‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 2)Chapitre 21 sur 63 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

29 juin 1765.

Je reçois votre leltre \ mon très-cher ami, et je me hâle d'y répondre; j'espère pourtant que vous aurez reçu celle que je vous écrivis samedi, et vous y aurez vu rexplication que vous me demandez. — Les choses sont dans une crise bien sérieuse, les esprits s'échauffent, et je ne sais à quoi toutceci aboutira. La réponse du Conseil a déplu à une grande partie de la bourgeoisie ; on croit qu'on fera de nouvelles représentations. Cependant les magistrats sont résolus à ne rien accorder. Dieu veuille que tout se pacifie; mais, en vérité, le moment est orageux. M. Jallabert me dit l'autre jour que, s'il n'était pas attaché à la ville par sa place, il irait à la campagne pour se tirer de cette fermentation ; il me conjure de ne rien direct de ne rien écrire. On tâche de séparer vos amis, de les rendre suspects les uns aux autres ; on voudrait vous rendre odieux vous-même, en vous faisant l'auteur du trouble qu'on attribue à la lettre à M. Chappuis '. Voilà, mon ami, l'état des choses, et voici mon sentiment dont vous ferez l'usage que votre sagesse vous diclera.

Le moment est, fort intéressant pour vous, vous p'avei jamais été dans une plus belle position. La bourgeoisie s'est déclarée pour vous, par conséquent vos outrages sont réparés ; mais vous pouvez donner la paix à votre patrie, et voilà votre gloire. Écrivez, au nom de Dieu, des lettres très-fortes à ceux de vos amis que vous préférerez pour cela, dans lesquelles vous déclarerez que vous n'avez aucune part à tout ce qui s'est fait, et que, pénétré de reconnaissance pour vos

* La leltre de Rousseau du '27 juin 1765.

^ Celte leltre de Rousseau à M. Chappuis, si souvent ciléc, ne contient qu'une explication plus ample des molit's qui l'ont poussé à abdiquer son droit de bourgeoisie.

concitoyens, vous \ous croiriez peu digne de leur amour et de leur zèle si vous ne préfériez le repos de votre pays à vos plus grands intérêts; que vous les conjurez d'abandonner tout cela, et que votre cœur sera toujours avec eux, si vous n'y êtes plus vous-même. Peut-être même feriez-vous bien d'adresser cette lettre au premier syndic ; mais cette dernière idée mérite fort d'être pesée. Il faudrait écrire alors avec une grande circonspection, et d'une manière qui marquât que vous ne voulez pas faire l'homme important, mais seulement que vous êtes un vrai citoyen. Il me semble qu'en agissant ainsi, vous vous élèverez un monument qui écrasera vos ennemis et qui mettra le sceau à votre caractère. Car la lettre à M. C, dont votre ami s'est trop servi, vous a nui dans l'esprit de beaucoup de gens ; j'ai eu beau montrer vos intentions, et prouver que M. C, par sa dureté, avait forcé cette réponse, on ne m'a pas écouté. Au reste, Deluc est violent; il ne se soucie pas assez de vot're réputation en faisant tout pour vous. La dernière lettre que vous lui avez écrite, selon moi, vous couvre d'honneur, par la modération que vous y faites paraître, et parce qu'on y voit clairement que vous n'avez été averti de rien de ce qui se passe. Je voulais qu'il en montrât ou dît deux passages; il ne l'a pas voulu. Malgré cela, j'en ai dit le sens à tout le monde, et je vois qu'il n'y a personne qui ne souhaite que vous fassiez connaître que vous n'avez aucune part à cela, et que vous désirez la paix. J'en ai con-^ féré avec M. Abauzit, qui au reste, vous défend contre tous , il pense comme moi, et vous le pensez vous-même, puisque vous dites à Deluc précisément ce que je souhaite que vous disiez pubhquement.

Mon très-cher ami, votre patrie s'est honorée en prenant votre défense ; honorez-vous en lui donnant la paix* Je suis à vous pour ma vie *.

^ La réponse de llousseau à celte lettre est du 7 juillet 1765.

100 LETTRES DE MOILTOU

13 juillet 1763.

Votre dernière lettre * m'a pénétré de tristesse. Vous prenez toujours des résolutions violentes, mais vous êtes dans des situations forcées qui ne vous laissent presque jamais le choix des partis. Je ne m'en afflige pas moins, mon cher ami, et ridée de ne plus vous revoir à Genève est insupportable pour moi. Que dira la postérité de Tinjuslice qui vous persécute? que dira-t-elle de votre vertu?

Vous avez bien mal pris ce que je vous ai dit de Chappuis, ou je me suis bien mal exprimé. Quand je lui dis que des copies de votre lettre étaient falsifiées, j'attribuais cela à la cojquinerie de vos ennemis, et je le lui dis. Â présent je vous avouerai (et je ne voulais pas vous le dire de peur de vous inquiéter) que j'avais vu deux copies, dont une entre les mains de madame la duchesse d'Enville, dans laquelle on avait mis à la place de ces mots : cette démarche était légitime^ elle n* était pas contre les lois; cetle démarche seimt légitime, elle ne serait pas contre les lois. Je dis donc à Chappuis cette falsification, pour lui prouver l'intention où Ton était de vous nuire*. Vous voyez qu'il n'y avait rien là qui vous regardât et qui pût toucher à votre honneur. Il m'est cher comme le mien et le mien m'est plus cher que la vie. Au reste, je corrigerai moi-même la copie de madame d'Enville; mais toutes celles que j'ai vues depuis, et j'en ai beaucoup examiné, étaient très-bien. — Tout ici se calme, et j'espère que tous ceux qui n'ont pas juré d'être injustes vous rendront la justice que vous méritez. Cependant un de mes amis a reçu hier une lettre de Paris, dans laquelle on lui dit qu'il y a

' La lellre de Rousseau du 7 juillet précédent.

^ Voir la lettre de Moultou du 25 juin précédent et la note relative à la lettre de M. Chappuis.

eu des mouvements très-violents à Genève à voire occasion, et on lui demande si vous y avez eu part. Vous comprenez que je ferai sa réponse; mais, comme vos ennemis pourraient répandre dans ce pays-là des bruits qui vous seraient désavantageux, vous ne feriez pas mal de faire part à M. de Luxembourg, ou quelque autre de vos amis, de ce qui s'est passé et de la conduite que vous avez tenue. J'en ai écrit à mon ami (le Paris, dont je n'ai point encore de réponse. M. de Gauffecourt* me dit l'autre jour qu'il aurait grande envie de vous engager à vivre avec lui: je crois que c'est près de Lyon ; qu'il obtiendrait facilement une lettre de M. de Choiseul. Je lui dis que je le priais de ne rien faire sans vous en avertir, et que si vous acceptiez ses propositions, il devait me faire part de ses démarches pour obtenir la lettre, que je pourrais peut-être l'aider; je ne lui dis pas autre chose.

Je viens d'avoir une dispute assez vive avec V. à votre occasion. Il vous réfute, mon ami, et prouve dans son livre que vous n'êtes pas chrétien ; il voulait me communiquer son ouvrage; jugez comme j'ai reçu sa proposition. Vous le verrez par II lettre suivante que je lui ai écrite et que je vous envoie ici : « J'ai été très-louché de votre lettre, mais je ne me fais aucun reproche; je vous aurais vu si l'on ne m'eût obligé de rester à Rolle jusqu'à huit heures, et si je n'avais pas craint de mettre en peine mes parents qui nous attendaient pour dîner. A l'égard des conseils que vous me donnez, cher ami, ils peuvent être bons en général, mais très-certainement ils ne le sont pas pour moi; je dirai ce que j'ai vu, et, comme je n'ai rien vu que de très-simple, je le dirai avec simplicité. Les écrits de Rous-^eau m'avaient enthousiasmé, son commerce m'a attendri ; c'est un homme, mon cher V., un

* Un Genevois établi en France, dont il est question dans les Confessions, et (]ui [ul longtemps l'un des plus intimes amis de Rousseau.

homme bon, sans fiinatisme, sans singularité, aînant les hommes et les plaignant de leurs crrturs et de leurs vice?, mais sans aigreur, sans misanthropie, et comment en auraitil? ce n'est pas à eux qu'il impute leurs folies, mais aux inslitulions sociales dans lesquelles ils sont submerges. S'il y a des hommes assez fous pour me reprocher d'aimer un tel homme, je suis glorieux de leur blâme, et je me tiendrais deshonoré si je pouvais mériter leur approbation.

<c A l'égard de la chose dont vous me parlez, je m'estimerai toujours fort heureux d'être assis auprès de vous; mais j'aimerais bien mieux être à vos côtés sous un chêne à Satigny et sur un gazon que sur un morceau de drap à Genève. Tout cela s'assortit fort peu avec mes plans. Je suis détaché plus que vous ne pensez, et, quand une fois mon parti est pris, je suis inébranlable dans mes résolutions. Je savais que vous travailliez à réfuter Rousseau. On m'a dit que le professeur Vernct vous avait cédé son ouvrage que vous continuiez; on a ajouté que l'on vous a assuré que cela vous aiderait à avoir la chaire de professeur, et que vous aviez déjà donné une lettre dans le Journal encyclopédique. Vous faiton tort? Je n'en sais rien, car je n'ai pas lu celte lettre. An reste, mon cher, comme il me convient d'être neutre dans cette dispute, vous me dispenserez de voir votre manuscrit.

