LETTRES DE TRESSAN A J.-J. ROUSSEAU
restriction, trop heureux qu'il me procure celte occasion de vous prouver que j'aime h profiter de vos leçons. J'ai répondu à cette personne avec toute la vérité la plus simple; je lui ai mandé ce qui s'est passé, ce que j'avais fait et ce que vous m*avez empêché d'achever. N'en parlons plus, et que M. Palissot puisse être assez heureux pour ne jeter jamais des pierres qu'à des sages. Si je le suis dans ce moment, lui et moi nous vous le devons également. Je consens de tout mon cœur à ne vous plus louer, lorsque je jouirai du bonheur de vous voir et de vous entendre, alors ma façon de vous applaudir me sera utile et répondra à vos vues. Jusqu'à ce moment, permettez-moi de vous dire encore que mon admiration pour vos ouvrages et pour votre cœur égale rattachement que je vous ai voué pour le reste de ma vie. J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Luxembourg (Madeleine-Angélique de Neuville Villeroy, maréchale de), sœur du duc de Villeroy, née en 1707, morte en 1787, mariée à quatorze ans, au duc de Boufflers, nommée dame du palais de la reine en 1754; elle ' eut à la cour un début brillant. En 1756, elle épousa en secondes noces le maréchal de Luxembourg, veuf lui-même, et qui mourut en 1764. Madame de Luxembourg a joui d'une grande réputation d'esprit et de beauté. Les portraits que plusieurs de ses contemporains nous ont laissés d'elle montrent qu'elle était plus redoutée qu'aimée. Elle s'est constamment intéressée à Rousseau, et donna une protection spéciale à Timpression d'Emile, protection qui, du reste, ne porta guère bonheur au philosophe.
Paris, mai 1759.
Les remercîments, monsieur, ne sont pas faits pour vous; c'est de M. de Luxembourg et de moi que vous devez en recevoir *. Cependant notre reconnaissance serait plus grande si vous aviez bien voulu accepter un autre logement. J'ai peur que vous ne soyez pas trop bien dans celui que vous avez choisi '. J'ai beaucoup d'impatience de retourner à
* Rousseau venait de s'établir dans le petit château de Montmorency, que lui avait offert le maréchal de Luxembourg. Madame de Luxembourg répond ici à sa lettre du 15 mai 1759, où il lui annonce son installation et le bonheur qu'elle lui procure.
* Le petit château renfermait quatre logements séparés.
430 LETTRES DE LA NâRËGHâLE DE LUXEMBOURG
Montmorency, mais ne craignez pas les imporlunités, je sais votre façon de penser. Soyez persuadé, monsieur, que j*ai pour vous tous les sentiments de la plus grande estime, et que je désire infiniment dans la suite mériter une petite part dans votre amitié.
Paris, juin 1759*.
J*ai beaucoup plus d'empressement d'aller à Montmorency cette année. Ne vous en alarmez pas, monsieur, et soyez persuadé que nous ne voulons pas du tout attenter à votre liberté. Nous désirerons dans le silence vous voir souvent, et vous ne vous en apercevrez pas. Recevez néanmoins mes rcmercimcnts. Je me porte bien à présent, et je vous annonce que je compte comme un très-grand bonheur pour moi Tintérct que vous voulez bien prendre à ma santé.
Paris, septembre 1759*.
Est-il possible que vous ne soyez injuste que pour moi I Ne m'avez-vous pas permis de donner à n^ademoiselle Levasseur une robe de toile peinte? et n'avez-vous pas dit expressément que vous vouliez qu'elle fût bien laide? Et cela s'est passé comme vous l'aviez ordonné. Vous me grondez et vous
* Cette lettre est une réponse à celle de Rousseau, du 37 mai précédent, ad résinée au maréchal , et à celle du 5 juin , adressée i madame de Lnxembourg.
* Cette lettre est une réponse à celle de Rousseau de 31 août précédent; il y grondait madame de Luxembourg des présents qu'elle fiûsait à Thérèse.
m'écrivez, monsieur, la lettre la plus affligeante; vous me menacez de ne me point aimer ! En vérité, si je vous querellais, je ne ferais que me laisser aller à tout ce que je pense ; mais j'aime bien mieux oublier votre lettre pour ne songer qu'à vous et au plaisir infini que j'aurai si vous venez ici. Eh bien, monsieur, malgré vos menaces, je vous aime de tout mon cœur, et je vous assure que je ne changerai jamais.
Versailles, novembre 1759*.
Je suis ravie, je suis contente; votre lettre m'a fait un plaisir infini, et je me presse pour vous le mander et pour vous en remercier. Voici les propres mots de votre lettre. « Quoique vous soyez assurément une fort bonne pratique, je me fais quelque peine de prendre de votre argent. Régulièrement^ ce serait à moi de payer le plaisir que f aurais de travailler pour vous. » Je ne vous en dis pas plus. Je mo plains de ce que vous ne me parlez jamais de votre santé; rien ne m'intéresse davantage. Je vous aime de tout mon cœur. Oui, monsieur, et c'est, je vous assure, bien tristement que je vous le mande, car j'aurais bien du plaisir à vous le dire moi-même. M. de Luxembourg vous embrasse et vous aime de tout son cœur.
*■ Celte lettre, que Rousseau a insérée textuellement dans le livre X des ConfessionSt est une réponse à celle du 29 octobre 1759. On se rappelle qu'il avait consenti à faire, pour madame de Luxembourg, une copie de la Nouvelle Hélme à tant la page. Ne sachant quel sens il devait donner à la réponse qu'on va lire, Jean-Jacques se figura que la maréchale avait été blessée du passage de sa lettre transcrit par elle dans la sienne, et il se bâta de lui répondre afin de protester contre toute interprétation désobligeante. Il lui écrivit dans ce but une première lettre qui n'est pas connue, puis une seconde du 15 novembre, et enfin une troisième qui est datée du 8 décembre 1759.
Versailles, novembre 17S9.
Ce n'est point à vous h vous mettre à mes pieds, c'est à moi à me jeter aux vôtres ^ Est-il possible d'avoir tort avec vous? On ne doit jamais se le pardonner. C'est à votre clémence et à votre amitié que je demande ce pardon, si vous m'en croyez encore digne. Cependant je pourrais dire quelque chose pour ma justification, mais ce ne seraient quedes lieux communs et qui ne sont pas faits pour être lus par vous, comme par exemple : a que je n'étais pas ici, » a que je nai pas reçu votre lettre ' d'abord, » et mille autres bêtises comme cola. Oui, monsieur, je parle de vous avec M. de Luxembourg, et c'est, je vous assure, l'entretien le plus agréable que nous puissions avoir, surtout dans un aussi vilain pays que celui-ci, où l'on ne trouve personne dont on puisse dire les mêmes choses que nous disons de vous, et je vous assure que M. de Luxembourg vous aime bien tendrement.
Je n'ose vous rien dire sur ce que vous me mandez du livre que vous m'avez promis' et des conventions que nous avons faites ensemble. Ce n'est pas à moi de gronder dans ce moment-ci; mais cependant, mais cependant... vous m'entendez, et je n'ose en dire davantage jusqu'à ce que j'aie reçu mon pardon en bonne forme, ce que je vous demande avec la plus grande instance. Je n'ose me plaindre que vous ayez pu soupçonner mon cœur, il est pourtant bien tendrement à
^ Voir la letlre de Rousseau à madame de Luxembourg du 15 noTembre 1750. C'ctuit la seconde qu'il écrivait à cette dame après en aYoir reçu la lettre précédente, qui l'avait si fort agite et sur laquelle elle n'avait pas encore donné d'éclaircissement.
* Lettre du 15 novembre 1759.
5 La copie de la Nouvelle lléloîse.
vous et il y sera toute ma vie. Je serai dans la tristesse tant que je n'aurai point de certitude que vous n'êtes plus fâché contre moi. Ainsi, monsieur, je vous demande à deux genoux un petit mot pour ma tranquillité, et je vous supplie d*étre persuadé que mes sentiments pour vous sont de nature à ne jamais finir.
Versailles, décembre 1759.
Vous m'effrayez avec le sérieux de votre lettre \ La mienne n'était qu'une plaisanterie et qui roulait sur ce que vous dites que vous ne voulez pas prendre de mon argent, à l'occasion des cahiers que vous m'avez promis et sur lesquels je compte, comme on doit compter sur tout ce que vous dites. Je meurs d'envie de vous voir. Il n'y a plus qu'un mois jusqu'à la fin du quartier de M. de Luxembourg; si vous ne venez pas nous voir, nous irons vous trouver. Je souhaite, monsieur, que votre santé soit bonne, personne ne vous aimant plus tendrement que moi.
Paris, janvier 1760.
Si je ne vous écris pas souvent, c'est que mes lettres sont faites pour vous ennuyer. Je ne pourrais vous parler que des sentiments de mon cœur, vous les connaissez et vous lui
* La lellrc du 8 décembre 1759, que Rousseau a transcrite dans le livie X des Confessions, et qui était une seconde réponse à celle de la maréchale, du mois c!c novembre.
