LETTRES DE SAINT-LAMBERT
calme et Pcspérance sont les jouissances des malades, cl je
les ai.
J'ai appris avec plaisir voire raccommodement avee Grimm. Quand il m'a parlé de vous, il ne m'a paru qu'un ami tendre et piqué, et je ne veux pas croire qu'il m'ait trompé. Dans ce moment, vous ne me paraissez pas bien ensemble, et j'espère que vous vous raccommoderez encore; je féliciterai celui des deux qui fera les avances. Je trouve tout simple et trcs-honncte que vous n'ayez point suivi madame d'Épinay, vous en aviez de très-bonnes raisons, et ce qui les rend encore meilleures, c'est qu'elle-même les a trouvées bonnes et qu'elle n'a point du tout été offensée que vous soyez resté à Paris, qu'elle n'a point pensé que vous ayez tort de ne pas l'accompagner.
Au reste, mon cher ami, si vous étiez parti avec elle, je ne vous aurais point vu faisant partie du cortège (Tune fermière générale^ étalant dans votre pays votre misère et votre esclavage * ; je vous aurais vu auprès de votre amie malade, ou bien suivant auprès de votre bienfaitrice le doux sentiment de la reconnaissance, ou du moins, mettant les procédés qu*on a quand on le veut à la place du sentiment auquel on ne commande pas. Si d'autres avaient vu en vous un vil complaisant, un parasite, etc., est-ce du jugement de ces gens-là que vous faites quelque cas? Je vous répète encore que je trouve votre conduite très-honnéte et irréprochable : ce sont vos principes dont je ne conviens pas. Il y en a encore un dans votre lettre que je n'aime pas : vous avez, dites-vous, plus d'horreur de la faiblesse que de l'ingratitude ; je ne vous dirai qu'une chose, on n'est pas le mattre d'être fort ou faible, on l'est de n'être pas injuste, et il y a de l'injustice dans l'ingratitude, il y a même de la faiblesse. On n'a pas la
* Lettre de Rousseau du 28 octobre 1757.
ik.
force de sacrifier Tintérêt de quelques passions à ses devoirs. Ces principes-là, mon cher ami, sont ceux de voire colère et ne sont pas les vôtres. Que votre esprit juste et étendu ne soit point circonscrit par votre caractère, ne le renfermez pas dans le cercle de quelques petites passions d'un moment. Vous verrez le vrai dans la morale; je ne vous demande •qu'une grâce : ne mettez point de passion entre lui et vous.
Permettez-moi de trouver vos amis très -peu sensés et trèsinjustes. N'esl-il pas misérable qu'après le départ de madame d'Épinay cette belle question : Devait-il^ ne devait-il pas lu suivre^ vous ait attiré des reproches amers, des kttres qui vous ont mis et ont dû vous mettre hors de vous? Que penser surtout de Grimm, à la décision duquel vous soumettez votre conduite, qui vous écrit d'abord une lettre par laquelle vous devez entendre que vous -ne devez point partir, et qui, lorsqu'il n'est plus temps de faire ce qu'il lui plaît d'appeler votre devoir, vous accable de la vue de ce devoir et le met sous vos yeux dans tout son éclat. Je n'entends pas cela ; disons qu'il y a de la folie. Il y en a certainement dans ce que vous me copiez de la lettre de Diderot.
Mais où il y en a le plus, mon cher ami, c'est dans ce que vous avez fait depuis qu'a commencé ce commerce épistolaire. Permettez-moi de vous le dire, vous êtes le plus fou d<î tous, mais vous êtes le moins coupable, et vos amis doivent très-aisément vous pardonner. Ils vous ont donné la fièvre, et ce n'est point à eux à vous reprocher ce que vous avez fait dans le transport. Il y aurait aussi trop d'amour-propre à vous à vouloir justifier ce délire, à vouloir le conserver ou i\ vouloir exécuter de sang-froid les projets formés dans le délire. Ne rompez point avec madame d'Epinay, elle a de Tamitié pour vous, j'en suis sûr ; elle a peut-être eu des torts, ayez le plaisir de les lui pardonner. Je ne veux pas vous parler de ses bienfaits comme bienfaits, mais comme des témoignages.