« Je ne suis pas dans ridée quil faille être absolument chrétien comme Rousseau ^ car je crois qu'il y a plus d'une manière d'être chrétien, et ne le pensez-vous pas aussi? vous me l'avez dit plus d'une fois. Le christianisme de votre catéchisme n'était pas celui de M. Osterward. M. le professeur Pictet n'était pas chrétien comme M. Turretin, ni M, Maurice le père comme Vernel. Un socinien est pire qu'un déiste pour un orthodoxe. Lisez le troisième volume d'Abadie, et vous le verrez. Quant aux preuves de fait, chacun a son esprit qui les évalue à sa manière, et cela ne dépend pas encore de nous*

A J..J. ROUSSEAU. i05

Il est aussi ridiculo de disputer là-dessus qu'il Test de disputer des goûls. Il est trois témoins pour certifier un fait, qui ne me sera suffisamment attesté que par quatre; un autre en voudra cinq, un autre six, etc. Quel est donc le chrétien? Celui qui pense comme Jésus-Clirisl, et croyez-vous que Jésus- Christ eût fait des miracles si les hommes avaient embrassé sa doctrine parce qu'elle était raisonnable et vraie, et par cela même divine? Que la religion d'Adam se fût conservée pure, de quoi les miracles auraient-ils servi? Le miracle de la création vaut bien seul tous les autres miracles. Ce n'est pas que je n'admette aussi ceux du Nouveau-Testament; mais je ne refuserai jamais le nom de chrétien à quelqu'un qui, recevant la doctrine de Jésus-Christ, ne sentira pas comme moi la preuve que nous tirons des miracles. Hommes vains que nous sommes, nous avons sous nos yeux des démonstrations, et nous les laissons pour chercher des preuves contestées au delà de mille ans. Mon cher, vous rendrez un grand service à la religion en prouvant que R... n'est pas chrétien, parce qu'il ne croit pas aussi dur que vous les miracles. Ce seiait à peu près comme si quelqu'un prouvait que Montesquieu ne croyait pas à la moralité des actions humaines parce qu'il attribuait au climat beaucoup d'influence sur ces mêmes actions. Or un tel homme pourrait, par un tel ouvrage, mériter des chaires et des pensions ; mais s'il ambitionnait l'estime des sages, sûrement il ne l'obtiendrait pas. Mon ami, on vous trompe ; vous serez la dupe de ceux qui vous mettent en jeu. Et pourquoi craignent-ils de se servir eux-mêmes des armes qu'ils ont mises entre vos mains? Mais la flatterie est toujours agréable, et le langage sévère de l'amitié est souvent amer. Etc., etc. »

lOi LETTRES DE MOULTOU

27 juillet 1763.

Voilà, mon très-cher ami, le livre de V. Je ne sais ce que vous ferez. A mon avis, cet ouvrage ne mérite que le silence, et V. triomphera si vous l'honorez d'une réfutation. Mais, d'un autre côté, il a été encouragé à le faire par nos théologiens; son écrit a été revu par Vernot, Claparède, Bonnet, le même que vous avez attaqué dans le Mercure de France^ sous le nom de Philopolis. En un mot, c'est presque l'ouvrage de tout ce monde-là, j'en suis sûr, quoique je île puisse vous en donner aucune preuve que ce que tout le monde dit, et l'aveu de V. lui-même, qui convient que ces messieurs lui ont donné des conseils. Des gens d'un autre parti ont engagé V. à écrire dans d'autres vues; ils se flattent par là d'éloigner nos bourgeois de vous, en leur prouvant que vous n'êtes pas chrétien; ils esj)èrent que si vous répondez, vous donnerez prise contre vous, et qu'en attaquant noire clergé, vous vous l'aliénerez davantage encore. Voilà, mon cher, l'étal des choses; vous devez savoir mieux que moi ce que vous devez faire. Permettez, cependant, que je vous dise ma pensée. Je me promenais hier au soir avec M. Abauzit; il vous aime de tout son cœur et me parut ir rite au dernier point contre V. J'imaginai donc que si vous écriviez encore quelque chose, il faudrait l'adressera M. Abauzit. Voilà le tribunal auquel vous citeriez notre clergé, le juge sage et impartial devant lequel vous débattriez vos droits sans crainte. Cette idée me paraît grande et belle. C'est un vieillard, un homme obscur, presque oublié, que vous opposerez aux puissances de la terre, à toutes les compagnies de prêtres; en un mot, c'est un juge de qui vous ne pouvez rien attendre, et qu'il vous importe peu de flatter, parce qu'il aime et qu'il connaît la vérité. Examinez cette idée, elle me plaît beaucoup.

A J.J. ROUSSKAU. i05

Ce qui vous étonnera bien, c'est que, par le conseil de ses amis, V., ou quelqu'un des siens, fait partir aujourd'hui I son livre pour M. l'archevêque de Paris. Des ministres de Genève le prennent pour juge de leur foi; bon Dieu, quelle bêtise I Je ne voudrais pas pour vingt louis qu'ils ne l'eussent pas faite. Voilà un beau début, si vous écriviez une lettre à M. Abauzit. Au reste, si vous le faites, il sera bon que je le sache ; je pourrai vous fournir des passages des Pères ou des théologiens qui vous seront utiles, et, si vous le voulez, le Catéchisme de V., dont il me reste un exemplaire. Vous avez vu par ma lettre que je ne le joue pas; il sait ma façon de penser à son égard, et la dit à tout le monde, mais il n'importe pas moins que tout ceci soit secret.

Je ne doute pas que Deluc ne vous ait écrit contre moi, par la façon dont il en parla àRoustan il y a quelques jours. Mais Roustan ne fut pas de son avis, et il se mit aussi fort rnal avec lui. Voici le fait : Deluc, surpris de votre dernière lettre*, prétendit que je vous avais donné de faux avis, qui vous avaient obligé d'écrire en conséquence. J'envoyai là- (lesfus, à Deluc, une copie de la lettre que je vous avais écrite* : Roustan la lui porta. Cela ne lui fit pas changer d'avis, au contraire. Roustan eut beau lui dire de ma part que la démarche patriotique que je vous avais conseillée, au lieu de vous nuire auprès de vos amis, ne pouvait qu'augmenter leur attachement pour vous, et les irriter davantage contre vos ennemis; que ce qui importait le plus, c'était de ménager votre réputation, de montrer votre vertu : seuls moyens d'exciter le respect, la pitié pour vous, et l'indignation contre les autres. Deluc ne comprit rien à cela, maltraita Roustan, déclara qu'il ne montrerait jamais votre lettre. Ce-

* la lettre de Rousseau à M. Deluc, du 7 juillet 1763, où il lui témoigne ses regrets de oc qui s'était passe à Genève à sou occasion.

* lift lettre du 29 juin précédent.

iOG LETTRES DE MOULTOU

pendant, mon très-cher ami, je ne vous ai écrit qu'après avoir pris l'avis de MM. Abauzit, Jallabert. Ils vous récriront si vous voulez, el voire ami Gauffocourt a fort approuvé vos dernières lettres, quoique nous pensions les uns et les autres que vous avra tort de vouloir vous obliger à ne rentrer jamais à Genève. Au reste, la chose était si chaude quand je veus écrivis, et j'étais tellement suspect et abhorré, que M. Jallabert vint exprès chez moi pour me supplier de me taire, et d'aller à la campagne pour quelques jours. Il vous le dira quand vous le voudrez. Je répète que Deluc est un bonnêlc homme, mais un frénétique; c'est un grand malheur qu'il n'écoute aucun conseil. On va faire de nouvelles représentations. Rey m'a écrit; j'ai refusé ce qu'il me demande, parce que je n'ai pas gardé la lettre qu'il voudrait; mais, quand je l'aurais eue, je ne l'aurnis point donnée. Soyez sûr que la calomnie est tombée, el si vous voulez savoir les raisons qui m'engagent à refuser, elles sont telles que vous serez forcé de les approuver, si vous exigez que je vous les dise. Je ne les ai pas dites à M. Jallabert, mais il croit que ce que Rey veut faire serait la chose du monde la plus inutile et la plus nuisible. Je vous embrasse de tout mon cœur. M. Beauchâteau me remet en ce moment une lettre de vous*, qui m'a arraché des larmes. Nous nous verrons quand vous le voudrez; mais que cette entrevue sera cruelle si je dois vous revoir pour la dernière fois. Je n'ai pas blâmé votre dernière démarche ', mais en l'approuvant je sentis qu'elle me déchirait le cœur. Vous vous élevez tous les jours davantage; vos ennemis ne sentiront-ils jamais les sacrifices que vous faites à la vertu ! 0 mon cher Rousseau, que ne puis-je montrer votre lettre à V.! elle mettrait le remords dans son cœur.

* Celle Icllre de Rousseau n'est pas connue.

' La renoncialion de Rousseau à son droil de bourgeoisie.

