‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 2)Chapitre 20 sur 63 · EXTRAIT D'UNE LETTRE DE M. DE MONTCLAR · texte numérisé non relu

EXTRAIT D'UNE LETTRE DE M. DE MONTCLAR

« Je vous rends mille grâces, mon cher cousin, de l'écrit « que vous m'avez envoyé *. Quoiqu'on lisant les ouvrages de « ce grand homme, je ne sois pas toujours de son avis, c( j'admire toujours ce qui sort de sa plume.

c( Il a souvent soutenu des paradoxes avec un génie surce prenant, une chaleur et un agrément de style dont je « n'avais pas d'idée avant lui. Mais quand il est dans le vrai, « quand il combat des erreurs et des préjugés, sans passer

* La Letlrc à Karchevêque de Paris.

« dans Texcès contraire, il est supérieur à lui-même, et « inimitable pour lout autre. Il y a des morceaux dans cet « écrit, dans Émile^ dans sa Lettre sur les Spectacles et dans fi tous ses ouvrages qu'on ne peut se lasser de lire et d*ad- « mirer, et qui portent la conviction par la force du raisonce nement, en même temps qu'ils enchantent par les traits « du pinceau. C'est ce qui augmente mon dépit lorsque je « crois qu'il va trop loin. Il me semble que pour détromper « les hommes de leurs erreurs, il faudrait rester plutôt en « deçà, que d'aller au delà des vérités qu'on veut rétablir. a Quand on donne de si fortes secousses à l'esprit humain, « on est obligé de ne rien outrer, et de ne donner prise sur « rien ; Tamour-propre saisit volontiers les plus légers défauts a de justesse dans ceux qui combattent nos opinions, il en « prend prétexte pour réfuter toute croyance. Au surplus, « si j'ai la plus haute opinion des talents de M. Rousseau, je ce fais aussi beaucoup de cas de sa personne. J'ai été enthouce siasmé de tout ce qu'il dit pour prouver qu'il y a un Dieu, c< et je connais assez mon siècle pour savoir le meilleur gré « du monde à M. R... de la profession ouverte qu'il a faite de c< celle croyance et de sa persévérance à enseigner qu'il y a ce un bien et un mal moral. Je n'avais pas attendu son derce nier écrit, pour penser que s'il avait voulu être athée^ il ce aurait beaucoup plus de partisans. Tout ce qu'il dit à cet ce égard ne m'avait point échappé avant de l'avoir lu. »

Pour un homme en place cette fin est bien forte; je veux, si vous l'approuvez, faire voir cette lettre à Genève, et je souHgnerai ces deux lignes si j'en donne des copies. Elles sont aussi bonnes pour Genève que pour Paris, et M. de Montclar est extrêmement estimé à Genève. Bonjour, très-respectable ami, aimez-moi et n'oubUez pas mademoiselle Curchod ^

^ La réponse de Rousseau est du 4 juin suivant.

- 7 juin 1763.

Oui, mon très-cher ami, il est peu d'hommes qui soient partout les mêmes; rarement ils sont dans leur maison ce qu'ils se montrent dans leurs écrits, et si je vous ai mis à Tcpreuve, j'ai pu sans compliment vous dire comment je vous ai vu. — Je ne suis ici que depuis samedi matin, avec la plus grande impatience, je n'ai pu partir plus tôt de Champrent. Des arrangements, des chevaux, mille obstacles m'ont arrête. Oh ! quels moments délicieux j'ai passés à Yverdun, je ne m'y voyais entouré que de gens qui vous adoraient.

Votre afTaire agite encore ici tous les esprits. La bourgeoisie est au désespoir de votre abdication; pour ne pas se la reprocher, elle vous en veut du mal. Vos ennemis sont trèscontents d'une démarche qui les met, selon eux, à l'abri de votre ressentiment. Un petit nombre de sages, en gémissant, vous approuvent. On piarle sourdement de représentations, que feront-ils? je n'en sais rien. Devez vous passer ici dans ce moment? je ne le sais pas mieux. M. Jallabcrt dit qu'il n*y voit aucun inconvénient ; mais si la bourgeoisie fait quelque démarche, il me semble qu'il ne convient pas que vous ayez passé ici, et il y aurait bien plus d'inconvénient si cela se faisait quand vous serez ici * . Au reste, tout cela est fort obscur. De Luc m'a bien fait entendre qu'ils voulisiient faire des représentations, mais je n'ai pu savoir ni le temps ni la manière. J'ai dit que vous souhaitiez que les choses restassent dans Tétat ou elles sont, il m'a répondu qu'eux ne le voulaient pas et qu'il était de leur intérêt que les lois ne Fussent pas violées.

* Rousseau avait formé le projet d'aller à Chambéry en passant par Genève, où il avait compté s'arrêter pendant quelques jours. Les circonstances qui survinrent empochèrent l'exécution de ce projet.

