VOLTAIRE
Aux Délices, près Genève, 50 août 1755*.
J'ai reçu, monsieur, voire nouveau livre contre le genre humain*; je vous en remercie; vous plairez aux hommes à qui vous dites leurs vérités et vous ne les corrigerez pas. Vous peignez avec des couleurs bien vraies ' les horreurs de la société humaine dont Vicjnorance et la faiblesse * se promettent tant de douceurs'^. On n'a jamais tant employé d'esprit à vouloir nous rendre bêles.
^ Les lettres de Voltaire à J.-J. Rousseau sont connues depuis longtemps ; elles ne sauraient, par conséquent, faire partie de ce recueil. Nous nous bornerons à donner celle qu'on va lire, à cause des variantes que présente iu manuscrit original conservé dans la bibliothèque de Neucbâtêl. Les pas:.^giS qu'on trouvera imprimés en lettres italiques, sont ceux qui'diflcrcnt du texte déjà connu. Le texte lui-môme est rétabli en note au bas de chaque page.
* Discours sur V Inégalité des conditions.
^ On ne peut peindre avec des couleurs plus fortes, et...
*♦ ... notre ignorance et notre faiblesse...
** ... consolations...
2fîl LKTTRE DE VOLTAIRE
II prend envie de marcher à quatre pattes quand on lil votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans (|ue j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qui! m'est impossible de la reprendre, et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi. Je ne peux non plus m*embarquer pour aller trouver les sauvages du Canada, premièrement parce que les maladies auxquelles je suis condamné me rendent un médecin d'Europe nécessaire^; secondement parce que la guerre est portée dans ce pn\ s-lù, et que les exemples de nos nations ont rendu les sauvages presque aussi méchants que nous ; je me borne à être un sauvage paisible dans la solitude que j*ai choisie auprès de voire patrie, où vous devrii»z être.
J'ai;oii(;*avec vous que les belles-lettres et les sciences ont causé quelquefois beaucoup de mal.
Les ennemis du Tasse firent de sa vie un tissu de malheurs; ceux de Galilée le firent gémir dans les prisons à soixante-dix ans pour avoir connu le mouvement de la terre, et ce qu'il y a de plus honteux, c'est qu'ils robligcrent à se rétracter.
Dès que nos amis curent commencé le Dictionnaire encyclopédique^ ceux qui osaient être leurs rivaux les traitèrent de déistes, d'athées et même de jai.séiiisles. Si j'osais me compter parmi ceux dont les travaux n'ont eu que la persécution pour récompense, je vous ferais voir une troupe de miséi'ables ' acharnés à me perdre du jour que je donnai la tragédie d'Œjdipe; une hibliolhèque de calomnies ridicules imprimées contre moi, un prêtre ex- jésuite que j'avais sauvé du deruiir supplice me payant par des libelles diffamatoires du service
* ... dont je suis accablé, iiic rclienncnt auprès du plus grand ^médecin de l'Europe, el que je ne trouverais pas les mêmes secours chez les Missouri^...
* ... je conviens... ' ... des gens...
que je lui avais rendu ; un homme plus coupable encore faisant imprimer mon propre ouvrage du siècle de Louis XIV, avec des noies oà* la plus crasse ignorance débite les impostures les plm effrontées *; un autre qui vend à un libraire nue prétendue histoire universelle^ sous mon nom, et le Mhraue assez avide et assez sot'' pour imprimer ce tissu informe de bévues, de fausses dates, de faits et de noms estropiés, et enGn des hommes assez lâches et assez méchants pour rn imputer cette rapsodie^. Je vous ferais voir la société infectée de ce nouveau genre d'hommes inconnus à toute l'antiquité qui, ne pouvant embrasser une profession honnête, soit de laquais, soit de manœuvre, et sachant malheureusement lire et écrire, se font courtiers de la littérature^ volent des manuscrits^ ^ les défigurent et les vendent. Je pourrais me plaindre quune plaisanterie'^ faite, il y a plus de trente ans, sur le môme sujet que Chapelain eut la bêtise de traiter sérieusement, court aujourd'hui le monde par l'infidélité ^i Vinfâme avarice^ de ces malheureux qui l'ont défigurée^ avec autant de sottise que de malice, et qui^ au bout *® de trente ans, vendent partout cet ouvrage, lequel certainement nest i)lus le mien et qui est devenu le leur *' . J'ajouterai qu'en dernier lieu, on a osé fouiU
^ ... dans lesquelles...
* .. vomit les plus infâmes impostures...