Permettez-moi de la montrer au public. Roustan est ici ; il vous embrasse et me prie de lui laisser écrire un mol *.

1o i;oûl 1763.

Vous me mettez dans une cruelle peine! point de lettre de vous, après celle que vous m'avez écrite! Voire état a-t-il empiré? mais je pense que mademoiselle Levasseur m'en aurait informé. Cher ami, j'ai relu vingt fois votre lettre; elle me remplit d'amertume*. Vous êtes malheureux, tourmenté, vous qui méritez tant le bonheur ! 0 Dieu, que cette vie est misérable, et que les méchants ont peu à faire pour la rendre insupportable! Cependant ils y travaillent avec autant d'opiniâtreté que si la chose était bien difllcile. Je gémis de vos maux, je les sens tous, ils me déchirent, et pour ma part je ne suis point heureux. Voire pays m'est devenu insupporlable, et il faut que j'y vive. Moins à plaindre en cela que mqi, vous êtes libre de vous en éloigner. Mon cher ami, vous vivrez donc avec David Hume et le sage Keilh ^; il semble que la Providence, qui prévit vos malheurs, forma tout exprès ces deux hommes pour vous en consoler. Mais moi, que me restet-il? Vous vous éloignez de moi; tous ceux que je vois ici me haïssent, et je n'y aime que le seul Roustan. Si j'ai une fois une solitude où je puisse m'ensevelir avec ma famille, voilà la dernière lueur de félicité qui me reste. Si elle s'évanouit, je n'ai qu'à mourir.

* La réponse de Rousseau est du 1®^ août 1763.

' La lettre du 1*' août. Ecrite dans un moment où les souffrances de Rousseau avaient empiré, cette leltre respirait une noire mélancolie qui alarmait avec raison Moullou sur l'état de son ami.

' Milord Maréchal. Cette phrase fait allusion au projet de Rousseau d'aller s'établir en Angleterre. Milord Maréchal était dans ce moment-là en Ecosse.

iOS LËTTRtlS DE HOULTOU

Je ne montrerai vos lettres sur Y. à personne. Il ra*a fait écrire par un de ses élèves une lettre, dans laquelle ce jeune homme me dit qu'il avait relu les lettres de V., qu'il les trouvait meilleures que quand il m'en avait parlé; que j'avais un cœur assez vaste pour aimer deux hommes à la fois; que j'aimais Roustan qui vous avait pourtant réfuté, et qu'à l'égard de la mauvaise foi avec laquelle je prétendais queV. avait cité votre ouvrage, c'était une prétention injuste, puisqu'il en avait usé à votre égard comme vous avec Farchevcquc; qu'il avait été obligé, comme pasteur, de vous réfuter et qu'enfin il me priait d'aimer un homme qui n'avait jamais dit que du bien de moi. Voici ma réponse : « Je vous remercie de vos éloges, monsieur, je ne les niérito pas; de vos conseils, je verrai ce que j'en dois faire. Je vous félicite d'avoir relu les Lettres sur le christianisme de M. Rousseau et de les avoir jugées d'une manière plus favorable, c'est la marque d'un très-bon esprit que de revenir de son erreur, et personne ne sent pltis que moi tout le mérite de V aveu que vous en faites.

« Vous dites que l'on a cité Rousseau comme il a cité Farchevêque ; vous avez voulu dire comme l'archevêque a cité Rousseau. Quant à vos leçons sur Tamitié, elles peuvent être excellentes, mais le cœur seul qui se donne sait à quel prix il peut se donner.

« Oui, monsieur, j'aime Roustan, quoique Roustan ait réfuté M. Rousseau ; ce sentiment ne m'est point pénible, et je pense bien plus comme lui que comme M. Rousseau. Mais un chrétien ne décide jamais qu'un homme sage et vertueux, qui se déclare hautement chrétien, ne l'est pourtant pas, et un ami ne trouvera pas qu'on a riaison de pendre ou de brûler son ami. A l'égard de ces considérations d'un ordre supérieur, dont vous me parlez, et qui donnent lieu à de nouveaux devoirs en tout opposés à

ces premiers devoirs, j'ai eu jusqu'ici le malheur de ne les point connaître, et le malheur plus grand encore de ne m'en être pas moins estimé. »

Je vais passer quinze jours à Bière*, c'est à une journée d'ici ; il est très-possible que je m'échappe de là pour aller verser mon âme dans votre sein ; mais ne nous livrons pas trop à celte espérance. Jevoudrais recevoir auparavant unede vos lettres. Adieu, cher ami. Connaissant les hommes comme je les connais, je ne devais pas vous connaître : je ne sentirais que le chagrin de vivre avec eux, sans avoir le regret de ne pas vivre avec vous.

Août 17G3.

Je reviens de la campagne, mon cher ami, et dans le même instant je reçois votre terrible lettre*. 0 mon ami, ne vous laissez point abattre par vos maux; vos douleurs sont affreuses, mais elles vous laissent de bons intervalles; vivez pour ma consolation, et pour celle de ceux qui aiment encore la vertu. Si votre état empirait, si le danger devenait pressant, écrivez-moi; au même instant je pars; ô Dieu, qu'il serait cruel pour moi I Soyez tranquille sur le compte de mademoiselle Levasseur, je sais tout ce qu'elle vaut, et il n'est rien que je ne fisse pour elle; ne sais-je pas combien elle vous est chère? Mon cher Rousseau, soyez iranquille ; au nom de Dieu, reposez-vous sur votre ami, n'aggravez pas vos maux, songez que je les partage tous. Adieu, cher ami ; aimez-moi, car vous me serez cher lors même que vous ne serez plus.

* Un village du canton de Vaud.

* Celte lettre de Rousseau n'est pas connue. Il paraît qu'en proie à des souffrances continuelles, le malheureux Jean-Jacques croyait sa fin prochaine, et c'est dans cette persuasion sans doute qu'il écrivit à Moullou pour lui recommander Thérèse.

110 LETTRES DE HOULTOU

Octobre 1765.

Monsieur Beaucliâteau ^ est heureux, mon très-cher ami; il. va vous voir. Il y a longtemps^ que je ne fais rien de ce que je veux, et que je sens trop qu'une bonne conscience ne suffit pas pour le bonheur de la vie. Que doit-ce être du méchant? Quand vous avez méprisé les hommes, vous avez pu les fuir, et moi je suis forcé de vivre avec eux, et je n'ai pas même la consolation de pouvoir, de temps en temps, m'approcher du seul homme que j'estime. Je n'ai plus que Roustan et M. Abauzit; ils vous aiment autant que moi, et c'est encore une douceur de pouvoir parler de vous avec eux. Que de folies on a fait ici, mon cher, depuis un mois; qu'une tête sage aurait bien changé les choses I Si l'on avait su s*en tenir à un point, il aurait été bientôt décidé. M. Beauchâteau vous dira tout; c'est un honnête homme, un très-bon esprit, vous pouvez avoir en lui une confiance sans bornes.

J'ai enfin reçu une réponse de Paris ; j'en augurais bien parce qu'elle venait tard; je me trompais, les homnies injustes ne se repentent jamais. Yoici Tendroit de la lettre qui vous concerne : « J'ai tardé, monsieur, à répondre aux lettres que « vous m'avez fait l'honneur de m' écrire parce que je voulais M vous dire la réponse...» mais je pense qu'il vaut mieux que je vous envoie la lettre même', que vous aurez la bonté de me renvoyer par M. Beauchâteau. Vous y verrez que j'avais écrit deux lettres, celle que vous savez, et une seconde pour rendre compte de ce qui se passait ici, prouver que vous n'y aviei aucune part, et que le jugement qu'on avait porté contre vous était contraire à notre Constitution. Vous sentez combien tout cela doit rester enseveli. Au reste, si cet homme dit que vous

* Un simple horloger genevois, ndniirateur passionné de Rousseau. La C^respondance renferme plusieurs lettres adressées à Beauchâteau.

* C'était une lettre de l'abbé Quesnel, qui n'a pas été conservée.

A J.-J. ROUSSEAU. m

abusez de vos talents, la faute en est à son esprit qui ne voit pas plus loin ; ne lui en sachez pas mauvais gré ; il est fort honnête homme et vous sait distinguer, malgré ses préjugés, de Tessaim des sophistes modernes. — Cher ami, ce pays m'est devenu tout à fait insupportable ; les seules gens avec qui je pourrais vivre m'estiment et m'abhorrent; il faut donc cil changer. Je me rapprocherai de vous ; je cherche à acquérir une terre en Suisse; je ne veux pas qu'elle soit plus près de Genève que Morges *, ni plus loin. Alors je serai près devons et comme avec vous. Pour mon bonheur il ne m'en faut pas davantage, mon cher ami ; si j'avais à revivre, je voudrais vivre comme j'ai vécu, et si j'avais à effacer quelques actions de ma vie, ce seraient peut-être celles qui m'ont fait aimer, mais non pas celles qui m'ont fait haïr <•

25 novembre 1764'.

Mon cœur souhaita longtemps votre amitié, et ma raison me fit toujours ambitionner votre estime. Je crus avoir obtenu Tune et l'autre, et j'étais heureux de vos dons. Un moment m'ôta tout, et sans perdre l'estime de moi-même, je

' Une petite ville au bord du lac de Genève.

