du Danemark, qui est entièrement dévoué à la famille du Jongleur. Si vous recevez ces trois hôtes, ne leur accordez que les droits rigoureux de Thospitalité; il suffît qu'ils n'aient pas à se plaindre. Je vous embrasse du fond de mon cœur.
Votre lettre * très-cher concitoyen, m'attendrit et m'afflige. Ce n'est pas quand je vois toute votre âme que je veux que vous méconnaissiez la mienne. Me demander si je vous aime toujours, c'est me demander si je puis cesser d'aimer la vérité, de respecter la vertu, d'adorer la liberté, de haïr vos ennemis. Rousseau, quand vous avez vécu dans un cœur honnête, y avez-vous pu mourir ? Mais pourquoi un si long silence ? c'est que je sais d'abord que vous êtes accablé de lettres, que j'avais prié M. de Luc de vous dire que j'avais reçu la dernière que vous m'avez écrite et que j'avais été charmé de tout ce qu'il m'avait dit de vous. J'attendais ensuite le professeur Vernet, pour savoir de lui-même où son ouvrage en était. Il devait être de retour de la campagne à la fin de la semaine passée, il y est encore pour quelques jours. Ainsi je pris mon parti d'aller le voir samedi, et j'eus une assez longue conversation avec lui sur votre sujet, dont je ne fus pas aussi content que je l'avais espéré. C'est un homme fin qui craint de donner prise contre lui, et qui voudrait tout ménager. Cependant je crois qu'il vous aime, et encore plus qu'il a peur de vous. Je renforçai autant que je pus ce dernier sentiment, et je le fis avec assez d'habileté pour ne vous point compromettre. Son
^ La lettre de Rousseau dont il s'agit ici n'est pas connue.
ouvrage ne paraîtra qu'au commencement de Tannée prochaine, cela s'arrange donc fort bien avec ce que M. de Luc m'a dit, et si vous le vouliez encore, je ferais jouer des ressorts pour Tempêcher de paraître. Vernet se connaît bien, et il vous connaît mieux encore, il sait que sa plume n'est qu*un fuseau que vous briseriez d'un coup de massue. Ne pressez doncpas vos éclaircissements. Au reste, mon cher concitoyen, il faut absolument que nous ayons au premier jour la lettre de M. de MontmoUin^ Le ministre Sarasin ne la montre qu'à quelques-uns de ses collègues, qui ont l'honneur de penser comme lui; les autres ne peuvent donc juger que par eux de cette lettre que M. de Luc m'a dit excellente. M. de Montmollin vous doit donc, il se doit à lui-même d'envoyer copie* de cette lettre comme il Tavait promis. Je vois bien que c'est d'ici qu'on l'en empêche ; mais, cher concitoyen, je vous le répète, il faut absolument que nous l'ayons dans quelques jours, plus tard elle serait inutile. M. de Luc ici présent m'a dit que vous travaillez vous-même à éclaircir votre ouvrage; mon travail est donc superflu. Cher concitoyen, je voudrais paâser avec vous quelques heures ; au nom de Dieu, songez que vous vous devez à vous-même beaucoup de modération. Plus vos ennemis en manquent et plus vous en devez faire paraître. Je suis roué aujourd'hui et en conscience malade d'une conversation de trois heures que j'eus hier sur votre livre avec des hommes passionnés que je mis en poudre. Je traitai le cafard V... comme il le méritait : c'est une âme faible et petite, qui cherche à s'avancer et qui croit qu'il vaut mieux pour cela flatter les hommes qu'étudier les livres. Adieu mon cher concitoyen, je suis à vous pour la vie, soyez-en bien sûr*.
* Une lettre de M. de Montmollin au miDistre Sarasin, de Genève. Cette lettre semble avoir éià favorable à Rousseau.
* La réponse de Rousseau est du 13 novembre 1762.
16 novembre 1762.
J'avais compté vous donner aujourd'hui d'agréables nouvelles; une triste fatalité semble avoir pris à tâche de persécuter vos amis. On vous aime, et on ne peut pas vous servir, peu (le gens sont en état de juger de l'importance des choses. Quoi qu'il en soit, vous avez encore des compatriotes, notre ami s'est chargé de vous écrire au long sur tout cela. Cher concitoyen, ne vous laissez pas abattre par l'injustice, restez avec le petit nombre qui ne vous abandonnera jamais. Plus d'éclaircissements, il ne faut qu'une noble fierté. Et d'ailleurs vous ne satisferiez pas vos ennemis, et vous déplairiez à ceux qui ne connaissant pas le fond de votre âme, pourraient vous soupçonner de faiblesse. Le roi * qui vous aime, vous met en état de tout oser, et vous ne devez plus avoir que la modération que vous impose le respect que vous vous devez à vous-même. Voici donc ma façon de penser à cet égard. Il faut que mes éclaircissements paraissent en même temps que la réponse du professeur Vernet, et qu'en adoptant mes explications dans une réponse que vous pourriez m'adresser, vous fassiez sentir tout le ridicule du prêtre, cela ne sera pas difficile assurément. Mais comme je suis à peu près brouillé avec mon corps * (que j'aurais déjà quitté, entre nous, si mon père n'était pas en vie) et avec bien d'autres gens à votre occasion , il importe que l'ouvrage que je prépare soit parfait; il faut donc qu'il passe par vos mains, que vous le refondiez, qu'il n'y ait presque que mon nom. Je sais ce que je vaux, ce que je vous dois, la dette est immense, comment la payerais-je ? En général , il ne 8*agit plus que
* Le roi de Prusse.
* Le corps ecclésiastique.
d'intimider ; qu ils voient donc des plumes qui les fassent trembler. 0 quel temps et quels hommes I
Je rembourserai à Mouchon ce que vous lui devez, je Tai fait prier de me dire à quoi cela se montait. C'est un garçon d'un vrai mérite qui vous aime comme tout le reste des bons citoyens,
20 novembre 1762.
J'ai reçu VOS deux lettres * mon cher concitoyen, et votre ami * vient de recevoir celle que vous lui avez écrite le 18 novembre. Je suis touché de votre amitié jusqu'au fond de mon âme; mais ne parlons plus de nos sentiments réciproques , c'est à nos actions à les montrer. — Ne nous parlez plus de M. deMontmollin, c'est un prévaricateur ou une âme faible, nous avons été tout à fait indignés de sa lettre à M. d'Ivernois. Celui-ci a été deux ou trois fois chez M. Sarasin qu'il n'a point trouvé, il n'a donc pas eu la lettre ', croyez qu'on ne cherche que des prétextes pour la refuser. — Au reste, votre bon ami et moi, ne croyons plus que vous deviez écrire une seconde lettre à M. de Montmollin : il ne mérite pas que vous lui fassiez cet honneur. Nous ne voulons plus même d'éclaircissements que d'une certaine manière, qui sûrement vous conviendra. Votre ami est plein de zèle, de sagesse, de modération ; il vous aime comme vous voulez être aimé, et n'exige de vous que ce que l'honneur vous permettra toujours de faire ; il agit plus selon vos principes que selon les siens et cette conduite me fait bien sentir toute la bonté de son esprit.
^ Les lettres de Rousseau du 15 et du 15 novembre 1762. * De Luc.
3 La lettre que M. de Montmollin avait écrile à M. Sarasin sur Rousseau. 11 en a déjà été question plus haut.
et Texcellence de son âme. — Adieu, très-cher et vertueux concitoyen, j'espère que jusqu'à notre dernier soupir nous pourrons finir nos lettres de cette manière ^
XXXTII
24 novembre 1762.
Je suis obligé, mon très-cher concitoyen, de vous écrire encore un mot aujourd'hui pour vous dire que nous avons été trog prompts à soupçonner la conduite de M. de MontmoUin. Une lettre qu'il vient d'écrire à M. dlvernois me persuade qu'il peut avoir eu de bonnes raisons pour ne pas nous envoyer une copie de celle qu'il avait adressée à M. Sarasin. Cet homme lui écrivit qu'un ministre de Genève devait faire imprimer cette lettre aussitôt qu'elle serait entre ses mains, et ce ministre c'était sans doute moi. "Mon Dieu, avec quelles gens nous vivons I II ajoutait qu'on voulait se servir de cette lettre pour exciter une sédition. M. de M. ne devait pas croire de telles horreurs, mais il ne connaît pas mieux vos amis que vos ennemis. Cher Rousseau, éclairez ce M. de M. qui mérite de l'être ; qu'il rompe tout commerce avec ces mê' chants, je n'ai pas le temps d'ajouter un mot.
15 décembre 1762.
Je viens d'apprendre avec saisissement que vous avez été fort malade et même qu'on a craint pour vous. Si la même lettre (de M. de MontmoUin) qui m'a appris l'état où vous avez été, ne m'avait enlièremcnt rassuré sur les suites de votre maladie, je serais parti, mon cher concitoyen, pour vous aller servir. Croyez que personne ne fut jamais aussi dévoué
^ La réponse de Rousseau à celte lettre est du 25 novembre suivant.
que moi. Mon cœur est plus affecté peut-être que le vôtre de tout ce qui vous arrive d'heureux ou de inallieureux. Ecrivezmoi le plus tôt que vous le pourrez, ou faites-moi écrire par quelqu'un, je vous en conjure.
J*ai reçu votre dernière leltre ^ Je relirai les Lettres persaneSj et vous donnerai le moins d'embarras qu il me sera possible ; ne pensez, au nom de Dieu, qu'à votre santé. De Luc vous aime de tout son cœur, mais il ne suit que sa tête : Vous reviendrez à Genève quand il vous plaira, je ne vois point d'obstacles à votre retour. Mais je ne vois pas la nécessitéd'y venir sitôt. Quand vous en aurez envie, il suffira de m'en avertir, et tout ira bien. — Remettez-vous, ne pensez à rien, aimez-moi, car je suis à vous pour toujours.
A janvier 1763.
Je reçus hier, mon très-cher concitoyen, votre dernière lct(re ', et j'avais reçu samedi celle que vous m'aviez écrite le 19 décembre. Le messager ne me la remit qu'après le départ du courrier, ce qui m'empêcha de vous répondre d'abord. La voie du courrier est je crois la plus sûre, parce que le commis du bureau de Genève doit beaucoup à ma famille ; ainsi il ne donnerait mes lettres à personne, et si on les lui demandait, je serais sûrement averti ; mais celle que vous m'avez envoyée par le messager était fort mal cachetée.
Je languis bien de vous voir, l'hiver me paraîtra bien long et plus rude qu'à l'ordinaire, puisqu'il vous fait souffrir. Si vos maux empiraient, il faudrait peut-être venir à Genève, vous seriez plus à portée d'avoir des secours. Si vous ne vou-
* La lettre de Rousseau du 25 novembre 1762. i
^ Cette lettre de Rousseau, que Moultou mentionne ici, n'est pas connue.
liez pas y être connu, ne pourriez-vous pas être incognito^ dans les environs de la ville? Mais vous n'êtes pas en état peutêtre de supporter le voyage.
Mon cher concitoyen, vous avez raison, TEurope a prononcé, et devant ce tribunal vous êtes plus grand que vos juges. Mais j'espère qu'ils en rougiront enfin. De Luc est votre ami, cela est très-vrai, il ne veut point vous compromettre, mais il est un peu fixe dans ses idées ; cependant il vous est utile. Quoi qu'il en soit, on a peur de vous, et Ton a bon marché des gens qui ont peur. Au reste, quand vous m'écrivez, mettez de temps en temps dans vos lettres des choses que je puisse montrer, qui peignent le vrai citoyen et l'homme qui ne craint pas les injustices, parce qu'il sent qu'il n'a plus tort. -^ Quelqu'un de vos ennemis me ditl'autrejour que vous cherchiez à revenir. Je lui dis : Je crois qu'il reviendra quand il voudra, mais il ne le veut pas encore, et je lus les deux lignes de votre lettre où vous me disiez que vous ne pouviez pas faire à présent le voyage, que vous aviez un cœur fait pour oublier les outrages de vos concitoyens, mais qu'on ne vous verrait jamais à Genève en homme qui demande grâce ou qui la reçoit ^ Comptez que si vous venez, vous serez bien reçu, vous avez beaucoup de gens pour vous.
Ce serait une douce satisfaction pour moi que de vous aller chercher au printemps, s'il le faut faire plus tôt, le froid ne m'arrêtera pas. — Je travaille pour vous, je revois, je corrige. J'espère avoir bientôt fini , ménagez votre santé, tenez-vous dans un poêle, sans sortir, et aimez-moi comme je vous aime. — On m'a dit que vous aviez écrit des Mémoires sur voire vie, et que vous les aviez remis en dépôt à
* La phrase que elle MouUou faisait partie Je la lettre de Rousseau qui a clé perilue.
ouvrage ne paraîtra qu'au commencement de Tannée prochaine, cela s'arrange donc fort bien avec ce que M. de Luc m'a dit, et si vous le vouliez encore, je ferais jouer des ressorts pour Tempêcher de paraître. Vernet se connaît bien, et il vous connaît mieux encore, il sait que sa plume n'est qu*un fuseau que vous briseriez d'un coup de massue. Ne pressez doncpas vos éclaircissements. Au reste, mon cher concitoyen, il faut absolument que nous ayons au premier jour la lettre de M. de Montmollin^ Le ministre Sarasin ne la montre qu'à quelques-uns de ses collègues, qui ont l'honneur de penser comme lui; les autres ne peuvent donc juger que par eux de cette lettre que M. de Luc m'a dit excellente. M. de Montmollin vous doit donc, il se doit à lui-même d'envoyer copie- de cette lettre comme il Tavait promis. Je vois bien que c'est d'ici qu'on l'en empêche ; mais, cher concitoyen, je vous le répète, il faut absolument que nous l'ayons dans quelques jours, plus tard elle serait inutile. M. de Luc ici présent m'a dit que vous travaillez vous-même à éclaircir votre ouvrage; mon travail est donc superflu. Cher concitoyen, je voudrais paàser avec vous quelques heures; au nom de Dieu, songez que vous vous devez à vous-même beaucoup de modération. Plus vos ennemis en manquent et plus vous en devez faire paraître. Je suis roué aujourd'hui et en conscience malade d'une conversation de trois heures que j'eus hier sur votre livre avec des hommes passionnés que je mis en poudre. Je traitai le cafard V... comme il le méritait : c'est une âme faible et petite, qui cherche à s'avancer et qui croit qu'il vaut mieux pour cela flatter les hommes qu'étudier les livres. Adieu mon cher concitoyen, je suis à vous pour la vie, soyez-en bien sûr*.
* Une lettre de M. de Montmollin au mioistre Sarasin, de Genève. Cette lettre semble avoir été favorable à Rousseau.
* La réponse de Rousseau est du 13 novembre 1762*
J'avais compté vous donner aujourd'hui d'agréables nouvelles; une triste fatalité semble avoir pris à tâche de persécuter vos amis. On vous aime, et on ne peut pas vous servir, peu (le gens sont en état de juger de l'importance des choses. Quoi qu'il en soit, vous avez encore des compatriotes, notre àmi s'est chargé de vous écrire au long sur tout cela. Cher concitoyen, ne vous laissez pas abattre par l'injustice, restez avec le petit nombre qui ne vous abandonnera jamais. Plus d'éclaircissements, il ne faut qu'une noble fierté. Et d'ailleurs vous ne satisferiez pas vos ennemis, et vous déplairiez à ceux qui ne connaissant pas le fond de votre âme, pourraient vous soupçonner de faiblesse. Le roi * qui vous aime, vous met en état de tout oser, et vous ne devez plus avoir que la modération que vous impose le respect que vous vous devez à vous-même. Voici donc ma façon de penser à cet égard . Il faut que mes éclaircissements paraissent en même temps que la réponse du professeur Vernet, et qu'en adoptant mes explications dans une réponse que vous pourriez m'adresser, vous fassiez sentir tout le ridicule du prêtre, cela ne sera pas difficile assurément. Mais comme je suis à peu près brouillé avec mon corps * (que j'aurais déjà quitté, entre nous, si mon père n'était pas en vie) et avec bien d'autres gens à votre occasion , il importe que l'ouvrage que je prépare soit parfait; il faut donc qu'il passe par vos mains, que vous le refondiez, qu'il n'y ait presque que mon nom. Je sais ce que je vaux, ce que je vous dois, la dette est immense, comment la payerais-je ? En général , il ne s^agit plus que
* Le roi de Prusse.
