‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 2)Chapitre 32 sur 63 · DIDEROT · texte numérisé non relu

DIDEROT

Janvier 1757.

Vous voyez bien, mon cher, qu*il n*est pas possible do vous aller trouver parle temps qu'il fait, quelque envie, quelque besoin merr.e (|ue j'en aie. Auparavant tout le monde était malade chez moi ; moi d'abord qui ai été tourmenté de coliques et de dévoiement pour avoir pris de mauvais lait ; ensuite rcnfant, d'un rhume de poitrine qui faisait tourner la tctc à la mère el qui m'a inquiété, tant il était sec et rauque.

^ Rousseau étant parti de Montmorency le 11 juin, pour éviter la prise do corps décrétée contre lui, cette lettre, datée du 15 cl adressée à Montmorency» n*a dû lui parvenir à Motiers que beaucoup plus tard

Tout va mieux, mais le temps ne permet rien. Savez-vous ce que vous devriez faire? Ce serait d'arriver ici et d'y demeurer deux jours incognito. J'irais samedi vous prendre à Saint- Denis, où nous dînerions et de là nous nous rendrions à Paris dans le fiacre qui m'aurait amené. Et ces deux jours, savez-vous à quoi nous les emploierions? A nous voir, ensuile à nous entretenir de votre ouvrage; nous discuterions les endroits que j'ai soulignés et auxquels vous n'entendrez rien si nous ne sommes pas vis-à-vis Tun de l'autre. Vous finiriez en même temps l'affaire du manuscrit du baron, soit avec Pissot, soit avec Briasson et vous prendrez des arrangements pour le vôîro, et peut-être arrangerez- vous une troisième affaire dont je me réserve à vous parler quand vous viendrez. Voyez donc si vous voulez que j'aille vous prendre. Je suis bien aise que mon ouvrage vous ait phi et qu'il vous ait touchée Vous n^êtes pas de mon avis sur les ermites. Dites-en tant de bien quHl vous plaira^ vous serez le seul au monde dont f en penserai^ encore y aurait4l à dire là-dessus si Von pouvait vous parler sans vous fâcher. Une femme de quatre-vingts ans ! On m'a dit une page d'une lettre du fils de madame d'Epinay^ qui a dû vous peiner beaucoup^ou je connais mal le fond de votre âme. Je vous salue, je vous embrasse, j'attends votre réponse pour vous aller prendre à Saint-Denis et même jusqu'au parc de Montmorency, voyez. Adieu, j'embrasse aussi madame Levasseur et sa fille, je vous plains tous beaucoup par le temps qu'il fait. Jeudi.

^ Les trois premières lettres qu'on va lire se rattachent à la brouille qui éclata entre Diderot et Rousseau, à propos de la comédie du Fils naturel, ci qui est racontée, en détail, dans le IX* livre des Confessions. C e>t surtout dans les deux premières lettres qu'on trouvera les passages qui chagrinèrent tant Rousseau, et qui lui fournirent plusieurs de ses principaux griefs contre Diderot. Nous donnons en italique ceux de ces passages qui se trouvent transcrits dans les Confessions.

Je vous demande pardon de ce que je vous dis sur la solitude où vous vivez. Je ne vous en avais point encore parlé. Oubliez ce que je vous en dis et soyez sûr que je ne vous en parierai plus.

Adieu le citoyen ! C'est pourtant un citoyen bien singulier qu'un ermite.

Janvier 1757.

Il est vrai qu'il y a quinze ans que j'ai femme, enfant, domestique, nulle fortune, et que ma vie est si pleine d'embarras et de peines- que souvent même je ne peux jouir de quelques heures de bonheur et de relais que je me promets. Mes ennemis en font, selon leur caraclère, un sujet de plaisanterie ou d'injure. Après cela, de quoi aurais -je à me plaindre. Je neveux plus aller à Paris, Je nirai plus, pour cette fois je lai résolu, 11 n'est pas absolument impossible que ce soit la le ton de la raison.

Vous ne savez quelle peut être l'affaire que j'ai à vous' proposer, cependant vous la refusez et m'en remerciez. Mon ami , je ne vous ai jamais rien proposé qui ne fût honnête, et je n'ai pas changé de ce que j'étais.

A peine y a-t-il quinze jours que le temps oij j'ai dû vous parler de voire ouvrage est expiré, il fallait en conférer ensemble ; il le faut, et vous ne voulez pas venir à Paris. Eh bien, samedi malin, quelque temps qu'il fasse, je pars pour l'Ermitage. Je partirai à pied, mes embarras ne m'ont pas permis d'y aller plus tôt, ma fortune ne me permet pas d'y aller autrement, et il faut bien que je me venge de tout le mal que vous me faites depuis quatre ans.