^ La réponse de Rousseau est du 15 octobre 1765. Plusieurs éditeurs la don* nent à tort comme étant de l'année 1764.

^ Ici se trouve une lacune de plus d'une année dans la correspondance de Houltou avec Rousseau. Un examen minutieux des lettres écrites plus tard par les deux amis prouve que la principale cause de leur refroidissement venait d'un malentendu. Rousseau avait eu le tort d'écrire cette pbrase bles^ santé : « Vous songez à changer de pays ; c'est fort bien fait, à mon avis ; mais il eût été mieux encore de commencer par changer de robe, puisque celle que vous portez ne peut plus que vous déshonorer... » Il s'offensa du silence de Moultou, et la brouille aurait duré sans l'intervention de quelques personnes dont nous ignorons les noms, et qui parvinrent sans peine à les réconcilier. Ce fut Moullou qui, fidèle à son caractère, rompit le premier le silence.

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iLTi -:cji:;T*r To<rr (roideor. Deluc s'était fail 'h:-. :rz zjt oùcârmer votre hûne en riant. Lu.;-:^ y.k^ i:c? zz-. }t derais oaDoaitre le malhenr? V^-^- =>:*-^. -^ ::.ïf7m h ^ufchar^é mon àme. Tous mes :-T f. ri: -«lu* i^h-.zi tj â Motiers, ne me hissaient [li r-: =-> - ..•;::.• .e* f4u5 légers doutes. Que devais- ;■: r'i-TT * M-. : •::•. ' N:d, monsieur: je ne me reprochais t.t:.. V:^s :7. £t-:i rzzn siîeux connu: d*honnétes gens f :-uf :n: 1: zji T.yjs n'inriez pas dû me méoonnailre; ils ni'i^Ll :-\ r-.::'L^cr HjC-q ami. j'oublie que j'ai pu le perdre UD uiixlt::; *. — Miis sachei qui je suis! et par un seul trait yjizri iuj i.e . on 53^ jit notre refroidissement à GenèTe, 1 1 j'ai p«ns Ce moment de fermentation terrible pour dire que jjiDj:?. iiin jjxjis ^ouî ne m'avi-z été plus cher; voyez, monsieur. le? cinséquences de cet aveu ; que je parle à présent .11 que j^' ::ie t.^ise. m jn silence même dira plus contre luoi que n'aurji-.nt pu dire tous mes discours. — J'ai lu votre livre - : lc sont les ^tmis»cnients d'un béros, ils ont LrisO mou àme. Mais que vous dirai-je? ai^e pu vous juger un seul in^^l!lt do san^'-froid. C'est à l'Europe à prononcera présent: si eiic vous absout, que répondront-ils? Mais, monsieur, quel sera parmi nous Teflét de cet ouvrage? Dieu seul sait si vous l'effacerez un jour avec vos larmes, ou si votre patri»? vous devra des autels. — Homme illustre, vous êtes persécuté ; mais n'avez-vous pas dû vous y attendre? Tout novateur, Socrate même, nel'a-t-il pas été? vous avez plus de droit de l'èlre, monsieur ! L'honneur d'annoncer la vérité vaut bien peu, s'il ne vaut pas qu'on souffre pour elle; mon

' La malticureuic lettre du 15 octobre 1763.

^ Les sentirIleul^ que Moultou professe dans celte lettre font bien GOnuaitfe touli; l'étendue de son affection et de son dévouement pour Roassetu. ' Les UUres de ta numtagnet qui Tenaient de paraître.

tour viendra peut-être; je Fattends, je m'y prépare, je suis prêt, si les coups qu'on me porte ne percent plus un père infirme et mourant. Un siècle encore, monsieur, et vos mâles écrits brisent tous les fers de l'Europe, et la religion mieux entendue ne fait plus de victimes et ne consacre plus de persécuteurs ; souffrez donc les outrages de vos contemporains, c'est le sceau de la vérité qu'ils mettent à vos écrits : et le ciel n'a-t-il pas fait naître pour vous défendre, un héros, un sage, qu'il a placé au rang des rois * 1 11 vous juge aujourd'hui comme la postérité vous jugera l'un et l'autre. Genève même qui vous rejette, Genève un jour s'honorera de vous, et nos descendants la verront pleurant sur votre mausolée, et détournant les yeux d'un bûcher, offrir à l'instruction de Tunivers cette inscription gravée à ses pieds : Luget et monet. Cette prophétie est aussi sûre que votre gloire ; que ne puis-je rapprocher les temps ' !

30 janvier l76o.

J'ai pris vingt fois la plume, mon très-cher et très-respectable ami, pour vous écrire, mais des embarras, des affaires absorbent depuis quinze jours tout mon temps, et ne me laissent pas disposer d'un seul moment. La santé démon père, qui va de mal en pis, le détermine enfin à faire un voyage à Montpellier, il espère y trouver des secours plus efficaces que ceux qu'il avait ici ; à soixante-dix-huit ans, on doit peu tenir à la vie, mais à tout âge il est permis de chercher à ne plus souffrir ; son mal est à peu près comme le vôtre, mais on ne l'a point sondé, et il se pourrait très-bien qu'il eût une pierre dans la vessie; cette seule possibilité me transit de

* Frcdcric II de Prusse.

- La réponse de Rousseau est du 7 janvier 1765.

114 LETTRES DE MOCLTOU

peor. Qaoi qu'il en soit, ses doDlears depuis plus de six mois sont continuelles, elles augmentent même de jour en jour; jugez de ma situation, il n'est rien au monde que j'aime plus que mon père. Comme notre Toyage sera de six mois an moins, je prends avec moi ma femme et deux de mes enfants ; je quitte Genève sans regret ; mais ce n'est pas sans peine que je m'éloigne de tous; croyez-m'en, vous connnîtrez une fois mon cœur, si vous ne l'avez pas yu dans ma dernière lettre, c'est que je n'osai pas me livrer à son impulsion ; je ne savais plus ce que le vôtre était pour moi. Mon ami, voui payeriez mon amitié de votre sang ^ I Et moi, je ne yeux conserver le mien que pour vous aimer ; il ne tient qu'à vous de me faire chérir la vie. M. d'Ivcrnois peut vous dire l'émotion que votre lettre me donna.

Non, les conseils que vous me donnez ne m' éloigneront jamais de vous ; il y a longtemps que je me les donne à moimême ; mais dans votre première lettre ', en me prescrivant de changer d'état, vous faisiez dépendre votre estime pour moi de si peu de chose, que je n'y pouvais reconnaître la voix démon ancien ami. N'en parlons plus, mais je ne reviendrai pas ministre à Genève ; et si je puis un jour la quitter, croyez que je ne ferai pas un sacriGce. J'ai apprécié depuis longtemps vos Genevois ; vos affaires me les ont fait connaître, mais j'ai encore des liens très-forts qui me retiennent parmi eux. Le seul moyen de m'en éloigner promptement était d'acheter en Suisse une terre qui m'aurait rapproché de vous ; j'y étais résolu, la santé de mon père a renversé mon plan. Un jour je pourrai me satisfaire. Au reste, je ne voulais qu'une terre médiate, car je ne puis souffrir de maîtres. J'ai relu

' Moultou cite textuellement ici un passage de la dernière lettre qu*il avait roçiio de Rousseau (7 janvier 1765) .

^ La lettre de Rousseau du 15 octobre 1765, qui avait été la cause du refroidissement entre lui et Moultou.

votre livre avec un très-grand plaisir ; quand je tous ai dit qu'il ferait un très-grand mal ou un très-grand bien, je pen- . sais aux dangers d'une médiation ; des Français, des Bernois avec leurs principes sont toujours à craindre, et les ennemis de la bourgeoisie ont des amis très-puissants parmi eux. Car du reste ^otre livre doit à Tavenir être notre code, . et si le gouvernement de Genève se perfectionne une fois, ce sera en suivant le plan que vous avez tracé. On m'écrit de Paris sur cet ouvrage, d'une manière qui ne m'a pas satisfait ; je sais d'où cela vient ; on a prévenu contre vous de Genève, et le livre n'est pas encore connu de beaucoup *de gens à Paris. Je voudrais que vous en eussiez envoyé un exemplaire à Hume ; il est dans tous vos principes, et il a la plus grande vogue à Paris. Le Conseil n'a rien fait, mais il voulait fort que le Consistoire lui dénonçât votre ouvrage ; il ne Ta pas voulu, vous Tavez enGn rendu sage.

Quelqu'un disait Tautre jour devant moi au respectable Abauzit, que vous traitiez durement les magistrats ; il répondit : « Pensaient-ils qu'il leur devait des compliments? » On parla du droit négatif^, il dit que ce mot était malsonnant, et que, quand Tauteur des petites lettres * avait comparé ce prétendu droit à celui des rois d'Angleterre, il avait voulu dire sans doute des rois de Danemark. J'ajoutai que cela n'était pas surprenant, car il avait le premier de ces gouvernements seulement dans la tête, et l'autre éternellement dans le cœur. Au reste, M. Abauzit me chargea de vous faire un million de remercîments, et de vous dire qu'il avait lu le livre' avec un si grand plaisir, qu'il le lisait encore; il pense sur tous ces

* Un droit du Conseil souverain de Genève.

