VIII INTRODUCTION
sait aussi que Rousseau accepta cette offre avec reconnaissance et passa dans cette agréable retraite des jours déli- »)\eux. Mais ses rapports avec son amie et protectrice ne lardèrent pas à s'altérer; et, la méfiance d'une part, .de lautre, l'aigreur et la hauteur s'en mêlant, après un échange assez amer de plaintes et de *récriminalions, il quitta le 15 décembre 1757 TErmitage, où il s'était établi le 9 avril de l'année précédente.
Je n'ai point à étudier de nouveau les faits considérés en eux-mêmes, ni à décider de quel côté vinrent non pas les premiers, mais les plus irréparables torts, Nos documents n'ajoutent rien en ce qui touche le motif, l'accroisseûient et la marche de cette triste querelle, à ce que nous ont appris déjà, ou du moins à ce que nous ont voulu apprendre les livres IX et X des Confessions^ et les très-habiles, très-insinuants et très-captieux Mémoires de madame il'Épinay. Je crois que Rousseau comniil une grande faute en prêtant l'oreille aux commérages de Thérèse Levasseur et en soupçonnant d'une vilaine action, parfaitement gratuite et inutile, une femme jusqu'alors bienveillante et serviable à son égard.
Que Thérèse ait menti en accusant madame d'Ëpinay d'avoir cherché à s'emparer des lettres écrites à Jean-Jacques par madame d'Houdetot, cela est probable et presque certain ; qu'à son tour le solitaire de l'Ermitage, cédant à un accès de confiance irréfléchie, excessivement mal placée, à un mouvement de folle prévention, ait grièvement offense par ses soupçons^ ses reproches et ses violences une personne qui ne se sentait aucunement en faute envers lui, cela encore n'est que trop évident^ Toutefois, je pense que, s'il n*y eût pas eu dans
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celte brouille d'autres éléments ou, si Ton veut, d'autres influences, la rupture n eût été ni si cruelle, ni si durable.
C'est ici qu'il est nécessaire de recourir à notre recueil et de lire sans parti pris, mais en se tenant sur ses gardes, les lettres de Diderot. Je ne m'attache, on doit le comprendre, qu'à la ligne de conduite suivie par le célèbre encyclopédiste dans la circonstance qui nous occupe, et, à Tlieure qu'il est, je n'ai point à porter de jugement sur son talent, son rôle ou son œuvre. Nous n'avons qu'une chose à examiner, une simple question à résoudre. De quelle nature fut l'intervention de Diderot dans la querelle entre Rousseau et madame d'Épinay? Se monlra-t-il témoin calme et désintéressé, appréciateur impartial, ami indulgent, compatissant et tendre? Après avoir pris connaissance de ses lettres, nous sommes autorisé à dire qu^il manqua complètement aux conditions, aux devoirs de sa mission, et qu'en somme son intervention fut plus fâcheuse, plus nuisible, plus regrettable qu'utile.
Dans ses rapports avec Rousseau, a ce moment décisif, en pleine crise, en plein désastre, Diderot s'olTre à nous tout à fait à son désavantage ; il répond à un type dont nous avons eu tous plus ou moins à souffrir, celui de l'ami tyrannique, toujours empressé, exagéré, boursouflé, qui veut votre bien malgré vous, sait mieux que vous ce qu'il vous faut, dispose de vos heures, règle vos travaux, vous accable de conseils, de prescriptions, d'objurgations, et ne vous abandonne pas une minute aux suggestions de votre droit sens, de votre humeur, de vos goûts, de votre libre arbitre. Les importunités de Diderot avaient-elles l'excuse de la sincérité? Le ton de ses lettres révèle-t-il un attachement réel, une sensibilité vraie, une incontestable chaleur de cœur? Nullement.