Quelque mal que ma lettre ait pu vous faire, je ne me repens pas de vous Tavoir écrite. Vous êtes trop content de votre réponse, vous ne reprocherez point au ciel de vous

avoir donne des amis ! Que le ciel vous pardonne leur inutilité!

Je suis encore effrayé du danger de madame Levasseur, et je n'en reviendrai que quand je l'aurai vue (je vous dirai tout bas que la lecture que vous lui avez faite de votre lettre pouvait être un sophisme bien inhumain), mais à présent elle vous doit la vie et je me tais.

Le lettré^ a dû vous écrire quil y (tvait sur le rempart vingt pauvres qui mouraient de faim et de froid et qui attendaient le liard que vous leur donniez. Cest un échantillon de notre petit babil ^ et si vous entendiez le reste il vous réjouirait comme cela.

Il vaut mieux être mort que fripon ; mais malheur à celui qui vit et qui n'a point de devoir dont il soit esclave !

Scipion avait pour amis tout ce qu'il y avait de grands dans la république, et je me doute bien que le chemin de Rome à Linterne et de Linterne à Rome était souvent embarrassé de litières. Mais le plus opulent des vôtres ne saurait payer le louage d'un fiacre sans se gêner, et voilà pourquoi l'on ne trouvera sur le chemin de l'Ermitage à la Chevrette que quelques philosophes pédestres , gagnant pays le bâton à la main , mouillés jusqu'aux os et crottés jusqu'au dos.

Cependant, en quelque endroit du monde que vous voulussiez vous sauver d'eux, leur amitié vous suivrait, et Tintérét qu'ils prennent à madame Levasseur; vivez, mon ami, vivez, et ne craignez pas qu'elle meure de faim.

Quelque succès qu'ait eu mon ouvrage, et quoi que vous m'en disiez, je n'en ai guère recueilli que de Tcmbarras et n'en attends que du chagrin. Adieu, à samedi.

* Surnom que l'on donnait dans l'intimité au jeune fils de madame d'Epinay.

* Voyez, dans la Correspondance, la réponse de Rousseau à cette lellrc, elle est datée du mercredi soir 1757, et commence par ces mots : Quand vous pre-^ nez des engagements...

Janvier 1757 •.

Madame d'Epinay in*a fait dire vendredi par monsieur son fils que vous arriveriez samedi et qu'il était inutile que j'allasse à l'Ermitage. Il eût été si bien à vous de venir et j'étais si convaincu que vous arriviez que je vous attendis tout le jour. Il n'est pas difficile de deviner par quelle raison une femme honnête et vraie a pu se déterminer à ce petit mensonge.

Je comprends, vous m'auriez chargé d'injures; vous m'auriez fermé votre porte, et l'on a voulu vous épargner un procédé qui m'aurait affligé et dont vous auriez eu à rougir. Mon ami, croyez-moi, n'enfermez point avec vous l'injustice dans votre asile, c*est une fâcheuse compagnie. Une bonne fois pour toutes, demandez-vous à vous-même qui est-ce qui a pris part à ma santé quand j'ai été malade? qui est-ce qui m'a soutenu quand j'ai élé attaqué? qui est-ce qui s'est intéressé vivement à ma gloire? qui est-ce qui s'est réjoui de mes succès? Répondez-vous avec sincérité et connaissez ceux qoi vous aiment. Si vous avez dit à madame d'Épinay quelque chose qui soit indigne de moi, tant pis pour vous; on nie voit, on m'enlend, et l'on comparera ma conduite avec vos discours. Je vous renvoie votre manuscrit*, parce qu'on m'a fait assez entendre qu'en vous le reportant, je vous exposerais à maltraiter votre ami. Oh ! Rousseau, vous devenez méchant, injuste, cruel , féroce, et j'en pleure de douleur. Une mauvaise querelle avec un homme que je n'estimai, et que je n'aimai jamais comme vous , m'a causé des peineiï et des insomnies. Jugez quel mal vous me faites. Mais je crains que les Hens les plus doux ne vous soient devenus fort indifférents.

' Voyez, dans l.i Correspondance, la leUre de Rousseau à madame d'Épinay, de 17h7, qui commence ainsi : Je reçois votre lettre j ma bonne amie.., * De la Nouvelle Uéloise.

