‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 2)Chapitre 34 sur 63 · id · texte numérisé non relu

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OdAre 1760.

Vous me demandez des critiques ^^ monsieur, si elles étaient mauvaises vous n'en auriez que faire, si cHes sont bonnes elles sont inutiles aujourd'hui. Voici cependant quelques observations. 11 me semble quMl manque trois ou quatre lettres de liaison dans le premier volume, il y a d'ailleurs une obscurité sur Tépoque de la première faiblesse de Julie, le bosquet de Clarens peut induire en erreur là-dessus.

Je n'aurais pas voulu de la lettre sur TOpéra dans le second , cela est trop persoimel à l'éditeur et trop animé pour votre héros, qui a bien autre chose à penser et surtout à sentir.

J'aurais voulu aussi supprimer quelques notes, mais il y en a d'excellentes; je n'aime pas celle de la 16* lettre du tome III, ni même ce qui l'amène. J'avoue cependant que certaines choses qui m'ont un peu blessé donnent occasion à des r&* flexions et des réponses admirables. 11 y aura dans le cours de l'ouvrage des obscurités pour le commun des lecteurs qui seront bien claires et bien précieuses à de certaines âmes. Cela ne roussira pas médiocrement pour le petit nombre, et cela sera célèbre pour tous. J'attends le reste avec impatience et mon plaisir se soutient. Je vous fais peu de critiques, peutêtre en trouverez-vous trop ; mais il me faudrait bien d'autres détails si j'entrais dans ceux qui m'enchantent. Comment l'avocat des sauvages a-t-il développé tant de délicatesses d*amour et de vertu dont le germe est sans doute dans le cœur, mais que la société seule, quoique très- corrompue, a pourtant développée? Je crois que le petit nombre de lecteurs faits pour l'ouvrage fera la loi aux autres et qu'il aura )e plus grand succès. Ce que je vous ai dit sur l'auteur partait d'un intérêt d'amitié et non pas d'une curiosité indiscrète*

* De la Nouvelle Hélme.

A J.-J. ROUSSEAU. m

Si l'ouvrage est de vous, j'en suis bien aise, parce que je A-ous aime; s'il n'en est pas, j'en serai encore plus aise, parce que j'aime mieux qu'il y ait deux hommes capables de le faire qu'un seul. Je vous embrasse de lout mon cœur.

Novembre 1760.

Je suis très-flatlé que vous ayez désiré mon approbation , mais je ne vous pardonne de n'en avoir pas été sûr d'avance, que parce que ce n'est qu'une faute de jugement, ou plutôt un compliment ; car je veux croire que vous n'en doutiez pas, ou sur quels lecteurs comptiez vous donc? Mon plaisir va croissant , je vous réponds que je ne trouve pas l'ouvrage feuillu. Je voudrais qu'il eût vingt volumes, ils me délasseraient du Dictionnaire. Je désirerais , comme lecteur et citoyen, qu'il fût d'un autre que de vous; comme ami, je serais fâché qu'il n'en fût pas. Vous me rendez, je crois, la justice de croire qu'en vous parlant ainsi je ne pompe pas votre secret; quand je suis curieux, je fais mes questions crûment; ainsi ne me répondez pas à cet article-là. Que de caractères honnêtes et très-diflerents entre eux! Ce n'est pas seulement une lecture de plaisir, c'est un bon hvre ; je ne vous aurais rien dit, ni en bien ni en mal, si vous ne me l'aviez demandé.

A présent que j'ai vu l'ouvrage, je vous dirai que je désap' prouve fort l'idée de préface que vous m'avez dite. Si vous regardez cet ouvrage comme dangereux, même pour des filles, je vous déclare que vous n'êtes pas digne de le lire. Eh vite, le volume suivant. Je vous embrasse de tout mon cœur*.

* Voyez, dans la Correspondance^ la réponse de Rousseau à celle leUre. Elle esl du 19 novembre 1760.

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moins intéressant quand même il n'aurait pas fait Tcducation do son charmant élève.

