‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 2)Chapitre 33 sur 63 · CHAMFORT · texte numérisé non relu

CHAMFORT

Paris, ce 14 mai 1764.

Quoique vous souhaitiez d'être oublié, vous ne voulez sûrement pas l'être de ceux qui vous ont des obligations. C'est à ce seul titre que je vous envoie une petite pièce qu'on

^ J. B. Nicolas, dit Chamfort, pocte et littérateur, né en 1741 en Auvergne, mort à Paris en 1794. — Secrétaire des commandements du prince de Condc en 1776. Lecteur de madame Elisabeth; reçu membre de TAcndémie française en 1781. — A la Révolution, il fut nommé conservateur de la Bibliothèque nationale. Ses écrits les plus estimés sont : les Éloges de Molière et de Jm Fontaine; la Jeune Indienne et le Marchand de Smyrne, comédies; Mmtapha et Zéangir, tragédie.

2«2 LETTRES DE CIIAMFORT

a jouée ici ^ Vos ouvrages ont fait pendant longtemps mon étude et mes délices, ils sont le portrait de rhomme naturel. Le caractère de Betty leur doit sans doute beaucoup. Quelque détaché qu'on soit de la gloire, il me semble qu*il est beau de dire aux hommes dos vérités assez essentielles pour qu'ils soient étonnés de ne pas les avoir sues plus tôt. C'est ce que vous avez fait, monsieur, vous les avez présentées sous un jour si lumineux, que placées ensuite sur le théâtre, elles ont des droits sur le cœur de tous les hommes. Voila, ce me semble, ce qui distingue les vérités utiles et nécessaires des vérités abstraites et métaphysiques.

Si je vous avais déplu par cet hommage pur et désintéressé, je vous prierais de pardonner au zèle indiscret d'un jeune homme, qui ne croit pas que votre sagesse vous rende insensible au plaisir d'inspirer des sentiments vertueux.

Je suis avec tout le respect dû à vos talents qui, chez vous, sont dos vertus, monsieur, votre très- humble et trèsoliéissant serviteur' .

Paris, ce 15 août 17G4.

J'ai l'honneur de vous envoyer une pièce que TAcadémie française a couronnée^. Vous sentez que ce n'est pas cette circonstance tout à fait étrangère à mon ouvrage, qui m'a donné l'idée de vous le faire parvenir ; c'est qu'il y a des choses honnêtes que j'ai eu le bonheur de sentir vivement.

C'est vous, monsieur, qui par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m' écrire^, m'avez appris qu'il y avait des hommes assez lâches pour insulter à vos malheurs. Je ne

* La Jeune Indienne, comédie en un acte, en vers, représentée en 17Ci. - La réponse de Rousseau à celle lettre est du 2i juin 176i.

^ Épiire d'un père à son fils sur la naissance d'un petit-fils.

* Du 24 juin précédent. •

vois partout que des gens qui vous estiment, qui vous honorent, qui vous révèrent, et môme qui en font une profession publique. Ceux mêmes qui vous ont persécuté assurent, avec l'air delà bonne foi, qu'ils n'ont cédé qu'à regret à la nécessité de remplir leurs devoirs d'hommes publics, et il n'a tenu qu'à moi de vous faire tenir cette lettre sous le cachet d'un de ceux qui ont paru le plus animés contre vous. Ils publient hautement qu'ils font leurs délices de la lecture de vos ouvrages. Je ne sache que vous, monsieur, qui ayez jamais arraché de pareils aveux, et quand même ils parleraient contre leur pensée, ce serait une nouvelle victoire que vous remporteriez sur vos ennemis.

Je me joins, monsieur, à tous les cœurs honnêtes pour vous assurer d'un profond respect avec lequel je suis voire très-humble et très-obéissant serviteur*.

P. S. Si vous me faites l'honneur de me répondre, mon adresse est à l'hôtel des Suisses, rue Nolre-Dame-des-Yictoires.

Paris, ce 25 octobre 1764.