Si je ne vous éloigne point par ma visite, écrivez-le moi , et j'irai vous voir, vous embrasser et conférer avec vous sur voire ouvrage. 11 n'est pas possible que je vous en écrive, cela serait trop long. Vous savez que je n'ai que les mercredis et les samedis, et que les autres jours sont à la chimie. Faitesmoi signe quand vous voudrez et j'accourrai ; mais j'attendrai que vous fassiez signe.

M. D'Holbach vous prie de prendre arrangement avec quelque imprimeur ou libraire, afin que Touvrage que vous savez puisse paraître*.

Automne 1757*,

Je suis fait pour vous aimer et pour vous donner du chagrin. J'apprends que madame d'Épinay va à Genève et je n'entends point dire que vous l'accompagniez. Mon ami, content de madame d'Épinay, il faut partir avec elle. Mécontent, il faut partir beaucoup plus vite. Êtes-vous surchargé du poids des obligations que vous lui avez, voilà une occasion de vous acquitter en partie et de vous soulager. Trouverez-vous une autre occasion dans votre vie de lui témoigner votre reconnaissance? Elle va dans un pays où elle sera comme tombée des nues , elle est malade, elle aura besoin d'amusements et de distractions.

L'hiver! voyez, mon ami, l'objection de votre santé peut cire beaucoup plus forte que je ne le crois. Mais êtes vous plus mal aujourd'hui que vous ne l'étiez il y a un mois et que vous ne le serez au commencement du printemps? Ferez-vous dans trois mois d'ici le voyage plus commodément qu'aujourd'hui? Pour moi, je vous avoue que si je ne pouvais sup-

* Voyez, dans la Correspondafice, la réponse de Rousseau, datée de janrier 4757, et qui commence par ces mots : J'ai envie de reprendre en peu de mots...

' Les deux dernières lettres de Diderot qu*on va lire ont trait au voyage de madame d'Epinay à Genève et aux tracasseries qui' en furent la suite.

278 LETTRES DE DIDCHOT

porter la chose, je prendrais un bâton cl je la suivrais. El puis , ne craignez-vous point quon ne mésinferprète votre conduite; on vous soupçonnera ou d'ingratitude ou d'un autre motif secret. Jesaisl)ien que, quoi que vous fassiez, vous aurez pour vous le témoignage de votre conscience ; mais ce témoignage suffira-t-il seul? Et est-il permis de négliger jusqu'à un certain point celui des autres hommes? Au reste, mon ami , c'est pour m'acquitter avec vous et avec moi que je vous et ris ce billet, s'il vous déplaît, jetez-le dans le feu et qu'il \\\i\ soit non plus (|ueslion entre nous que s'il n'avait point éti' écrit. Je vous salue, vous aime et vous embrasse *.

Automne 1757.

Il est certain (|u*il ne vous reste plus d'amis que moi; mais il est certain que je vous reste. Je l'ai dit sans déguisement ta huis ceux qui ont voulu l'entendre, et voici ma comparaison: c'est une maîtresse dont je connais bien tous les torts, mais dont mon cirur ne peut se détacher. Une bonne fois pour toutes, mon ami, (pie je vous parle à cœur ouvert. Vous avez supposé un complot entre tous vos amis pour vous envoyer à (îenéve, et la supposition est fausse. Chacun a parlé de ce voyage selon sa façon de penser et de voir. Vous avez cru que j'avais pris sur moi le soin de vous instruire de leurs sentiments, et cela n*est pas. J'ai cru vous devoir un conseil et j'ai mieux aimé risquer de vous en donner un que vous ne suivriez pas que de man(|uer à vous en donner un que vous devriez suivre. Je vous ai écrit, homme prudent, une lettre qui n'était que pour vous et que vous communiquez à Grinnn et à madame d'Epinay; et des embarras, des réticences équivalentes à de petits mensonges, des équivoques,

• (\»llo letlre-ci a l'ic transcrite en entier par Rousseau, au livre IX* des i\»H fissions, ainsi que la réponse qu'il y fit.

I des questions adroites, des réponses détournées ont été les

f; suites de cette indiscrétion ; car, après tout, il fallait garder

; le silence que vous m'aviez imposé, et tons vos torts avec moi

^ ne pouvaient me dispenser de la parole que je vous avais

donnée.