Vous blâmez, monsieur, l'endroit où je dis que la jeunesse est douée d'une excessive confiance aux vertus humaines. J'ai voulu dire seulement que la jeunesse voyait la vertu partout, et je suis très éloigné de croire qu'il n'y en ait point sur la terre. Ce couplet m'est venu tout entier au sortir d'un repas, où un jeune homme sans expérience avait développé devant deux vieillards une âme admirable, avec une naïveté qui le supposait absolument privé de la connaissance des hommes. Les deux vieillards, par différents gestes et par des signes do tête, avaient l'air de se dire : oh I qu'il est dupe, et mon charmant jeune homme était comme M. de Pourceaugnac entre Éraste el Sbrigani. Je vous cite ceHrait pour avoir Toccasion de vous dire que j'ai écrit celte pièce par sentiment et sans charlatanerie.

J'ignore, monsieur, quels sont les endroits que vous avez trouvés d'une philosophie Irop renforcée. Je ne serais pas surpris qu'il y en eût plusieurs ; vous connaissez mieux que personne les causes morales c-t politiques qui font germer dans une âme un peu haute les principes de cette philosophie désolante, mais peut-être nécessaire en ce pays-ci, qui place la source des vertus dans un orgueil éclairé. En voyant la vertu toujours dangereuse ou du moins inutile, le vice toujours heureux dans l'acception vulgaire de ce mot, que doit faire une âme élevée ? renoncera-t-elle à la vertu ? Elle cessera plutôt d'exister. Il ne lui reste donc plus qu'à se retrancher dans une fierté sage et inébranlable, et dans une sorte de misanthropie qui, en lui laissant l'amour des hommes en général, l'éloigné de chaque individu, excepté de ceux à qui elle tient par des devoirs naturels ou civils qu'elle se fait toujours un bonheur de remplir. Qu'à l'appui de ces principes viennent ces brillantes maximes sur le mépris de la

gloire répandues dans plusieurs livres d'ailleurs frè>utiles, on éprouve, dès Tâge de vingt ans, un vide, un dégoût, qu'on n'aurait connus qu'à soixante, si l'on eût eu un peu plus de sagesse et moins de philosophie. La jeunesse de Paris est divisible en deux classes; l'une de jeunes gens qui ont les sens usés par les plaisirs, et l'autre de ceux qui ont un esprit et une âme blasés par cette philosophie meurlricre. Panlonnez-moi ce détail, monsieur, mon dessein n'était que de me justifier, je ne m'aperçois pas que je vous fais part de votre bien. Si quelque chose me console d'être tombé dans la faute que vous me reprochez, c'est qu'elle m'a procuré de votre part une idée vraiment philosophique dont je ne manquerai pas de faire usage dans le premier écrit de ce genre que mes occupations me permettront de composer.

Au rcsle, monsieur, vous saurez que mon coup d'essai m'a déjà causé des désagréments. On a écrit une lettre à un docteur de Sorbonne dans laquelle on m'accuse de nier l'immorlalilé de l'àme et d'attaquer la religion de Jésus-Christ. Le malheureux janséniste qui a griffonné ce papier dit que je suis un débauché, qui ai distillé le poison de l'amour sur un théâtre (vous n'êtes pas obligé de savoir que jusqu'ici mes mœurs sont irréprochables). Il opine déjà à me chasser du royaume; il insulte TAcadémie qu'il assure être composée d'incrédules. Croyant me faire tort, il déclare que je parais avoir vos principes, et que vous devez beaucoup rire de les voir couronnés par l'Académie et proscrits par la Sorbonne.

Je m'occupe dans ce momant-ci à composer une tragédie intitulée Ino, La Grange-Chancel a traité ce sujet à sa manière romanesque, mais il est par lui-même si intéressant qu'il a réussi malgré ce défont et malgré le style maniéré de cet auteur. Ce travail m'occupera vraisemblablement une année ; j'espère donner ensuite deux Epîlres philosophiques à l'Académie, non pas que je tienne aux prix plus qu'à aulre

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chose, mais c'est un moyen de jetter dans le public, avec succès, des écrits qui, sans le sceau de rAcadémîe, ne font aucun effet, quand Tauteur n'a pas de réputation. J'espcre, monsieur, que vous voudrez bien m'honorer de vos bontés et de vos avis, je sens que je le mérite du moins par le désir que j'ai d'en profiter, par mon amour pour les choses bonnèles, par mon respect pour vous et par les vœux que je forme pour votre bonheur.

