LETTRE DE VOLTAIRE
1er dans les archives les plus respectables et y voler me partie des mémoires que jfxj avais mis en dépôt lorsque filais historioijraphe de France, et quon a vendu à un libraire de Paris le fruit de mes travaux K Je vous peindrais Tingratitude, ri m posture et la rapine me poursuivant jusquaux pieds* des Alpes et jusqu'au bord de mon tombeau.
MaiSj monsieur^ avouez aussi que ces éj^inesj attachées à la littérature et à la réputation ^, ne sont que des fleurs en comparaison des autres maux qui de tout temps ont inondé la terre. Avouez que ni CicéroUy ni Lucrèce, ni Virgile^ m Horace ne furent les auteurs des proscriptions de Marins^ de Sylla, de ce débauché d* Antoine, de cet imbécile Lépide, de ce tyran sans courage, Octave Cépias, surnommé si lâchement Auguste.
Avouez ' que le badinage de Marot n'a pas produit la Saint-
^ ... On a voléunc parlicdes matériaux que j'avais rassemblés dans lesarchîves publiques pour servir à Thistoire de la guerre de 1741, lorsque j'étais historiograpbe de France, i{u*on a vendu i un libraire de Paris ce fruit de mon travail» qu'on se saisit à l'cnvi de mon bien, comme si j'étais déjà mort et qu'on le dénature pour le mettre ù Tcncan..»
^ ... nie poursuivant depuis quarante ans jusqu'au...
^ Mais que concluiai-je de toutes ces tribulations? Que je ne dois pas me plaindre; que Pope, Descartes, Bayle, IcCamoëns, et cent autres ont ewuyé les mêmes injustices, et de plus grandes; que cette destinée est celle de presque tous ceux que l'uniour des Lettres a trop séduit. Avouez, en elTet, monsieur, que ce sont de ces petits niallicurs particuliers dont à peine la société s'aperçoit. Qu'importe au genre humain que quelques frelons pillent le miel- de quelques abeilles! Les gens de lettres font grand bruit de toutes ces petites querelles; le reste du monde ou les ignore, ou en rit. De toutes les amertumes répandues sur la vie humaine ce sont là les moins funestes. Les épines attachées i la littérature et à un peu de réputation...
* ... que ni Cicéron, ni Viirron, ni Lucrèce, ni Virgile, ni Horace n*curent la moindre part aux proscriptions. Marins était un ignorant, le barbare Sylla, le crapuleux Antoine, l'imbécile Lépidc lisaient peu Platon et Sophocle, et pour ce tyran sans courage, Octave Copias, surnommé si. lâchement Auguste, il ne fut un détestable assassin que dans les temps où il fut privé de la soeiétd des gens de lettres. Avouez que Pétrarque et Boccace ne firent pas naître les troubles d'Italie, avouez... ...
Barthélémy, et que la tragédie du Cid ne causa pas les guerres * de la Fronde. Les grands crimes nont ^7^' commis* que par de célèbres ignorants. Ce qui fait et ce qui fera toujours de ce monde une vallée de larmes, c'est Tinsatiable cupidité et rindomptablc orgueil des hommes, depuis Thamas-Kouli- Kan, qui ne savait pas lire, jusqu à un commis de la douane, qui ne sait que chiffrer. Les Lettres nourrissent l'âme, la rectifient, la consolent, et elles font même votre gloire dans le temiis^ que vous écrivez contre elles; vous êtes comme Achille, qui s'emporte contre la gloire, et comme le père Malebranche , dont l'imagination brillante écrivait contre l'imagination *.
M. Chappuis m'apprend que votre santé est bien mauvaise; il faudrait la venir rétablir dans l'air natal, jouir de la liberté j boire avec moi du lait de nos vaches et brouter nos herbes. Je suis très-philosophiquement, et avec la plus tendre estime, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
* Les troubles...