* Les Lettres écrites de la campagne par le procureur général Troncbin. Moultou les nomme Petites lettres, par opposition aux Utlres de la moniagne, qu'elles avaient provoquées.

* Les Lettres de la montagne.

it6 LETTRES DE MOULTOU

objets comme vous, et dit que cet ouvrage doit intéresser en tout pays les hommes libres. J'en ai envoyé un exemplaire à M. de Montclar, qui ne m'a point encore écrit. Deluc lui a envoyé aussi les Lettres des dtoyenx. En vérité cet ouvrage m'a surpris. La liberté forme des hommes d'Etat parmi des marchands et des artisans, espèce d'hommes qui n'a pas le sens commun dans les monarchies. J'ai trouvé un peu d'embrouillé dans ce qu'ils disent du droit négatif, mais il n'y a pas grand mal à cela, vous avez mis ce point dans le grand jour. Comment ceci fini ra-t-il ? Dieu le sait! Mais ce sera Tépoque de notre vraie liberté, ou de notre asservissement. On a répandu que la lettre que vous rapportez à la page i29 du 1^ v. des Lettres ^ était de moi, quoique vous disiez expressément qu'elle est d'un ministre d'un clergé plus orthodoxe que celui de Genève, auquel j*ai pourtant le malheur d'appartenir, mais qui n*a pas, je crois, grande envie de revendiquer ses droits sur moi. Vous ajoutez encore que c'est un de vos antagonistes, et l'on sait trop que j'ai toujours défendu votre personne et vos écrits. N'importe, en m'attribuant la lettre, on nous ferait du mal à tous les deux, et pour cela on ne chicane pas sur les preuves. Mais on voulait attaquer ma foi, et pouvoir dire que vous manquiez à celle que vous deviez à vos amis. Pour moi, j'ai déclaré que j'avais vu votre extrême délicatesse dans l'avis que vous donniez que le ministre n'était pas du clergé de Genève, que je ne doutais pas que vous ne l'eussiez fait par égard pour moi, quoîqu'alors il y eût quelques nuages entre nous. On fera tout pour désunir la bourgeoisie. Deluc m'a dit qu'il ne croyait pas qu'on réussît. Si j'avais su que vous travailliez sur les miracles, je vous aurais donné quelques petits passages des Pères qui auraient bien fait à votre cause ; un entre autres de

* Les Lettres de lu montagne.

saint Chrysostôme qui pensait en philosophe à cet égard. Un tel passage rachète bien des sottises. Est-il vrai que vous allez imprimer tous vos ouvrages à Motiers? Mon Dieu, que j'ai été touché de Téloge que vous donnez au vertueux Keith I Rien n'est plus iin que ce que vous dites du roi de Prusse. Ce n'est pas ainsi que Louis XIY a été loué. Mais quelle distance entre ces deux hommes, et qu'il y a loin de Boileau à vous. Pardon ! si je suis aussi grossier que lui, mais avec vous je pense tout haut et je n'y veux pas d'autre façon. Je ne compte partir que dans quinze jours ou un mois. J'aurai donc peut-être encore une de vos lettres, mais ne vous gênez point pour cela, car je sais que vous êtes accablé. Il suffit que je sache que vous m'aimez, mais je ne veux pas que mon amitié vous soit importune en aucun temps. Je vous embrasse du fond de

mon cœur^

13 février 1765.

Oui, mon ami, oui, je leur aurais prêté ma plume, quand j'aurais dû la tremper dans mon sang *. Il s'agit de remplir un trop grand devoir pour qu'aucune considération humaine eût pu m'arrèter un instant. Mais ces hommes sages n'avaient pas besoin de moi, et je n'oubHerai pourtant de ma vie que vous m'avez cru digne de les servir. Puisse mon fils connaître un jour ce témoignage que vous m'avez donné de votre estime, et puisse-t-il allumer dans son cœur ce brûlant amour de la patrie qui ne s'éteindra jamais dans le mien. Nous avons passé des jours bien cruels; jamais dans une aussi

* La réponse de Rousseau est du 7 février 17C5.

* Moultou fait allusion au passage suivant de la letlre qu'il venait de recevoir : « Je sais des gens qui auraient grand besoin d'une plume, et je sais un homme bien digne de la leur fournir. » Par ces gens, Rousseau «ntendnit ses partisans de Genève.

un LETTRES DE MOELTOD

profonde paix la république ne fut plus près de sa rame; je n'entrerai dans aucun détail, MM. Deluc et V... vous ont instruit de tout, mais je tous jure que je suis à peine revenu de mon saisissement '. La postérité ne comprendra rien à cette résolution inconcevable, mais elle admirera la démarche de la bourgeoisie. 0 mon ami, avec quel attendrissement j'allai appuyer des représentations qui n'étaient qu'on hommage que mille citoyens rendaient à votre patriotisme ! Vous aviez eu la couronne des martyrs, la couronne civique vous était duo, et chaque cœur vous la donnait: joignez-y à présent celle des triomphateurs; onze cents citoyens l'ont posée jeudi sur votre tête. Qu'ils brûlent à présent, c'est trop fard K Que vous imj)ortent donc les indignes et basses satires de Tabbé de 3!ably, car certainement la lettre est de lui'; je n'avais pu le croire, et maintenant je n'en puis douter. Cette lettre est adressée à madame Saladin, et je tiens d'un proche parent de cette dame que cet extrait est authentique. J'en suis fâché pour Tabbé de Mably que j'estimais, mais enGn le voilà jugé, il ne vaut pas mieux que les autres. Je suis en vérité bien indigné de la bassesse des gens de lettres; il n'y a plus parmi eux d'hommes que le sage Abauzit, et quelques vertueux Zurichois. Tout le reste est sans âme et sans nerf, l'envie, rintcrct'ont séchA dans leurs cœurs les derniers germes de la justice; ils ne connaissent de la liberté que le nom, et ne s'en servent que pour orner leurs écrits. Cepen-

* On venait de brûler à Genève les Uttres de la montagne.

* La fermentation qu'avait produite dans le peuple de Genève la coudimnition d(! VÉmile By&'ii recommencé quand le Conseil lit brûler les iMtret de la immtagne, Moultou rend compte ici des nouvelles représentations que les bourgeois firent uu gouvernement nu sujet des mesures arbitraires qu'il avait prises contre Rousseau.

' Un anonyme avait envoyé à Rousseau l'extrait d'une lettre adressée par labbé de Mably à une dame de Genève sur les JéBttres de la montagne. Comme Rouiscau y était fort maltraité, il ne voulait pas admettre qu'elle fût de l'abbé. [Voir la lettre de Rousseau à Moultou du 7 février précédent.

dant j'ai voulu punir Fabbé de Mably, et voici mot à mot ce que j*ai écrit à un de ses amis qui lui montre toutes mes lettres.

« On répand, monsieur, sous le nom de l'abbé de Mably, une lettre que le sage Hume n'aurait pas signée. Cette lettre, pleine d'invectives contre M. Rousseau, est sans doute le flambeau dont on veut se servir ici pour brûler ses Lettres de la montagne; je n'ai pas attendu pour l'éteindre qu'il eût allume le bûcher. J'ai osé m'inscrire en faux contre cotte lettre, qui ne porte point le caractère de l'auteur auquel on ne craint pas de l'attribuer. Il est affreux qu'on abuse à ce point du nom d'un homme aussi respectable. Cette lettre est d'ailleurs bien maladroite, l'auteur ne voit que des têtes échauffées parmi les républicains de Genève, qu'il espère ramener en les insultant, et il croit que sans l'ennuyer on peut parler tant qu'on veut de politique à une Genevoise; il est vrai que, s'il en parle, au moins il n'en raisonne pas. Je vous conjure, monsieur, de communiquer à l'abbé de Mably cet article de ma lettre; je suis indigné qu'on outrage à ce point un homme pour lequel j'ai tant d'estime; je sais d'ailleurs qu'on a envoyé ce méprisable chiffon à M. Rousseau, mais on ne réussira pas à le brouiller avec cet abbé, il est trop sage pour s'y méprendre. » Voilà, mon ami, ce que j'ai écrit, et j'ai en effet protesté ici contre cette lettre, mais les citoyens de Genève ne sont pas si dupes que vous le pensez. Nos affaires les ont instruits. Un nom quel qu'il soit n'est pour eux qu'un nom ; il faut à présent étayer son avis de quelques raisons si l'on veut qu'ils le reçoivent. Quel homme que M. V..., que ne l'ai-je connu plus loti Oh I si j'avais traité votre affaire avec lui, et non |)asavecDeluc, vous seriez avec nous aujourd'hui; je n'y veux plus penser, cela me déchire trop. J'ai écrit il y a six mois tout ce qui s'est passé à Genève à votre égard, je me

