G LETTRES DE SAINT-LAMBERT
ce ne serait pas pour un amr tel que vous qu'elle commencerait à connaître rinconstance. C'est moi seul qu'il faut accuser de sa conduite. Son cœur n'est point changé pour vous, elle vous aime, elle vous honore, mais elle vous a moins vu parce qu'elle a voulu m'éviter des peines que vo|is n'auriez pas dû me faire, mais que vous ne m'aviez pas moins faites, et par ma faute. C'est moi qui ai cherché à vous lier Tun à Tautre, et ce n'est assurément pas cela que je vous reproche. Il v a dans mon cœur un désir continu d*unir et de rassembler ce que j*aime et ce que j'estime le plus, et je me suis toujours fait une image charmante de la manière dont je passerais ma vie à Eaubonne, entre elle et vous, si nous pouvions vous engager à vivre chez elle. Voici d'où vient tout le mal, voici mes sottises. Je^crus, à mon dernier voyage, voir en elle quelque changement : je l'aime trop pour rien perdre dans ^o\\ cœur, sans m'en apercevoir d'abord et sans le sentir cruellement. Je vous avoue que je vous crus la cause de ce que je crus avoir perdu. Ne pensez pas, mon cher ami, que je vous crusse ni perfide, ni traître ; je connaissais TausIcTilé de vos principes, on m'en avait parlé, elle m'en parlait ello mênic avec un respect dont ne s'accommodait pas l'amour. Il ne m'en a pas fallu davantage pour être alarmé d'une intimité (]ue j'avais si fort désirée, et vous sentez bien qu'une fois inquiet, il a dû passer par ma tête toutes les fausses délicatesses et toutes les bêtises possibles. J'ai fait trois malheureux ; je suis le seul à qui il reste des peines, parce que je suis le seul qui puisse avoir des remords. Il y a déjà du temps que je cherche à réparer mes injustices pour elle, je veux réparer mes injustices pour vous. Nous n'avons ni l'un ni Tautre cessé de vous estimer et de vous aimer. Pardonneznous et aimez-nous ; nous méritons votre cœur et vous serez coulont des nôtres. Je reliens cependant la parole que vous me donnez de ne lui parler jamais contre nos liens, croyez
que ce ne sont point ces liens seuls qui m'attachent à elle, et quand il n'y aurait entre elle et moi rien de ce que vous condamnez, elle serait encore ce que j'aimerais le plus. J'avais imaginé des cœurs comme le sien, mais je n'ai trouvé que lui de son espèce, et il suffit de bien connaître son caractère pour l'aimer toute la vie.
L*état déplorable où est ma santé me force d'aller aux eaux d'Aix-la-Chapelle; je suis paralytique d'un bras et d'une jambe, et mes faibles nerfs ont succombé aux fatigues de cette campagne. Donnez-moi de vos nouvelles à Aix-la-Chapelle, parlez-moi de votre santé et de vos occupations, dilesmoi que vous me pardonnez et que vous m'aimez. Je ne sais ce qu'il y a entre Grimm et vous, mais je vous dois de vous dire qu'il m'a parlé de vous comme d'un homme qui le respectait, mais dont Tinjustice faisait son malheur. Regardezmoi et traitez-moi comme votre ami, et soyez sûr que cette amitié fera un des plus grands charmes de ma vie.
Aix-la-Chapelle, 21 novembre 1757.
Il m'en coûte encore un peu d'écrire, mon cher ami, et j'ai à vous dire des choses que je ne veux point dicter; je ne veux cependant pas différer davantage de vous écrire. Je sais que vous êtes malheureux; votre imagination est noircie, et peut-être me soupçonneriez-vous d'une négligence que je n'aurai jamais, du moins pour vous. Notre amie vous a sans doute appris qu'il y avait du mieux dans ma santé, mais de ce mieux qui n'annonce pas encore un prompt rétablissement, et cependant je suis tranquille; pourvu qu'on me laisse continuer de l'être, je ne me trouve point trop à plaindre. Le