' Le corps ecclésiastique.
d'intimider ; qu ils voient donc des plumes qui les fassent trembler. 0 quel temps et quels hommes I
Je rembourserai à Mouchon ce que vous lui devez, je Fai fait prier de me dire à quoi cela se montait. C'est un garçon d'un vrai mérite qui vous aime comme tout le reste des bons citoyens,
J *ai reçu vos deux lettres * mon cher concitoyen, et votre ami * vient de recevoir celle que vous lui avez écrite le 18 novembre. Je suis touché de votre amitié jusqu'au fond de mon âme; mais ne parlons plus de nos sentiments réciproques , c'est à nos actions à les montrer. — Ne nous parlez plus de M. deMontmollin, c'est un prévaricateur ou une âme faible, nous avons été tout à fait indignés de sa lettre à M. d'Ivernois. Celui-ci a été deux ou trois fois chez M. Sarasin qu'il n'a point trouvé, il n'a donc pas eu la lettre ', croyez qu'on ne cherche que des prétextes pour la refuser. — Au reste, votre bon ami et moi, ne croyons plus que vous deviez écrire une seconde lettre à M. de Montmollin : il ne mérite pas que vous lui fassiez cet honneur. Nous ne voulons plus même d'éclaircissements que d'une certaine manière, qui sûrement vous conviendra. Votre ami est plein de zèle, de sagesse, de modération ; il vous aime comme vous voulez être aimé, et n'exige de vous que ce que l'honneur vous permettra toujours de faire ; il agit plus selon vos principes que selon les siens et cette conduite me fait bien sentir toute la bonté de son esprit.
* Les lettres de Rousseau du 13 et du 15 novembre 1762.
* De liUc.
5 La lettre que M. de Montmollin avait écrile à M. Sarasin sur Rousseau. 11 en a déjà été question plus haut.
et Texcellence de son âme. — Adieu, très-cher et vertueux concitoyen, j'espère que jusqu'à notre dernier soupir nous pourrons finir nos lettres de cette manière ^
XXXTII
24 novembre 1762.
Je suis obligé, mon très-cher concitoyen, de vous écrire encore un mot aujourd'hui pour vous dire que nous avons été trog prompts à soupçonner la conduite de M. de Montmollin. Une lettre qu'il vient d'écrire à M. dlvernois me persuade qu'il peut avoir eu de bonnes raisons pour ne pas nous envoyer une copie de celle qu'il avait adressée à M. Sarasin. Cet homme lui écrivit qu'un ministre de Genève devait faire imprimer cette lettre aussitôt qu'elle serait entre ses mains, et ce ministre c'était sans doute rnoi. "Mon Dieu, avec quelles gens nous vivons I II ajoutait qu'on voulait se servir de cette lettre pour exciter une sédition. M. de M. ne devait pas croire de telles horreurs, mais il ne connaît pas mieux vos amis que vos ennemis. Cher Rousseau, éclairez ce M. de M. qui mérite de l'être ; qu'il rompe tout commerce avec ces méchants, je n'ai pas le temps d'ajouter un mot.
15 décembre 1762.
Je viens d'apprendre avec saisissement que vous avez été fort malade et même qu'on a craint pour vous. Si la même lettre (de M. de Montmollin) qui m'a appris Télat où vous avez été, ne m'avait entièrement rassuré sur les suites de votre maladie, je serais parti, mon cher concitoyen, pour vous aller servir. Croyez que personne ne fut jamais aussi dévoué
* La réponse de Rousseau à celte lettre est du 25 novembre suivant.
que moi. Mon cœur est plus affecté peut-être que le vôtre de tout ce qui vous arrive d'heureux ou de malheureux. Ecrivezmoi le plus tôt que vous le pourrez, ou faites-moi écrire par quelqu'un, je vous en conjure.
J'ai reçu votre dernière lettre ^ Je relirai les Lettres persaneSj et vous donnerai le moins d'embarras qu'il me sera possible ; ne pensez, au nom de Dieu, qu'à votre santé. De Luc vous aime de tout son cœur, mais il ne suit que sa tête : Vous reviendrez à Genève quand il vous plaira, je ne vois point d'obstacles à votre retour. Mais je ne vois pas la nécessité d'y venir sitôt. Quand vous en aurez envie, il suffira de m'en avertir, et tout ira bien. — Remettez-vous, ne pensez à rien, aimez-moi, car je suis à vous pour toujours.
4 janvier 1763.
Je reçus hier, mon très-cher concitoyen, votre dernière leKre ', et j'avais reçu samedi celle que vous m'aviez écrite le 19 décembre. Le messager ne me la remit qu'après le départ du courrier, ce qui m'empêcha de vous répondre d'abord. La voie du courrier est je crois la plus sûre, parce que le commis du bureau de Genève doit beaucoup à ma famille ; ainsi il ne donnerait mes lettres à personne, et si on les lui demandait, je serais sûrement averti ; mais celle que vous m'avez envoyée par le messager était fort mal cachetée.
Je languis bien de vous voir, l'hiver me paraîtra bien long et plus rude qu'à l'ordinaire, puisqu'il vous fait souffrir. Si vos maux empiraient, il faudrait peut-être venir à Genève, vous seriez plus à portée d'avoir des secours. Si vous ne vou-
*■ La lettre de Rousseau du 25 novembre 1762. •
^ Cette lettre de Rousseau, que Moultou mentionne ici, n'est pas connue.
liez pas y être connu, ne pourriez-vous pas être incognilcK dans les environs de la ville? Mais vous n'êtes pas en état peutêtre de supporter le voyage.
Mon cher concitoyen, vous avez raison, l'Europe a prononcé, et devant ce tribunal vous êtes plus grand que vos juges. Mais j'espère qu'ils en rougiront eniin. De Luc est votre ami, cela est très-vrai, il ne veut point vous compromettre, mais il est un peu fixe dans ses idées ; cependant il vous est utile. Quoi qu'il en soit, on a peur de vous, et l'on a bon marché des gens qui ont peur. Au reste, quand vous m'écrivez, mettez de temps en temps dans vos lettres des choses que je puisse montrer, qui peignent le vrai citoyen et l'homme qui ne craint pas les injustices, parce qu'il sent qu'il n'a plus tort. -^ Quelqu'un de vos ennemis me ditl'autrejour que vous cherchiez à revenir. Je lui dis : Je crois qu'il reviendra quand il voudra, mais il ne le veut pas encore, et je lus les deux lignes de votre lettre où vous me disiez que vous ne pouviez pas faire à présent le voyage, que vous aviez un cœur fait pour oublier les outrages de vos concitoyens, mais qu'on ne vous verrait jamais à Genève en homme qui demande grâce ou qui la reçoit ^ Comptez que si vous venez, vous serez bien reçu, vous avez beaucoup de gens pour vous.
Ce serait une douce satisfaction pour moi que de vous aller chercher au printemps, s'il le faut faire plus tôt, le froid ne m'arrêtera pas. — Je travaille pour vous, je revois, je corrige. J'espère avoir bientôt fini , ménagez votre santé, tenez-vous dans un poêle, sans sortir, et aimez-moi comme je vous aime. — On m'a dit que vous aviez écrit des Mémoires sur votre vie, et que vous les aviez remis en dépôt à
* La phrase que elle Moullou faisait partie de la lettre de Rousseau qui a été perdue.
M. de Montmollin, cela est-il vrai? Si vous ne les avez pas écrits, vous feriez bien de les écrire K
8 fénier 176S.
Je ne vous écris, mon très-cher concitoyen, que pour vous dire que votre dernière leltre m'a touché jusqu'aux larmes *, que j'irais avec vous au bout du monde s'il le fallait et que mon amitié ne peut pas plus augmenter que mon admiration. — J'ai vu milord Maréchal, oui, c'est un homme, je dois le revoir aujourd'hui, nous n'avons parlé, nous ne parlerons que de vous. Je le prierai de se charger d'une lettre pour vous, et cette lettre sera plus longue que celle-ci, je l'écrirai sans crainte '. Une fluxion m'a retenu huit jours dans ma chambre, elle m'a empêché de vous écrire plus tôt. — Il est inutile que je vous envoie le cachet de votre lettre, il était partagé on deux, la lettre peut avoir été ouverte , ou la cire brisée parle frottement du portefeuille ou de la poche. Au reste, n'ayez point de crainte, ils ont plus peur de moi que je n'ai peur d'eux. Je vous embrasse du fond de mon cœur.
5 février 1765.
Je reçois en ce moment votre lettre *, mon très-cher concitoyen, et j'y réponds d'abord, quoique je n'aie le temps que
^ La réponse de Rousseau est du 20 janvier suivant. Il y dément le bruit relatif à SCS Mémoires.
* La lettre de Rousseau du 20 janvier 1763, dans laquelle il engage Houllou h passer avec lui quelques mois dans le courant de Véié suivant.
3 Rousseau brûla celle lettre aussitôt, après l'avoir lue, sur la demande expresse de Moullou; l'importance du contenu réclamait sans doute cette précaulion.
* Celte leltre a élé pcrJue.
de vous écrire deux mots. Serais-je heureux tant que je penserais que j'aie pu vous faire de la peine. Mon amitié pour vous n'est pas née en un jour, elle ne dépend ni de votre humeur ni de la mienne, elle ne dépend même d'aucun événement ; nous pouvons ne pas nous entendre, mais il est impossible que nous cessions de nous aimer. — Vous prenez le bon parti; si vos concitoyens ne vous veulent pas, laissez-les, ils ne sont plus dignes de vous; mais si vous n'avez pas reçu la lettre que je remis à de Luc, c'est qu'il prit sur lui de ne pas vous l'envoyer, parce que je vous disais à la fin :
Tout ce qiiil me reste à vous dire, c'est que quelque parti que vous preniez^ soit que vous rejetiez nos conseils^ soit (juevous les approuviez^ je vous approuverai toujours. Il y a de fort bonnes raisons pour et contre, plus peut-être contre que pour, mais il ny a que vous qui le sachiez. Ces lignes firent de la peine à M. de L. et il supprima la lettre. Cet homme est plein de bonnes intentions, il vous aime; il se tourne de tous les côtés pour vous servir ; je Testime beaucoup, mais vous savez sa délicatesse sur certains points, il a fait pour vous et fera plus que je n'aurais espéré. Il sort de chez moi ; il m'a tracé le plan d'une grande lettre qu'il veut que je vous écrive, vous m'en tenez quitte sans doute, et je vous promets que vous ne l'aurez pas. Adieu mon cher concitoyen, la poste va partir.
19 février 1763.
Je m'étais bien attendu à la lettre que vous venez de m'écrire * ; je ne me reproche pas cependant celle que je vous
* Vtiyez la lelire çle Rousseau du 17 février 1703; c*e.4 la réponse à la letlrc de Moullou (l:i lettre brûlée]. Elle fait voir que le philosophe avait assez mal pris les conseils de ses amis sur la conduite qu'il avait à tenir vis-à-vis du gouvernement de Genève depuis la condamnation de VÉmile, Les partisans de
ouvrage ne paraîtra qu'au commencement de Tannée prochaine, cela s'arrange donc fort bien avec ce que M. de Luc m'a dit, et si vous le vouliez encore, je ferais jouer des ressorts pour Tempêcher de paraître. Vernet se connaît bien, et il vous connaît mieux encore, il sait que sa plume n'est qu*un fuseau que vous briseriez d'un coup de massue. Ne pressez doncpas vos éclaircissements. Auresle, mon cher concitoyen, il faut absolument que nous ayons au premier jour la lettre de M. de MontmoUin^ Le ministre Sarasin ne la montre qu'à quelques-uns de ses collègues, qui ont l'honneur de penser comme lui; les autres ne peuvent donc juger que par eux de cette lettre que M. de Luc m'a dit excellente. M. de Montmollin vous doit donc, il se doit à lui-même d'envoyer copie* de cette lettre comme il l'avait promis. Je vois bien que c'est d'ici qu'on l'en empêche ; mais, cher concitoyen, je vous le répète, il faut absolument que nous l'ayons dans quelques , jours, plus tard elle serait inutile. M. de Luc ici présent m'a dit que vous travaillez vous-même à éclaircir votre ouvrage; mon travail est donc superflu. Cher concitoyen, je voudrais paàser avec vous quelques heures ; au nom de Dieu, songes que vous vous devez à vous-même beaucoup de modération. Plus vos ennemis en manquent et plus vous en devez faire paraître. Je suis roué aujourd'hui et en conscience malade d'une conversation de trois heures que j'eus hier sur votre livre avec des hommes passionnés que je mis en poudre. Je traitai le cafard Y. . . comme il le méritait : c'est une âme faible et petite, qui cherche à s'avancer et qui croit qu'il vaut mieux pour cela flatter les hommes qu'étudier les livres. Adieu mon * cher concitoyen, je suis à vous pour la vie, soyez-en bien sûr*.
^ Une lettre de M. de Montmollin au ministre Sarasin, de Genève. Cette lellre semble avoir été favorable à Rousseau. ' La réponse de Rousseau est du 13 novembre 1762*
16 novembre 1762.
J'avais compté vous donner aujourd'hui d'agréables nouvelles; une triste fatalité semble avoir pris à tâche de persécuter vos amis. On vous aime, et on ne peut pas vous servir, peu de gens sont en état de juger de l'importance des choses. Quoi qu'il en soit, vous avez encore des compatriotes, notre àmi s'est chargé de vous écrire au long sur tout cela. Cher concitoyen, ne vous laissez pas abattre par l'injustice, restez avec le petit nombre qui ne vous abandonnera jamais. Plus d'éclaircissements, il ne faut qu'une noble fierté. Et d'ailleurs vous ne satisferiez pas vos ennemis, et vous déplairiez à ceux qui ne connaissant pas le fond de votre âme, pourraient vous soupçonner de faiblesse. Le roi * qui vous aime, vous met en état de tout oser, et vous ne devez plus avoir que la modération que vous impose le respect que vous vous devez à vous-même. Voici donc ma façon de penser à cet égard. Il faut que mes éclaircissements paraissent en même temps que la réponse du professeur Vernet, et qu'en adoptant mes explications dans une réponse que vous pourriez m'adresser, vous fassiez sentir tout le ridicule du prêtre, cela ne sera pas difficile assurément. Mais comme je suis à peu près brouillé avec mon corps * (que j'aurais déjà quitté, entre nous, si mon père n'était pas en vie) et avec bien d'autres gens à votre occasion , il importe que l'ouvrage que je prépare soit parfait; il faut donc qu'il passe par vos mains, que vous le refondiez, qu41 n'y ait presque que mon nom. Je sais ce que je vaux, ce que je vous dois, la dette est immense, comment la payerais-je ? En général , il ne s'agit plus que
^ Le roi de Prusse.
^ Le corps ecclésiastique.
d'intimider ; qu'ils voient donc des plumes qui les fassent trembler. 0 quel temps et quels hommes I
Je rembourserai à Mouchon ce que vous lui devez, je Tai fait prier de me dire à quoi cela se montait. C'est un garçon d'un vrai mérite qui vous aime comme tout le reste des bons citoyens.
20 novembre 1762.
J'ai reçu vos deuxlettres * mon cher concitoyen, et votre ami * vient de recevoir celle que vous lui avez écrite le 18 novembre. Je suis touché de votre amitié jusqu'au fond de mon âme; mais ne parlons plus de nos sentiments réciproques , c'est à nos actions à les montrer. — Ne nous parlez plus de M. deMontmollin, c'est un prévaricateur ou une âme faible, nous avons été tout à fait indignés de sa lettre à M. d'Ivernois. Celui-ci a été deux ou trois fois chez M. Sarasin qu'il n'a point trouvé, il n'a donc pas eu la lettre ', croyez qu'on ne cherche que des prétextes pour la refuser. — Au reste, votre bon ami et moi, ne croyons plus que vous deviez écrire une seconde lettre à M. de Montmollin : il ne mérite pas que vous lui fassiez cet honneur. Nous ne voulons plus même d'éclaircissements que d'une certaine manière, qui sûrement vous conviendra. Votre ami est plein de zèle, de sagesse, de modération ; il vous aime comme vous voulez être aimé, et n'exige de vous que ce que l'honneur vous permettra toujours de faire; il agit plus selon vos principes que selon les siens et cette conduite me fait bien sentir toute la bonté de son esprit.
* Les lettres de Rousseau du 15 et du 15 novembre 1762.
* De Luc.
3 La lettre que M. de Montmollin avait écrite à M. Sarasin sur Rousseau. H en a déjà été question plus haut.
et Texcellence de son âme. — Adieu, très-cher et vertueux concitoyen, j'espère que jusqu'à notre dernier soupir nous pourrons finir nos lettres de cette manière *.
XXXTII
24 novembre 1762.