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t» LETTRES DE U UAHËCHAIË DE Cailes dire bien mieux que moi ce que j der. Mon cixur n'a point d'esprit, il n't mais il en Taudrait dans lea lettres qu vous ai pas Tait réponse d'abord à votn n'étais pas ici. Je trouve votre lettre à A belle, mais je crains qu'il ne la mérit mille et mille grâces de votre diligenc* cela ne vous fatigue. C'est pour moi le trouve les gens qui vous porteront ma Adieu, monsieur, personne au monde t drcment que moi.
Je n'étais point ici quand vous m'a lettre*, j'étais à Viller,)y,elj'ai reçu en accompagnée de h plus charmante devrais être honteuse de toute la peine i Je ne puis vous exprimer, monsieur, t me fait. Je le lis avec délices ; mais j trop vite. Il n'y a point d'illusion, je I beau que la première fois que je l'ai ei il n'y aura rien de si bien écrit, de s d'envie de vous voir, je suis à la mort gue. Conjment peut-on aimer les gens < pour mieux dire, comment peut-on voii
* l.clire inconnue.
' Rausieau iviit fait, dans le couranLde ïilé f Nouvelle Hélmae i madame de Luxembourg.
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A J.-J. R013SSEX\3. 4i
aime? car certainement je vous aime de tout mon cœui
^t- Vous avez été malade. Ces temps sont bien malsains quani
% on est délicat. Avez-vous senti le tremblement de terre
'^ u Pour moi, je n'y crois pas beaucoup. Adieu, monsie|j
^ nprsonne ne vous honore, ne vous estime et ne vous ai-
\w P^usquemoi.
Mars neo .
Je reçois, monsieur, avec bien de la reconnaissance seconde partie que vous m'envoyez*. Je relis la pretni^ avant de commencer Vautre pour faire durer le pla\s\|« p] longtemps. J'ai un grand désir d'aller à Montmorency. Taris. H»* vérité, il est bien cruel de ne vous pas voir. Est-il possi écrit 11 t"* qw'oï^ soit assez malheureux pour aimer tendrement qu ^^aiUs*^ qu'un qu'on ne voit jamais*! Combien croyez-vous qu'il ^ çjumoi que nous ne nous sommes vus! Vous n'y pensez pas, j celavous*** suis sûre. La lettre que vous avez eue de votre libraire le plaisir"?^ venue par M. de Malesberbes, qui en a chargé M- de Lux( ouve qo«l* ; bourg ponr qu'elle vous îût remise plus promptement. V roiive eiicof|f avez répondu à la lettre qu on avait écrite à mademoiselle Le ^" i^ ^^"^ ' ^^ ^^ semble, monsieur, que vous n'y répondez " i" «,/. sk v^ ^ • ''^ vous assure que je ne vous ai jamais donné ni chaf
**ulTes, ni gâteaux d'amandes, ce n'est, je vous assi
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itsir pas m ' gâteau a v* «i"«»x*co, x.^ x*x.ot., jv, ..,«« «w«
" ^L,«Hiil' pi ^^^ "^^^s les ai envoyés. Je n'ose pas entrer en d^
ne ^ ^^ ^^^^ ^^"^ ^^^ article, je respecte trop votre façoi ^^^ î mais vous pouvez être très-persuadé que nous ne
lesgfliîf
^ki ^ xuJ^ ^^ondc partie de \a ^iouvelle Hélme, accompagnée de la lel
^^^W inconnue.
iSA LETTRES DE LA MARÉCHALE DE LCIEIBOURG
avons jamais dunné iiuc du ,'xibier de la chasse de M. de Luxembour;:. Adieu, monsieur, je tous aime et tous aimerai louie ma vie.
Paru, i'ô ullcl 1760.
Je SUIS arrivée hiiT au soir de la campagne. Quelle nouvelle j'ai apprise ! Je partage votre douleur, jen suis moimême au désespoir. Ce pauvre Turc ^ ! Quel dommage! Il y a bien des amis qui ne le valent pas. J*en fais mes complimenl) aussi à mademoiselle Levasseur. Je ne vous parle point de vos autres affaires. J*ai été à la campagne, je vais demain à Versailles : j'en reviendrai dans deux jours. Vous voyez bieu que c'est le moyen de devenir bel esprit^Adieu, mon cher cl très-cher ami, yi vous aime du plus tenilre de mon cœur. M. de Luxembourg ne sait pas le malheur '.
Versailles, jiûUflllTeO'.
M. de Luxembourg est parti hier à six heures du malin \ Je ne sais pas encore si j'irai ; j'attends de ses nouvelles, parce qu'il ne sait pas lui-même combien de temps il sera. J'ai vu M. de Saint-Florentin, qui est le mieux disposé pour l'abbé
Le chien de Rotbtediu, qui veuait de mourir.
' La répoose de Rontseau à cette leUre e«t du 20 juillet suirant.
^ Rousseau a transcrit presque littéralement ce billet au livre X des CoH" fessions, à propos de l'afTairc de l'abbé Morcliet. Il ne se trouve dans le texte que deux légères variantes : en grdce, au lieu de pour taule grâce, eije me flaitej pour je m* imagine.
^ Pour Rouen, où il avait été envoyé au sujet de quelques mouvements du parlement.
Morellel; mais il y Iroiivo des obstacles dont il espère cependant triompher h son premier travail avec le roi, qui sera la semaine prochaine. J'ai demandé aussi pour toute grâce qu*on ne Texilât pas, parce qu'il en était question. On voulait l'envoyer à Nancy. Voilà, monsieur, ce que j'ai pu obtenir; mais je vous promets que je ne laisserai pas M. de Saint-Florentin en repos que l'affaire ne soit finie comme vous le désirez. Que je vous dise donc à présent le chagrin que j'ai eu de vous quitter si tôt; mais je m'imagine que vous n'en doutez pas. Je vous aime de tout mon cœur et pour toute ma vie*.
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Paris, août 1760.
J'ai reçu aujourd'hui des nouvelles de Rouen. On me mande que M. de Luxembourg s'est trouvé un peu mal, mais qu'on croit que ce n est qu'un mouvement d'humeurs et que ce ne sera rien. Cela ne laisse pas cependant que de m'inquiéler. Je vous en manderai demain des nouvelles, mais je vous demande la grâce de me donner des vôtres ; je n'en sais point depuis votre saignement de nez. On vient de me dire que l'abbé Morellet sort aujourd'hui de la Bastille.
Paris, août 1760 • .
Vous vous échauffez à courir, vous n'êtes pas un moment en place; vous faites des promenades trop longues; vous tirez
< La réponse de Rousseau est du 28 juillet 1760. Grâce à Pinlercession de madame de Luxembourg , l'abbé Morellel sortit de la Bastille peu de jours après.
- Cette lettre est une réponse à celle de Rousseau du 6 août 1760. U y remercie la maréchale des soins qu'elle a pris en faveur do Tabbé Moiellct.
de Tare continuellement, et puis vous saignez du nez ! Mais e*est que vous ne faites que votre volonté du matin au soir et que vous ne songez point du tout à votre santé. Si vous m'aimiez, vous en devriez être un peu plus occupé. J*ai eu hier des nouvelles de Rouen par un courrier et par la poste ; il n'y avait encore rien de décidé, tl. de Luxembourg a élé très-bien reçu. On dit qu'on n'approuve pas la conduite de la chambre des comptes. La députalion du parlement est toujours mandée pour le 28 à Saint-Germain, où elle doit attendre les ordres du roi. Je n'ai pas reçu de nouvelles aujourd'hui par la poste ; apparemment qu'il viendra un courrier, peut-être ce soir. Adieu, monsieur, je vous aime de tout mon cœur.
Paris, août 1760.
Oui, assurément, je me souviens de ce que vous m'avez mandé \ Je suis pour vous comme une certaine personne qui gravait dans son cœur les paroles d'une autre personne. Eh bien, donc, je me souviens très-bien de ce que vous m'avez dit, mais c'est que je veux abuser de votre complaisance et de votre amitié rare. Toutes les fois qu'on est fort agréable, on est fort nécessaire, et comme je n*aime qui que ce soit plus que vous, il est impossible d'avoir plus de plaisir que j'en ai quand je suis avec vous. M. de Luxembourg so porte bien. Je suis dans l'incertitude sur son retour, les dé|)ulés du parlement de Rouen étaient encore hier à Versailles, et ce n'est qu*à leur retour qu'il y aura quelque chose de décidé sur celui de M. de Luxembourg. J'ai vu ce matin
' La leltrc de Rousseau à laquelle la maréchale répond ici est nconnae. Il est donc impossible de savoir de quoi il 8*agit. .
l'abbé Morellet; il me paraît aimable. Nous avons parlé de vous. 11 va à la campagne, non pas que cela lui soit ordonné, mais seulement par prudence. Il a fort bon visage pour un homme qui a été sept semaines en prison.
Paris, novembre 1760.