Je vous remercie de la lettre dont vous m'avez honoré* et des objections que vous m*avez faites contre monouvrage. Vous n'aimez pas à me voir faire le grand -père à vingt-trois ans et vous croyez que ce n'est pas moi qui parle. JVivoue que je me suis un peu travesti, mais j'ai senti véritablement moimême en différentes occasions ce que je mets dans la bouche du personnage que je fais parler. Il suffit, ce me semble, que le personnage soit assez honnête pour que je n'aie point à rougir de m'idenlifier avec lui ; le maître d'Emile ne serait pas

* Voyez la réponse de Rousseau, du 6 oelobre 1764.

* Du 6 oelobre précédent.

V -.'V'» r.ur.^-/. rr.i:a^it%r. l ««iroU «àje £» que la juiinâe «H»j^ 'V.fjTK •: <.r.r ^:^.it?^i<^ «tr^ofiance am verto» baouîrus. J'ai )r»s.ii >i;rr vnirtn'^nt qa«î b J«an«Me wait b T«Ttn portool* ti l^, ''i\* ir^ -^iot^-K fie erotne qnH n'y en ait point sur b Urr-^, ^jf- coiipki m>>t f rnu t»>ot enikr «i Mrtîr d'un refk^, où un j^un<(: hornm'ï «arj^ «^ipkiefice avait développé devaiit d^iii \\pm\^X'U ure âir^ admirable, avee one oaWcté cpiile ^ijp(^j«ait db«olument f>ri«»': fi»: b cooiiati«aiice des homaies. I>A d^ijx «ieilbrd«. par différents ge&tes et pr des signes de M'X^, .i^ii^nt ^A\x Ac «e dire : ob ! qu'il est dope, et mon charmant jeunr: homme était comme M. de Ponroeangnac entff; Kra.^te et Sbrigani. Je f ous cite ceHrait pour aroir l'ocr:^«ion de vou*" dire que j'ai écrit cette pièce par sentiment et .•an» charbt;ïnerie.

J'ignore, monteur, queb sont les endroits que Tousavei tr oijvéj) d'une philosophie trop renforcée. Je ne serais pas Murpris qu'il y en eût plusieurs ; tous connaissez mieux que p^r.sonrie les causes morales et politiques qui font germer d;iris une âme un peu haute les [irincipcs de celte philosophie désolante, mais peut-être nécessaire en ce pays-ci, qui place la .«ource des vertus dans un orgueil écbiré. En voyant la vertu toujours dangereuse ou du moins inutile, le vice toujours heureux dans Facccption vulgaire de ce mot, que doit faire ime arne élevée? rcnoncera-t-elle à la vertu ? Elle cessera plutôt d'exister. Il ne lui reste donc plus qu*à se rcitranclier dans inic fierté sage et inébranlable, et dans une sorte de misanthropie qui, en lui laissant Tamour des hommes en f^énéral, Téloigne de chaque individu, excepté de ceux a (pii elh; lient par des devoirs naturels ou civils qu'elle se l'ail toujours un bonheur de remplir. Qu'à Tappui de ces principes viennent ces brillantes maximes sur le mépris de la

gloire répandues dans plusieurs livres d'ailleurs Ire >uliles, on éprouve, dès l'âge de vingt ans, un vide, un dégoût, qu'on n'aurait connus qu'à soixante, si l'on eût eu un peu plus de sagesse et moins de philosophie. La jeunesse de Paris est divisible en deux classes; l'une de jeunes gens qui ont les sens usés par les plaisirs, et l'autre de ceux qui ont un esprit et une âme blasés par cette philosophie meurlricre. Pardonnez-moi ce détail, monsieur, mon dessein n'était que de m6 justifier, je ne m'aperçois pas que je vous fais part de voire bien. Si quelque chose me console d'être tombé dans la faute que vous me reprochez, c'est qu'etle m'a procuré de votre part une idée vraiment philosophique dont je ne manquerai pas de faire usage dans le premier écrit de ce genre que mes occupations me permettront de composer.

Au reste, monsieur, vous saurez que mon coup d'essai m'a déjà causé des désagréments. On a écrit une lettre à un docteur de Sorbonne dans laquelle on m'accuse de nier l'immortalité de l'âme et d'attaquer la rehgion de Jésus-Christ. Le malheureux janséniste qui a griffonné ce papier dit que je suis un débauché, qui ai distillé le poison de l'amour sur un théâtre (vous n'êtes pas obligé de savoir que jusqu'ici mes mœurs sont irréprochables). Il opine déjà à me chasser du royaume; il insulte l'Académie qu'il assure être composée d'incrédules. Croyant me faire tort, il déclare que je parais avoir vos principes, et que vous devez beaucoup rire de les voir couronnés par l'Académie et proscrits par la Sorbonne.