Je suis obligé, mon très-cher concitoyen, de vous écrire encore un mot aujourd'hui pour vous dire que nous avons été Irog prorapts à soupçonner la conduite de M. de MontmoUin. Une lettre qu'il vient d'écrire à M. d'Ivernois me persuade qu'il peut avoir eu de bonnes raisons pour ne pas nous envoyer une copie de celle qu'il avait adressée à M. Sarasin. Cet homme lui écrivit qu'un ministre de Genève devait faire imprimer celte lettre aussitôt qu'elle serait entre ses mains, et ce ministre c'était sans doute moi. *Mon Dieu, avec quelles gens nous vivons I II ajoutait qu'on voulait se servir de celte lettre pour exciter une sédition. M. de M. ne devait pas croire de telles horreurs, mais il ne connaît pas mieux vos amis que vos ennemis. Cher Rousseau, éclairez ce M. de M. qui mérite de l'être ; qu'il rompe tout commerce avec ces mê'chants, je n'ai pas le temps d'ajouter un mot.
XXXIY
15 décembre 1762.
Je viens d'apprendre avec saisissement que vous avez été fort malade et même qu'on a craint pour vous. Si la même lettre (de M. de MontmoUin) qui m'a appris l'étal où vous avez été, ne m'avait entièrement rassuré sur les suites de votre maladie, je serais parti, mon cher concitoyen, pour vous aller servir. Croyez que personne ne fut jamais aussi dévoué
* La réponse de Rousseau à celte lettre est du 25 novembre suivant.
Roustan n'est point encore arrivé, mais son compagnon de voyage m'a remis votre lettre. Avec quel plaisir j'ai vu quelqu'un qui venait de vous voir! Quand est-ce que .mon tour viendra? Je languis bien de pouvoir parler de vous avec R***; que de questions j'ai à lui faire! Ne croyez pas que j'aie mal gardé mon secret' ; l'on n'a sûrement que des soupçons, si l'on n'a ouvert aucune de mes lettres. On a jugé d'après mon caractère, et de cette manière il n'est pas difficile d'avoir bien jugé : je ne me* cache point. R... n'a pas compris votre dernier chapitre du Contrat socialj au moins il ne l'a pas entendu comme moi. Quand vous dites que le christianisme est contraire à l'esprit social, il me semble que cette assertion revient à celle-ci : que la bienveillance se relâche en s'étendant, et que le christianisme nous faisant envisager tous les hommes comme nos frères, nous empèdie de mettre une grande différence entre eux et nos concitoyens. De là, le système du christianisme est plus favorable à la société universelle des hommes qu'aux sociétés particulières ; le chrétien est plus cosmopolite que patriote. Cela est très-vrai, et il me semble que c*est tout ce que vous avez voulu dire. M. Yernet est un sot. Qu'il vous éclaire s'il croit que vous vous trompez, mais qu'il attende que vous soyez instruit avant de vous proposer de vous rétracter. On ne fait une pareille proposition qu'à un malhonnête homme. Mais, mon cher concitoyen, le parti de Voltaire rirait bien si vous attaquiez nos ministres, qui dans le fond vous aiment. Agissons de concert; je ne suis pas moins aigri que vous; je ne suis pas plus timide, mais je suis sur les lieux et je vois tout. .
Je dois vous avertir que trois Genevois voyagent dans votre voisinage; ils iront peut-être à Motiers; défiez vous-eu. Ces trois hommes sont : Clapnrède, qui a prêché le premier contre
' Le secret sur l'entreprise de U défense de Rousseau.
votre Contrat social; le professeur Perdriau, que vous connaissez, mais qui n a que Tesprit qu'il faut pour faire des prônes; Mallet, Thistorien du Danemark, qui est entièrement dévoué à la famille du Jongleur . Si vous recevez ces trois hôtes, ne leur accordez que les droits rigoureux de l'hospitalité; il suffit qu ils n'aient pas à se plaindre. Je vous embrasse du fond de mon cœur.
Votre lettre * très-cher concitoyen, m'attendrit et m'afflige. Ce n'est pas quand je vois toute votre âme que je veux que vous méconnaissiez la mienne. Me demander si je vous aime toujours, c'est me demander si je puis cesser d'aimer la vérité, de respecter la vertu, d'adorer la liberté, de haïr vos ennemis. Rousseau, quand vous avez vécu dans un cœur honnête, y avez-vous pu mourir ? Mais pourquoi un si long silence ? c'est que je sais d'abord que vous êtes accablé de lettres, que j'avais prié M.de Luc de vous dire que j'avais reçu la dernière que vous m'avez écrite et que j'avais été charmé de tout ce qu'il m'avait dit de vous. J'attendais ensuite le professeur Vernet, pour savoir de lui-même où son ouvrage en était. Il devait être de retour de la campagne à la fin de la semaine passée, il y est encore pour quelques jours. Ainsi je pris mon parti d'aller le voir samedi, et j'eus une assez longue conversation avec lui sur votre sujet, dont je ne fus pas aussi content que je l'avais espéré. C'est un homme fin qui craint de donner prise contre lui, et qui voudrait tout ménager. Cependant je crois qu'il vous aime, et encore plus qu'il a peur de vous. Je renforçai autant que je pus ce dernier sentiment, et je le fis avec assez d'habileté pour ne vous point compromettre. Son
*■ La lettre de Rousseau dont il s'agit ici n'est pas connue.
ouvrage ne paraîtra qu'au commencement de Tannée prochaine, cela s'arrange donc fort bien avec ce que M. de Luc m'a dit, et si vous le vouliez encore, je ferais jouer des ressorts pour l'empêcher de paraître. Vernet se connaît bien, et il vous connaît mieux encore, il sait que sa plume n'est qu'un fuseau que vous briseriez d'un coup de massue. Ne pressez doncpas vos éclaircissements. Au reste, mon cher concitoyen, il faut absolument que nous ayons au premier jour la lettre de M. de Montmollin^ Le ministre Sarasin ne la montre qu'à quelques-uns de ses collègues, qui ont l'honneur de penser comme lui; les autres ne peuvent donc juger que par eux de cette lettre que M. de Luc m'a dit excellente. M. de Monlmollin vous doit donc, il se doit à lui-même d'envoyer copie* de cette lettre comme il Tavait promis. Je vois bien que c'est d'ici qu'on l'en empêche ; mais, cher concitoyen, je vous le répète, il faut absolument que nous l'ayons dans quelques jours, plus tard elle serait inutile. M. de Luc ici présent m'a dit que vous travaillez vous-même à éclaircir votre ouvrage; mon travail est donc superflu. Cher concitoyen, je voudrais paàser avec vous quelques heures; au nom de Dieu, songez que vous vous devez à vous-même beaucoup de modération. Plus vos ennemis en manquent et plus vous en devez faire paraître. Je suis roué aujourd'hui et en conscience malade d'une conversation de trois heures que j'eus hier sur votre livre avec des hommes passionnés que je mis en poudre. Je traitai le cafard Y... comme il le méritait: c'est une âme faible et petite, qui cherche à s'avancer et qui croit qu'il vaut mieux pour cela flatter les hommes qu'étudier les livres. Adieu mon cher concitoyen, je suis à vous pour la vie, soyez-en bien sûr*.
^ Une lettre de M. de Montmollin au ministre Sarasin, de Genève. Cette lettre semble avoir été favorable à Rousseau. ' La réponse de Rousseau est du 13 novembre 1762.
16 novembre 1762.
J'avais compté vous donner aujourd'hui d'agréables nouvelles; une triste fatalité semble avoir pris à tâche de persécuter vos amis. On vous aime, et on ne peut pas vous servir, peu de gens sont en état de juger de l'importance des choses. Quoi qu'il en soit, vous avez encore des compatriotes, notre àmi s'est chargé de vous écrire au long sur tout cela. Cher concitoyen, ne vous laissez pas abattre par Tinjustice, restez avec le petit nombre qui ne vous abandonnera jamais. Plus d'éclaircissements, il ne faut qu'une noble fierté. Et d'ailleurs vous ne satisferiez pas vos ennemis, et vous déplairiez à ceux qui ne connaissant pas le fond de votre âme, pourraient vous soupçonner de faiblesse. Le roi * qui vous aime, vous met en état de tout oser, et vous ne devez plus avoir que la modération que vous impose le respect que vous vous devez à vous-même. Voici donc ma façon de penser à cet égard. Il faut que mes éclaircissements paraissent en même temps que la réponse du professeur Vernet, et qu'en adoptant mes exphcations dans une réponse que vous pourriez m'adresser, vous fassiez sentir tout le ridicule du prêtre, cela ne sera pas difficile assurément. Mais comme je suis à peu près brouillé avec mon corps * (que j'aurais déjà quitté, entre nous, si mon père n'était pas en vie) et avec bien d'autres gens à votre occasion , il importe que l'ouvrage que je prépare soit parfait; il faut donc qu'il passe par vos mains, que vous le refondiez, quMl n'y ait presque que mon nom. Je sais ce que je vaux, ce que je vous dois, la dette est immense, comment la payerais-je ? En général , il ne 8*agit plus que
* Le roi de Prusse.
* Le corps ecclésiastique.
d'intimider ; qu'ils voient donc des plumes qui les Tassent trembler. 0 quel temps et quels hommes I
Je rembourserai à Mouchon ce que vous lui devez, je l'ai fait prier de me dire à quoi cela se montait. C'est un garçon d'un vrai mérite qui vous aime comme tout le reste des bons citoyens.
20 novembre 1762.
J *aî reçu VOS deux lettres ^ mon cher concitoyen, et votre ami * vient de recevoir celle que vous lui avez écrite le 18 novembre. Je suis touché de votre amitié jusqu'au fond de mon âme; mais ne parlons plus de nos sentiments réciproques , c'est à nos actions à les montrer. — Ne nous parlez plus de M. deMontmollin, c'est un prévaricateur ou une âme faible, nous avons été tout à fait indignés de sa lettre à M. d'Ivernois. Celui-ci a été deux ou trois fois chez M. Sarasin qu'il n'a point trouvé, il n'a donc pas eu la lettre ', croyez qu'on ne cherche que des prétextes pour la refuser. — Au reste, votre bon ami et moi, ne croyons plus que vous deviez écrire une seconde lettre à M. de Montmollin : il ne mérite pas que vous lui fassiez cet honneur. Nous ne voulons plus même d'éclaircissements que d'une certaine manière, qui sûrement vous conviendra. Votre ami est plein de zèle, de sagesse, de modération ; il vous aime comme vous voulez être aimé, et n'exige de vous que ce que l'honneur vous permettra toujours de faire ; il agit plus selon vos principes que selon les siens et cette conduite me fait bien sentir toute la bonté de son esprit.
^ Les lettres de Rousseau du 15 et du 15 novembre 1762. * De Luc.
^ La lettre que M. de MontmoUin avait écrite à M. Sarasin sur Rousseau. 11 en a déjà été question plus haut.
et rexcellence de son âme. — Adieu, très-cher et vertueux concitoyen, j'espère que jusqu'à notre dernier soupir nous pourrons finir nos lettres de cette manière ^
XXXTII
24 novembre 1762.
Je suis obligé, mon très-cher concitoyen, de vous écrire encore un mot aujourd'hui pour vous dire que nous avons été trog prompts à soupçonner la conduite de M. de Montmollin. Une lettre qu'il vient d'écrire à M. dlvernois me persuade qu'il peut avoir eu de bonnes raisons pour ne pas nous envoyer une copie de celle qu'il avait adressée à M. Sarasin. Cet homme lui écrivit qu'un ministre de Genève devait faire imprimer cette lettre aussitôt qu'elle serait entre ses mains, et ce ministre c'était sans doute moi. "Mon Dieu, avec quelles gens nous vivons I II ajoutait qu on voulait se servir de cette lettre pour exciter une sédition. M. de M. ne devait pas croire de telles horreurs, mais il ne connaît pas mieux vos amis que vos ennemis. Cher Rousseau, éclairez ce M. de M. qui mérite deTêtre ; qu'il rompe tout commerce avec ces mê'chants, je n'ai pas le temps d'ajouter un mot.
XXXIY
15 décembre 1762.
Je viens d'apprendre avec saisissement que vous avez été fort malade et même qu'on a craint pour vous. Si la morne lettre (de M. de Montmollin) qui m'a appris l'état où vous avez été, ne m'avait enlièremcnt rassuré sur les suites de votre maladie, je serais parti, mon cher concitoyen, pour vous aller servir. Croyez que personne ne fut jamais aussi dévoué
* La réponse de Rousseau à celte lettre est du 25 novembre suivant.
que moi. Mon cœur est plus afTecté peut-être que le vôtre de tout ce qui vous arrive d*heureux ou de malheureux. Ecrivezmoi le plus tôt que vous le pourrez, ou faites-moi écrire par quelqu'un, je vous en conjure,
J*ai reçu votre dernière lettre ^ Je relirai les Lettres persanes, et vous donnerai le moins d'embarras qu'il me sera possible ; ne pensez, au nom de Dieu, qu'à votre santé. De Luc vous aime de tout son cœur, mais il ne suit quesa tête : Vous reviendrez à Genève quand il vous plaira, je ne vois point d'obstacles à voire retour. Mais je ne vois pas la nécessité d'y venir sitôt. Quand vous en aurez envie, il suffira de m'en avertir, et tout ira bien. — Remettez-vous, ne pensez à rien, aimez-moi, car je suis à vous pour toujours.
4 janvier 1763.
Je reçus hier, mon très-cher concitoyen, votre dernière letlre *, et j'avais reçu samedi celle que vous m'aviez écrite le 19 décembre. Le messager ne me la remit qu'après le départ du courrier, ce qui m'empêcha de vous répondre d'abord. La voie du courrier est je crois la plus sûre, parce que le commis du bureau de Genève doit beaucoup à ma famille ; ainsi il ne donnerait mes lettres à personne, et si on les lui demandait, je serais sûrement averti ; mais celle que vous m'avez envoyée par le messager était fort mal cachetée.
Je languis bien de vous voir, l'hiver me paraîtra bien long et plus rude qu'à l'ordinaire, puisqu'il vous fait souffrir. Si vos maux empiraient, il faudrait peut-être venir à Genève, vous seriez plus à portée d'avoir des secours. Si vous ne vou-
* La lettre de Rousseau du 25 novembre 1762. i
* Cette lettre de Rousseau, que Moultou mentionne ici, n'est pas connue.
liez pas y être connu, ne pourriez-vous pas être incognila dans les environs de la ville? Mais vous n'êtes pas en étal peutêtre de supporter le voyage.
Mon cher concitoyen, vous avez raison, l'Europe a prononcé, et devant ce tribunal vous êtes plus grand que vos juges. Mais j'espère qu'ils en rougiront enlin. De Luc est votre ami, cela est très-vrai, il ne veut point vous compromettre, mais il est un peu fixe dans ses idées ; cependant il vous est utile. Quoi qu'il en soit, on a peur de vous, et l'on a bon marché des gens qui ont peur. Au reste, quand vous m'écrivez, mettez de temps en temps dans vos lettres des choses que je puisse montrer, qui peignent le vrai citoyen et l'homme qui ne craint pas les injustices, parce qu'il sent qu'il n'a plus tort. -^ Quelqu'un de vos ennemis me ditl'autre jour que vous cherchiez à revenir. Je lui dis : Je crois qu'il reviendra quand il voudra, mais il ne le veut pas encore, et je lus les deux lignes de votre lettre où vous me disiez que vous ne pouviez pas faire à présent le voyage, que vous aviez un cœur fait pour oublier les outrages de vos concitoyens, mais qu'on ne vous verrait jamais à Genève en homme qui demande grâce ou qui la reçoit ^ Comptez que si vous venez, vous serez bien reçu, vous avez beaucoup de gens pour vous.
Ce serait une douce satisfaction pour moi que de vous aller chercher au printemps, s'il le faut faire plus tôt, le froid ne m'arrêtera pas. — Je travaille pour vous, je revois, je corrige. J'espère avoir bientôt fini , ménagez votre santé, tenez-vous dans un poêle, sans sortir, et aimez-moi comme je vous aime. — On m'a dit que vous aviez écrit des Mémoires sur voire vie, et que vous les aviez remis en dépôt à
* La phrase que cile Moullou faisait partie de la lellrc de Rousseau qui a été perdue.
M. de Montmollin, cela est-il vrai? Si vous ne les avez pas écrits, vous feriez bien de les écrire ^
2 février 1763.
Je ne vous écris, mon très-cher concitoyen, que pour vods dire que votre dernière leltre m'a touché jusqu'aux larmes • que j'irais avec vous au bout du monde s'il le fallait et que mon amitié ne peut pas plus augmenter que mon admiration. — J'ai vu milord Maréchal, oui, c'est un homme, je dois le revoir aujourd'hui, nous n'avons parlé, nous ne parlerons que de vous. Je le prierai de se charger d'une lettre pour vous, et cette leltre sera plus longue que celle-ci, je l'écrirai sans crainte *. Une fluxion m'a retenu huit jours dans ma chambre, elle m'a empêché de vous écrire plus tôt. — Il est inutile que je vous envoie le cachet de votre lettre, il était partagé en deux, la lettre peut avoir été ouverte , ou la cire brisée parle frottement du portefeuille ou de la poche. Au reste, n'ayez point de crainte, ils ont plus peur de moi que je n'ai peur d'eux. Je vous embrasse du fond de mon cœur,
5 février 1763.