Vous croyez peut-être que je n'ai pas été très-occupée de vous pendant que vous avez été malade. Je ne vous ai pas écrit, mais je ne vous en aime pas moins. Je me suis imaginé qu'il ne fallait pas vous importuner de deux lettres. M. de Luxembourg vous a écrit. J*ai été très-enrhumée, et si je le voulais bien, je le suis encore. J'ai impatience que le mois de janvier arrive, car, de quelque manière que ce soit, il faut que je vous voie, et je ne peux pas supporter des absences si longues. Adieu, monsieur, mon attachement et ma tendresse pour vous ne finiront jamais.
XYI
Paris, Janvier 1761 *.
Eh bien, monsieur, je vous propose de venir à l'hôtel de Luxembourg pour y manquer de tout. Vous n'y aurez pas ■seulement du sel sur une tuile. Si c'est la façon de vous y attirer, il n'y a rien qu'on ne fasse. Vous dites que vous avez moins de réserve avec M. de Luxembourg qu'avec moi. Eh ! monsieur, à mon âge on n'a plus de sexe ; il ne me reste qu'un cœur qui ne vieillit poiilt pour vous et que vous trouverez toujours bien tendre. Le chevaHer de Lorenzi est chez
* Celte lettro est une réponse à une lettre inconnue de Rousseau.
M. le prince de Conli. M. de Luxembourg arrive à Paris mercredi prochain, et jeudi, si vous vouliez, tous les deux, mais je me garde bien de le proposer. Vous me faites trembler, mais ne défendez pas les désirs. J'ai écrit au chevalier. Adieu, monsieur. Vous n'aurez jamais d'amie plus fidèle ni plus constante que moi.
Paris, féTrier1761<.
Je VOUS assure et vous donne ma parole que jamais madame de BoufQers n'imaginera rien qui puisse la fâcher de votre part, el je vous conseille de lui envoyer les deux exemplaires ' auxquels elle s'attend et qui lui sont annoncés depuis longtemps. Elle n'a point changé pour vous, j'en suis bien persuadée, mais il n*èst pas donné à tout le monde de vous niiner autant que moi. J'imagine que peut-être, elle et M. le prince de Conti ont été un peu blessés que vous n'ayez pas voulu de temps en temps recevoir du gibier de sa chasse, ce qui n'était qu'une marque d'amitié'. Au reste, je crois que l'hiver contribue à celte espèce de refroidissement, parce qu'elle n'a pu vous voir si souvent; elle a peur des chevaux. Toutes les fois qu'elle me parle de vous, c'est dans les mêmes termes d'amitié que je lui vois depuis qu'elle vous connaît. Je ne m'étendrai pas si fort sur le chevalier de Lorenzi. C'est un bon homme qui vous aime, qui vous rendrait des services, si Ton pouvait vous en rendre et que vous en voulussiez rece-
^ Cette lettre est une réponse à une lettre inconnue de Rousseau.
* De la Nouvelle Uéloïse, qui venait de paraître.
^ Voyez, dans la Correspondance, la lettre de Uousseau à madame de Boufflcrs, du 7 octobre 1760, où il refuse de recevoir à l'avenir le gibier qno vcu- (iruit lui envoyer lo prince de Conti. A la fin du livre X des ConfiUsUms. Jean-Jacques s'est fait de justes reproches au sujet de cette lettre.
voir. IN'e vous tourmentez pas Tespril à chercher une chose qui n'existe pas, parce que, comme l'on dit communément : Où ij n'y a rien, le roi perd ses droits.
M. Coindet devait m'apporter hier des livres qui sont bien attendus et bien désirés » ; je ne comprends pas pourquoi il n'est pas venu, cela est insupportable. Ce que vous me mandez à la fin de votre lettre est charmant et affligeant. Eh, mon Dieu ! pourquoi ne voulez-vous pas faire le bonheur de deux personnes qui vous aiment tendrement? Je crois que la bonté de votre cœur vous y porte naturellement. Vofre lettre est du 20, et je ne Tai reçue qu'hier au soir; comme je veux que vous ayez ma réponse plus tôt, je vous envoie un homme pour vous la porter,
Paris, février 1761.
Vous m'avez permis de vous envoyer du beurre, je vous en envoie. Vous ne voulez pas en manger, qu'est-ce que cela signifie *? Eh bien, pour vous punir, je vous prie de recevoir ces deux pots. Certainement, celui que vous avez doit être très-mauvais actuellement.
Votre Julie est le plus beau livre qu'il y ait au monde. Il n'yaqu'uneâmecomme la vôtre qui puisse l'avoir fait. Tout ce qui se peut imaginer de beau, de grand, de toutes les manières du monde, s'y trouve, et les gens qui l'aiment, et qui sont en grand nombre, le relisent tout de suite. Il y a les plus beaux détails. Je ne suis pas de votre avis, j'aime bien mieux la grande préface^ que la petite ; la grande dit les mêmes choses,
* Dos exemplaires de l.i Nouvelle Héloïse,
* Voyez la iellre de Rousseau du IG février 176i.
3 CeUe grande préface de la Nouvelle Héloïse, qui est en dinlogue, fui imprimée à part, un peu après la publication de l'ouvrage.
mais comme c* est plus détaillé, cela révolte moins. On a livre les estampes comme elles devaient être ; elles sont bien. Dans la dernière, j'aurais voulu que le voile eût été sur le visage de Julie. Madame de Boufflers vous a été voir hier, à ce que me dit le chevalier de Lorenzi. Soyez persuadé que je n'ai rien dit de trop, et que l'amitié de madame de Bouifiers n'était pas refroidie pour vous. Adieu, tout ce qu'il y a de plus parfait et de plus aimable. Je vous aime du plus tendre de mon cœur.
Paris, mars 1761.
Vous avez bien raison de me trouver ridicule de ne vous avoir pas fait réponse plus tôt. Je vous dirai deux ou trois mauvaises raisons : premièrement, j'ai été à Versailles, et puis j'ai voulu attendre de vous rendre compte de M. Marteau et de sa demoiselle ^ Je les ai vus l'un et l'autre; ik me paraissentd'honnétes gens, chacun dans leur genre. Je ne savais pas trop ce que Ton pouvait faire pour eux. En attendant, il faudra leur donner quelque secours d'argent, dont la pauvre fille me parait avoir grand besoin. J'espère que vous n'oublierez pas voire projet d'aller voir ***, et que vous le manderez quand vous aurez à peu près déterminé le jour. ïen ai grande impatience pour vous savoir un peu débarrassé de tout ce monde importun qui vous obsède continuellement. Recevez mille et mille grâces de ce que vous m'avez envoyé;
' Rousseau, dans une lettre demeurée inconnue, ayait demandé à madame de Luxembourg de bien vouloir s'intéresser à une jeune fille' malheoreose, dont a lamentable histoire lui avait inspiré un vif intérêt. Un nommé Marteau avait envoyé à Jean-Jacques le récit des infortunes de celte jeune fille, dans une leitre qui fait partie des Œuvres inédites, publiées en lS6i. La réponse de Rousseau à ce M. Marteau se trouve à tort adressée, dans la Corre^pondancey à Moultou, en date du mois de mars 1761.
j'en suis très-contente. Comme je n entends point le latin, j'y perdrai un peu. Recevez aussi mes remerchnents de la lettre que vous m*avez écrite ^ Toutes les preuves que vous me donnez de voire amitié me comblent de joie. Personne ne vous aime plus tendrement que moi. C'est bien vous qui êtes adorable, et il est impossible d'être aimé plus vivement, ce dont je vous assure pour jamais.
Paris, mars 1761.
H me revient les plus mauvaises nouvelles du monde de votre santé. En vérité, vous devriez bien venir à Paris passer quelques jours pour voir non des médecins, mais des gens qui vous soulageraient sans vous importuner. Je vais aujourd'hui à rile- Adam, j'y resterai jusqu'à dimanche. Au nom de l'amitié la plus tendre, songez à votre santé; rien au monde ne m'intéresse autant. Je vous aime du plus sincère attachement, et j'espère que vous en êtes persuadé.
Paris, juin 1761.
D'aujourd'hui en quinze jours, nous nous reverrons; j'en meurs d'impatience. M. Coindet vous voit à tout moment; je le trouve bien heureux. Il est occupé de vous, il vous aime de tout son cœur; c'est le meilleur homme du monde. Il y a un faquin de marquis de Ximénès qui est aux Déhces, chez M. de Voltaire, et qui lui a écrit quatre lettres contre la Julie
qui sont bêtes, méchantes, impertinentes*. Est-il possible
* La lettre inconnue dont nous venons de parler.
* Il parut en 17G1, une brochure in-S» intitulée : Lettre sur la Nouvelle
qu^iviT lespril ilo Vollairc il enlrc dans son âme une basse jalousie. Cependant il faut être persuadé qu'il ne serait pas capable d*avoir écrit un livre comme le vôtre. Nous ne voyons point dans ses ouvra^^es l'élévation, la force de génie qui est répandue dans cette charmante Julie. Adieu, le plus aimable de tous les hommes et le plus aimé.
