‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 2)Chapitre 6 sur 63 · X INTRODUCTION · texte numérisé non relu

X INTRODUCTION

Malgré la bnisquerie voulue, apprêtée, du style, hrusqueriii qui s^efforce do paraître cordiale et qui n'est que rude, choquante et blessante ; malgré le sans-géne amical qu'une se- . crête malveillance empoisonne à chaque instant, on sent que celui qui écrit n'aime guère son correspondant. En dépit de ses précautions ou plutôt à cause de ce qu'elles ont d'outré, le faux bonhomme se dévoile, se démasque, désormais il est percé à jour. Rousseau sur ce point ne s*est pas trompé. Ne nous parlez point à ce sujet de ses visions, de ses chimères. Sans doute, le pauvre Jean-Jacques s'est quelquefois étrangement abusé sur le compte de ses meilleurs amis; mais, dans ses soupçons et ses craintes, tout n'a pas été vision, tout n'a pas été-chimère, et la tâche de ceux qui se consacrent à l'étudier consiste précisément à faire, autant que cela est possible, la part du vrai et du faux, du juste et de l'injuste, du raisonnable et de l'absurde, dans les accusations formulées par le misanthrope et que lui ont si largement renvoyées ses adversaires.

Ur, mon intime conviction est que Rousseau ne s'est trompé ni sur Griuun, ni sur Diderot, ni sur la plupart des hommes de lettres de son temps, quant aux sentiments qu'il leur inspirait. Il a pu accorder trop d'importance à des minuties, se méprendre sur le sens de telle démarche, grossir démesurément un détail insignifiant ou puéril ; au fond, il a très-bien senti, très-linement et clairement démêlé chez les philosophes, et à dater d'une certaine époque, l'implacable résolution (ne pouvant le réduire, l'enrégimenter) de. briser ses relations, de le mettre au ban du monde Httéraire, de le discréditer, de le ridiculiser, de l'écraser.

Qu'on me cite dans le second tiers du dix-huitième siècle.

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avant la génération enthousiaste que représentent avec éclat Bernardin de Saint-Pierre et madame Roland, un seul écrivain notable, distingué, remarquable, qui ait expressément, hautement rendu témoignage à Timmense supériorité de Rousseau, et je relire mon interprétation. Grimm l'attaque à la sourdine, Diderot lui lance les plus sanglantes allusions, d'Alembert le réfute avec une politesse, dédaigneuse, Voltaire le crible d'injures, de grossièretés, de polissonneries, de sarcasmes. Qui donc tient pour lui, qui ose en penser,^en dire du bien? Je cherche, je ne vois guère que Duclos et Buffon ; mais leur admiration prudente ne dépasse point le seuil de leur chambre; ils se gardent soigneusement de la répandre, de la publier; ils ont trop peur de se mettre à dos le menu peuple des philosophes, de mécontenter TEncyclopédie, d'irriter le tout-puissant et très-peu tolérant patriarche de Ferney.

Il n'y a, par conséquent, ni exagération, ni paradoxe à soutenir que Rousseau réussit complètement en dehors des alliances et des complicités professionnelles. Les hommes du métier, les écrivains attitrés, et qui n'étaient que cela, n'acceptèrent jamais, en ce qui le concernait, l'arrêt du pubUc ; ils ne cessèrent de contester, de miner, de battre en brèche sa réputation. Le prodigieux succès de la Nouvelle Réloise et de VÉmile fut un événement social plutôt qu'une victoire littéraire. La société française, sans attendre le jugement des augures, alla d'instinct et spontanément tout droit à Rousseau. Il atteignitde son vivant à la gloire, en passant par-dessus la tête des lettrés contemporain^-.

Revenons à Diderot. Ce que la modestie ombrageuse de l'auteur des Confessions^ ce qu'un reste de ménage-

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ment envers un ancien ami, lui ont interdit d'articuler nettement, nous ne craindrons pas de le dire.. En contribuant n éloigner Rousseau de madame d'Epinay et à détacher celle-ci de son protégé, Diderot excité, aiguillonné parGrimm, obéit, à son insu peut-être, mais obéit assurément à un mobile honteux, la jalousie.

Il faut souvent compter avec ce bas et vilain sentiment, lorsqu'on porte dans Tétude de l'histoire littéraire un ferme discernement, une pénétration judicieuse, et que, animé d'un vif désir de rigoureuse exactitude, on ne s'arrête point aux belles apparences de la surface. Beaucoup de paroles et d'actions blâmables ne peuvent s'expliquer chez les gens de lettres que par cette disposition envieuse qui est le plus enraciné, le plus attristant et le moins pardonnable de leurs vices.. Malheur à celui d'entre eux qui, guidé par une juste notion de sa dignité, soutenu par la conscience de sa force, tente de se produire directement, de s'élever par lui-même à la célébrité, sans entrer dans ce vulgaire et rapetissant commerce de la camaraderie où le talent, pour désarmer la médiocrité furieuse des succès qu'il remporte, se voit contraint envers elle à des complaisances infinies, à des transactions déplorables !

Chose bizarre et pourtant d'une vérité frappante, qui se passe et s'accomplit chaque jour sous nos yeux, c'est en vivant seul,* en luttant seul, que l'écrivain se crée de nombreux, de mortels ennemis. Personne ne se réjouit de son triomphe, parce que personne n'y est intéressé. On sait que n'ayant rien emprunté, il n'a rien à rendre; on le regarde comme une sorte de non-valeur, et l'on trouve bientôt qu'il occupe indûment sa place au soleil, et qu'il est pour la foule affairée et

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nécessiteuse des ardélions, un embarras, un obstacle impatientant, un danger.

Diderot, j'en conviens, n'était point un homme médiocre; ^ mais, hélas ! il n'y a pas que la médiocrité qui soit jalouse. Le fougueux encyclopédiste sentait chez son ami une puissance latente qui l'intriguait, l'inquiétait et Teffrayait; il ne pouvait non plus se dissimuler quelle influence le commensal de madame d'Epinay était appelé à exercer sur la foule. Quoique Rousseau, à cette époque, n'eût encore publié que ses deux premiers Discours^ tendus, déclamatoires, sophistiques et qui me paraissent les plus faibles productions sorties de sa plume, le soulfle nouveau qui échauflàit cette prose nerveuse avait excité une grande émotion, éveillé d'unanimes espérances. On attendait beaucoup de ce hardi débutant. Diderot essaya d'abord de Pembrigader au service de la philosojihie matérialiste alors régnante. S'il eût mis une fois la main sur cet homme timide comme un enfant, incapable de résister à une domination amicale, docile, par moments, jusqu'à la pusillanimité, c'en était fait du génie de Rousseau ; la France aurait perdu Tun de ses plus grands écrivains.

Jean- Jacques fût devenu tout simplement l'un des obscurs et laborieux manœuvres de l'Encyclopédie. Il serait à présent un peu plus connu que Naigeon ou Suard, un peu moins que 'abbé Morellet. Il est certain (et Rousseau là-dessus ne déraisonne pas) que Diderot le vit avec déplaisir se fixer à l'Ermitage et qu'il ne recula devant aucun mojen pour le faire revenir à Paris. En m'exprimant ainsi, je ne me sers point de termes trop forts; car c'était vraiment ne reculer devant aucuA moyen, que d'oser reprocher à Jean-Jacques d'avoir emmené à la campagne la mère de Thérèse Levasseur, au risque d'à-

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