120 LETTRES DE NOULTOU

propose d'y joindre fout le reste de nos aflaires, et je crois que le morceau sera intéressant. Il ne serait pas convenable de le montrer, aujourd'hui, mais je pense qu'il pourrait trouver place un jour dans vos ouvrages; on pardonnerait le style en faveur des choses, et Tautorité de quelqu'un qui a vu est de quelque poids. Je suis très-bien avec M. Y... j'en pourrai tirer des lumières. Il est persuadé, ainsi que moi, que Yernes n'a point de part au libelle ^ je ferai tout mon possible pour découvrir quelque chose. Mais au reste cet indigne écrit n'a trouvé nulle créance à Genève, et il doit faire connaître à Paris quels ennemis vous avez ici. Je suis persuadé que Yernes n'a pas senti tout ce qu'avait de mal son premier ouvrage', et qu'il ne voit pas encore qu'il justiGe trop ceux qui lui ont attribué le second. Au reste M. V... m'a dit qu'il vous écrivait sur tout cela ; nous nous voyons et nous agirons de concert. Le procureur général^ a avoué les Lettres de la campagne. Que signifie cet aveu? il a voulu, je crois, laisser au Conseil ù décider seul sur votre bvre et celui des citoyens, et c'est pour cela quil s'est déclaré partie. S'il y avait eu des hommes fermes dans les Deux-Cents \ la déclaration projetée

* Los Sentiments des citoyens^ dont le véritable auteur était Voltaire, quoiqu'il Tait toujours nié. On sait que Rousseau, induit en erreur pur le style du libelle, avait cru reconnaître celui de M. Yernes, et, comme il n'était pas bien disposé à l'égard de ce dernier depuis leurs anciens démêlés, rien ne put le faire changer d'opinion sur le compte de ce pnsteur. Rousseau éiait évidemment dans son tort et calomniait un innocent. Nous sommes heureux de pouvoir réparer ici un oubli dont nous nous sommes rendu coupable lors de la publication des Œuvres inédites de J.-J. Rousseau. (Paris, 1861. Chez Michel Lévy.) En donnant dans ce volume une lettre inédite de Rousseau à M. Vemes (p. 410), lottre fort injurieuse qui avait trait à cette affaire du libelle, et qaa. réclamait une note propre à en détruire l'effet, nous n'avions pas songé à rectifier l'erreur du philosophe, dans la persuasion que la notoriété publique suffisait pour en faire justice.

* La réfutation de V Emile, 5 Tronchin.

* Le conseil des Deux-Cents.

n'aurait pas fait peur. Mais on craignait qu'il ne la joignit au petit Conseil, et la médiation serait, venue! Je n*ai jamais vu tant de terreur; les rues étaient pleines de citoyens consternés, et semblaient désertes par leur silence; tout le monde voyait le danger, personne ne savait comment on pourrait Técarler. M. V... et moi fûmes du même avis, et ce fut un coup décisif. Il n'y a pas dans nos annales une journée aussi mémorable que celle de jeudi. C'est un chef-d'œuvre de politique, et une chose sublime. Que votre nom va grand à la postérité !

Adieu, mon ami, je partage vos douleurs, celles de mon père sont cruelles; je pars au commencement de mars. Je vous écrirai encore, je vous demanderai de m'écrire à Montpellier. Je vous embrasse bien cordialement, et je vous conjure de ne pas oublier quelqu'un qui vous aimera toujours où qu^il soit et dans quelque situation que vous puissiez- être.

16 février 1TC5.

Je remis hier à M. V..., mon très-bon ami, les Sentiments des citoyens que vous m'avez demandés, et qu'il doit vous envoyer avec la nouvelle brochure. Bon Dieu ! où en sommes nous? mon sang bout dans mes veines, mon cœur se soulève, et je n'ai pas d'expressions pour peindre ma douleur el mon désespoir. Voilà donc cette paix sur laquelle nous avions compté! Mais que faire? nous en avons conféré avec cet ami, et nous avons conclu qu'il fallait plier et se taire. Quel parti! En effet, si nous répondions, les choses seraient poussées à l'extrême; dire peu, serait ne rien dire, tout dire serait gâter tout. Il faut donc attendre. Qu'il en coûte! car comment êtesvous traité ! On juge bien mal de tout cela en France ; on pré-

122 LETTRES DE NOULTOU

tend que c*est Totre livre qui nous divise \ on croit que les griefs des citoyens sont des objets frivoles, on ne voit pas leurs conséquences avec le système entier de notre liberté. H ne nous serait pas difficile sans doute de développer le système contraire et d^expliquer des démarches évidentes pour qui veut les voir. Mais quand il faut supposer des intentions, quoique les faits les rendent probables, on court toujours de grands risques; nous avons tout balancé, nous avons vu qu'il fallait en rester là. Adieu, mon ami, ma douleur est extrême, il me tarde bien de mettre en pratique vos conseils. Non, la vertu la plus pure ne peut se conserver toujours telle, avec un pareil monde ; mais quand elle pourrait compter sur ellemême, elle aurait trop à souffrir avec lui. Adieu, mon ami, mon cœur gonflé d'amertume aurait besoin de se.répandre dans le vôtre. Oh! si j'étais plus libre,8i je pouvais renoncera tout ce que vous avez abandonné ! Mais la destinée me garrotte de ses pesantes chaînes. Libre par le cœur; contraint, gêné, lié par ma situation, je ne vis que dans le temps où je pourrai me soustraire à tout ce qui me captive. Mon cher ami, malgré tous les efforts de vos ennemis acharnés, vous êtes plus heureux que moi, si vous savez sentir que vous Têtes. Adieu *.

6 mars 176S.

Si je suis en reste avec vous, c'est bien malgré moi, mais à la veille de mon départ une foule d'embarras m'accablent. Outre ma correspondance, je suis chargé de celle de mon père, et comme notre voyage sera de plus de six mois, il m'a fallu mettre toutes ses affaires en règle ; vous pensez bien que je suis peu au fait de tout cela et que j'ai eu plus de peine à m'en

* Les Lettres (le la montagne.

* La réponse de Rousseau e:^t du 18 février suivant.

tirer que s'il se fût agi de choses plus importantes. Nonseulement je n'aurais pu copier ce que vous me demandiez, mais ce chiffon, quand je le mettrais au net, ne serait pasdigne dfe vous*. Il faut que je le travaille encore, et j*y veux ajouter une histoire abrégée de nos tracasseries, dans la vue de montrer au public que si les griefs des citoyens sont en euxmêmes très-peu importants, ils le sont beaucoup par leurs conséquences. La liberté tient à si peu de chose, et ici elle était tout entière attaquée. Cela n'allait pas à moins qu'à ôter au peuple la législation. Quant à vous, ce que je me propose, c'est de justifier votre conduite dans toute cette affaire, et de montrer qu'elle a été un sacrifice continuel de vous-même et de vos plus chers intérêts à la tranquillité de votre patrie; vous sentez le parti que je tirerai de vos lettres; vous m'en avez écrit qui sont des chefs-d'œuvre de patriotisme; rien ne peut vous honorer comme cela, et je ne vois pas ce que vos ennemis pourraient opposer à ces lettres.

Soyez persuadé, mon cher et respectable ami, que je m'occuperai sérieusement de ce petit écrit pendant mon séjour à Montpellier, d'où je me propose de vous l'envoyer; j'y dis aux Genevois des vérités dures; mais nous verrons, car pourtant je ne dois pas leur donner trop de prise contre moi, s'il faut que je revienne vivre avec euxl ils me haïssent déjà beaucoup. Si vous saviez comme je fus traité hier au soir, pour avoij osé blâmer la lettre de Tabbé de Mably, et pour avoir dit que la plupart des étrangers pensaient bien autrement que lui des Lettres de la montagne. En vérité Genève ne m'est plus rien, je ne la vois que dans quelques-uns de vos amis ; du reste elle est tout entière où vous êtes.

* ^loultou, dans une de ses lettres précédentes, parle d'un écrit qu'il avait fait en faveur de Rousseau sur les événements qui venaient de se passer à Genève. Le philosophe, dans sa dernière lettre, le priait de le lui envoyer.

objets comme vous, et dit que cet ouvrage doit intéresser en tout pays les hommes libres. J'en ai envoyé un exemplaire à M. de Monfclar, qui ne m'a point encore écrit. Deluc lui a envoyé aussi les Lettres des cttoyenn. En vérité cet ouvrage m'a surpris. La liberté forme des hommes d'État parmi des marchands et des artisans, espèce d'hommes qui n'a pas le sens commun dans les monarchies. J'ai trouvé un peu d'embrouille dans ce qu'ils disent du droit négatif, mais il n'y a pas grand mal à cela, vous avez mis ce point dans le grand jour. Comment ceci finira-t-il ? Dieu le sait! Mais ce sera l'époque de notre vraie liberté, ou de notre asservissement. On a répandu que la lettre que vous rapportez à la page 129 du 1** v. des Lettres ^ était de moi, quoique vous disiez expressément qu'elle est d'un ministre d'un clergé plus orthodoxe que celui de Genève, auquel j'ai pourtant le malheur d'appartenir, mais qui n'a pas, je crois, grande envie de revendiquer ses droits sur moi. Vous ajoutez encore que c'est un de vos antagonistes, et l'on sait trop que j'ai toujours défendu votre personne et vos écrits. N'importe, en m'attribuant la lettre, on nous ferait du mal à tous les deux, et pour cela on ne chicane pas sur les preuves. Mais on Toulait attaquer ma foi, et pouvoir dire que vous manquiez à c^Ile que vous deviez à vos amis. Pour moi, j'ai déclaré que j'avais vu votre extrême délicatesse dans l'avis que vous donniez que le ministre n'était pas du clergé de Genève, que je ne doutais pas que vous ne l'eussiez fait par égard pour moi, quoîqu'alors il y eût quelques nuages entre nous. On fera tout pour desunir la bourgeoisie. Deluc m'a dit qu'il ne croyait pas qu'on réussit. Si j'avais su que vous travailliez sur les miracles, je vous aurais donné quelques petits passages des Pères qui auraient bien fait à votre cause ; un entre autres de