Paris, juin 1761 *
Il faudrait des volumes pour vous dire tout ce que je pense sur votre dornicrc lettre. J'ai cent mille choses à vous dire, et j'irai demain après-midi à Montmorency. Je partirai vers les six heures avec M. de Luxembourg, ayant la plus grande impatience de vous embrasser.
Paris, vendredi, août 1701.
Si vous ne recevez pas plus souvent de mes nouvelles, ce n'est ni négligence ni indifférence. L*alfaire de ces lettres initiales est la plus difficile du^ monde*. L'homme qui se niéle de cette recherche-là est difficile et fâcheux; il ne veut point d'argent, par conséquent on le peut bien moins presser. Il domaiule plusieurs mois, parce que les renseignements sont fort peu certains et qu'il faut feuilleter au moins
Ultime de J.-J. Tiousfieaii, qui fut attribuée au marquis de liniL'nès. Lcbniit public accuseait Vuilaire d'avoir aidi; ù la r<^daclion de ce pampl^lel.
* Celtu Ictirc esl la réponse à une lettre importante de Rousseau, du 12 juin 1761 , où il est question de ses enfants.
^ 11 s'agit ici de la recberche des enfants de Rousseau, que la mari^chnle de Luxembourg poursuivait activement à riiospice dei Enfauta-Trouvés. On lait que ses effortd demeurèrent infructueux.
six mois de registres. Je sais fort peu de vos nouvelles, vous ne m*cn mandez point, et quand vous prenez vous-même cette peine, c'est d'une manière si peu détaillée, que cela ne me satisfait point du tout. Je vous embrasse mille fois du plus tendre de mon cœur^
Paris, mercredi, septembre 1761 ^.
Oui, monsieur, j'ose le dire, mon cœur est digne du vôtre. 11 n'y a point de sentiment tendre qu'il ne sente pour vous. Il est impossible d'être plus affligée que je ne le suis de notre séparation. Je voudrais passer ma vie avec vous; vous ne vous en trouvez pas digne. Je crois à votre supériorité, je la respecte et je l'admire.
Il faudrait être Julie pour habiter Clarens. Je sais bien que l'hôtel de Luxembourg ne lui ressemble pas, ainsi je ne vous dis pas qu'il y a un petit appartement qui serait trop heureux de vous recevoir. Vous le savez, cela suffit, jamais vous ne serez importuné de mes demandes. Vojus ne défendez pas les désirs, heureusement : j'aurais bien de la peine à vous obéir. J'ai été à Versailles, c'est ce qui m'a empêchée de vous faire réponse plus tôt. Adieu, monsieur. Il n'y a plus de moments dans ma vie oii je ne vous regrette, ne vous désire et ne vous aime.
Pans, jeudi, oclobrc 1701.
Il n'y a rien de si charmant que votre lettre '. Nous ressentons tous les jours avec délices le prix d'une amitié aussi rare
* Li réponse de Rousseau à celte IcUie, est du lundi 10 aoûl 1761.
- Celle lellre esl une réponse à celle de Rousseau du 1*' septembre 1701.
^ Lellre de Rousseau, du mercredi 18 octobre 176J.
4i() LETTRES DE LA MARÉCHALE DE LL'KEMBOUftG
que la vûlre, et je vous aime avec toate la tendresse que vous meniez. Il n*y a pas de cœur plus tendre que le mien.
Saint-Martin * est un fripon et un sot. M. de Luxembourg est de trop bonne foi, il a eu de la confiance en un homme qui ne la méritait pas. Je l'en ai averti plus d'une fois, il ne m'a pas assez écoutée. Ceci soit dit entre nous, x
On vous propose, monsieur, de venir ici de demain en huit; c'est encore bien loin. Mandez-moi bientôt que vous acceptez. Adieu, monsieur. Je désire le voyage de Montmorency avec bien de Timpatience. Je ne vous remercie point de la quatrième partie'; je l'ai commencée, mais je la lirai bien lentement : vous en savez la raison.
Paris, novembre 17G1.
Ne connaîircz-vous jamais les sentiments que j*ai pour vous? 11 faut donc vous dire pour la centième fois que je vous aime de tout mon cœur et que je ne changerai point tant que je vivrai? Vous serez vénéré avec la même tendresse et la même fidélité. Vous avez écrit à M. de Luxembourg une lettre charmante ', mais, pour moi, je ne vois point qu'une ffuiille de papier blanc vous fasse dire de si jolies choses. Ainsi je ne vous écrirai point des lettres aussi spirituelles. Vous vous contenterez de mon cœur, qui n'a pas tant d'esprit que vous, mais qui est bien plus tendre. J'embrasse made* moisellc Levasseur.
* Un secrétaire du maréchal de Luiembourg, qui l'avail volé.
'^ De la Nouvelle Héloïse.
^ \a lellrc au maréchal de Luxembourg, du 20 octobre 1761 ^ que nous avons donnée dans le volume des Œuvres inédites (Paria, 1861). G^élail une réponse à une de ces feuilles de papier blanc que le maréchal envoyait à Ronsaeau (juand il n'avait pas le temps de lui écrire qu'il se portait bien*
Paris, ce mardi, décembre 1761.
Ah I mon Dieu ! quelle affliction votre lettre m*a causée * ! En arrivant hier de Versailles, je Tai reçue. Tout de suite j'allai chez Duchesne , que je trouvai tout seul pour me recevoir; vous savez que c'est lui qui prend toujours la parole. Je ne peux pas m' empêcher de vous dire que je ne les crois point coupables. Je ne voulais pas Teffaroucher d'abord. Il m'a juré, avec les plus grands serments, que depuis que votre manuscrit est entre leurs mains, ils ne l'ont montré à qui que ce soit au monde; que si vous n'avez pas de feuilles aussi souvent que cela devrait être, c'est que vous faites souvent des changements, des notes qu'il m'a même montrées écrites de votre main ; ainsi qu'il faut refondre ces feuilles et qu'on vous envoie deux fois la même épreuve quand vous y avez fait des changements ; que leur intérêt était que l'ouvrage soit bientôt fini. Ils me donnent leur parole qu'il sera achevé d'imprimer à la lin de février pour êtrje mis en vente au commencement de mars. Je ne me suis point contentée de tout ce que m'a dit M. Duchesne, je lui ai dit que je voulais aussi parler à son associé*. Il sort d'ici. Il me dit les mêmes choses, et de plus que, si vous vouliez, il vous rendrait le manuscrit pour que vous y fissiez tout de suite les changements que vous y croiriez nécessaires. Comme je vous ai vu fort inquiet, je lui ai dit de mettre cette proposition par écrit, et il m'a écrit une lettre dans mon antichambre, où je n'ai pas trouvé l'offre du
* Voir la lettre de Uousseau à madame de Luxembourg , du 15 décembre 1701, sur les craintes qu'il éprouve de voir les éditeurs de VÉmle (Duchesne et Guy) en allérer le lexle.
* tiuy.
manuscrit aussi positive, et je lui ai fait remettre à la marge. Je ii*ose vous donner des conseils, mais je crois qu'ils sont de honne foi et qu'ils ont grande envie que Touvrage paraisse |)roniptement, surtout à cause de M. de Malesherbes, parce qu'ils m*ont dit qu'il fallait proGter du temps où il était en place. J'oublie de vous dire que M. Tabbé de Graves a voulu le voir, disant qu'il l'avait déjà lu et qu'il était fort de vos amis, et qu'ils m'ont juré qu'ils ne le lui avaient pas montré, et, comme je vous l'ai déjà dit, que personne au monde ne l'avait yu. Je vous envoie cette lettre. Je vous supplie dem'écrire, car votre lettre m'inquiète infiniment. Je ne peux pas m'empécher de vous répéter que je crois que vous vous alarmez mal à propos, certainement ils ont envie d'en Gnir. Cet homme qui sort d'ici m'a proposé de vous rendre le manuscrit avec la plus grande sécurité et simplicité, n'imaginant pas que ce soit pour autre chose que pour le revoir et y faire tout de suite les notes que vous y croyez nécessaires. Quel intérêt peut-il avoir pour ne pas vendre un ouvrage qu'il a acheté et qui ne lui rapporterait point d'argent de très-longtemps? En vérité, cela ne me paraît pas vraisemblable après ce qu'ils m'ont dit l'un et l'autre. Je retourne à Versailles aujourd'hui. Je leur ai annoncé qu'ils entendraient parler de moi prochainement. Adieu, monsieur, calmez un peu votre esprit, et soyez persuade que personne ne vous aime aussi tendrement que moi.
Paris, samedi, février 1762 '.
Je pars dans ce moment pour Yilleroy. Me permettez-vous de remettre à vous faire réponse à mon retour? Je n'y serai
Ce billcl csl une répon^o à la lellre de Uouescau, du 18 février 1762
que peu de jours. Je vous aime de tout mon cteur. Il n'y a rien que je ne fusse prêle à donner pour vous rendre la santé, c'est un des plus grands malheurs de ma vie qu'elle ne soit pas meilleure. M. de Luxembourg et moi nous vous cherchons un chien. J'espère que vous l'aurez incessamment.