Je m'occupe dans ce momantci à composer une tragédie intitulée Ino, La Grange-Chancel a traité ce sujet à sa manière romanesque, mais il est par lui-môme si intéressant qu'il a réussi malgré ce défaut et malgré le style maniéré de cet auteur. Ce travail m'occupera vraisemblablement une année ; j'espère donner ensuite deux Epîtres philosophiques à l'Académie, non pas que je tienne aux prix plus qu'à autre

286 LETTRES DE GHAMFORT

chose, mais c'est un moyen de jelter dans le public, avec succès, des écrits qui, sans le sceau de F Académie, ne font aucun effet, quand l'auteur n'a pas de réputation. J'espère, monsieur, que vous voudrez bien m'honorer de vos bontés et de vos avis, je sens que je le mérite du moins par le désir que j'ai d'en profiter, par mon amour pour les choses honnêtes, par mon respect pour vous et par les vœux que je forme pour votre bonheur.

11 est certain que je sens vos maux très-vivement, mais ce qui doit vous consoler, c'est que vous avez pris dès longtemps l'habitude de vivre dans la retraite, dans le mépris de la fortune et de Topinion et qu'on peut mener celte vie-là à Motiers comme à Montmorency. L'estime de l'Europe vous a suivi dans votre nouvel asile. Vous avez |)erdu la société de quelques amis respectables, mais ici vous auriez vu mourir sous vos yeux un de ceux qui vous étaient le plus chers ^

J'espère, monsieur, que vous ne prendrez pas pour de Tindiscrotion ce qui n'est que l'effet du tendre attachement que je sens pour vous, sans avoir jamais eu le bonheur de vous voir. Malgré le respect que j'ai pour vous, je me sens aussi à mon aise en vous écrivant que si j'écrivais à mon père. Il ne m'est pas possible d'avoir d'autres sentiments pour vous et la raison que je puis vous en donner, c'est que j'aime r honnêteté comme à mon âge on aime d'ordinaire les plaisirs. Je vous demande en grâce, monsieur, de m'accorder vos conseils quand vos occupations vous permettront de m'ac* corder un quart d'heure de votre temps.

Je suis avec respect, monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur.

P. Se Depuis cette lettre écrite, monsieur, j'en ai reçu une d'un de mes amis à qui j'avais communiqué la réponse

' I.e maréchal de LuxciT)l)ourg.

dont vous m'avez honoré. Je ne puis me refuser le plaisir de transcrire ici tin endroit de cette lettre où il me parle de vous. Vous y verrez à quel point vous inspirez l'estime, non cette estime vague et frivole qui est toujours le prix de la célébrité en quelque genre que ce soit, mais ce sentiment mêlé de respect et d'une tendre amilié, qui ne s'accorde qu'à ce mélange si rare de vertus et de talents.

Il est vrai que l'homme qui m^écrit est un des plus vertueux hommes du royaume et est pour moi, qui le connais parfaitement, la vertu sur la terre, et la vertu la plus épurée et la plus incorruptible. Voici ce qu'il m'écrit :

« Vos lettres n'ont pas besoin d'être si bien accolées, mon cher ami, pour me faire grand plaisir, mais je vous assure que vous m'en avez procuré un bien vif en m'envoyant celle de cet homme honnête que je porte dans mon cœur. Je vous avouerai que, quoique je ne le connaisse pas, j'ai cent\ fois été tenté de lui écrire de la plénitude de mon cœur et que je n'ai été arrêté que par la crainte de lui paraître ridi-