Je reçois en ce moment votre lettre *, mon très-cher concitoyen, et j'y réponds d'abord, quoique je n'aie le temps que
* La réponse de Rousseau est du 20 janvier suivant. Il y dément le bruit relatif à SCS Mémoires.
* La lettre de Rousseau du 20 janvier 1763, dans laquelle il engage Moultou à passer avec lui quelques mois dans le courant de Télé suivunt.
5 Rousseau brûla cette lettre aussitôt, après l'avoir lue, sur la demande expresse de Moultou; l'importance du contenu réclamait sans doute celte précaution.
* Celle leltre a clé pcrJue.
de vous écrire deux mots, Serais-je heureux tant que je penserais que j'aie pu vous faire de la peine. Mon amitié pour vous n est pas née en un jour, elle ne dépend ni de votre humeur ni de la mienne, elle ne dépend même d'aucun événement ; nous pouvons ne pas nous entendre, mais il est impossible que nous cessions de nous aimer. — Vous prenez le bon parti; si vos concitoyens ne vous veulent pas, laissez-les, ils ne sont plus dignes de vous; mais si vous n'avez pas reçu la lettre que je remis à de Luc, c'est qu'il prit sur lui de ne pas vous l'envoyer, parce que je vous disais à la fin :
Tout ce quHl me reste à vom dire, c'est que quelque parti que vous preniez^ soit que vous rejetiez nos conseils^ soit que vous les approuviez^ je vous approuverai toujours. Il y a de fort bonnes raisons pour et contre, plus peut-être contre quepour^mais il ny a que vous quile sachiez. Ces hgnes firent de la peine à M. de L. et il supprima la lettre. Cet homme est plein de bonnes intentions, il vous aime ; il se tourne de tous les côtés pour vous servir ; je l'estime beaucoup, mais vous savez sa délicatesse sur certains points, il a fait pour vous et fera plus que je n'aurais espéré. Il sort de chez moi ; il m'a tracé le plan d'une grande lettre qu'il veut que je vous écrive, vous m'en tenez quitte sans doute, et je vous promets que vous ne l'aurez pas. Adieu mon cher concitoyen, la poste va partir.
XXXYIII
19 février 1763.
Je m'étais bien attendu à la lettre que vous venez de m' écrire * ; je ne me reproche pas cependant celle que je vous
* Voyez la letire ^e Rousseau du 17 février 17G3; c'c.t la réponse à la letlre de Moullou (la lellrc brûlée). Elle fait voir que le philosophe avait assez mal pris les conseils de ses amis sur la conduite qu'il avait à tenir vis-à-vis du gouvernement de Genève depuis la condamnalion de VEmile, Les partisans de
ouvrage ne paraîtra qu'au commencement de Tannée prochaine, cela s'arrange donc fort bien avec ce que M. de Luc m'a dit, et si vous le vouliez encore, je ferais jouer des ressorts pour Tempêcher de paraître. Vernet se connaît bien, et il vous connaît mieux encore, il sait que sa plume n'est qu*un fuseau que vous briseriez d'un coup de massue. Ne pressez doncpas vos éclaircissements. Au reste, mon cher concitoyen, il faut absolument que nous ayons au premier jour la lettre de M. de Montmollin^ Le ministre Sarasin ne la montre qu'à quelques-uns de ses collègues, qui ont l'honneur de penser comme lui; les autres ne peuvent donc juger que par eux de cette lettre que M. de Luc m'a dit excellente. M. de Montmollin vous doit donc, il se doit à lui-même d'envoyer copie* de cette lettre comme il l'avait promis. Je vois bien que c'est d'ici qu'on l'en empêche ; mais, cher concitoyen, je vous le répète, il faut absolument que nous l'ayons dans quelques jours, plus tard elle serait inutile. M. de Luc ici présent m'a dit que vous travaillez vous-même à éclaircir votre ouvrage; mon travail est donc superflu. Cher concitoyen, je voudrais paàser avec vous quelques heures ; au nom de Dieu, songez que vous vous devez à vous-même beaucoup de modération. Plus vos ennemis en manquent et plus vous en devez faire paraître. Je suis roué aujourd'hui et en conscience malade d'une conversation de trois heures que j'eus hier sur votre livre avec des hommes passionnés que je mis en poudre. Je traitai le cafard V. . . comme il le méritait : c'est une âme faible et petite, qui cherche à s'avancer et qui croit qu'il vaut mieux pour cela flatter les hommes qu'étudier les livres. Adieu mon cher concitoyen, je suis à vous pour la vie, soyez-en bien sûr*.
^ Une lettre de M. de Hontmollin au ministre Sarasin, de Genète. Cette lettre semble avoir été favorable à Rousseau. * La réponse de Rousseau est du 15 novembre 1762*
16 novembre 1762.
J'avais compté vous donner aujourd'hui d'agréables nouvelles; une triste fatalité semble avoir pris à tâche de persécuter vos amis. On vous aime, et on ne peut pas vous servir, peu (le gens sont en état de juger de l'importance des choses. Quoi qu'il en soit, vous avez encore des compatriotes, notre àmi s'est chargé de vous écrire au long sur tout cela. Cher concitoyen, ne vous laissez pas abattre par Finjustice, restez avec le petit nombre qui ne vous abandonnera jamais. Plus d'éclaircissements, il ne faut qu'une noble fierté. El d'ailleurs vous ne satisferiez pas vos ennemis, et vous déplairiez à ceux qui ne connaissant pas le fond de votre âme, pourraient vous soupçonner de faiblesse. Le roi * qui vous aime, vous met en état de tout oser, et vous ne devez plus avoir que la modération que vous impose le respect que vous vous devez à vous-même. Voici donc ma façon de penser à cet égard. Il faut que mes éclaircissements paraissent en même temps que la réponse du professeur Vernet, et qu'en adoptant mes explications dans une réponse que vous pourriez m'adresser, vous fassiez sentir tout le ridicule du prêtre, cela ne sera pas difficile assurément. Mais comme je suis à peu près brouillé avec mon corps * (que j'aurais déjà quitté, entre nous, si mon père n'était pas en vie) et avec bien d'autres gens à votre occasion , il importe que l'ouvrage que je prépare soit parfait ; il faut donc qu'il passe par vos mains, que vous le refondiez, qu*il n'y ait presque que mon nom. Je sais ce que je vaux, ce que je vous dois, la dette est immense, comment la payerais-je? En général, il ne 8*agit plus que
* Le roi de Prusse.
^ Le corps ecclésiastique.
d'intimider ; qu'ils voient donc des plumes qui les fassent ti bler. 0 quel temps et quels hommes I
Je rembourserai à Mouchon ce que vous lui devez, j( fait prier de me dire à quoi cela se montait. C'est un ga d*un vrai mérite qui vous aime comme tout le reste des citoyens.
20 novembre 176
J'ai reçu vos deux lettres * mon cher concitoyen, et votre t vient de recevoir celle que vous lui avez écrite le 18 novem Je suis touché de votre amitié jusqu'au fond de mon a mais ne parlons plus de nos sentiments réciproques , c'( nos actions à les montrer. — Ne nous parlez plus M. deMontmolIin, c'est un prévaricateur ou une âme fa nous avons été tout à fait indignés de sa lettre à M. d'I nois. Celui-ci a été deux ou trois fois chez M. Sarasin qu'i point trouvé, il n'a donc pas eu la lettre ', croyez qu'o cherche que des prétextes pour la refuser. — Au reste, ^ bon ami et moi, ne croyons plus que vous deviez écrire seconde lettre à M. de Montmollin : il ne mérite pas que lui fassiez cet honneur. Nous ne voulons plus même d'éc cissements que d'une certaine manière, qui sûrement conviendra. Votre ami est plein de zèle, de sagesse, de m ration ; il vous aime comme vous voulez être aimé, et n'c de vous que ce que l'honneur vous permettra toujour faire ; il agit plus selon vos principes que selon les sie cette conduite me fait bien sentir toute la bonté de son es
* Les lettres de Rousseau du 15 et du 15 novembre 1762.
* De Luc.
^ La lettre que M. de Montmollin avait écrite à M. Sarasin sur Roai 11 en a déjà clé question plus haut.
et Texcellence de son âme. — Adieu, très-cher et vertueux concitoyen, j'espère que jusqu'à notre dernier soupir nous pourrons finir nos lettres de cette manière *.
24 novembre 1762.
Je suis obligé, mon très-cher concitoyen, de vous écrire encore un mot aujourd'hui pour vous dire que nous avons été trog prompts à soupçonner la conduite de M. de Montmollin. Une lettre qu'il vient d'écrire à M. d'Ivernois me persuade qu'il peut avoir eu de bonnes raisons pour ne pas nous envoyer une copie de celle qu'il avait adressée à M. Sarasin. Cet homme lui écrivit qu'un ministre de Genève devait faire imprimer celte lettre aussitôt qu'elle serait entre ses mains, et ce ministre c'était sans doute moi. 1\fon Dieu, avec quelles gens nous vivons I II ajoutait qu'on voulait se servir de cette lettre pour exciter une sédition. M. de M. ne devait pas croire de telles horreurs, mais il ne connaît pas mieux vos amis que vos ennemis. Cher Rousseau, éclairez ce M. de M. qui mérite de l'être ; qu'il rompe tout commerce avec ces méchants, je n'ai pas le temps d^ajouter un mot.
15 décembre 1762.
Je viens d'apprendre avec saisissement que vous avez été fort malade et même qu'on a craint pour vous. Si la môme lettre (de M. de Montmollin) qui m'a appris l'état où vous avez été, ne m'avait enlièrement rassuré sur les suites de votre maladie, je serais parti, mon cher concitoyen, pour vous aller servir. Croyez que personne ne fut jamais aussi dévoué
* La riSponse de Rousseau à celle leltreest du 25 novembre suivant.
que mol. Mon cœur est plus affecté peut-être que le vôti tout ce qui vous arrive d*heureuxou de malheureux. Ecri moi le plus tôt que vous le pourrez, ou faites-moi écrire quelqu'un, je vous en conjure.
J'ai reçu votre dernière lettre ^ Je relirai les Lettres sanes^ et vous donnerai le moins d'embarras qu'il me possible ; ne pensez, au nom de Dieu, qu'à votre santé. De vous aime de tout son cœur, mais il ne suit quesa tête : ^ reviendrez à Genève quand il vous plaira, je ne vois p d'obstacles à votre retour. Mais je ne vois pas la nécessiti venir sitôt. Quand vous en aurez envie, il suffira de i avertir, et tout ira bien. — Remettez-vous, ne pensez à i aimez-moi, car je suis à vous pour toujours.
A janvier 1763.
Je reçus hier, mon très-cher concitoyen, votre deri letlre ', et j'avais reçu samedi celle que vous m'aviez é le 19 décembre. Le messager ne me la remit qu'apri départ du courrier, ce qui m'empêcha de vous répoi d'abord. La voie du courrier est je crois la plus sûre, p que le commis du bureau de Genève doit beaucoup à famille ; ainsi il ne donnerait mes lettres à personne, et i les lui demandait, je serais sûrement averti ; mais celle vous m'avez envoyée par le messager était fort mal chetéc.
Je languis bien de vous voir, l'hiver me paraîtra bien et plus rude qu'à l'ordinaire, puisqu'il vous fait souffri vos maux empiraient, il faudrait peut-être venir à Ger vous seriez plus à portée d'avoir des secours. Si vous ne
*■ La lettre de Rousseau du 25 novembre 1762. •
^ Cette letlre de Rousseau, que Moultou mentionne ici, n'est pas conni
liez pas y être connu, ne pourriez-vous pas être incognita dans les environs de la ville ? Mais vous n*êtes pas en état peutêtre de supporter le voyage.
Mon cher concitoyen, vous avez raison, l'Europe a prononcé, et devant ce tribunal vous êtes plus grand que vos juges. Mais j'espère qu'ils en rougiront enfin. De Luc est votre ami, cela est très-vrai, il ne veut point vous compromettre, mais il est un peu fixe dans ses idées ; cependant il vous est utile. Quoi qu*il en soit, on a peur de vous, et Ton a bon marché des gens qui ont peur. Au reste, quand vous m'écrivez, mettez de temps en temps dans vos lettres des choses que je puisse montrer, qui peignent le vrai citoyen et l'homme qui ne craint pas les injustices, parce qu'il sent qu'il n'a plus tort. -^ Quelqu'un de vos ennemis me ditl'autrc jour que vous cherchiez à revenir. Je lui dis : Je crois qu'il reviendra quand il voudra, mais il ne le veut pas encore, et je lus les deux lignes de votre lettre où vous me disiez que vous ne pouviez pas faire à présent le voyage, que vous aviez un cœur fait pour oublier les outrages de vos concitoyens, mais qu'on ne vous verrait jamais à Genève en homme qui demande grâce ou qui la reçoit ^ Comptez que si vous venez, vous serez bien reçu, vous avez beaucoup de gens pour vous.
Ce serait une douce satisfaction pour moi que de vous aller chercher au printemps, s'il le faut faire plus tôt, le froid ne m'arrêtera pas. — Je travaille pour vous, je revois, je corrige. J'espère avoir bientôt fini , ménagez votre santé, tenez-vous dans un poêle, sans sortir, et aimez-moi comme je vous aime. — On m'a dit que vous aviez écrit des Mémoires sur votre vie, et que vous les aviez remis en dépôt à
* La phrase que elle Moultou faisait partie de la lettre de Rousseau qui a clé perdue.
M. de Montmollin, cela est-il vrai? Si vous ne les avez pas écrits, vous feriez bien de les écrire '.
2 février 1763.
Je ne vous écris, mon très-cher concitoyen, que pour voris dire que votre dernière leltre m'a touche jusqu'aux larmes *, que j'irais avec vous au bout du monde s'il le fallait et que mon amitié ne peut pas plus augmenter que mon admiration. — J'ai vu milord Maréchal, oui, c'est un homme, je dois le revoir aujourd'hui, nous n'avons parlé, nous ne parlerons que de vous. Je le prierai de se charger d'une lettre pour vous, et cette leltre sera plus longue que celle-ci, je l'écrirai sans crainte '. Une fluxion m'a retenu huit jours dans ma chambre, elle m'a empêché de vous écrire plus tôt. — Il est inutile que je vous envoie le cachet de votre lettre, il était partagé en deux, la lettre peut avoir été ouverte , ou la cire brisée parle frottement du portefeuille ou de la poche. Au reste, n'ayez point de crainte, ils ont plus peur de moi que je n'ai peur d'eux. Je vous embrasse du fond de mon cœur,
5 février 1763.
Je reçois en ce moment votre lettre *, mon très-cher concitoyen, et j'y réponds d'abord, quoique je n'aie le temps que
* La réponse de Rousseau est du 20 janvier suivant. Il y dément le bruit relatif à SCS Mémoires.
* La lettre de Rousseau du 20 janvier 1763, dans laquelle il engage Moullou à passer avec lui quelques mois dans le courant de Tété suivunt.
' Rousseau brûla cette lettre aussitôt, après l'avoir lue, sur la demande expresse de Moultou; l'importance du contenu réclamait sans doute celte précaution.
* Celte leltre a été pcrJue.
de vous écrire deux mots. Serais-je heureux tant que je penserais que j'aie pu vous faire de la peine. Mon amitié pour vous n'est pas née en un jour, elle ne dépend ni de votre humeur ni de la mienne, elle ne dépend même d'aucun événement ; nous pouvons ne pas nous entendre, mais il est impossible que nous cessions de nous aimer. — Vous prenez le bon parti; si vos concitoyens ne vous veulent pas, laissez-les, ils ne sont plus dignes de vous; mais si vous n'avez pas reçu la lettre que je remis à de Luc, c'est qu'il prit sur lui de ne pas vous l'envoyer, parce que je vous disais à la fin :
Tout ce qtiil me reste à vous dire, c'est que quelque parti que vous preniez^ soit que vous rejetiez nos conseils^ soit que vous les approuviez^ je vous approuverai toujours. Il y a de fort bonnes raisons pour et contre, plus peut-être contre que pour, mais il ny a que vous quile sachiez. Ces hgnes firent de la peine à M. de L. et il supprima la lettre. Cet homme est plein de bonnes intentions, il vous aime; il se tourne de tous les côtés pour vous servir ; je l'estime beaucoup, mais vous savez sa délicatesse sur certains points, il a fait pour vous et fera plus que je n'aurais espéré. Il sort de chez moi ; il m'a tracé le plan d'une grande lettre qu'il veut que je vous écrive, vous m'en tenez quitte sans doute, et je vous promets que vous ne l'aurez pas. Adieu mon cher concitoyen, la poste va partir.