Paris, 27 mars 1762*.
Pourquoi ne m'avez-vous pas mandé Tinquiétude que vous aviez? je vous en aurais rendu mille grâces et je vous en aurais tiré promptement. M. de Luxembourg, à qui j\')i lu votre lettre, doit vous écrire aujourd'hui. Je me fais un plaisir, le plus grand qu'on puisse avoir, d'aller jeudi à Montmorency. Je vous aime, nous vous aimons à la folie. J'ai eu des nouvelles de Duchesne; il n'attend plus que les estampes. Le livre* paraîtra au plus tard dans quinze jours. Recevez mes embrassements, que je renouvellerai jeudi avec bien du plaisir.
Avril 1762».
Mon cœur est tout plein de vous. Je suis occupée de votre santé au delà de l'expression; je vous aime de tout mon cœur. Le frère Cônae m'a fait grand plaisir, mais vous ne souffrez pas moins; il vous a proposé des remèdes que vous ne voulez pas faire, et votre guérison en dépend. Vous prenez
* Celte lettre est une réponse à celle de Rousseau (25 mars 1762], qui s'in- <juiétaitde la sanlû du maréchal.
' V Emile j dont il est question ici, ne parut qu'au mois de mai.
' Ce billet a été écrit de Montmorency même. Un nouvel accès de son mai forçait Rousseau à garder la chambre.
450 LETTRES DE LA MÂRËCnALE DE LUXEMBOURG
part au bonheur des autres et vous ne voulez pas songer au vôtre. Faites du moins ce qui dépendra de vous pour ne pa» souffrir. J'aime infiniment la lettre que vous m*avez envoyée, elle esl charmante. Je m'imagine que, si vous ne leur avez pas inspiré l'amour de la patrie, du moins vous le Fortifiez, et que tout ce que vous avez écrit leur donne cette émulation et entretient celte candeur et cette simplicité qui régnent dans vos lettres. Sûrement, je vous verrai avant d'aller à Paris. Je suis enrhumée, mais je ne veux pas que vous veniez ici.
Paris, mai 1762.
Enfin, le voilà donc ce livre si attendue M. Duchesne me Ta apporté ce matin, relié en maroquin rouge superbe, et vos trente exemplaires. J'en enverrai demain, comme vous me le mandez % à mon frère *, qui est à Villeroy , à M. d' Armentières, qui est à Metz. J'en ai donné aussi de votre part à madame de Montmorency et à la duchesse deBoufQers; demain j'en porterai un de votre part aussi à M. le prince de Conti, à madame Du Deffand et à madame de Mirepoix. J'en prends pour M. de Luxembourg et moi je ne sais combien, et je vous en renvoie douze. En vérité, vous êtes bien magnifique et vous faites bien des présents pour un homme qui n'en veut jamais recevoir. J'aurai bien du plaisir à vous voir le 1* de juin. Je vous jure que personne au monde ne vous aimo plus ten* drementque moi.
* l'Emile.
^ Yoyiz In lettre de Roussenu à madame de Luxembourg , du 19 mai 1762.
' 1,0 duc de Villeroy.
8 juin 1762*.
Je vous envoie la leltre de M. le prince de Conti. Il me semble que vous n avez pas un moment à perdre pour apporter tous vos papiers et vous mettre vous-même à couvert de toutes les vexations qu'on peut vous faire, quand on a la force en main et que la justice ne l'accompagne pas toujours. Au nom de Dieu, venez; c'est la plus grande marque d'amitié que vous puissiez me donner. La Roche vous dira mes raisons pour vous envoyer chercher dans la nuit.
Montmorency, 23 juin 1762.
Je commence à sentir la douleur de votre absence. Dans les premiers jours, j'étais trop en peine pour avoir d'autres sentimenls qu'une inquiétude horrible. Votre première lettre de Dole ' nous avait étonnés, cependant vous étiez déjà loin de Paris; mais quand nous avons été plusieurs jours sans recevoir de nouvelles de votre arrivée, je vous assure .que l'inquiétude a redoublé. Je craignais que vous ne fussiez tombé malade et que vous n'eussiez pas pu continuer votre route, car M. de Luxembourg a reçu vos deux lettres en même temps ^, Enlin, vous voilà arrivé! Il est cruel d'être
' Ce billet est celui que Rousseau, dans le livre XI des^ Confessions ^ dit avoir reni, au milieu de la nuit, de la part de la maiccbaie; il était joint à une lettre du prince de Conti, qui annonçait pour le lendemain le décret de prise de corps Inncé contre l'auteur à' Emile,
^ Lettre inconnue.
^ Les deux lettres de Rousseau au maréchal de Lnxem bourg du 16 et du 17 juin 17Ô2.
453 LETTRES DE LÀ MARÉCDâLE DE LUXEMBOURG
obligé d'en être bien aise. Je ne me peux cependant persuader que je ne vous reverrai plus, cela est impossible ; ma raison n'est pas assez Forte pour supporter cette idée. J'ai envoyé votre lettre' h M. le prince de Conti. J*ai fait faire vos compliments à madame de BouiTlers. En vérité, là pauvre mademoiselle Levasscur* fait pitié ; elle n'aspire qu'au moment de vous aller trouver. Je le souhaite beaucoup pour elle et pour vous; je voudrais qu'elle y fût déjà. Je ne vous manderai rien du parlement, M. de Luxembourg en prend le soin. On dit (c'est vos amis) qu'il est nécessaire qu'on sache hautement que vous n*étes plus en France, et, même avant que nous eussions reçu vos lettres, on disait dans Paris que vous étiez en Suisse. Je vous aimerai tonte ma vie, vous m'aimerez de même, j'en suis sûre; mais que les absences de Paris étaient longues. Ah! mon Dieu, peut-on penser à celle-ci! Adieu, mon cher, mon très-cher ami, c'est de fout mon cœur que je vous aime.
Paris, 10 août 17G2.
Je reçois votre lellre du 5 '*, c'est-à-dire je l'ai reçue hi» r. Je vous ai écrit en réponse à une du 21 juillet ^ Je crois cependant avoir mis l'adresse comme M. de Luxembourg me Tavait dit. Il est bien cruel d'être éloigné par un aussi grand espace et que les lettres soient supprimées. Je sens vos peines et vos malheurs plus que personne au monde, et je peux
* La lettre de Rousseau à madame de Luxembourii, également du 17 juin
' Thérèse Lcvasseur était restée à Montmorency après le départ do Rousseau.
' Lettre inconnue.
^ Cette leltrc de Rousseau se trouve dans la Correêpondance, Moos ne possédons point la réponse de madame de Luxembourg.
même vous avouer que vous ne les éprouvez pas plus amers que moi. Je vous fais mon compliment sur l'arrivée de mademoiselle Levasseur, et je vous assure que, ne pouvant être moi-même auprès de vous, j'ai été charmée de son départ, (|uoique je désirasse infiniment la garder ici; c'était toujours quelqu'un à qui je pouvais continuellement parler de vous. Elle a le cœur le plus honnête et le plus droit que je connaisse et un attachement infini pour vous.
Je ne peux pas comprendre que le roi de Prusse ne soit pas charmé de vous avoir dans ses états ; mais vous savez que vous ne resterez pas sans asile. Madame de Boufflers vous a écrit et vous a envoyé la copie d'une lettre de M. Hume, et puis aussi elle yous a fait d'autres propositions que j'aimerais bien mieux que vous acceptassiez. Je vous demande instamment de me mander quelques détails sur votre situation, sur votre santé, sur la réponse du roi de Prusse* ; en un mot, tout ce qui vous regarde m'intéresse au delà de l'expression.
J'aimerais mieux que vous vous chargeassiez vous-même de votre défense; mais c'est des paroles inutiles que ce que je dis là. Je suis charmée que quelqu'un de fort capable écrive on votre faveur, mais je n'imagine pas qui ce peut être*. Vous avez raison de penser que l'abbé M... serait capable de voir cet écrit et de le bien juger ; je le crois honnête homme, et de plus il ne peut avoir d'intérêt contraire. Si je le trouve dans le cas de le faire examiner, il ne quittera pas ma chambre, ei je le suivrai exactement. M. de Luxembourg approuve fort qu'on écrive. Adieu, le plus cher de mes amis, le plus digne d'être aimé et le plus aimable de tous les hommes.
^ La réponse que le roi de Prusse devait faire à milord Maréchal au sujet de Rousseau.
^ l\ est probable que, sans nommer Moultou, Rousge;m avait parle à la maréchale du projet qu'avait son ami de réfuter le réquisitoire de l'avocat général contre V Emile.
Paris, avril 1765.
M. de Luxembourg m*a montré la lettre qu'il a reçue de vous hier ^ Je pense comme lui, et je crois certainement que vous ne devez pas avoir d'inquiétude ; mais dans une aflaire d'une aussi grande importance pour vous, et pour nous par conséquent, il va faire les démarches les plus promptes et les plus sûres pour n'en être pas en doute un moment de plus. En conséquence de cela, j'ai dit à La Roche de ne pas envoyer votre lettre àBeaumont, parce que, si vous êtes bien tranquille, vous pourrez commencer les remèdes dont vous avez besoin, ce qui m'afilige jusqu'au fond du cœur, tous aimant tendrement et pour toute ma vie.