11 est certain que je sens vos maux très-vivement, mais ce qui doit vous consoler, c'est que vous avez pris dès longtemps rhabiludc de vivre dans la retraite, dans le mépris de la fortune et de l'opinion et qu'on peut mener cette vie-là à Moliers comme à Montmorency. L'estime de l'Europe vous a suivi dans votre nouvel asile. Vous avez perdu la société de quelques amis respectables, mais ici vous auriez vu mourir sous vos yeux un de ceux qui vous étaient le plus chers*.

J'espère, monsieur, que vous ne prendrez pas pour de Tindiscrètion ce qui n'est que l'effet du tendre attachement que je sens pour vous, sans avoir jamais eu le bonheur de vous voir. Malgré le respect que j'ai pour vous, je me sens aussi à mon aise en vous écrivant que si j'écrivais à mon père. Il ne m'est pas possible d'avoir d'autres sentiments pour vous et la raison que je puis vous en donner, c'est que j'aime riiomictelé comme à mon âge on aime d'ordinaire les plaisirs. Je vous demande en grâce, monsieur, de m'accorder vos conseils quand vos occupations vous permettront de m'accorder un quart d'heure de votre temps.

Je suis avec respect, monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur.

P. Se Depuis cette lettre écrite, monsieur, j'en ai reçu une d'un de mes amis à qui j'avais communiqué la réponse

* I.e maréchal de Luxembourg.

dont vous m'avez honoré. Je ne puis me refuser le plaisir de transcrire ici Un endroit de cette lettre où il me parle de vous. Vous y verrez à quel point vous inspirez l'estime, non cette estime vague et frivole qui est toujours le prix de la célébrité en quelque genre que ce soit, mais ce sentiment mêlé de respect et d'une lendre amitié, qui ne s'accorde qu'à ce mélange si rare de vertus et de talents.

Il est vrai que l'homme qui m'écrit est un des plus vertueux hommes du royaume et est pour moi, qui le connais parfaitement, la vertu sur la terre, et la vertu la plus épurée et la plus incorruptible. Voici ce qu'il m'écrit :

c( Vos lettres n'ont pas besoin d'être si bien accolées, mon cher ami, pour me faire grand plaisir, mais je vous assure que vous m'en avez procuré un bien vif en m'envoyant celle de cet homme honnête que je porte dans mon cœur. Je vous avouerai que, quoique je ne le connaisse pas, j'ai cent^ fois été tente de lui écrire de la plénitude de mon cœur et que je n'ai été arrêté que par la crainte de lui paraîlre ridicule. Je vous avoue que, pour moi, c'est 1 homme du siècle et de beaucoup avant les autres. J'ai fait, en lisant ses ouvrages, une remarque que je crois très-vraie, c'est qu'il n'a pas une idée adoptée ; elles sont toutes senties, toutes partent du fond d'un cœur sensible et honnête, de cette âme tendre et fîère. Je ne me consolerai jamais d'avoir pu le connaître et d'avoir à mourir sans l'avoir connu. Je sais que je n'avais pas de quoi l'intéresser fortement par mon esprit, mais j'ai l'amourpropre de croire qu'il n'aurait pas dédaigné mon amitié, si j'avais pu lui faire connaître l'amour que j'ai pour la vertu et la profonde estime que j'ai pour lui. Erit illemihi semper deus. Je passerais bien un peu pour hérétique si je disais cela dans ce pays-ci, devant les gens avec lesquels je suis condamné à vivre; mais savez-vous ce que je fais? je le dis, et on en pense ce qu'on veut. »

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Ce pays dans lequel cet homme honnête est condamnée vivre, c'est la Cour ù laquelle il est attaché en qualité de gentilhomme de la manche des enfants de France. Avec la fortune la plus médiocre^ il trouve le moyen de faire des heureux, et malgré sa véracité sans exemple, il y jouit de cette considération que les méchants accordent malgré eux à la vertu. Son nom est d*Angivillcrs, je vous le nomme parce que vous pourriez par hasard en avoir entendu parler dans ces termes. Voilà ce que pensent et sentent à votre égard les seuls hommes dont on puisse estimer le suffrage. Puisse cette lettre vous prouver à quel point vous Tavez et me faire paraître un peu plus digne de vos bontés, en vous apprenant que, malgré mon extrême jeunesse, un homme véritablement vertueux m'honore de l'amitié la plus tendre et même du nom de son fiU.

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