TRESSAN
Toul, ce 20 décembre 1755.
Vous connaîtrez, monsieur, parla lettre du roi de Pologne que j'envoie à M. d'Alembert, à quel point ce prince est indigné de Tattentat du sieur Palissot *. Il est tout simple, il est bien sûr que vous auriez trop méprisé Palissot pour être ému par la sottise qu'il vient de faire ; mais le roi de Pologne mérite d'avoir des serviteurs attachés, et je suis trop jaloux de sa gloire pour n'avoir' pas rempli dans cette occasion des devoirs aussi chers à mon cœur.
Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, monsieur, mais je suis lié d'une tendre amitié avec vos compatriotes. Je regarde Genève comme la ville de l'Europe où la jeunesse reçoit la plus excellente éducation. J'ai toujours sous mes ordres beaucoup de jeunes officiers genevois, je n'en vois aucun sortir de sa famille sans prouver qu'il a des mœurs et
^ Tressan (Louis-Ëlisabetb de la Vergne, comte de], né au Mans en 1705, mort en 1782.
* Les trois lettres de Tressan qu'on va lire sont indiquées dans le YIII* livre des Confessions ; elles ont trait à l'affaire de Palissot. On sait comment Rousseau, ayant été ridiculisé par ce personnage dans un drame, s'en vengea en obte. nant sa grâce du roi Stanislas, qui voulait le chasser de l'Académie de Nancy.
i:»; LETTRES DE TRESSAX
(le la litttTaturc. Si Tancienne amitié dont plusieurs de vos amis in'lioiiorcnt, si l'amour que j'ai pour les sciences et les lettres, que vous enrichissez tous les jours, peuvent m'être lin titre auprès de vous, j'aurai bien de l'empressement, monsieur, a me lier avec vous dans le premier voyage que je ferai à Paris, et je vous prie de recevoir avec plaisir et amitié les assurances de la haute estime avec laquelle j'ai l'honneur d*étre, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Lunérille, !•' janvier 1756.
Recevez, monsieur, le prix de la vertu la plus purel Vos ouvra^'es nous la font aimer en nous peignant ses charmes dans leur première simplicité; vous venez de l'enseigner dans ce moment par Tacte le plus généreux et le plus digne de vous.
Le roi de Pologne, monsieur, attendri, édifié par votre lettre, croit ne pouvoir vous donner une marque plus éclatante (le son estime qu'en souscrivant à la grftce que seul aujourd'hui vous pouviez prononcer. M. Palissot ne sera point chnss(3 de la société de Nancy, mais cette anecdote littéraire doit être inscrite dans les registres, et vous ne pouvez nous hlAmer de conserver dans la mémoire des hommes les excès qui peuvent les avilir, les actes de vertu qui les honorent. Enchanté de vos ouvrages, monsieur, et désirant d'afiermir dans mon cœur les sentiments qui sont si naturels dans le vôtre, je n'ai fait dans cette occasion que ce que j'ai dû, et sans Tordre du roi de Pologne qui m'a chargé de vous faire passer sa lettre, je n'aurais point osé vous faire connaître tout mon zèle.
Vous me promettez, monsieur, de me recevoir quand j'irai à Paris, et moi je vous promets de vous écouler avec confiance et de travailler de bonne foi à me rendre digne d'être votre ami.
Pardonnez-moi d'avoir donné plusieurs copies de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire *, malgré l'estime trop honorable pour moi que vous m'y témoignez. Je sens qu'on doit m'oublier en lisant cette lettre, et ne s*occuper que du grand homme qui s'y montre tout entier pour faire rougir le vice et pour le triomphe de la vertu.
J'ai l'honneur d'être, avec la plus haute estime et l'attachement le plus sincère, monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur.
Lunéville, 11 janvier 1756.
Vous serez obéi, monsieur ; il est bien juste que vous jouissiez de l'empire que vous vous acquérez sur les esprits. Je vous avoue cependant que j'aurais peut-être encore balancé à vous accorder tout pour M. Palissot, sans une lettre que j'ai reçue de Paris en même temps que celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. On commence par m' assurer d'une amitié à toute épreuve, et c'est en conséquence de ce sentiment qu'on m'avertit qu'on sort d'une compagnie nombreuse et brillante, où l'on s*est déchaîné contre moi au sujet de l'affaire de M. Palissot, et que même on s'y est dit l'un à l'autre à l'oreille une épigramme faite contre moi.
Cette lettre m'a déterminé sur-le-champ,, monsieur, à suivre votre exemple. Je me trouve aujourd'hui dans le cas d'avoir aussi à pardonner à M. PaUssot; je le fais sans nulle
* 26 décembre 1755.