- Paris, 10 juin 1764*.
C'était mes larmes que je voulais mêler aux vôtres. J'avais cru, dans mon malheur, n'avoir d'autre consolation que vous; au lieu de cela, monsieur, il faut que je me justifie, et ce qu'il y a de plus affreux et de plus navrant, c'est de justifier M. de Luxembourg, qui vous aimait, vous estimait et qui ne comptait pas avoir de meilleur ami au monde que vous. Il est vrai qu'il a eu une maladie de quatre mois, mais dans
' Voyez la lettre de Rousseau à M. de Luxembourg du 17 ami 1763, et la note relative au ^enlilliomme hongrois qu on avait accusé d'espiomiage.
* Celte lettre est la réponse de madame de Luxembourg à celle que Boasseau lui avait écrite le 5 juin précédent sur la mort du maréchal, et, comme il disait, en parlant de ce dernier : « l\ avait csssé de prendre part i mes misères, à votre exemple il m'avait oublié... • madame de Luxembourg s'efforce de détruire cette idée aussi fausse qu'injuste.
laquelle il n a pas cru mourir; cependant elle le mettait hors d'état d'écrire. Il me parlait de vous bien souvent; il disait que si vous étiez à Montmorency vous viendriez vous établir ici. C'est vrai que je lui ai lu votre dernière lettre*, et il n*y a sorte de choses tendres et touchantes qu'il ne m'ait dites de vous. Repentez-vous un peu de l'injustice que vous avez faite à sa mémoire. Comme il est mort presque subitement, je vous assure qu'il n'était en état de penser à rien les dernières heures de sa vie. Il vous aimait, je vous le répèle, oui, il vous aimait de tout son cœur, et je vous assure que votre éloignement de Paris est une des choses qui lui ont fait le plus de peine et le plus de mal. Il y avait déjà longtemps que sa santé était dérangée. Il tomba malade fort peu de temps après votre départ. Je ne peux pas entrer dans le détail le plus abominable de sa maladie ; quand vous le voudrez, La Roche vous le mandera. Imaginez-vous, monsieur, que je ne l'ai pas quitté jusqu'à son dernier soupir, et ce que j'aime le mieux, c'est d'habiter la chambre où il est mort. Je vous remercie de ce que vous dites de lui dans une lettre qui est imprimée, c'est en peu de mots et bien touchant. Quant à ma justification, vous ne pouvez pas nier que c'est moi qui vous ai écrit la dernière et que vous ne m'avez pas fait réponse. Il est vrai qu'il y a longtemps. Mon cœur est trop sûr et trop tendre pour que vous n'en soyez pas persuadé. Au nom de Dieu, dans mon terrible mallreur, ne m'accablez pas par votre indifférence et soyez sûr que je vous aimerai topjours du plus tendre de mon cœur. Je charge La Roche de vous mander ce qui regarde vos papiers.
' La lettre au maréchal du 21 avril 4764.
56 LETTRES DE Ik HAR&CHALE DE LUXEMBOURG
MoBlmoreocj, K juin 1764.
J'habite dans ce moment un lieu où j'ai à regretler tout ce qui était le plus cher à mon cœur, et je tous assure, monsieur, que vous y avez une grande part. J'y suis depuis quelques jours avec très-peu de monde, comme vous croyez bien. D'abord que j'ai reçu votre lettre ^, je vous Tais réponse pour ne pas retarder un moment ce que je pense sur ce que vous me mandez. J'ai envie, comme de moi, de parler à madame do Boufflers ; je ne vous commettrai point, elle vous manderait tout de suite ce qu'elle m'aurait dit. J'approuve cette idée de toute mon âme, et je serai très-aise que vous n'habitiez plus votre vilain pays qui vous Fait certainement très-grand mal. Je ne me plaindrai point des marques de bonté du roi, il ne me devait rien ; mais je ne m'en louerai pas non plus, puisque dans mon malheur il ne m'en a pas témoigné. Vous avez demandé à La Roche ce qu'on avait fait de votre portrait. Pouvez-vous imafifiner qu'un autre que moi s'en soit emparé? Je vous annonce qu'il ne me quittera de la YÎe. Je voudrais bien être assez heureuse pour dire de même de l'original, mais les bonheurs ne sont plus faits pour moi. Adieu, monsieur, personne au monde ne vous aime plus tendrement, et c'est, je vous assure, pour toujours. Voulez-vous bien que j'embrasse mademoiselle Levasseur.
MonUnorency, juin 1767.
Est-il possible que vous soyez si près d'ici et que je n'ose pns vous aller voir *? M. le prince de Conti ne le veut pas, il
^ Celle du 17 juin précédent.
^ Rousseau était cache à Fleury, près de Hcudon, cbei le marquis de Min-
croit que cela peut être dangereux. Je ne sais pas encore où vous êtes; je le saurai, car je le veux absolument, et il faudra que cela soit bien défendu, si je ne vous embrasse pas avant peu de temps. Mon Dieu, que tout ce qui vous est arrivé me fait de peine! Je vous aime de tout mon cœur, et j*espère que vous n'en douterez jamais. Je vous supplie d'embrasser mademoiselle Levasseur de ma part.
beau. Ce biUet lui fut sans doute envoyé par l'entremise du prince da Gonti^ puif!que la maréchale ignorait le lieu de sa retraite.
Luxembourg (Ch.-Fr. -Frédéric de Monlmorency-Luxerabourg, maréchal-duc de), né en 1702, mort en 1764. Créé maréchal par Louis XV, san« avoir jamais commandé en chef, il fut le troisième maréchal de son nom. Retiré dans sa terre de Montmorency, il y accueillit avec une extrême bienveillance J.-J. Rousseau, qui s'est plu dans ses écrits à faire l'éloge de son protecteur.
Villeroy, 1" mai 1759 «.
Je serai toujours enchanté, monsieur, que lé hasard ou la beauté de la situation de Montmorency vous ait engagé à vous y retirer, parce que cela me procurera le plaisir de faire connaissance avec quelqu'umdont Fesprit, et encore plus les vertus, avaient gagné toute mon estime. Je désire de tout mon cœur qu*une connaissance plus intime puisse me mériter votre amitié, et j'en serai plus glorieux que de tous les rangs dont vous me parlez dans votre lettre. Le désir d'être plus près de vous, et la crainte de vous voir périr sous les ruines de votre logement, nous ont engagés, madame de Luxembourg et moi, à vous proposer de prendre un logement au petit château.
' La lettre qu'on va lire est une réponse à celle de Rousseau du 30 avril 1759. Il se faisait un scrupule d'accepter l'offre que le maréchal lui avait faite d'habiter le petit château de Montmorency pendant qu'on réparait sa maison de Mont-Louis. Celte réponse détermina Rousseau à accepter la proposition du maréchal.
Quand vous nous connaîtrez davantage, vous ne douterez pas de la sincérité du désir que nous en avons. Yenez-y donc, monsieur, et le plus promptement sera le mieux. Soyez certain que par là vous ne prenez aucun engagement avec moi, que celui de m'accorder votre amitié, si vous m'en croyez digne, quand vous me connaîtrez. Pour moi, monsieur, je prends avec vous celui de vous honorer autant que vos sentiments et vos vertus le méritent.
Paris, A juin 17S9r
Je n'ai reçu, monsieur, qu'à mon retour de Saint-Hubert et de Choisy votre lettre du 27 du mois passé ^ Je suis charmé que votre santé se trouve bien de votre séjour au petit château. Je désire avec empressement d'être au mois de juillet pour être témoin de la tranquillité et de la solitude qui vous y accompagnent. Je vous promets qu elles ne seront point interrompues pendant mon séjour à Montmorency ; vous n'y verrez que madame de Luxembourg et moi, et cela quand vous le voudrez. A l'égard de la compagnie qui pourra y venir, vous ne verrez que ceux que vous voudrez voir et ne serez importuné de personne. J'accepte avec grçnd plaisir la proposition que vous me faites de la société que nous pourrions lier ensemble. Quand vous me connaîtrez, vous verrez que je ne mérite ni ne peux souffrir les louanges. Ainsi, monsieur, tenons-nous-en à l'amitié. Si je puis obtenir la vôtre, j'en serai plus flatté que de tous les termes et de toutes les expressions dont vous pourriez vous servir avec moi.
' Voyez la lettre Je Rousseau du 27 mai t759.
JII
Paris, 16 août J759.