XXXYIII
19 février 1763.
Je m'étais bien attendu à la lettre que vous venez de m' écrire * ; je ne me reproche pas cependant celle que je vous
* Voyez la lettre çlc Rousseau du 17 février 17G3; c'c4 la réponse à la leUrc de Moullou (la lettre brûlée). Elle fait voir que le philosophe avait assez mal pris les conseils de ses amis sur la conduite qu'il avait à tenir vis-à-vis du gouvernement de Genève depuis la condamnation de VEmile, Les partisans de
d'intimider ; qu ils voient donc des plumes qui les fassent trembler. 0 quel temps et quels hommes I
Je rembourserai à Mouchon ce que vous lui devez, je l'ai fait prier de me dire à quoi cela se montait. C'est un garçon d'un vrai mérite qui vous aime comme tout le reste des bons citoyens.
20 novembre 1762.
J'ai reçu vos deux lettres * mon cher concitoyen, et votre ami ' vient de recevoir celle que vous lui avez écrite le 1 8 novembre. Je suis touché de votre amitié jusqu'au fond de mon âme; mais ne parlons plus de nos sentiments réciproques, c'est à nos actions à les montrer. — Ne nous parlez plus de M. deMontmollin, c'est un prévaricateur ou une âme faible, nous avons été tout à fait indignés de sa lettre à M. d'Ivernois. Celui-ci a été deux ou trois fois chez M. Sarasin qu'il n'^ point trouvé, il n'a donc pas eu la lettre ', croyez qu'on ne cherche que des prétextes pour la refuser. — Au reste, votre bon ami et moi, ne croyons plus que vous deviez écrire une seconde lettre à M. de MontmoUin : il nemérile pas que vous lui fassiez cet honneur. Nous ne voulons plus même d'éclaircissements que d'une certaine manière, qui sûrement vous conviendra. Votre ami est plein de zèle, de sagesse, de modération ; il vous aime comme vous voulez être aimé, et n'exige de vous que ce que l'honneur vous permettra toujours de faire ; il agit plus selon vos principes que selon les siens et cette conduite me fait bien sentir toute la bonté de son esprit,
* Les lettres de Rousseau du 15 et du 15 novembre 1762.
* De Luc.
3 La lettre que M. de MontmoUin avait écrile à M. Sarasin sur Rousseau. 11 en a déjà été question plus haut.
et Texcellence de son âme. — Adieu, très-cher et vertueux concitoyen, j'espère que jusqu'à notre dernier soupir nous pourrons finir nos lettres de cette manière *.
24 novembre 1762.
Je suis obligé, mon très-cher concitoyen, de vous écrire encore un mot aujourd'hui pour vous dire que nous avons été trog prompts à soupçonner la conduite de M. de MontmoUin. Une lettre qu'il vient d'écrire à M. d'Ivernois me persuade qu'il peut avoir eu de bonnes raisons pour ne pas nous envoyer une copie de celle qu'il avait adressée à M. Sarasin. Cet homme lui écrivit qu'un ministre de Genève devait faire imprimer cette lettre aussitôt qu'elle serait entre ses mains, et ce ministre c'était sans doute moi. 1\fon Dieu, avec quelles gens nous vivons I II ajoutait qu'on voulait se servir de cette lettre pour exciter une sédition. M. de M. ne devait pas croire de telles horreurs, mais il ne connaît pas mieux vos amis que vos ennemis. Cher Rousseau, éclairez ce M. de M. qui mérite de l'être ; qu'il rompe tout commerce avec ces méchants, je n'ai pas le temps d*ajouler un mot.
15 décembre 1762.
Je viens d'apprendre avec saisissement que vous avez été fort malade et même qu'on a craint pour vous. Si la môme lettre (de M. de Monlmollin) qui m'a appris l'état où vous avez été, ne m'avait enlièremcnt rassuré sur les suites de voire maladie, je serais parti, mon cher concitoyen, pour vous aller servir. Croyez que personne ne fut jamais aussi dévoué
* La réponse de Rousseau à celle leltre est du 25 novembre suivant.
que moi. Mon cœur est plus affecté peut-être que le vôtre de tout ce qui vous arrive d*heureuxou de malheureux. Ecrivezmoi le plus tôt que vous le pourrez, ou faites-moi écrire par quelqu'un, je vous en conjure.
J'ai reçu votre dernière lettre ^ Je relirai les Lettres persaneSj et vous donnerai le moins d'embarras qu'il me sera possible ; ne pensez, au nom de Dieu, qu'à votre sanlc. De Luc vous aime de tout son cœur, mais il ne suit que sa tête : Vous reviendrez à Genève quand il vous plaira, je ne vois point d'obstacles à votre retour. Mais je ne vois pas la nécessitéd'y venir sitôt. Quand vous en aurez envie, il suffira de m'en avertir, et tout ira bien. — Remettez-vous, ne pensez à rien, aimez-moi, car je suis à vous pour toujours.
4 janvier 1763.
Je reçus hier, mon très-cher concitoyen, votre dernière letlre ', et j'avais reçu samedi celle que vous m'aviez écrite le 19 décembre. Le messager ne me la remit qu'après le départ du courrier, ce qui m'empêcha de vous répondre d'abord. La voie du courrier est je crois la plus sûre, parce que le commis du bureau de Genève doit beaucoup à ma famille ; ainsi il ne donnerait mes lettres à personne, et si on les lui demandait, je serais sûrement averti ; mais celle que vous m'avez envoyée par le messager était fort mal cachetée.
Je languis bien de vous voir, l'hiver me paraîtra bien long et plus rude qu'à l'ordinaire, puisqu'il vous fait souffrir. Si vos maux empiraient, il faudrait peut-être venir à Genève, vous seriez plus à portée d'avoir des secours. Si vous ne vou-
* La leUre de Rousseau du 25 novembre 1762. •
'^ Cette lellre de Rousseau, que Moultou mentionne ici, n'est pas connue.
liez pas y être connu, ne pourriez-vous pas être incognito^ dans les environs de la ville? Mais vous n*êles pas en état peutêlre de supporter le voyage.
Mon cher conciloyen, vous avez raison, l'Europe a prononcé, et devant ce tribunal vous êtes plus grand que vos juges. Mais j'espère qu'ils en rougiront enfin. De Luc est votre ami, cela est très-vrai, il ne veut point vous compromettre, mais il est un peu fixe dans ses idées ; cependant il vous est utile. Quoi qu'il en soit, on a peur de vous, et l'on a bon marché des gens qui ont peur. Au reste, quand vous m'écrivez, mettez de temps en temps dans vos lettres des choses que je puisse montrer, qui peignent le vrai citoyen et l'homme qui ne craint pas les injustices, parce qu'il sent qu'il n'a plus tort. -^ Quelqu'un de vos ennemis me ditl'autre jour que vous cherchiez à revenir. Je lui dis : Je crois qu'il reviendra quand il voudra, mais il ne le veut pas encore, et je lus les deux lignes de votre lettre où vous me disiez que vous ne pouviez pas faire à présent le voyage, que vous aviez un cœur fait pour oublier les outrages de vos concitoyens, mais qu'on ne vous verrait jamais à Genève en homme qui demande grâce ou qui la reçoit ^ Comptez que si vous venez, vous serez bien reçu, vous avez beaucoup de gens pour vous.
Ce serait une douce satisfaction pour moi que de vous aller chercher au printemps, s'il le faut faire plus tôt, le froid ne m'arrêtera pas. — Je travaille pour vous, je revois, je corrige. J'espère avoir bientôt fini , ménagez votre santé, tenez-vous dans un poêle, sans sortir, et aimez-moi comme je vous aime. — On m'a dit que vous aviez écrit des Mémoires sur votre vie, et que vous les aviez remis en dépôt à
* Ln phrase que elle MouUou faisait partie de la lettre de Rousseau qui a éié perdue.
72 LETTRES DE MODLTOD
M, de Montmollin, cela est-il vrai? Si vous ne les avez pas écrits, vous feriez bien de les écrire '.
2 février 1763.
Je ne vous écris, mon très-cher concitoyen, que pour vods dire que votre dernière leltre m'a touché jusqu*aux larmes •, que j'irais avec vous au bout du monde s'il le fallait et que mon amitié ne peut pas plus augmenter que mon admiration. — J'ai vu milord Maréchal, oui, c'est un homme, je dois le revoir aujourd'hui, nous n'avons parlé, nous ne parlerons que de vous. Je le prierai de se charger d'une lettre pour vous, et cette leltre sera plus longue que celle-ci, je l'écrirai sans crainte '. Une fluxion m'a retenu huit jours dans ma chambre, elle m'a empêché de vous écrire plus tôt. — 11 est inutile que je vous envoie le cachet de votre lettre, il était partagé en deux, la lettre peut avoir été ouverte , ou la cire brisée parle frottement du portefeuille ou de la poche. Au reste, n'ayez point de crainte, ils ont plus peur de moi que je n'ai peur d'eux. Je vous embrasse du fond de mon cœur.
5 février 1763.
Je reçois en ce moment votre lettre *, mon très-cher concitoyen, et j'y réponds d'abord, quoique je n'aie le temps que
* La réponse de Rousseau est du 20 janvier suivant. Il y dément le bruit relatif à ses Mémoires.
* La lettre de Rousseau du 20 janvier 1765, dans laquelle il engage Moultou à passer avec lui quelques mois dans le courant de Tété suivunt.
' Rousseau brûla cette lettre aussitôt, après l'avoir lue, sur la demande expresse de Moultou; l'importance du contenu réclamait sans doute celte précaution.
* Celle leltre a été perdue.
de vous écrire deux mots. Serais-je heureux tant que je penserais que j'aie pu vous faire de la peine. Mon amitié pour vous n'est pas née en un jour, elle ne dépend ni de votre humeur ni de la mienne, elle ne dépend même d'aucun événement ; nous pouvons ne pas nous entendre, mais il est impossible que nous cessions de nous aimer. — Vous prenez le bon parti; si vos concitoyens ne vous veulent pas, laissez-les, ils ne sont plus dignes de vous; mais si vous n'avez pas reçu la lellre que je remis à de Luc, c'est qu'il prit sur lui de ne pas vous renvoyer, parce que je vous disais à la fin :
Tout ce quilme reste à vous dire, c'est que quelque parti que vous preniez^ soit que vous rejetiez nos conseils^ soit que vous les approuviez^ je vous approuverai toujours. Il y a de fort bonnes raisons pour et contre^ plus peut-être contre quepour^mais il ny a que vous quile sachiez. Ces lignes firent de la peine à M. de L. et il supprima la lettre. Cet homme est plein de bonnes intentions, il vous aime ; il se tourne de tous les côtés pour vous servir ; je Testime beaucoup, mais vous savez sa délicatesse sur certains points, il a fait pour vous et fera plus que je n'aurais espéré. Il sort de chez moi ; il m'a tracé le plan d'une grande lettre qu'il veut que je vous écrive, vous m'en tenez quitte sans doute, et je vous promets que vous ne l'aurez pas. Adieu mon cher concitoyen, la poste va partir.
19 février 1763.
Je m'étais bien attendu à la lettre que vous venez de m' écrire * ; je ne me reproche pas cependant celle que je vous
* V«»ycz la lellre çle Rousseau du 17 février 17G3; c'ct la réponse à la lellre de Moullou (la lellre brûlée). Elle fait voir que le pliilosophe avait assez mal pris les conseils de ses amis &ur la conduite qu'il avait à tenir vis-à-vis du gouvernement de Genève depuis la condanmalion de VÉmile, Les parlisans de
ai écrite. Est-ce ma faute si vos amis ne voient qu'un m de vous faire triompher de la méchanceté de vos ennemii moyen n'est pas malhonnête, je vous le propose. 11 ne i pas de rétractation, on veut au contraire empêcher qu'c puisse exiger de vous. Nous avons des lois, elles sont absi si vous voulez, mais quand des gens malintentionnés ve s'en servir pour vous éloigner de votre patrie, que pei faire ceux qui vous aiment ; les renverser ? vous ne le driez pas. Si on les obligeait à faire à votre égard la pi dure ordonnée par ledit, vous vous trouveriez dans des barras bien plus grands. Que faire donc? Il faut obtenii la douceur ce qu'on ne peut arracher par la violence oi la justice. Je ne vous ai donné aucun conseil, je vous ai d que des gens plus éclairés que moi vous conseillaient. M Maréchal aura pu vous faire connaître la nécessité du qu on vous propose. Au reste, je crois que vous ne devez rien à votre patrie, mais je crois qu'il est beau de faire son pays plus qu'on ne lui doit. J'ai remis à M. de Luc lettre que je vous avais écrite avant de recevoir celle que venez de m'écrire ; vous verrez par là que j'avais soupç que vous prendriez mal celle que je remis au lord Maréi Mais je devais céder aux sollicitations de vos amis. Genè> m'éblouit pas ; Dieu m'est témoin que j'en suis si dé{ depuis votre malheureuse affaire, que si j'avais une pal choisir, ce ne serait pas pour Genève que je me décide Vos concitoyens n'aiment que les cabales et les tripot sont sans force et sans vigueur. Leur estime ne me \ guère, mais je serais au désespoir de ne pas mériter la vôi
Rousseau (j talent d'nvis qu'il fît le premier quelque démarche pour faire quer la condamnation injuste qui avait frappé son livre; mais lui, qui i gardait comme l'offensé, repoussait avec hauteur et comme une lâcheté h scil qui lui était donné.
* La réponse de Rousseau est du 26 février 1763.
19 mars 1763.
La dernière fois que je vous écrivis, mon cher concitoyen, j'élais fort pressé; je n'eus pas le temps de répondre à tous les articles de votre lettre \ Vous avez donc réfuté le mandement de Tarchevêque de Paris; j'attends cette réfutation avec une extrême impatience, car, quoi que vous en disiez, cet ouvrage ne peut qu'être bon. J'espère même que nous pourrons nous en servir pour terminer ici votre affaire; car je ne doute pas que vous ne montriez à l'archevêque qu'en détruisant le catholicisme qui n'est pas votre religion, vous avez respecté les points fondamentaux du christianisme que vous professez. Si la pièce, comme je le soupçonne, est faite dans ce point de vue, il me semble qu'elle doit finir tout ici.
Les Genevois n'ont jamais senti combien vous les honorez. — Un Hume même qui du fond de l'Angleterre, vous élève au-dessus de tout ce que l'Europe admire et croit honorer Montesquieu en vous plaçant à côté de lui, ne les fait point revenir de leur erreur. Mais si vos compatriotes sont des sots, mon frès-clier concitoyen, s'il ne vous rendent pas ce qu'ils vous doivent, ce n'est pas à dire que vous ne leur deviez beaucoup ; la patrie n'est pas pour vous un mot ville de sens; honorez-la donc en ménageant des imbéciles dont vous devez avoir pitié; et pour en venir à des extrémités, attendez qu'ils aient poussé la méchanceté à son comble, alors je ne vous retiens plus.
Quand vous aurez reçu des exemplaires de votre écrit, je vous conjure d'en envoyer quelques-uns ici. Malgré tous leurs torts, je crois même vous donner un bon conseil en vous
* Celle du 26 février. — Nous n'avons pas cette réponse de Moullou.
disant d'en donner à MM. Mussard, Jallabert, de Luc; point à Perdriau, bon homme mais faible, et point à Vernet qui joue Tévêque, et qui n'est qu'un doucet que je connais trèsbien à présent. Vous pouvez avoir d'autres amis que je ne connais pas ; mais ceux dont je vous parle méritent que vous leur envoyiez votre écrit. Dès que vous Taurez, envoyez m'en un exemplaire par la poste, sans craindre les frais. Vous aurez su la mort de Marcet, il ne s'était pas bien conduit à votre égard ; vous avez des amis qui valent mieux, mais pour qu'ils se montrent, il faut que vous les aidiez. Dans peu de jours je compte partir pour vous aller voir, nous parlerons de tout cela. Au reste, M. Fox, fils du secrétaire d'Etat, m'a proposé de le mener avec moi, il fera ce voyage exprès pour vous voir, car il n'oserait pas retourner en Angleterre sans vous avoir vu. C'est un brave Anglais, qui a beaucoup d'esprit, voulez-vous que je le mène? Je vous parlerai aussi beaucoup de Voltaire, il a une passion extrême de se réconcilier avec vous; je ne comprends rien à cela. Quelles sont ses vues? Est-il de bonne foi? Je vous jure que je m'y perds. C'est à l'occasion des Calas que je l'ai vu. Madame la duchesse de Grammont que j'ai intéressée dans cette affaire, m'avait fait charger par mon ami l'abbé Quesnel, de conférer sur certaines choses .avec lui. Je le vis deux fois, il ne me parla point de vous, mais il y a trois jours qu'il me fit dire qu'il était malade, qu'il avait à me parler, qu'il ne pouvait venir chez moi; je crus qu'il s'agissait des Calas, il ne me parla que de vous. Je n'ai pas le temps de vous dire toute cette conversation, je vous la rendrai à Motiers, mais je vous jure que je n'y compris rien, c'est un comédien bien habile, j'aurais juré qu'il vous aimait. Que le temps l'assure, mon cher concitoyen, et je ne sais pas exprimer le sentiment, si vous ne voyez chez moi que personne au monde ne m'est aussi cher que vous.