Voici donc ce que je vous conseille : allez à Chanribéry, mais avant d'entrer à Genève, arrêtez-vous à Coppet ou à Genthod. S'il y a quelque chose de nouveau qui doive vous empêcher de paraître, je vous y enverrai la cliaise, et vous ne ferez que traverser Genève; s'il n'y a rien, vous vouç y arrêterez autant qu'il vous plaira. Je crois même qu'il conviendra toujours que vous ne lassiez qu'y coucher en allant, et que vous n*y séjourniez qu'à votre retour. Tous vos amis vous verront avec grand plaisir. Le respectable Abauzit, vint d'abord à mon arrivée s'informer de vos nouvelles, il vous aime du fond de son cœur. Mûis cet indigne M. de H..., quelle insolente lettre il a écrite contre vous! Ce fanatique a l'audace de vous insulter, je tâcherai d'avoir une copie de cet infâme hbelle, et je vous conseille de l'en faire repentir.

On a mis votre lettre* dans la gazette de Paris, où elle a fait une forte sensation. M. Selloii l'écrit au Conseil, et comme le Conseil n'en dit rien, il faut que ce ne soit pas à votre désavantage. Mais ce qui m'a étonné, c'est que dans l'article de la gazette où est votre lettre^ il est dit qu'une partie du Conseil avait opiné à la flétrir comme peu respectueuse, mais que la plus forte voix avait été pour vous accorder purement et simplement votre demande. Mon respectable ami, je languis bien que vous soyez tranquille, et que tous ces tracas soient finis. Oh! que vous méritiez de vivre dans un autre siècle! ne répondez pas à ce Binet et ne recevez que les lettres dont vous connaissez récriture.

16 juin 1763.

Il ne faut point venir absolument, mon très-cher ami, jusqu'à ce que je vous le conseille; n'écrivez à personne ici,

' La lettre d'abdication du droit de bourgeoisie.

sans m'en prévenir. B... est un homme dont il faut se dé6er. M. C... est dans le même cas. — Si M. de Montclar ne vous a pas bien compris, c*est qu'il est difficile qu'un homme accablé d'afTaires^, quelque génie qu'il ait, ait bien lu vos ouvrages. Toutes vos conséquences sont rigoureuses, mais on perd de vue les principes, et je les crois inattaquables. On fait courir ici un bruit auquel on ne donne aucune créance, c'est que le roi a lu la gazette de Paris, et a approuvé la conduite du Conseil. Rien n'est moins adroit que ce conte, écrivez-en à M. de Luxembourg.

Je n'ai rien de nouveau à vous dire, ne venez pas, et croyezmoi tout à vous.

LU

25 juin 176Sk

Vous avez sans doute compris, mon très-cher ami, les raisons de mon silence, mais il faut que je vous fasse connaitre l'état des choses, vous recevrez plusieurs lettres auxquelles vous pourriez ne pas bien répondre, si vous n'étiez pas au fait de tout *.

La démarche de notre ami ' a été appuyée de la majeure partie de la 6.; tous les citoyens l'approuvent, mais vos ennemis n'en sont que plus acharnés contre vous. Ils affectent de répandre que tout cela se fait à votre instigation , et ils tor-

' La lettre de Rousseau du 4 juin précédent montre qu'il n'était pas satisfait du jugement que M. de Montclar avait porté sur lui, et dont Moultou lui avait envoyé copie.

' La renonciation de Rousseau à son droit de bourgeoisie avait jeté le trou* ble dans Genève, où les différentes factions prenaient parti pour ou contre Is philosophe. C'est à cet état de choses que Moultou fait allusion»

' De Luc,

dent dans celle vue voire lettre ^ à M. Chappuis dans laquelle vous dites que si cinq à six bourgs seulement eussent fait des représentations, vous n'auriez pas accusé la patrie de vous avoir outragé. Vous sentez, cher concitoyen (car vous serez toujours le mien), qu'il est bien aisé de répondre à cette sotte imputation, mais les meilleures raisons n'effleurent pas même des esprits aveuglés par la haine et par la fureur, et qui ne craignent plus d'être injustes. Ils veulent vous trouver coupable à tout prix. Ils appellent cette lettre le tocsin de la sédition. On m'a assuré que M. Chappuis !'a montrée aux magistrats, il me l'a nié, je ne le crois pas moins, et j'ai de très-bonnes raisons de le croire. Cet homme est gagné par vos ennemis, il a appuyé les représentations % mais il ne l'a fait que de concert avec vos ennemis et pour conserver son crédit dans la bourgeoisie qu'il veut diviser. Je ne vous parle pas en l'air, j'ai de grandes raisons d'en être persuadé. A mon arrivée ici, il me vint faire une visite que je ne lui rendis qu hier. Il me dit que les représentations étaient justes, qu'il les soutiendrait, que vous n'auriez qu'à venir et quà finir avec le Consistoire^ qui ne pourrait qu'être content, puisque vous aviez contenté celui de Neuchâtel (cela ne me plut pas) ; que si la lettre qu'il vous avait écrite était dure, c'est qu'il vous aimait, et que vous deviez connaître sa franchise ; qu'il était au désespoir que celle que vous lui aviez écrite se fût répandue, qu'il me jurait n'y avoir point de part (je le crois.) Je ne fus pas content de cette conversation. Ce matin, il est venu me voir, et m'a montré une lettre qu'il vous écrit aujourd'hui *, et qui est très-dure, je le lui ai dit. Pre-

^ Lettre de Rousseau du 26 mai 1765.