cule. Je vous avoue que, pour moi, c'est Ihomme du siècle et de beaucoup avant les autres. J'ai fait, en lisant ses ouvrages, une remarque que je crois très-vraie, c'est qu'il n'a pas une idée adoptée ; elles sont toutes senties, toutes partent du fond d'un cœur sensible et honnête, de cette âme tendre et fîère. Je ne me consolerai jamais d'avoir pu le connaître et d'avoir à mourir sans l'avoir connu. Je sais que je n'avais pas de quoi l'intéresser fortement par mon esprit, mais j'ai l'amourpropre de croire (ju'il n'aurait pas dédaigné mon amilié, si j'avais pu lui faire connaître l'amour que j'ai pour la vertu et la profonde estime que j'ai pour lui. Eril îUemihi semper deus. Je passerais bien un peu pour hérétique si je disais cela dans ce pays-ci, devant les gens avec lesquels je suis condamné à vivre; mais savez-vous ce que je fais? je le dis, et on en pense ce qu'on veut. »

^MMIS^MM--*

288 LETTRES DE DUGLOS

Ce pays dans lequel cet homme honnête est condamné à vivre, c*est la Cour à laquelle il est attaché en qualité de gentilhomme de la manche des enfants de France. Avec la fortune la plus médiocre^ il trouve le moyen de faire des heureux, et malgré sa véracité sans exemple, il y jouit de cette considération que les méchants accordent malgré eux à la vertu. Son nom est d^Angivillers, je vous le nomme parce que vous pourriez par hasard en avoir entendu pcirler dans ces termes. Voilà ce que pensent et sentent à votre égard les seuls hommes dont on puisse estimer le suffrage. Puisse celte lettre vous prouver à quel point vous Tavez et me faire paraître un peu plus digne de vos bontés, en vous apprenant que, malgré mon extrême jeunesse, un homme vcritablement vertueux m'honore de l'amitié la plus tendre et même du nom de son fils.

DUGLOS'

Poris, le 14 février 1759.

Vous ne devez pas douter, monsieur, que je ne fasse tout ce qui dépendra de moi pour vous procurer la justice qui vous est due *. Je vous approuve fort de réclamer tous vos

* Ch. Pineau-DitcloSf moraliste et historien, né en 170i à Oman, mort à Paris eu 1772. — Historiographe de France. — Membre de rAcndémie des inscriptions. — Secrélaire pcrpclucl de rAciidcmie française en 1755. — Ses œuvres principales sont : l' Histoire de ÎAtuis XI; Considéraiiom sur let mœurs, et des Mémoires secrets sur les règnes de lj>uis XIV et Ijmis XV.

^ Les deux premières lettres de Duclos ont rapport aux démêlés que Rousseau eut avec la direction de l'Opéra, à propos de son Devin du Village, Pour bion les comprendre, voyez, dans la Correspondance ^ la longue lettre de Rousseau à M. Lenieps, du 25 avril 1750. Rousseau y parle de ces lettres de Duclos.

droils; il vous est assurément bien permis d'être jaloux du peu que vous vous êtes réservé. Je serai toujours très-flaité des témoignages d'amitié que vous voudrez bien me donner, et vous avez grande raison de penser que la mienne foxxt vous sera inaltérable. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Paris, le 49 février 1759.

MM. Rebel et Francœur ne font, monsieur, aucune difficulté de vous rendre vos entrées, et comme ils n'étaient pas les maîtres de l'Opéra lorsqu'on vous les refusa, ce refus ne doit pas être regardé comme étant de leur fait. Je n'^ii rien aperçu dans votre première lettre que vous puissiez regretter d'avoir écrit. En tout cas, vous savez bien que je ne ferai jamais rien d'indiscret contre vous, et que je chercherai toutes les occasions de vous prouver mon estime et mon amitié.

21 octobre 1760.

Je ne vous dirai pas sitôt assez , y eût-il le triple de volumes ^ Faites-moi le plaisir de me dire le nom de l'auteur, je vous garderai le secret. Quel qu'il soit, je l'aime beaucoup. Dites-le-lui, si vous n'êtes que l'éditeur; je vous ai promis de ne vous point faire d'observations, je vous tiens parole, mai^ je vous promets bien de relire l'ouvrage. Je vous embrasse de tout mon cœur.

^ Il esl question ici, ainsi que dans les cinq lettres suivantes, de la Nouvelle Héloïse, que Rousseau avait envoyée à Duclos^ avant qu'elle ne parût, et sans lui en nommer l'auteur.

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