23 mars 1763.
0 mon cher, mon très-cher concitoyen, quel livre! Quelle âmel quelle candeur! quelle sublimité! que nos philosophes auront à rougir, quand on en fera le parallèle avec vous! Laissez hurler les fanatiques et les tribunaux ; qu'ils brûlent 170S livres, vous brûlez Tâme de vos lecteurs! Que les Genevois tremblent en lisant votre livre ^, et s'ils ne s'amendent pas après ravoir lu, abandonnez-les à leur sens dépravé, dévouezles au mépris des siècles. Vous n'avez rien écrit d'^aussi mâle, d'aussi salé,d'aussi raisonnable.Votre belle âme est empreinte dans chaque page de cet écrit. Vous y êtes bon et juste, serons-nous toujours injustes et méchants? Homme de bien, que je languis de vous voir, de m'échauffer au feu de vos vertus! Soyez tranquille sur Voltaire, je le reverrai, je le connais; c'est avec votre réputation qu'il veut se réconcilier, la lettre de Hume* l'a fait trembler. Mais dans ce moment il importera peut-être que vous viviez bien avec lui, nous verrons tout, comptez sur moi. Roustan vous lit tandis que je vous écris, le livre ne sortira pas de mes mains. On dira que vous êtes caustique, je dirai que vous êtes un homme. Qu'y a-t-il entre Beaumont et vous? Vous ne lui devez que la vérité, et c'est la vérité qui le censure.
30 mars 1763.
J'ai reçu, mon très-cher concitoyen, les deux exemplaires de votre Lettre à Beaumont bien cachetés et point coupés'.
* La Lettre à l'archevêque de Paris que Rousseau venait d'envoyer à Moultou avec la lettre du 21 mars précédent.
«Une lettre de Hume à Rousseau du 2 juillet 1762.
' Deux autres exemplaires de l'ouvrage, envoyés par une voie différente.
M. de Montmollin, cela esl-il vrai? Si vous ne les avez pas écrits, vous feriez bien de les écrire *.
2 février 1765.
Je ne vous écris, mon très-cher concitoyen, que pour vous dire que votre dernière lettre m'a touché jusqu'aux larmes *, que j'irais avec vous au bout du monde s'il le fallait et que mon amitié ne peut pas plus augmenter que mon admiralion. — J'ai vu milord Maréchal, oui, c'est un homme, je dois le revoir aujourd'hui, nous n'avons parlé, nous ne parlerons que de vous. Je le prierai de se charger d'une lettre pour vous, et celte lettre sera plus longue que celle-ci, je l'écrirai sans crainte '. Une fluxion m'a retenu huit jours dans ma chambre, elle m'a empêché de vous écrire plus tôt. — Il est inutile que je vous envoie le cachet de votre lettre, il était partagé en deux, la lettre peut avoir été ouverte , ou la cire brisée parle frottement du portefeuille ou de la poche. Au reste, n'ayez point de crainte, ils ont plus peur de moi que je n'ai peur d'eux. Je vous embrasse du fond de mon cœur.
5 février 1763.
Je reçois en ce moment votre lettre *, mon très-cher concitoyen, et j'y réponds d'abord, quoique je n'aie le temps que
* La réponse de Rousseau est du 20 janvier suivant. Il y dément le bruit relatif à SCS Mémoires.
^ La lettre de Rousseau du 20 janvier 1765, dans laquelle il engage Moultou à passer avec lui quelques mois dans le courant de Tété suivunt.
^ Rousseau brûla cette lettre aussitôt, après l'avoir lue, sur la demande expresse de Moultou; l'importance du contenu réclamait sans doute celte précaution.
* Cette lettre a clé pcrJue.
de vous écrire deux mots. Serais-je heureux tant que je penserais que j'aie pu vous faire de la peine. Mon amitié pour vous n'est pas née en un jour, elle ne dépend ni de votre humeur ni de la mienne, elle ne dépend même d'aucun événement ; nous pouvons ne pas nous entendre, mais il est impossible que nous cessions de nous aimer. — Vous prenez le bon parti; si vos concitoyens ne vous veulent pas, laissez-les, ils ne sont plus dignes de vous; mais si vous n'avez pas reçu la lellre que je remis à de Luc, c'est qu'il prit sur lui de ne pas vous l'envoyer, parce que je vous disais à la fin :
Tout ce quilme reste à vous dire^ c'est que quelque parti que vous preniez^ soit que vous rejetiez nos conseils^ soit que vous les approuviez^ je vous approuverai toujours. Il y a de fort bonnes raisons pour et contre^ plus peut-être contre quepour^mais il ny a que vous quile sachiez. Ces lignes firent de la peine à M. de L. et il supprima la lettre. Cet homme est plein de bonnes intentions, il vous aime ; il se tourne de tous les côtés pour vous servir ; je l'estime beaucoup, mais vous savez sa délicatesse sur certains points, il a fait pour vous et fera plus que je n'aurais espéré. Il sort de chez moi ; il m'a tracé le plan d'une grande lettre qu'il veut que je vous écrive, vous m'en tenez quitte sans doute, et je vous promets que vous ne l'aurez pas. Adieu mon cher concitoyen, la poste va partir.
19 février 1763.
Je m'étais bien attendu à la lettre que vous venez de m'écrire * ; je ne me reproche pas cependant celle que je vous
* Vi»ycz la letire çle Rousseau du 17 février 1705; c'e.t la réponse à la lettre de Moullou (1.1 lettre brûlée). Elle fait voir que le philosophe avait assez mal pris les conseils de ses amis sur la conduite qu'il avait à tenir vis-à-vis du gouvernement de Genève depuis la condamnation de VEmile. Les partisans de
ai écrite. Est-ce ma faute si vos amis ne voient qu'un moyen de vous faire triompher de la méchanceté de vos ennemis? Ce moyen n'est pas malhonnêteté vous le propose. II ne s'agit pas de rétractation, on veut au contraire empêcher qu'on en puisse exiger de vous. Nous avons des lois, elles sont absurdes si vous voulez, mais quand des gens malintentionnés veulent s'en servir pour vous éloigner de votre patrie, que peuvent faire ceux qui vous aiment; les renverser ? vous ne le voudriez pas. Si on les obligeait à faire à votre égard la procédure ordonnée par ledit, vous vous trouveriez dans des embarras bien plus grands. Que faire donc? Il faut obtenir par la douceur ce qu'on ne peut arracher par la violence ou par la justice. Je ne vous ai donné aucun conseil, je vous ai dit ce que des gens plus éclairés que moi vous conseillaient. Milord Maréchal aura pu vous faire connaître la nécessité du parti qu'on vous propose. Au reste, je crois que vous ne devez plus rien à votre patrie, mais je crois qu'il est beau de faire pour son pays plus qu'on ne lui doit. J'ai remis à M. de Luc une lettre que je vous avais écrite avant de recevoir celle que vous venez de m'écrire ; vous verrez par là que j'avais soupçonné que vous prendriez mal celle que je remis au lord Maréchal. Mais je devais céder aux sollicitations de vos amis. Genève ne m'éblouit pas ; Dieu m'est témoin que j'en suis si dégoûté depuis votre malheureuse affaire, que si j'avais une patrie à choisir, ce ne serait pas pour Genève que je me déciderais. Vos concitoyens n'aiment que les cabales et les tripots, et sont sans force et sans vigueur. Leur estime ne me flatte guère, mais je serais au désespoir de ne pas mériter la vôtre *.
Rousseau élaicnt d'îwis qu'il fît le premier quelque démarche pour faire révoquer la condamnation injuste qui avait frappé son livre; mais lui, qui se regardait comme l'offensé, repoussait avec hauteur et comme une lâcheté le conseil qui lui était donné.
* La réponse de Rousseau est du 26 février 1763.
19 mars 1763.
La dernière fois que je vous écrivis, mon cher concitoyen, j'élais fort pressé; je n'eus pas le temps de répondre à tous les articles de votre lettre ^ Vous avez donc réfuté le mandement de Tarchevêque de Paris; j'attends cette réfutation avec une extrême impatience, car, quoi que vous en disiez, cet ouvrage ne peut qu'être bon. J'espère même que nous pourrons nous en servir pour terminer ici votre affaire; car je ne doute pas que vous ne montriez à l'archevêque qu'en détruisant le catholicisme qui n'est pas votre religion, vous avez respecte les points fondamentaux du christianisme que vous professez. Si la pièce, comme je le soupçonne, est faite dans ce point de vue, il me semble qu'elle doit finir tout ici.
Les Genevois n'ont jamais senti combien vous les honorez. — Un Hume même qui du fond de l'Angleterre, vous élève au-dessus de tout ce que l'Europe admire et croit honorer Montesquieu en vous plaçant h côté de lui, ne les fait point revenir de leur erreur. Mais si vos compatriotes sont des sots, mon Irès-cher concitoyen, s'il ne vous rendent pas ce qu'ils vous doivent, ce n'est pas à dire que vous ne leur deviez beaucoup ; la patrie n'est pas pour vous un mot ville de sens; honorez-la donc en ménageant des imbéciles dont vous devez avoir pitié; et pour en venir à des extrémités, attendez qu'ils aient poussé la méchanceté à son comble, alors je ne vous retiens plus.
Quand vous aurez reçu des exemplaires de votre écrit, je vous conjure d'en envoyer quelques-uns ici. Malgré tous leurs torts, je crois même vous donner un bon conseil en vous
* Celle du 26 février. — Nous n'avons pas cette réponse de Moultou.
disant d'en donnera MM.Mussard, Jallabert, de Luc; point à Perdriau, bon homme mais faible, et point à Vernet qui joue Tévêque, et qui n*est qu'un doucet que je connais trèsbien à présent. Vous pouvez avoir d*autres amis que je ne connais pas ; mais ceux dont je vous parle méritent que vous leur envoyiez votre écrit. Dès que vous l'aurez, envoyez m'en un exemplaire par la poste, sans craindre les frais. Yous aurez su la mort de Marcet, il ne s'était pas bien conduite votre égard ; vous avez des amis qni valent mieux, mais pour qu'ils se montrent, il faut que vous les aidiez. Dans peu de jours je compte partir pour vous aller voir, nous parlerons de tout cela. Au reste, M. Fox, fils du secrétaire d'Etat, m'a proposé de le mener avec moi, il fera ce voyage exprès pour vous voir, car il n'oserait pas retourner en Angleterre sans vous avoir vu. C'est un brave Anglais, qui a beaucoup d'esprit, voulez-vous que je le mène? Je vous parlerai aussi beaucoup de Voltaire, il a une passion extrême de se réconcilier avec vous; je ne comprends rien à cela. Quelles sont ses vues? Est-il de bonne foi? Je vous jure que je m'y perds. C'est à l'occasion des Calas que je l'ai vu. Madame la duchesse de Grammont que j'ai inféressée dans cette affaire, m'avait fait charger par mon ami l'abbé Quesnel, de conférer sur certaines choses .avec lui. Je le vis deux fois, il ne me ])arla point de vous, mais il y a trois jours qu'il me fit dire qu'il était malade, qu'il avait à me parler, qu'il ne pouvait venir chez moi; je crus qu'il s'agissait des Calas, il ne me parla que de vous. Je n'ai pas le temps de vous dire toute cette conversation, je vous la rendrai à Motiers, mais je vous jure que je n'y compris rien, c'est un comédien bien habile, j'aurais juré qu'il vous aimait. Que le temps l'assure, mon cher concitoyen, et je ne sais pas exprimer le sentiment, si vous ne voyez chez moi que personne au monde ne m'est aussi cher que vous.
25 mars 1763.
0 mon cher, mon très-cher concitoyen, quel livre! Quelle âmel quelle candeur! quelle sublimité! que nos philosophes auront à rougir, quand on en fera le parallèle avec vous! Laissez hurler les fanatiques et les tribunaux ; quMls brûlent vos livres, vous brûlez Tâme de vos lecteurs! Que les Genevois tremblent en lisant votre livre S et s'ils ne s'amendent pas après ravoir lu, abandonnez-les à leur sens dépravé, dévouezles au mépris des siècles. Vous n'avez rien écrit d'aussi mâle, d'aussi salé,d'aussi raisonnable.Votre belle âme est empreinte dans chaque page de cet écrit. Vous y êtes bon et juste, serons-nous toujours injustes et méchants? Homme de bien, que je languis de vous voir, de m'échauffer au feu de vos vertus! Soyez tranquille sur Voltaire, je le reverrai, je le connais; c'est avec votre réputation qu'il veut se réconcilier, la lettre de Hume* l'a fait trembler. Mais dans ce moment il importera peut-être que vous viviez bien avec lui, nous verrons tout, comptez sur moi. Roustan vous lit tandis que je vous écris, le Uvre ne sortira pas de mes mains. On dira que vous êtes caustique, je dirai que vous êtes un homme. Qu'y a-t-il entre Beaumont et vous? Vous ne lui devez que la vérité, et c'est la vérité qui le censure.
30 mars 1763.
J'ai reçu, mon très-cher concitoyen, les deux exemplaires de votre Lettre à Beaumont bien cachetés et point coupés '.
* La Lettre à l'archevêque de Paris que Rousseau venait d'envoyer à Moultou avec la lettre du 21 mars précédent.
« Une lettre de Hume à Rousseau du 2 juillet 1762.
' Deux autres exemplaires de l'ouvrage, envoyés par une voie différente.
J'avais envie de vous répondre par le même messager ; mais j'ai cru ensuite qu'il était plus sage de vous écrire par le courrier. Tout le monde me demande cette Lettre qui en vérité est admirable, je ne la prête qu'à ceux qui vous aiment et qui la lisent devant moi ; il n'y a que M. Jallabert et M. Mussard qui Taient eue entre leurs mains, j'étais bien assuré qu'ils n'en feraient pas un mauvais usage; ils en sont l'un et l'autre enchantés. Un seul trait leur déplaît, et s'il était |)ossible de faire un carton, je crois que vous feriez bien de suivre leur avis, c'est l'endroit où vous dites que les prêtres ont pour préservatif rAlo'isia. Cela est un peu trop fort, ils craignent que cela ne blesse à Genève même. Nous ne sommes pas, ou nous ne devons pas être les champions des prêtres, mais quônd les choses se traitent avec passion, et que Ton agit par esprit de parti, on prend occasion de tout pour clabauder. S'il était possible de changer cela, je crois que vous feriez bien de faire un carton. On empêcherait que le livre ne se publiât ici, jusqu'à l'arrivée du carton. Au reste, j'espère beaucoup que nous finirons tout au moyen de cette Lettre. De Luc en est transporté, il m'a dit qu'il différait moins de vous que vous ne pensiez. Pour moi, je vous l'ai dit il y a longtemps, je pense comme vous.
Je viens d'essuyer le plus ridicule affront possible. Je ne sais pas plus les aiTaires de notre Compagnie que celles du conclave. Or il arriva que l'on fit vendredi passé l'élection d'un ministre de campagne, et qu'on se mit dans la tête de me faire pasteur, dans le temps que je ne pensais qu'à dîner*. Un de mes amis vint m'avertir; j'écrivis tout de suite à la Compagnie que je n'en voulais rien, et qu'on devait le savoir; on opina sur ma lettre et l'on me refusa ma décharge. Je fus
^ Nous avons ailleurs déjà indiqué la différence qui eiiste entre un mimstre et un pasteur.
nommé avec un de mes confrères qui n'avait que cinq ans de minislère, moins que moi, je crus donc que je serais élu, je Favoue, je n'ai jamais senti une plus violente douleur. Apparemment votre amitié pour moi me sauva, car mon cadet fut retenu, et je fus éconduit, à ma grande satisfaction, et j'ose dire à la honte de la Compagnie, car celui qu'on m'a préféré est Fhonnête Martin, mais le public a jugé que je valais bien Martin et que j'avais cinq ans de plus. 11 ne pouvait pasm'arriver déplus grand bonheur, parce qu'à présent je suis en droit de refuser toute église, et qu'en conséquence j'ai demandé d'être ôté du tableau des indications. C'est un grand pas de fait, au premier voyage que je ferai, je demanderai le reste, ma chaîne me pèse, et vous m'avez rendu ce pays odieux. Mon cher concitoyen, que vos compatriotes sont petits, si vous saviez toutes leurs basses manœuvres, comme ils trompent, comme ils sont trompés, et cela pour des riens, vous les trouveriez plus bêtes que méchants, vous auriez en conscience pitié de leur extravagance. Cependant je voudrais fort que vous fussiez bien avec eux ; si quelqu'un peut les ramener, leur donner un peu de sagesse, c'est vous seul, et ce ne sera pas le plus petit miracle que vous aurez fait. — Au reste, je vous avais propose d'envoyer votre livre à Paris, j'ai compris par votre silence que vous n'approuviez pas celle idée, je ne le ferai pas. Il me larde bien de vous embrasser, j'attendrai que vous me fixiez le moment de mon départ. Chaque jour vous me devenez plus cher, mon cœur se relire des hommes pour se concentrer en vous, car je ne trouve de vertu qu'en vous. Votre morceau sur les protestants de France est admirable. — Voltaire vient de faire sur le même sujet un livre abominable, il devient tous les jours plus fou *.