* Les représenlalions que la bourgeoisie de Genève fil au Conseil en faveur de Rousseau.

3 Voir la lettre de Rousseau à Moultoudu 27 juin 17b3; il y est question de cette lettre de M. Ghnppuis.

nez donc garde, mon cher ami, à votre réponse, ménagez cet homme, il est dangereux, mais ses fausses démarches peuvent être utiles, il craint de perdre Testime de ses concitoyens. Ne repondez point aux reproches qu'il vous fait d'avoir envoyé copie de votre lettre ^, éludez cela. En témoignant votre sensibilité et votre reconnaissance pour vos concitoyens de l'intérêt qu'ils prennent à vous (et cela même d'une façon modérée), témoignez fortement que vous ne voudriez pas être Toccasion d'aucun trouble dans votre pays. En un mot, montrez que vous n'avez eu aucune part à ce qui se passe, ce qui est très-vrai, mais que l'estime de vos concitoyens vous flattera toujours. 11 vaudrait mieux ne pas répondre que de répondre autrement '. — A quoi aboutira tout ceci, je n'en sais rien, mais certainement votre patrie s'est lavée aux yeux de l'Europe, et la flétrissure qu'elle avait voulu vous imprimer n'est plus ni sur vous ni sur elle. Notre ami est un héros', il a fait pour vous au delà de ce que vous pouvez lui rendre, mais il n'est pas aussi juste que vous. Si vous saviez les peines domestiques que j'ai essuyées depuis quatre à cinq jours, les assauts que j'ai eus à soutenir d'un beaupère prévenu *, qui avait effrayé mon père, vous me plaindriez. Tout ce qu'on put obtenir de moi, fut que je ne verrais pas de quelque temps votre ami, je le lui fis dire, il en prit des ombrages contre moi. Je crois pourtant qu'il en est revenu. Si cet homme avait autant de prudence que de chaleur, il serait admirable, il a eu tort de répandre la lettre à Chappnis, mais le mal n'est pas grand. J'ai été heureux que vous m'ayei

* Lettre de Rousseau à M. Ghappuis du 26 mai précédent.

^ Rousseau ne ropondil pas à M. Ghappuif, comme on peut le voir par sa lettre à Moultou du 7 juillet suivant.

5 De Luc.

* M. de Gayla, réfugié protestant du midi de la France, dont une des filles avait épousé Moultou.

ccrit voire avant-dernière lettre *, le projet de votre voyage à Genève montre clairement que vous ne saviez pas ce qui devait s'y passer. En un mot, je ne saurais trop vous le répéter, que la vérité se montre, qu'il paraisse que vous n'avez point sollicité les représentations. Traitez M. C. comme ami, défiez-vous-en comme d'un ennemi. Ne soyez point en peine de ce qu'il vous dit que les copies de votre lettre sont tronquées, j'usai de cet artifice pour lui demander Toriginal; je voulais savoir s'il l'avait, il me le montra '.

Je n'ai point de réponse sur la commission que vous m'aviez donnée; cela ne me surprend pas, mon ami est à la campagne ; j'en ai eu une lettre qui s'est croisée avec la mienne. — Je vous rendrai compte incessamment de vos livres et de l'étoffe de mademoiselle Levasseur, etc. ' Adieu, mon très-bon ami, mon amitié pour vous durera plus que ma vie. Mais quelle vie que celle que je passe loin de vous, et parmi des hommes que je voudrais fuir! Roustan vous embrasse ; il a donné son manuscrit à Rey. Voulez-vous permettre qu'il vous dédie son ouvrage?

* La lettre de Rousseau du 4 juin 17G3.

^ Rousseau, dans ses lettres à Moultou du 27 juin et du 7 juillet suivant, lui reproche assez vivement d*avoir usé de cet artifice, et lui représente les conséquences dangereuses qui pourraient en résulter pour sa cause. On verra, par une lettre suivante de Moultou, que celle de Rousseau à M. Gbappuis avait réellement été falsifiée, et que les circonstances pouvaient faire excuser le procédé de Moultou.

^ Toutes ces commissions dont il s'agit ici avalent sans doute été données verbalement par Rousseau à Moultou lors de la visite de ce dernier à Motiers.

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