* Les Lettres de la montagne.

saint Chrysostôme qui pensait en philosophe à cet égard. Un tel passage rachète bien des sottises. Est-il vrai que vous allez imprimer tous vos ouvrages à Motiers? Mon Dieu, que j*ai été touché de Téloge que vous donnez au vertueux Keith I Rien n'est plus tin que ce que vous dites du roi de Prusse. Ce n'est pas ainsi que Louis XIY a été loué. Mais quelle distance entre ces deux hommes, et qu'il y a loin de Boileau h vous . Pardon ! si je suis aussi grossier que lui, mais avec vous je pense tout haut et je n'y veux pas d'autre façon. Je ne compte partir que dans quinze jours ou un mois. J'aurai donc peut-être encore une de vos leltres, mais ne vous gênez point pour cela, car je sais que vous êtes accablé. Il suffit que je sache que vous m'aimez, mais je ne veux pas que mon amitié vous soit importune en aucun temps. Je vous embrasse du fond de mon cœur ^

15 février 1765.

Oui, mon ami, oui, je leur aurais prêté ma plume, quand j'aurais dû la tremper dans mon sang*. Il s'agit de remplir un trop grand devoir pour qu'aucune considération humaine eût pu m'arrèter un instant. Mais ces hommes sages n*avaient pas besoin de moi, et je n'oublierai pourtant de ma vie que vous m'avez cru digne de les servir. Puisse mon fils connaître un jour ce témoignage que vous m'avez donné de votre estime, et puisse-t-il allumer dans son cœur ce brûlant amour de la patrie qui ne s'éteindra jamais dans le mien. Nous avons passé des jours bien cruels; jamais dans une aussi

* La réponse de Rousseau est du 7 février 17C5.

* Moultou fait allusion au passage suivant de la lettre qu'il venait de recevoir : « Je sais des gens qui auraient grand besoin d'une plume, et je sais un homme bien digne de la leur fournir. » Par ces gens, Rousseau «ntendait ses partisans de Genève.

profonde paix la république ne fut plus près de sa ruine; je n'entrerai dans aucun détail, MM. Deliic et Y... vous ont instruit de tout, mais je tous jure que je suis à peine revenu de mon saisissement ^ La postérité ne comprendra rien à cette résolution inconcevable, mais elle admirera la démarche de la bourgeoisie. 0 mon ami, avec quel attendrissement j'allai appuyer des représentations qui n'étaient qu'un hommage que mille citoyens rendaient à votre patriotisme ! Vous aviez eu la couronne des martyrs, la couronne civique vous était duc, et chaque cœur vous la donnait; joignez-y à présent celle des triomphateurs; onze cents citoyens Font posée jeudi sur votre tête. Qu'ils brûlent à présent, c'est trop tard '. Que vous importent donc les indignes et basses satires de l'abbé de Mably, car certainement la lettre est de lui'; je n'avais pu le croire, et maintenant je n'en puis douter. Cette lettre est adressée à madame Saladin, et je tiens d'un proche parent de cette dame que cet extrait est authentique. J'en suis fâché pour l'abbé de Mably que j'estimais, mais enfin le voilà jugé, il ne vaut pas mieux que les autres. Je suis en vérité bien indigné de la bassesse des gens de lettres; il n'y a plus parmi eux d'hommes que le sage Âbauzit, et quelques vertueux Zurichois. Tout le reste est sans âme et sans nerf, l'envie, l'intérêt 'ont séch^ dans leurs cœurs les derniers germes de la justice; ils ne connaissent de la liberté que le. nom, et ne s'en servent que pour orner leurs écrits. Cepen-

* On venait de brûler à Genève les lettres de la montagne.

^ La fermentation qu'avait produite dans le peuple de Genève la coudamna- )ion do VÉmile avait recommencé quand le Conseil tit brûler les Lettres de la montagne, Moultou rend compte ici des nouvelles représentations que lus bourgeoivS liront au gouvcrnoment au sujet des mesures arbitraires qu'il avait prises contre Rousseau.

' Un anonyme avait envoyé à Rousseau l'extrait d'une lettre adressée par labbé de Mably à une dame de Genève sur les lettres de la montagne. Comme Rousseau y était fort maltraité, il ne voulait pas admettre qu'elle fût do labbé. (Voir la lettre de Rousseau à Moultou du 7 février précédent.

dant j'ai voulu punir Tabbé de Mably, et voici mot à mot ce que j*ai écrit à un de ses amis qui lui montre toutes mes lettres.

« On répand, monsieur, sous le nom de Tabbé de Mably, une lettre que le sage Hume n'aurait pas signée. Cette lettre, pleine d'invectives contre M. Rousseau, est sans doute le flambeau dont on veut se servir ici pour brûler ses Lettres de la montagne; je n'ai pas attendu pour l'éteindre qu'il eût allume le bûcher. J'ai osé m'inscrire en faux contre cotte lettre, qui ne porte point le caractère de l'auteur auquel on ne craint pas de l'attribuer. Il est affreux qu'on abuse à ce point du nom d'un homme aussi respectable. Cette lettre est d'ailleurs bien maladroite, l'auteur ne voit que des têtes échauffées parmi les républicains de Genève, qu'il espère ramener en les insultant, et il croit que sans l'ennuyer on peut parler tant qu'on veut de politique à une Genevoise; il est vrai que, s'il en parle, au moins il n'en raisonne pas. Je vous conjure, monsieur, de communiquer à l'abbé de Mably cet article de ma lettre; je suis indigné qu'on outrage à ce point un homme pour lequel j'ai tant d'estime; je sais d'ailleurs qu'on a envoyé ce méprisable chiffon à M. Rousseau, mais on ne réussira pas à le brouiller avec cet abbé, il est trop sage pour s'y méprendre. » Voilà, mon ami, ce que j'ai écrit, et j'ai en effet protesté ici contre cette lettre, mais les citoyens de Genève ne sont pas si dupes que vous le pensez. Nos affaires les ont instruits. Un nom quel qu'il soit n'est pour eux qu'un nom; il faut à présent étayer son avis de quelques raisons si l'on veut qu'ils le reçoivent. Quel homme que M. V..., que ne l'ai-je connu plus lot! Oh 1 si j'avais traité votre affaire avec lui, et non pas avec Deluc, vous seriez avec nous aujourd'hui ; je n'y veux plus penser, cela me déchire trop. J'ai écrit il y a six mois tout ce qui s'est passé à Genève à votre égard, je me

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propose d*y joindre tout le reste de nos affaires, et je crois que le morceau sera intéressant. Il ne serait pas convenable de le montrer, aujourd'hui, mais je pense qu'il pourrait trouver place un jour dans vos ouvrages; on pardonnerait le style en faveur des choses, et Tautorilé de quelqu'un qui a vu est de quelque poids. Je suis très-bien avec M. V... j'en pourrai tirer des lumières. 11 est persuadé, ainsi que moi, que Vernes n'a point de part au libelle^; je ferai tout mon possible pour découvrir quelque chose. Mais au reste cet indigne écrit n'a trouvé nulle créance à Genève, et il doit faire connaître à Paris quels ennemis vous avez ici. Je suis persuadé que Vernes n'a pas senti tout ce qu'avait de mal son premier ouvrage*, et qu'il ne voit pas encore qu'il justifie trop ceux qui lui ont attribué le second. Au reste M. V... m'a dit qu'il vous écrivait sur tout cela ; nous nous voyons et nous agirons de concert. Le procureur général^ a avoué les Lettres de la campagne. Que signifie cet aveu? il a voulu, je crois, laisser au Conseil à décider seul sur votre Hvre et celui des citoyens, et c'est pour cela qu'il s'est déclaré partie. S'il y avait eu des hommes fermes dans les Deux-Cents \ la déclaration projetée

* Los Sentiments des citoyens, dont le vérîtal>lc auteur était Voltaire, quoiqu'il l'ait toujours nié. On sait que Rousseau, induit en erreur par le style du libelle, avail cru reconnaître celui de M. Vernes, et, comme il n'était pas bien disposé à l'égard de ce dernier depuis leurs anciens démêlés, rien ne put le faire changer d'opinion sur le compte de ce pasteur. Rousseau était évidemment dans son tort et calomniait un innocent. Nous sommes heureux de pouvoir réparer ici un oubli dont nous nous sommes rendu coupable lors de b publication des Œuvres inédites de J.-J. Rousseau, (Paris, 1861. Chez Michel Lévy.) En donnant dans ce volume une lettre inédite de Rousseau à M. Yemes (p. 410), lettre fort injurieuse qui avait trait à cette affaire du libelle, et qu rcclainail une note propre à en détruire l'effet, nous n'avions pas songé a rectifier l'erreur du philosophe, dans la persuasion que la notoriété publique suftisût pour en faire justice.