^ La réponse de Rousseau est du â avril 1765.
ai écrite. Est-ce ma faute si vos amis ne voient qu'un moyen de vous faire triompher de la méchanceté de vos ennemis? Ce moyen n'est pas malhonnête, je vous le propose. 11 ne s'agit pas de rétractation, on veut au contraire empêcher qu'on en puisse exiger de vous. Nous avons des lois, elles sont absurdes si vous voulez, mais quand des gens m ahntentionnés veulent s'en servir pour vous éloigner de votre patrie, que peuvent faire ceux qui vous aiment; les renverser? vous ne le voudriez pas. Si on les obligeait à faire à votre égard la procédure ordonnée par ledit, vous vous trouveriez dans des embarras bien plus grands. Que faire donc? Il faut obtenir par la douceur ce qu'on ne peut arracher par la violence ou par la justice. Je ne vous ai donné aucun conseil, je vous ai dit ce que des gens plus éclairés que moi vous conseillaient. Milord Maréchal aura pu vous faire connaître la nécessité du parti qu'on vous propose. Au reste, je crois que vous ne devez plus rien à votre patrie, mais je crois qu'il est beau de faire pour son pays plus qu'on ne lui doit. J'ai remis à M. de Luc une lettre que je vous avais écrite avant de recevoir celle que vous venez de m'écrire ; vous verrez par là que j'avais soupçonné que vous prendriez mal celle que je remis au lord Maréchal. Mais je devais céder aux sollicitations de vos amis. Genève ne m'éblouit pas ; Dieu m'est témoin que j'en suis si dégoiité depuis votre malheureuse affaire, que si j'avais une patrie à choisir, ce ne serait pas pour Genève que je me déciderais. Vos concitoyens n'aiment que les cabales et les tripots, et sont sans force et sans vigueur. Leur estime ne me flatte guère, mais je serais au désespoir de ne pas mériter la vôtre *.
Rousseau étaient d*avis qu'il fît le premier quelque démarche pour faire révoquer la condamnation injuste qui avait frappé son livre; mais lui, qui se regardait comme l'offensé, repoussait avec hauteur et comme une lâcheté le conseil qui lui était donné.
^ La réponse de Rousseau est du 26 février 1763.
19 mars 1763.
La dernière fois que je vous écrivis, mon cher concitoyen, j'élais fort pressé; je n'eus pas le temps de répondre à tous les articles de votre lettre ^ Vous avez donc réfuté le mandement de Tarchevêque de Paris; j'attends cette réfutation avec une extrême impatience, car, quoi que vous en disiez, cet ouvrage ne peut qu'être bon. J'espère même que nous pourrons nous en servir pour terminer ici votre affaire ; car je ne doute pas que vous ne montriez à Tarchevêque qu'en détruisant le catholicisme qui n'est pas votre religion, vous avez respecté les points fondamentaux du christianisme que vous professez. Si la pièc^, comme je le soupçonne, est faite dans ce point de vue, il me semble qu'elle doit Onir tout ici.
Les Genevois n'ont jamais senti combien vous les honorez. — Un Hume même qui du fond de l'Angleterre, vous élève au-dessus de tout ce que l'Europe admire et croit honorer Montesquieu en vous plaçant h côté de lui, ne les fait point revenir de leur erreur. Mais si vos compatriotes sont des sots, mon frès-cher concitoyen, s'il ne vous rendent pas ce qu'ils vous doivent, ce n'est pas à dire que vous ne leur deviez beaucoup ; la patrie n'est pas pour vous un mot vide de sens; honorez-la donc en ménageant des imbéciles dont vous devez avoir pitié; et pour en venir à des extrémités, attendez qu'ils aient poussé la méchanceté à son comble, alors je ne vous retiens plus.
Quand vous aurez reçu des exemplaires de votre écrit, je vous conjure d'en envoyer quelques-uns ici. Malgré tous leurs torts, je crois même vous donner un bon conseil en vous
* Celle du 26 février. — Nous n'avons pas cette réponse de Moullou.
disant d'en donnera MM.Mussard, Jallabert, de Luc; point à Perdriau, bon homme mais faible, et point à Yernet qui joue Tévêque, et qui n*est qu'un doucet que je connais trèsbien à présent. Vous pouvez avoir d'autres amis que je ne connais pas ; mais ceux dont je vous parle méritent que vous leur envoyiez votre écrit. Dès que vous Taurez, envoyez m'en un exemplaire par la poste, sans craindre les frais. Vous aurez su la mort de Marcet, il ne s'était pas bien conduit à voire égard ; vous avez des amis qni valent mieux, mais pour qu'ils se montrent, il faut que vous les aidiez. Dans peu de jours je compte partir pour vous aller voir, nous parlerons de tout cela. Au reste, M. Fox, (ils du secrétaire d'Etat, m'a proposé de le mener avec moi, il fera ce voyage exprès pour vous voir, car il n'oserait pas retourner en Angleterre sans vous avoir vu. C'est un brave Anglais, qui a beaucoup d'esprit, voulez-vous que je le mène? Je vous parlerai aussi beaucoup de Voltaire, il a une passion extrême de se réconcilier avec vous; je ne comprends rien à cela. Quelles sont ses vues? Est-il de bonne foi? Je vous jure que je m'y perds. C'est à l'occasion des Calas que je l'ai vu. Madame la duchesse de Grammont que j'ai intéressée dans cette affaire, m'avait fait charger par mon ami l'abbé Quesnel, de conférer sur certaines choses avec lui. Je le vis deux fois, il ne me ])arla point de vous, mais il y a trois jours qu'il me fit dire qu'il était malade, qu'il avait à me parler, qu'il ne pouvait venir chez moi ; je crus qu'il s'agissait des Calas, il ne me parla que de vous. Je n'ai pas le temps de vous dire toute cette conversation, je vous la rendrai à Métiers, mais je vous jura que je n'y compris rien, c'est un comédien bien habile, j'aurais juré qu'il vous aimait. Que le temps l'assure, mon cher concitoyen, et je ne sais pas exprimer le sentiment, si vous ne voyez chez moi que personne au monde ne m'est aussi cher que vous.
23 mars 1763.
0 mon cher, mon très-cher concitoyen, quel livre I Quelle âme! quelle candeur! quelle sublimité! que nos philosophes auront à rougir, quand on en fera le parallèle avec vous! Laissez hurler les fanatiques et les tribunaux ; qu'ils brûlent vos livres, vous brûlez Tâme de vos lecteurs! Que les Genevois tremblent en lisant votre livre S ^i s'ils ne s'amendent pas après l'avoir lu, abandonnez-les à leur sens dépravé, dévouezles au mépris des siècles. Vous n'avez rien écrit d'^aussi mâle, d'aussi salé,d'aussi raisonnable.Votre belle âme est empreinte s dans chaque page de cet écrit. Vous y êtes bon et juste, serons-nous toujours injustes et méchants? Homme de bien, que je languis de vous voir, de m'échauffer au feu de vos vertus! Soyez tranquille sur Voltaire, je le reverrai, je le connais; c'est avec votre réputation qu'il veut se réconcilier, la lettre de Hume* l'a fait trembler. Mais dans ce moment il importera peut-être que vous viviez bien avec lui, nous verrons tout, comptez sur moi. Roustan vous lit tandis que je vous écris, le livre ne sortira pas de mes mains. On dira que vous êtes caustique, je dirai que vous êtes un homme. Qu'y a-t-il entre Beaumont et vous? Vous ne lui devez que la vérité, et c'est la vérité qui le censure.
30 mars 1763.
J'ai reçu, mon très-cher concitoyen, les deux exemplaires de votre Lettre à Beaumont bien cachetés et point coupés'.
* La Lettre à l'archevêque de Paris que Rousseau venait d'envoyer à Moultou avec la lettre du 21 mars précédent.
*Une lettre de Hume à Rousseau du 2 juillet 1762.
* Deux autres exemplaires de l'ouvrage, envoyés par une voie différente.
J'avais envie de vous répondre par le même messager ; mais j'ai cru ensuite qu'il était plus sage de vous écrire par le courrier. Tout le monde me demande cette Lettre qui en vérité est admirable, je ne la prête qu à ceux qui vous aiment et qui la lisent devant moi ; il n'y a que M. Jallabert et M. Mussard qui Taient eue entre leurs mains, j'étais bien assuré qu ils n'en feraient pas un mauvais usage; ils en sont l'un et l'autre enchantés. Un seul trait leur déplait, et s'il était [)Ossible de faire un carton, je crois que vous feriez bien de suivre leur avis, c'est l'endroit où vous dites que les prêtres ont pour préservatif rAloisia. Cela est un peu trop fort, ils craignent que cela ne blesse à Genève même. Nous ne sommes pas, ou nous ne devons pas être les champions des prêtres, mais quand les choses se traitent avec passion, et que Ton agit par esprit de parti, on prend occasion de tout pour clabauder. S'il était possible de changer cela, je crois que vous feriez bien de faire un carton. On empêcherait que le livre ne se publiât ici, jusqu'à Tarrivce du carton. Au reste, j'espère beaucoup que nous finirons tout au moyen de cette Lettre. De Luc en est transporté, il m'a dit qu'il différait moins de vous que vous ne pensiez. Pour moi, je vous l'ai dit il y a longtemps, je pense comme vous.
Je viens d'essuyer le plus ridicule affront possible. Je ne sais pas plus les affaires de notre Compagnie que celles du conclave. Or il arriva que l'on fit vendredi passé Télection d'un ministre de campagne, et qu'on se mit dans la tête de me faire pasteur, dans le temps que je ne pensais qu'à dînera Un de mes amis vint m'avertir; j'écrivis tout de suite à la Compagnie que je n'en voulais rien, et qu'on devait le savoir; on opina sur ma lettre et l'on me refusa ma décharge. Je fus
*■ Nous avons ailleurs déjà indiqué la différence qui eiiste entre un ministre et un pasteur.
nommé avec un de mes confrères qui n'avait que cinq ans de ministère, moins que moi, je crus donc que je serais élu, je Tavoue, je n'ai jamais senti une plus violente douleur. Apparemment votre amitié pour moi me sauva, car mon cadet fut retenu, et je fus éconduit, à ma grande satisfaction, et j'ose dire à la honte de la Compagnie, car celui qu'on m'a préféré est Thonnête Martin, mais le public a jugé que je vabis bien Martin et que j'avais cinq ans de plus. 11 ne pouvait pas m'arrivcr déplus grand bonheur, parce qu'à présent je suis en droit de refuser toute église, et qu'en conséquence j'ai demandé d'être ôté du tableau des indications. C'est un grand pas de fait, au premier voyage que je ferai, je demanderai le reste, ma chaîne me pèse, et vous m'avez rendu ce pays odieux. Mon cher concitoyen, que vos compatriotes sont petits, si vous saviez toutes leurs basses manœuvres, comme ils trompent, comme ils sont trompés, et cela pour des riens, vous les trouveriez plus bêtes que méchants, vous auriez en conscience pitié de leur extravagance. Cependant je voudrais fort que vous fussiez bien avec eux ; si quelqu'un peut les ramener, leur donner un peu de sagesse, c'est vous seul, et ce ne sera pas le plus petit miracle que vous aurez fait. — Au reste, je vous avais propose d'envoyer votre livre à Paris, j'ai compris par votre silence que vous n'approuviez pas celte idée, je ne le ferai pas. Il me larde bien de vous embrasser, j'attendrai que vous me fixiez le moment de mon départ. Chaque jour vous me devenez plus cher, mon cœur se relire des hommes pour se concentrer en vous, car je ne trouve de vertu qu'en vous. Votre morceau sur les prolestants de France est admirable. — Voltaire vient de faire sur le môme sujet un livre abominable, il devient tous les jours plus fou *.
*■ La réponse de Rousseau est du 3 avril 1763.
13 ayril 1763.
Le jour même que je reçus votre dernière lettre *, j'envoyai un exemplaire de votre ouvrage à Paris. Je n'ai point cmcore de réponse; mais si Finjuslice humaine n'a point de terme, c'est une vérité triste que vos amis doivent se dissimuler. Vous avez, dites-vous, prévu l'effet de votre Lettre; je l'ai prévu aussi, mais je crois que de Luc et moi nous avons travaillé assez efficacement pour le prévenir. Le parti qui vous est contraire a beau la déchirer sans Tavoir lue; nous avons pour vous des suffrages qui doivent lui imposer. Leur méchanceté sera enchaînée par l'approbation des autres. Le zèle de de Luc est incroyable, quoiqu'il m'ait dit qu'il s'était reconnu dans un endroit de votre lettre, où vous ne le peigniez pas à son avantage. C'est un excellent homme qui vous aime avec autant de sagesse que de chaleur. 0, mon cher concitoyen, que ceux même qui vous approuvent ici savent peu vous admirer! 11 n'y a plus de nerf dans les âmes, plus d'élévation dans les esprits. Un léger défaut, si encore c'est un défaut, les affecte plus qu'un morceau de génie, et ils ne savent voir que de l'amour-proprc dans la sincérité d'une âme fière qui parle avec une égale franchise de ses faiblesses et de ses vertus. Pour moi, toutes les fois qu'on me couvrira de boue, je saurai Técarter et montrer que je suis un homme.
Mon cher concitoyen, vous avez raison, je suis jeune et je n'ai pas eu le temps de connaître les hommes, mais ils me donnent de dures leçons dans un âge où je puis en profiter. Si vous saviez tout ce qu'ils font contre moi; de quelles couleurs ils me peignent; comme ils me prêtent des discours que je n'ai point tenus; comme ils cherchent à me rendre odieux en jetant des doutes sur ma religion, que j'aime pour-
* La lettre du 2 avril.
tant plus que lïia vie, vous seriez saisi d'horreur, sans eu être surpris. Mais si j'ai quelque chose de commun avec vous, de quoi puis-je me plaindre, et si Ton me fait du mal, je n'avais rien fait au moins qui méritât que Ton me fît du bien. — Genève me déplaît tous les jours davantage, elle m*écrase. Oh! sij^étais libre, si j'étais maître de mon sorti mais la vertu est de savoir porter sa chaîne. Je languis bien de vous voir; il convient pourtant que votre Lettre *■ soit publique avant que je fasse ce voyage; je ne mènerai personne qui puisse nous gêner; je tâcherai même de venir seul; mon meilleur ami me déplairait s'il était entre vous et moi. Si vous voulez m'envoyer un ou deux exemplaires de votre Lettre, la voie de la poste est la meilleure. Le port n'est rien, et je vous prie de ne jamais faire attention à ces bagatelles.
20 avril 1765.
Votre dernière lettre % mon cher concitoyen, m'a touché jusqu'aux larmes; je ne puis soutenir l'idée que vous n'êtes point heureux. Vous avez cependant bien des raisons de l'être; tout ce que vous avez fait; vous l'avez fait pour le bien des hommes. Qu'importent donc leurs mauvais traitements; ils s* en repentiront un jour, et en attendant, vous aurez joui de votre vertu. Ce n'est pas vous qu'ils attaquent, c'est votre statue qu'ils renversent, mais s'ils la relèvent une fois, soyez sûr qu'ils l'adoreront. Pour moi, plus je vous vois malheureux, et plus je m'attache à vous. Ne croyez pas que tous les Genevois parlent de même à votre égard, le plus grand nombre vous aime. Mais au nom de Dieu et de l'amitié que j'ai.
* La Lctire à l'archevêque.