Pouvez-vous douter, monsieur, que je songe à vous, quoique à la cour? Vous me feriez assurément injustice. Je puis vous assurer que je regrette le temps que j*ai passé avec vous, à fous les instants. Que ne puis-je habiter toujours Montmorency, tant que vous y êtes! Je ne désirerais rien; je vous aime, el je compte sur voire amilié. Mais je vous verrai ici, vous me Tavez dit, et, quelque désir que j'en eusse, je n aurais jamais osé vous le proposer. L'amitié ne doit jamais exiger de complaisance. J'apprends dans le moment l'accident arrivé au pauvre Turc *; n'en mourra-t-il point? Rien de ce qui a rapport à vous ne peut m'êlre indifférent ; ce sont là les sentiments que vous m'avez inspirés, et dont rien ne pourra jamais me faire départir.
Mille choses, je vous prie, à mademoiselle Levasseur. Comment se trouve-t-elle dans votre habitation*? J'aurais bien désiré que vous eussiez préféré le petit château.
Paris, !•' septembre 17o9.
Vous me faites connaître, monsieur, des défauts que je ne me savais pas. Je croyais ne point aimer les louanges, et je ne les ai jamais aimées; mais je sens que ce que vous me dites de flatteur me touche plus que je ne puis l'exprimer. Il est vrai que j'ai été enchanté de devoir au roi la grâce qu'il
* Le chien de Rousseau.
^ La maison de Mont-Louis à Montmorency, où Rousseau était retourné.
462 LETTRES DU MARÉC1IAL DE LUXEMBOITRG
vient d'accorder à mon fils^; vous y avez pris part, j en suis sûr.
Voilà les voyages du roi finis, et je compte sur ce que vous nous avez promis pour le mois de septembre. Quel plaisir de revoir un ami aussi cher et sur lequel on peut compter I
Paris, 22 septembre 17S9w
Je ne vous ai point encore remercié de votre portrait*, parce que j'étais à Versailles ; mais il me fait un plaisir infini et me donne beaucoup de distractions quand je lis le matin dans mon cabinet. Les réflexions sont agréables quand on pense que ce sont les traits dun ami sur lequel on compte autant. Vous m'en donnez encore des preuves dans la lettre que je reçois ce matin au sujet de la santé de mon petit-fils '; il se porte fort bien aujourd'hui, et sa fièvre n'a été que passagère et occasionnée, je crois, par des drogues que sa mère lui fait manger en cachette. Je suivrai, autant que je le pourrai, les conseils que vous me donnez sur son éducation. Je voudrais les suivre exactement en tout; mais il faudrait pouvoir y être toujours présent, et je ne le puis.
* Le roi venait d'accorder au duc de Montmorency la turyÎTance de la charge de capitaine des gardes-du-corps qu'avait son père. — Rousseau en avait adressé ses félicitations au maréchal dans sa lettre d'août 1759.
* Un des portraits de Rousseau faits par La Tour; destiné d'abord à madame d'Ëpinay, il était resté entre, les mains de Rousseau i la suite de sa rupture avec cette dame. Le philosophe l'offrit au maréchal de Luxembourg, qui lui envoya, de son côté, une tabatière contenant son propre portrait et celui de la maréchale.
^ Le comte de Luxembourg, fils du duc de Montmorency. Il mourut peu après.
Vous voulez savoir de nos nouvelles, nous nous portons bien; je vais dimanche à Versailles, et madame de Luxembourg mercredi. Je vous assure qu'à Versailles, comme à Paris, vous serez le sujet de nos entretiens et le seul de nos disputes pour savoir lequel des deux vous aime plus tendremcnl.
Versailles, 14 octobre 1759.
Vous voulez savoir de nos nouvelles, et moi je suis trèsaise de vous en donner. Madame de Luxembourg et moi nous portons très-bien ; mais vous écrivez sans me mander comment vous vous portez. Il me semble que nous ne sommes pas convenus de cela, et je serais bien affligé si vous n'étiez pas persuadé de tout l'intérêt que je prends à votre santé.
Versailles, 28 octobre 1759.
Je suis si occupé ici, monsieur, que je n'ai que le temps de vous parler des sentiments de mon cœur. Madame de Luxembourg et moi vous aimons autant que nous désirons être aimés de vous; nous nous portons très-bien. Donnez-nous de temps en temps des nouvelles de vos sentiments pour nous et de votre santé.
Versailles, 30 novembre 1759.
Jo vous suis bien obligé , monsieur, de me mander que
TOUS êtes assez content de votre santé' pour la saison où nous sommes. Je voudrais que nous eussions un printemps continuel; il me semble que c'est la saison où vous vous portez le mieux. Mon fils est, je crois, en chemin, et j'imagine qu'il pourra arriver vers le milieu de la semaine prochaine. Ma santé est assez bonne, mais elle serait bien meilleure si j'étais à portée de faire les promenades dont vous me parlez, et que je me rappelle toujours avec délices, surtout quanti, en rentrant le soir dans la cour, nous n'y trouvions point il* traces de roues de carrosse '.
Versailles, 29 déeemlire 1759.
Je connais trop votre bon cœur, monsieur, et je suis trop sûr de votre amitié pour moi pour ne pas être persuadé que vous partagez ma douleur'. Ce serait une grande consolation pour moi si j'étais avec vous; mais, quoique mon quartier finisse, je ne m'y retrouverai peut-être que des instants; encore puis-je m'en flatter? Que je bais l'hiver et que vous me faites trouver de charmes à l'été I Je l'attends avec grande impatience, puisque j'aurai le plaisir de vous embrasser rt de me retrouver avec vous.
' Lettre de Rousseau de novembre 1759.
* Pendant ses séjours à Montmorency, le maréchal de Luxembourg faiaail do longues promenades è pied avec Rousseau. Les traces de roues dontiî e^t question ici indiquaient des visites arrivées pendant les promenades du maréchal avec Jean-Jac«iiies, et elles empêchaient ee dernier de rentrer au ehftteau.
' Le maréchal venait de perdre sa sœur, la duchesse de Villerdj. Il répond ici à la lettre de condoléance que Rousseau lu! avait' adressée le SO décentbre précédent.
Paris, 0 février 1760.
Je ii^ai reçu qu'au retour de Marly, dont je suis revenu avant-hier, votre lettre *. Vous pouvez juger du plaisir qu'elle m^a fait ; mais en même temps votre santé me donne de rinquictude, d'autant plus que l'on m'a dit qu'elle n'était pas bonne. J'aurais été déjà en savoir des nouvelles moimême, mais j'ai une affaire ici qui m*en a empêché et qui m'obUge d'aller à Versailles plus souvent que je ne voudrais et sans pouvoir prévoir les jours. Je m'en suis dédommagé en lisant les cahiers que vous avez envoyés à madame de Luxembourg", mais cela a été bien court. Soyez persuadé, monsieur, que je désire autant que vous le voyage de Pâques, ei que, sans m'assujettir au maigre du carême, je le trouverai bien long. Mon cœur me dit que vous en êtes persuadé, et je compte trop sur le vôtre pour en douter.
Paris, 16 mars 1760.
Quand on s'aime, monsieur, comme je me flatte que vous m'aimez et que je vous aime, on se passe bien des choses. Ainsi vous ne serez pas fâché contre moi de ce que je n'ai pas répondu plus tôt à la lettre' que vous m'avez écrite il y a huit jours. Je veux cependant vous dire ce qui m'en a empêché. Madame de Luxembourg était fort enrhumée et a négligé son rhume ; elle eut la fièvre il y a cinq jours et fut saignée, ce qui me donna un peu d'inquiétude, d'autant plus
« Du 2 février 1760.
* Ces cahiers contenaient la première partie de II Nouvelle Héloïse que Iloiisseau copiait pour madame de Luxembourg. ' Lettre inconnue.
4G6 LETTRES DU MARÉCHAL DE LUXEMBOURG qu'elle était oppressée. Depuis ce temps-là, elle est à la diète et garde son lit, mais il n'est plus question de fièvre et il n y n plus que le reste de son rhume qui doit avoir son cours. Elle me charge de vous dire cent mille choses et a grande impatience, aussi bien que moi, d'être au voyage de Pâques : vous n'avez pas besoin que je vous en dise la raison. La maladie de madame de Luxembourg m'a tenu auprès d'elle, mais ne m'a point inquiété. 11 n'en est pas de même de ma pauvre nilc*, dont le mal augmente et les forces diminuent; quoiqu'elle se flatte beaucoup, je crains bien qu'elle n'aille pas loin, et vous partagerez ma peine. Je ne vous fais point de compliments, votre cœur vous dit tout ce que le mien pense, et voilà tout ce qu'il faut entre nous.
22 mars 1760.
Je serais fâché qu'un autre que moi, monsieur, vous rendit compte de la santé de madame de Luxembourg. Elle a été purgée hier, son rhume est fort diminué ; elle sera encore purgée lundi, et j'espère qu'il ne sera plus question de rien. Ma fille est un peu moins mal depuis deux jours. Je me fais un sensible plaisir de voir arriver la semaine prochaine.
Psris, l* mai 1760.