* La réfutation de V Emile, ' Tronchin.

* Le conseil des Deux-Cents.

n'aurait pas fait peur. Mais on craignait qu'il ne la joignit au petit Conseil, et la médiation serait venue! Je n'ai jamais vu tant de terreur; les rues étaient pleines de citoyens consternés, et semblaient désertes par leur silence; tout le monde voyait le danger, personne ne savait comment on pourrait Técarler. M. V... et moi fûmes du même avis, et ce fut un coup décisif. Il n'y a pas dans nos annales une journée aussi mémorable que celle de jeudi. C'est un chef-d'œuvre de politique, et une chose subhme. Que votre nom va grand à la postérité !

Adieu, mon ami, je partage vos douleurs, celles de mon père sont cruelles; je pars au commencement de mars. Je vous écrirai encore, je vous demanderai de m'écrire à Montpellier. Je vous embrasse bien cordialement, et je vous conjure de ne pas oublier quelqu'un qui vous aimera toujours où qu^il soit et dans quelque situation que vous puissiez-élre.

16 février 17G5.

Je remis hier à M. V..., mon très-bon ami, les Sentiments des citoyens que vous m'avez demandés, et qu'il doit vous envoyer avec la nouvelle brochure. Bon Dieu ! où en sommes nous? mon sang bout dans mes veines, mon cœur se soulève, et je n'ai pas d'expressions pour peindre ma douleur et mon désespoir. Voilà donc cette paix sur laquelle nous avions compté! Mais que faire? nous en avons conféré avec cet ami, et nous avons conclu qu'il fallait plier et se taire. Quel parti! En effet, si nous répondions, les choses seraient poussées à l'extrême; dire peu, serait ne rien dire, tout dire serait gâter tout, il faut donc attendre. Qu'il en coûte! car comment êtesvous traité ! On juge bien mal de tout cela en France; on pré-

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tend que c*est votre livre qui nous divise^, on croit que les griefs des citoyens sont des objets frivoles, on ne voit pas leurs conséquences avec le système entier de notre liberté. H ne nous serait pas difficile sans doute de développer le système contraire et d'expliquer des démarches évidentes pour qui veut los voir. Mais quand il faut supposer des intentioos, quoique les faits les rendent probables, on court toujours de grands risques; nous avons tout balancé, nous ayons vu qu'il fallait en rester là. Adieu, mon ami, ma douleur est extrême, il me tarde bien démettre en pratique vos conseils. Non, h vertu la plus pure ne peut se conserver toujours telle, avec un pareil monde ; mais quand elle pourrait compter sur ellemême, elle aurait trop à souffrir avec lui. Adieu, mon ami, mon cœur gonflé d'amertume aurait besoin de se.répandre dans le vôtre. Oh! si j'étais plus libre,si je pouvais renoncera tout ce que vous avez abandonné 1 Mais la destinée me garrotte de ses pesantes chaînes. Libre par le cœur; contraint, gôné, lié par ma situation, je ne vis que dans le temps où je pourrai me soustraire à tout ce qui me captive. Mon cher ami, malgré tous les efforts de vos ennemis acharnés, vous êtes plus heureux que moi, si vous savez sentir que vous Tètes. Adieu '.

6 mars 176S.

Si je suis en reste avec vous, c'est bien malgré moi, mais à la veille de mon départ une foule d'embarras m'ciccablent. Outre ma correspondance, je suis chargé decelle de mon père, et comme notre voyage sera de plus de six mois, il m'a fallu mettre toutes ses affaires en règle ; vous pensez bien que je suis peu au fait de tout cola et que j'ai eu plus de peine à m'en

* Les Lettres de la montagne.

* La rôponse de Rousseau e^t du 18 février suivant.

tirer que s'il se fût agi de choses plus importantes. Nonseulement je n'aurais pu copier ce que vous me demandiez, mais ce chiffon, quand je le mettrais au net,ne serait pasdigne dfe vous*. 11 faut que je le travaille encore, et j*y veux ajouter une histoire abrégée de nos tracasseries, dans la vue de montrer au public que si les griefs des citoyens sont en euxmêmes très-peu importants, ils le sont beaucoup par leurs conséquences. La liberté tient à si peu de chose, et ici elle était tout entière attaquée. Cela n'allait pas à moins qu'à ôter au peuple la législation. Quant à vous, ce que je me propose, c'est de justifier votre conduite dans toute cette affaire, et de montrer qu'elle a été un sacrifice continuel de vous-même et de vos plus chers intérêts à la tranquilHté de votre patrie; vous sentez le parti que je tirerai de vos lettres; vous m'en avez écrit qui sont des chefs-d'œuvre de patriotisme; rien ne peut vous honorer comme cela, et je ne vois pas ce que vos ennemis pourraient opposer à ces lettres.

Soyez persuadé, mon cher et respectable ami, que je m'occuperai sérieusement de ce petit écrit pendant mon séjour à Montpellier, d'où je me propose de vous l'envoyer; j'y dis aux Genevois des vérités dures; mais nous verrons, car pourtant je ne dois pas leur donner trop de prise contre moi, s'il faut que je revienne vivre avec euxl ils me haïssent déjà beaucoup. Si vous saviez comme je fus traité hier au soir, pour avoij osé blâmer la lettre de Tabbé de Mably, et pour avoir dit que la plupart des étrangers pensaient bien autrement que lui des Lettres de la montagne. En vérité Genève ne m'est plus rien, je ne la vois que dans quelques-uns de vos amis ; du reste elle est tout entière où vous êtes.

* ^loultou, dans une de ses lettres précédentes, parle d'un écrit qu'il avait fait en faveur de Rousseau sur les événements qui venaient de se passer à Genève. Le philosophe, dans sa dernière lettre, le priait de le lui envoyer.

12 mars 1765.

Cher ami. dans quel élat me met votre lettre * I II clait donc pour vous de nouveaux malheurs! Les scélérats, et ils se disent les apôtres du meilleur des maîtres! Ils me feraient abhorrer la nature entière si je ne connaissais encore des hommes capables de compatir à vos peines et de partager tos douleurs. Omon ami, si j'étais seul, je vous lejure, je m'unirais iï votre infortune, et j'irais, s'il le fallait, avec vous au bout de r univers. Mais espérons encore, votre courage peut les étonner, une amc forte doit imposer à ces âmes do boue; quoi (pril en soit, votre conduite vous honore et Topprobre dont ils se couvrent ne Gnira pas même avec eux. Mon ami, ne vous découragez point, vous avez tout fait pour le mieux; un jour les préventions seront détruites, vos ennemis mêmes se joindront à ceux qui vous admirent et qui vous aimcnt,et leurs remords vous vengeront . Cependant, pourquoi, si d'autres asiles ne vous sont pas offerts, pourquoi vous effrayez-vous du voyage d'Angleterre? Mon ami, c'est moi que ce voyage désespère; comment puis-je renoncer à l'espoir que j'avais toujours nourri chèrement dans mon cœur de finir ma vie auprès devons; voilà ce qui me déterminait à fixer mon séjour en Suisse. Vous voulez vous cacher au monde, cher Rousseau, il n'est pas digne de vous posséder; mais, mon ami, ne vous dérobez qu'à vos persécuteurs, que je puisse, où que vous soyez, percer Tobscurilé de votre retraite, et faire couler encore dans votre sein les larmes de l'amitié. Mon cher, mon très-cher ami. Dieu m'est témoin que je n'ai pas cessé un seul instant de vous aimer; l'in-

' La lettre du 9 mars 1765. Elle apprenait à Moultou les tracasseries suscitées à Rousseau par le clergé neucliâtelois et par M. de MontmoUin, i la suiie de la publication des lettres de la montagne.

justice de vos ennemis, leur aveugle haine a toujours réchauffé le feu de mon amitié. Jusqu^à mon dernier soupir je serai le même pour vous. Souvenez-vous que vous êtes nécessaire à mon bonheur. — Adieu, mon cher et vertueux ami, je pars demain ; il m*en coûte de m' éloigner de vous dans un moment aussi terrible; je serai longtemps sans avoir de vos lettres. 0 mon Dieu ! que l'amitié est douce cl cruelle. Mon père, mon respectable père me charge de vous dire mille choses tendres. Les préjugés ne Tempêchent pas d'être homme; il vous aime, il vous révère et il abhorre vos ennemis ^

* Les lettres de Moullou s'arrêtent ici. On se rappelle que Rousseau, étant parti précipitamment de Motiers pour TÂnglelerre, avait confie ù son ami, M. Du Peyrou, tous ses papiers, parmi lesquels se trouvaient les lettres qu'on vient de lire. Quoique la correspondance ait continué, comme le prouvent les lettres de Rousseau postérieures à celte époque, les réponses de Moultou ne se sont pas retrouvées.

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