* Lettre de Roussej«u du 16 avril 1763.
pour vous, ne précipitez rien; attendez FelTet de votre LetlreV S'il est nul ou défavorable, alors je ne vous retiens plus; mais si cet ouvrage a du succès, s'il arrête Taudace de vos ennemis, je vais à Motiers, je vous dis tout ce que nous aurons concerté avec vos amis, et je vous emmène avec moi à Genève. Oh! mon cher concitoyen, quand je vous aurai vu, que je vous aurai embrassé, je dirai que je n'ai eu en ma vie qu'un seul plaisir. — Pour le présent donc, n'écrivez point au premier syndic, et si vous le faites jamais, je vous conjure que je voie votre lettre avant ^ue vous l'envoyiez, il n'y a que de-Tamitié dans ma prière; vous sentez que je me rends justice; mais quand il s'agit de nos propres affaires, un ami voit toujours mieux que nous, quoiqu'avec cent fois moyis d'esprit. Je ne voudrais pas, si vous faites cette démarche si grave et si importante, qu'avec les plus mauvaises intentions même, on put vous reprocher un seul mot.
Le libraire doit recevoir demain ou après-demain votre ouvrage^. J'ai remis à M. Pictet un des exemplaires que vous m'avez envoyés Quand il en sera temps, je vous viendrai voir. Comptez qu'il faut que j'aie de bonnes raisons pour retarder de quelques jours mon voyage. Je donnerai à M. Chappuis un exemplaire de votre Lettre; je voudrais bien qu'à cette occasion vous lui écrivissiez un mot.
26 avril 1763.
J'ai bien des choses à vous écrire, mon très-cher concitoyen, et si vous aimez encore Genève, ma letlre vous fera
^ Rousseau, dans sa lettre du 16 avril, paraissait décidé à renoncer sans délai à son titre de citoyen de Genève, ce qu'il fit peu après. ^ La Leltre à l'archevêque.
plaisir. Votre ouvrage a tout le succès que nous pouvions désirer, vos ennemis sont déconcertés et vos amis triomphent. Il y a tant de candeur, de sincérité dans voire Lettre; votre confession de foi est faite avec tant de franchise et de naturel; vous avouez si ingénument ce que vous ne croyez pas, en disant ce que vous croyez, qu'il n'y a pas un homme sage à Genève qui ne vous croie chrétien, et qui ne commence à sentir qu'il serait ridicule de vouloir disputer avec vous sur tous les articles qu'il faut croire pour être chrétien. C'est ce que M. le professeur Vernet me dit en propres termes, et qu'il a répété à plusieurs personnes : « Je ne doute plus qu'il ne soit chrétien, » me dit-il, « quoiqu'il ne le soit pas comme moi, mais enfin il l'est, et on n'a plus rien à lui dire. Si je réfutais à présent le Vicaire savoyard^ je regarderais M. Rousseau comme un vrai chrétien qui s'est trompé sur diverses choses et qui par là a fourni sans le vouloir des armes aux incrédules. » — Vernet n'est donc pas contre vous, et après des recherches que j'ai faites avec soin, je puis vous assurer qu'il n'a pas la part la plus indirecte à ces absurdités du Mercure Suisse^. Au contraire, mon cher concitoyen, si vous venez à Genève, vous pouvez compter qu'il se montrera votre ami. D'après cette façon de penser, j'ai cru devoir lui donner un exemplaire de votre Lettre et de votre part. J'en ai aussi donné à MM. Jallabert, Mussard, les syndics Grenus et Galiffe. Ce dernier est le plus excellent magistrat, le meilleur républicain que nous ayons; il est fort votre ami, et je compte sur lui tout comme sur moi. Tous ces messieurs me firent vi* site hier, pour me prier de vous faire agréer leurs remercîments, ils vous conseillent tous de venir. N'ayez aucune crainte, vos malveillants ne joueront plus un beau rôle; pour moi, mon cher concitoyen, je ne serai point heureux, si je ne vous ramène avec moi à Genève. Il s'est débité en un seul
* Voir la leUre de Rousseau à Moultou du 2 atril 1763<
8t LETTRES DE MOULTOU
jour plus de cent cinquante exemplaires de votre Lettre, et jusqu'ici plus de deux cent cinquante.
Mon ami *■ de Paris m'a enGn accusé réception de votre ouvrage, voici ce qu'il m'en dit :
cr J'ai reçu, monsieur, la Lettre de M. J. J. Rousseau à Christophe, dont je vous rends mille très- humbles grâces; ce titre est divertissant par le ridicule; il ne Test pas moins de voir ce prélat devenu janséniste, sans s'en douter. J'ai lu votre lettre et la brochure à la personne que vous dt'siriez; elle me l'a demandée en présent, et je lui en ai fait le sacrifice; elle a beaucoup de succès à la cour. M. J. J. me semble se rabattre à être un peu chrétien, et à vouloir la révélation. J'ai demandé dans le temps à un vieux conseiller pourquoi on l'avait traité avec plus de rigueur que les matérialistes. 11 me répondit bonnement : c'est que nous avons plus de matérialistes que de déistes. Je ne veux pas croire que cette affreuse secte gagne jusque dans le parlement; mais elle fait ici des progrès effrayants parmi les jeunes gens, que ces misérables prêchent avec un zèle de missionnaires, nos magistrats ne sont occupés qu'à manger du jésuite, et point du tout cette secte qui détruit tous les fondements de la société. Je le reproche à MM. de la Chalotais et deMontclar. »
Ce dernier est mon parent ^, et je lui envoyai hier un exemplaire de votre Lettre; je suis bien sur de son approbation, je vous manderai ce qu'il m'écrira. Mais l'abbé Quesnel rae donne une singulière commission : « M. l'avocat général, » me dit-il, « vous prie de lui envoyer un exemplaire du Contrat social j.ei cette Lettre à Christophe; mais ni lui ni moi, ne vous demandons rien de difficile, il faut être modéré dans ses désirs. »
* L abbé Quesnel.
^ M. de Monlclar, avocat général au parlement d'Aix, était le cousin germain de Moultou.
J'ai envoyé à M. de Fleury le Contrat social, mais j'ai répondu à mon ami Quesnel que je n'enverrais point la,Lellre, quoique le parlement de Paris, lui ai-je dit, n'ait aucun droit sur un ouvrage fait par un étranger et imprimé en pays étranger; cependant, instruit par l'expérience j'aurais peur d'un réquisitoire, et par amitié pour M. de Fleury, je ne veux pas qu'il ei^ fasse un. Cependant, mon cher concitoyen, il ne serait peut-être pas mal que je le lui envoyasse, mais en ce cas, il faudrait que j'y joignisse une lettre dont vous me feriez la minute. Vous seul savez ce que je dois dire, et quelle différence dans la manière dont vous le direz? Je vous promets de copier mot à mot le modèle que voiis m'enverrez. Cela peut vous être utile, vous en jugerez mieux que moi.
A mai 1763.
Je crois toujours, mon cher concitoyen, que j'ai mieux jugé que vous de l'effet de votre Lettre, et cela n'est pas surprenant, je suis sur les lieux. Ce n'est pas que vous n'ayez toujours de grands ennemis, aussi méchants que bêtes, mais nous avons toujours beaucoup d'honnêtes gens et leur suffrage enchaîne les autres. Venez, vous finirez tout.
Le résident de France ^ a prié le Conseil d'empêcher qu'on réimprimât ici voire Lettre; le Conseil a défendu de l'imprimer, mais a permis de la vendre. Que cela ne vous fasse pas de la peine, on fait de même pour tous les Hvres de controverse, voilà une étrange liberté!
Nos ministres sont fort revenus sur votre compte; mais comment êtes-vous surpris du jugement de l'abbé Quesnel, je le trouve fort juste. Un socinien n'est qu'un demi-chré-
* M. de Beaulcville.
tien pour un orthodoxe, et que doit être pour un catholique romain un homme qui rejette tout mystère en admettant la révélation? Au reste, il me dit de moi ce qu'il dit de vous. Je voudrais que vous eussiez vu la dernière lettre que je lui ai écrite à votre sujet, et comment je lui prouve que vous êtes plus chrétien que son M. Joly de Fleury et que lui-même. Je n'ai point envoyé votre Lettre à ce fol d'avocat général, j'en ai dit les raisons à Tabbé Quesnel, et j'espère que ma lettre fera plus d'effet que si je lui avais écrit à lui-même.
Je suis obligé d'aller passer deux ou trois jours dans le voisinage de Nyon, où je vais examiner une terre que j'ai envie d'acheter. C'est un endroit délicieux, situé dans des bois, d'où Ton a la vue du lac et de la montagne. Je soupire après la retraite, et si j*en pouvais trouver une que vous voulussiez habiter avec moi, j'y trouverais tous les avantages de la société, sans aucun de ses inconvénients. Est-il vrai que le roi de Prusse vous a nommé son résident auprès des cantons? Cela serait très-bien, le roi de Pologne avait fait la même chose pour M. de Yattel. Ce n'est pas un titre que je vous souhaite, quel titre pourriez-vous prendre? Mais l'épigramme serait bonne contre ces Bernois, qui se repentent aujourd'hui de leur sottise, croyez-m'en. — A mon retour de Suisse, je reviens passer quelques jours ici, et à la fm de la semaine prochaine je pars pour vous joindre. Mon cœur tressaille i cette idée. Quand vous comprendrez combien je vous aime, mon très-cher concitoyen, vous n'aimerez personne plus que
moi^
10 mai 1765.
Ne vous tourmentez pas, cher concitoyen, ce bruit est
' La réponse de Rousseau est du 7 mai 1763.
tombé ^, il ne pouvait avoir aucune suite désagréable pour vous. On avait écrit cette nouvelle de Neuchâtel et personne n*y ajouta foi à Genève. J'en avais été averti des premiers, et je la détruisis d'abord. Mais si la méchanceté de vos ennemis a imaginé cette fausseté pour vous nuire, cet avis n'est pas inutile et milord Maréchal pourrait en profiler, s'il veut vous servir. Je sens tout ce que son départ a dû vous coûter; il était fait pour sentir tout ce que vous valez, et il ne faut le voir qu'un jour pour l'estimer. C'est un homme excellent, aussi aimable que vertueux. J'ai passé avec lui des soirées délicieuses, je voyais combien il vous aimait, il ne m'en fallait pas davantage pour l'aimer aussi. — Je soupai il y a quelques jours avec des gens qui ne vous aimaient guère, je les traitai co.nme ils le méritaient; mais ce qui me combla de joie, c'est que M. Jallabert (qu'on dit timide, je ne sais trop pourquoi) parla de vous avec une force, une liberté, une tendresse, qui relevèrent dans mon esprit au delà de ce que vous pouvez croire. Cependant il y avait à ce souper vos plus redoutables antagonistes, étayés du résident de France; je lui montrai qu'il n'était pas dans son pays, et que le nôtre était encore Hbre.
Je vais donc vous voir, cher ami, vous entendre, vous admirer, surtout vous aimer: cette idée me pénètre jusqu'au fond de l'âme ; pourquoi mon impatience est elle toujours retardée par mille petits obstacles, qui irritent mon amitié mais qui n'y sauraient rien ajouter. Je ne puis partir que lundi ; ma femme veut aller à Champrent*, et me conjure de
*■ On avait k'd courir le bruit que Frédéric If avait nommé Rousseau résident de Prusse auprès des cantons de la Confédération. Ce bruit, complètement faux, venait de ce que milord Maréchal avait envoyé à Rousseau des lettres de naturalisation pour le mettre plus en sûreté après le départ de son protecteur.
* Une propriété située près de la petite ville d'Yverdun, où Moultou allait visiter des parents de sa Temmc.
88 LETTRES DE UOULTOU
diiïérer mon départ jusqu'à la semaine prochaine. Lundi est donc le jour fixé, j'arriverai mardi à Champrent, et mercredi ou jeudi à Motiers, cela est très-sur. Mon Dieu que je voudrais abréger ce temps, ou dormir jusques au moment où je me réveillerais pour vous serrer entre mes bras!
17 mai 1763.
Cher ami, je serai bien près de vous quand vous recevrez cette lettre, je pars ce matin, j'arrive demain à Champrent, j'y passe le jour, et jeudi je suis avec vous.
J'ai pleuré sur votre patrie, mais je vous ai admiré, je ne vous aurais jamais conseillé le parti que vous avez pris, mais vous avez bien fait de le prendre, c'était le seul qui fût digne de vous ^ J'ai vu l'abattement des bons citoyens, ils ont dû se reprocher leur faiblesse ; j'ai vu la joie cruelle des autres; elle était troublée par la honte et le remords. 0 mon ami, vous êtes bien grand ; je le suis Tissez pour sentir la hauteur de votre âme.
Je vous ai quitté *, cher et respectable ami, et je sens bien à mes regrets que vous ne devez pas avoir été insensible à mon départ. J'admirais vos écrits, je voyais votre cœur dans toutes vos lettres ; mais j'ai vécu avec vous, et j'ai senti que
^ Rousseau venait de mettre à exécution le dessein qu'il nourrissait depuis quelque temps de renoncer à son droit de bourgeoisie dans la république de Genève. Voir, à ce sujet, dans la Correspondance, la lettre adressée à M. Favre, premier syndic de la république (12 mai 1705).
* Moultou venait de passer quinze jours environ auprès de Rousseau.
votre âme était faite pour mon âme, que vous étiez le seul auteur peut-être qui ne perdît rien à être vu de près. Je vous ai aimé dans votre maison, dans votre cabinet, dans votre robe de chambre, et il m'esJt permis à présent de dire que je vous aimerai toujours. Oh I si vous aviez jugé mon cœur comme le mien a jugé le vôtre!
Je reçois une lettre de M. de Montclar, dont vous aurez l'extrait au bas de ma lettre. Vous devez en avoir reçu deux pour moi de mademoiselle Curchod et de M. Le Sage. Mon père m'écrit qu*il vous les a envoyées décachetées, sans doute afin que vous les lisiez. Que je plains cette pauvre mademoiselle Curchod *■ ! Gibbon qu'elle aime, auquel elle a sacrifié (je le sais) de très-grands partis, est arrivé à Lausanne, mais froid, insensible, aussi guéri de son ancienne passion que mademoiselle Curchod est éloignée de l'être *. Elle m'a écrit une lettre qui m'a déchiré le cœur. Vous qui connaissez les douleurs de l'âme, vous la plaindrez sans doute, mais vous pouvez lui être utile, et vous ne négligerez
^ On sait que mademoiselle Curchod était la fille d'un pasteur du canton do Vaud, et qu'elle devint plus tard la femme de M. Necker; mais ce qu'on ip^nore probablement, c*est que, avant son mariage, madame Necker avait passé plusieurs années dans la famille Moultou; que M. Moultou ne fut pas étranger à ce mariage, et qu'elle et M. Necker lui v6uèrent un attachement et une considération dont on ne saurait comprendre la force sans avoir Iules nombreuses lettres pleines d'enthousiasme que celle dame lui adressa. Ce scnliment ne se démentit jamais; elle le lui prouva par l'accueil touchant qu'elle lui Gt à Paris en 1778, Lorsqu'il vint voir Rousseau pour la dernière fois. C'est en partie madame Necker et son mari qui introduisirent Moultou dans l'élite de la société française de celle époque, dont des lettres confidentielles à sa femme ont tracé de si piquantes descriptions. Ces lettres, qui sont entre nos mains, mériteraient, à bien des égards, d'élre connues du public. La mort prématurée de M. Moultou fut un coup des plus douloureux pour madame Necker : aussi reporla-l-elle sur sa veuve et sur ses enfants la vive et sincère affection qu'elle lui avuit vouée.
* Moultou accusait Gibbon à fort. Celui-ci ne renonçait qu'avec peine à la main de mudeuioiselle Curchod; mais il obéissait à son père, qui désapprouvait celte union.
90 LETTRES DE NOULTOU
rien pour cela. Un Anglais qui se croit amoureux de cette fille charmante, et qui n'est pas capable de connaître le yéritable amour, a cherché à prévenir contre elle Gibbon, en lui donnant toutes sortes de ridicules; ayez donc la bonté de lui parler d'elle comme d'une fille célèbre à Grenève par son savoir, par son esprit et plus encore par ses vertus. Je vous jure, mon respectable ami, que je ne connais rien d'aussi pur, d*aus£i céleste que cette âme et puisque je voudrais l'envoyer pour toujours en Angleterre, vous devez croire que je la juge sans prévention. Au reste, un tel éloge de votre part ne peut être que d'un très-grand poids, et d'ailleurs il est sans conséquence, vous êtes censé ignorer tout ce qui s'est passé entre elle et M. Gibbon. On m'écrit qu'il doit partir incessamment pour vous aller voir. 11 me tarde d'être à Genève pour vos affaires, je partirai d'ici mercredi. Ma femme vous prie d'agréer son profond respect.