Autre inadverlancc : vous me faites une réponse et vous la

^ lisez à madame d'Epinay, et vous ne vous apercevez pas

^ qu'elle contient des mots offensants pour elle, qu'elle montre

une âme mécontente, que ses services y sont appréciés et

[ réduits, et que sais-je encore? et qu'est-ce, par rapport à

moi, que cette réponse? Une ironie amère, une leçon aigre et

méprisante ; la leçon d'un précepteur dur h son clerc ; et

voilà le coup d'œil sous lequel vous ne craignez pas de nous

faire voir l'un et Tautre à une femme que vous avez jugée.

J'ignorais sans doute beaucoup de choses que peut-être il

eût fallu savoir pour vous conseiller ; mais il y en avait de

très-importantes dont vous m'aviez instruit vous-même et je

n'ai rien entendu des autres que je ne susse comme eux. Pour

Dieu, mon ami, permettez à votre cœur de conduire votre

tête et vous ferez toujours le mieux qu'il est possible de faira ;

mais ne souffrez pas que votre tête fasse des sophismes à votre

cœur : toutes les fois que cela vous arrivera, vous aurez une

conduite plus étrange que juste, et vous ne contenterez ni les

autres ni vous-même.

Que deviendrais-je avec vous, si l'âpreté avec laquelle vous m'avez écrit m'avait déterminé à ne plus vous parler de vos affaires que quand vous me consulteriez? Mais tenez, mon ami, je m'ennuie déjà de toutes ces tracasseries ; j'y vois tant de petitesse et de misère que je ne conçois pas comment elles peuvent naître et moins encore durer entre des gens qui ont un peu de sens, de fermeté et d'élévation.

Pourquoi délogez-vous de l'Ermitage? Si c'est impossibilité d'y subsister, je n'ai rien à dire ; mais toute autre raison d'en

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déloger est mauvaise, excepté celle encore du danger que vous y pourriez courir dans la saison où nous allons entrer. Songez à ce que je vous dis là , votre séjour à Montmorency aura mauvaise grâce. Eh bien , quand je me mêlerais encore de vos affaires sans les connaître assez , qu'est-ce que cela sigiiiGerait? Rien. Ne suis^je pas votre ami, n'ai-jepasie droit de vous dire tout ce qui me vient en pensée? N*ai-jepas celui de me tromper? Vous communiquer ce que je croirai qu'il est honnête de faire, n'est-ce pas mon devoir? Adieu, on ami , je vous ai îiimé il y a longtemps, je vous aime toujours; si vos peines sont attachées à quelque mésentendu sur mes sentiments, n'en ayez plus, ils sont les mêmes.

Neucb&tel, le 23 mars 1765*.

Je ne me suis point hâté d'apprendre à M. Diderot la réponse que vous avez faite aux propositions de paix que je vous ai portées de sa part, mon peu de succès m'a retenu jusqu'à présent. J'en ai reçu une lettre ces jours derniers, il me demande de vos nouvelles; il me reproche ma négligence et mon silence sur la commission dont il m'avait chargé auprès de vous ; il a raison, j'ai des torts vis-à-vis de lui. Ne voudriez-vous point, monsieur^ par une réponse plus favorable, en diminuer le degré, et enfin celle que vous m'avez fait la grâce de me rendre, est-elle votre dernier mot? Devrais-je vous faire observer que si N. Diderot vous a manqué,

* Nous avons placé à la suite des lettres de Diderot le fragment suivant, comme ayant trtiit aux relations de ce dernier avec Rousseau. D'Eflchemy était un Neucbâtelois lié avec les deux anciens amis, et dont Diderot avait cru pouvoir se servir pour opérer sa réconciliation avec Jean-Jaoqucs. On va voir que cette réconciliation n'aboutit pas.

il le reconnaît en partie et rallribue plus à légèreté, précipitation, malentendu, qu'à un dessein réfléchi de vous nuire. Cependant il prétend que par celte note de votre Lettre à M. d*Alembert, vous Tavez percé d*un trait cruel et douloureux qui fait le malheur de sa vie ; il ajoute que quelque graves que pussent être ses torts, ravir l'honneur à un homme sensible, c'est plus que lui arracher la vie, et que c'est le cas où vous êtes vis-à-vis de lui. 11 y aurait de la témérité à moi de vous parler de la disposition à pardonner, naturelle aux âmes grandes et généreuses. J'ignore vos motifs ; mais quels qu'ils puissent être, quelque atrocité, quelque noirceur que je suppose aux procédés de M. Diderot, je mets les choses au pis, pourrez-vous refuser l'oubli du passé et le désaveu de cette note funeste à un ami de vingt années, que vous avez blessé mortellement, et qui vous en prie, en vous demandant grâce...?

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