Vous me chargez, monsieur, d'une négociation qui n'est pas difficile, puisqu'il ne s*agit que de faire approuver à madame de Luxembourg une chose que vous désirez. Il n'est
^ La princesse de Robeck.
donc plus question du voyage de Villeroy. Nous n'en sommes pas moins fâchés d'être privés du plaisir d'être avec vous pendant ce temps-là, mais nous n'avons d'autre volonté que la vôtre, et vous nous donnez l'espérance de venir faire un tour ici au retour du voyage de Yilleroy, où nous irons la semaine prochaine. Quand j'en serai revenu, vous aurez de mes nouvelles. Pour vous rappeler ce que vous me mandez sur cela dans votre dernière lettre, la santé de ma pauvre fille va toujours plus mal ; il lui survient tous les jours quelques maux nouveaux, sans être quitte pour cela des anciens. Sa maigreur est si grande, qu'elle ne sait dans quelle attitude se tenir. Je vous assure que je trouve aussi l'intervalle d'ici au mois de juillet bien long par le désir que j'ai de me retrouver avec vous.
Paris, 26 mai 1760*
Je n'ai point oublié, comme vous croyez bien, monsieur, que vous nous avez promis de venir ici après notre voyage de Villeroy. Il y en a eu un du roi à Saint-Hubert depuis ce temps-là, et ils vont être fréquents et mes séjours à Paris courts. Vous m'avez dit de vous mander les jours que je serai libre, aussi je vous fais part que je le serai nfercredi et jeudi de cette semaine. Nous vous invitons, madame de Luxembourg et moi, à tenir votre parole, à choisir le jour qui TOUS conviendra le mieux et à me mander celui que vous aurez choisi; c'en sera un bien agréable que celui où je poHrrai vous embrasser de tout mon cœur.
Paris, 19 juin i7ea
Vous envoyez ici mademoiselle Levasseur pour être instruit plus exactement de la triste aventure de Saint-Martin ; je reconnais bien à cela, monsieur, votre bon cœur et Tintérét tendre que vous prenez à ce qui nous regarde. Je ne puis savoir encore ce qu'il m'en coûtera, mais ce n'est pas Pargent que je regrette, ce qui m'afflige le pbis, c'est de trouver un fripon dans un homme sur la probité duquel je comptais beaucoup.
Mademoiselle Levasseur m'apprend que vous avez été assez incommodé, mais, en même temps, que vous êtes bien présentement, et j'espère que vous êtes en état d'accepter une proposition que j'ai à vous faire, ce serait de venir souper ici avec nous vendredi 27 de ce mois. Je serais enchanté de souper avec vous ce jour-là et d'y dîner le lendemain, car on ne peut se flatter de vous posséder plus longtemps ici. Mandezmoi, je vous prie, jeudi, si cette proposition vous convient, et j'attendrai avec grande impatience le plaisirde vous embrasser de tout mon cœur.
Pari», 31 juillet 17Gi».
Hélas, mon cher ami, comment ne regretterais-je pas tout ce dont vous me parlez; comment ne regretterais-je pas Emile, et le mentor que je connais, et la petite Sophie, quoique je ne la connaisse pas, puisque c'est vous qui l'avez formée? J'ai trouvé toute h ville et la province dans la plus parfaite tranquillité*. Je suis bien persuadé que si on l'avait
* Le maréchal de Luxembourg avait élé envoyé i Rouen, ta sujet de quelques mouvements du parlement qu'on voulait contenir.
su à la cour, on ne m'y aurait point envoyé ; mais je la connais cette cour, et je suis persuadé qu'y étant une fois, on m'y retiendra sans nécessité plus longtemps que je ne voudrais. Je ne serais pas digne des sentiments que je veux que vous ayez pour moi, si je croyais qu'il fût nécessaire de vous renouveler l'assurance de ceux que j'ai pour vous.
23 août 1760.
Vous me faites des compliments sur ma santé, vous m'en demandez des nouvelles et vous ne me parlez point de la vôtre. Savez- vous que cela n'est pas bien? Mais j'ai su par Chassol* qu'elle était bonne. Mon retour ici me ferait bien plus de plaisir si je retournais à Montmorency, mais je ne crois pas que cela se puisse. J'espère cependant vous voir et que vous viendrez ici, ou je partirai, toute affaire cessante^ pour aller vous voir. Je vous manderai le premier voyage que je ferai à Paris, et je serai charmé de vous embrasser, car vous n'avez pas d'amis plus fidèles que madame de Luxembourg et moi.
Versailles, 2 novembre 1760.
J'apprends dans le moment que vous avez été fort incommodé*, monsieur. Je crois que je ne dois pas me fâcher contre TOUS de ne me Tavoir pas fait mander, parce que je me flatte
* Le concierge de l'hôtel du maréclial à Paris.
* Le marcdial avait appris celte indisposition de Rousseau par une lettre de ce dernier au chevalier de Lorenzi du 51 octobre précédent.
que vous avez été persuadé de Tinquiétude que j'aurais eue de vous savoir malade et que vous avez voulu m* épargner ce chagrin, mais je ne pardonne pas à mademoiselle Levasseur de ne m'avoir rien fait dire. On m'a assuré qu'il n'y avait aucune inquiétude à avoir présentement, mais je prends oies mesures pour avoir tous les jours de vos nouvelles à Fontainebleau, où nous allons demain. Madame de Luxembourg) qui est fort enrhumée, a été dans le même état que moi en apprenant votre maladie. Bonsoir, mon cher ami, je n'ai pas le temps de vous en dire davantage.
i janvier 1761.
Vous ne vous plaindrez pas celte fois-ci de ce que je me crois obligé de vous faire réponse quand vous m'écrivez, puisque je n*ai point répondu à la lettre que vous m'avez écrite il y a deux mois^ Quoique de quartier, j'aurais pu trouver le temps de m'entretenir avec vous, et il aurait été mieux employé qu*à la plupart des choses que j'ai faites, mais j'ai craint que cela ne vous empêchât de m'écrire.
Je m'impatientais de la lenteur de votre libraire* et de ne point voir paraître Julie^ mais je suis furieux contre lui si vos soupçons sont bien fondés, et si son avance a fait prendre la route de la mer à cette pauvre Julie '. J'ai cependant quelque espérance encore qu'elle n'est point en Angleterre ; mais ce qui me console, c'est le parti que vous avez pris de ne lui^
' Lettre inconnue.
* Rcy, d'Amsterdam, à qui Rousseau avait cédé son roman.
^ La Isouveile Héloise s'imprimait en Hollande. Le retard qae Tédition éprouva avant d'arriver à Paris avait t'ait concevoir à Rousseau des soupçons fort injustes contre son libraire.
^ A Rcy.
point donner votre Emile et de le confier à madame de Luxembourg comme elle vous l'avait demandé plusieurs fois ^ J'en reviens à Julie; depuis un mois on ne cesse d'en parler et tout le monde s'impatiente de ne la point voir arriver. La veille que je suis parti de Versailles, une grande dame de la cour me dit qu'elle en avait lu quelques lettres et qu'elle en était enchantée; elle n'en a que la première partie, je ne sais qui la lui a prêtée.
J'espère que la semaine prochaine nous pourrons, madame de Luxembourg et moi, faire une course légère pour aller vous voir. Je hais bien l'hiver, puisqu'il me prive du plaisir de voir un ami que j'aime aussi tendrement. Je suis enchanté que Pâques soit de bonne heure, mais je n'y puis penser sans songer en même temps que l'intervalle en sera plus long jusqu'au mois de juillet.
Paris, 9 mai 1761.
Ne soyez point en peine de madame de Luxembourg; elle se porte très-bien de sa chute, et en est quitte pour une forte meurtrissure au genou; mais je le suis et elle aussi de votre santé. Vous m'aviez-promis de me mander quand vous seriez malade, avec la promesse de ma part de ne vous point parler de médecins, et Dubettier m'a dit qu'il n'avait point été content de votre santé', que vous aviez pris du lait qui ne
* Ce fut en effet la maréchale de Luxembourg, à laquelle Rousseau avait remis son manuscrit, qui traita, pour la publication de VÉmile^ avec les libraires Duchesne et Néaulme. — Le livre devait être imprimé en Hollande, sons la direction de Néaulme. \\ ne fut payé que six mille francs.
* Les lettres de Rousseau font voir qu'il souffrait cruellement à celte époque d'une recrudescence de son mal.
vous avait pas réussi, et que vous l'aviez quitté. Je tous avoue que cela m'inquiète beaucoup d'avoir voulu vous mettre au lait, vous qui n'aimez point à changer votre vie ordinaire. Faites-moi donc donner de vos nouvelles, je vous le demande / eu grâce. Je ne serai point tranquille jusqu'à ce que je me 1 retrouve avec vous, ce qui sera, à ce que j*espère, vers le 15 du mois prochain, et, jusqu'à ce temps-là, je serai presque toujours à la cour. Puisque vos affaires vous retiennent, et que vous ne comptez faire votre voyage de Herlou que vers le 20 du mois prochain, j'espère que vous le retarderez jusqu'après le voyage de Montmorency, puisque nous y serons dans ce temps-là. Adieu, monsieur; tâchez de vous bien porter, travaillez moins, et ménagez-vous pour vos amis. Cela est un peu intéressé, car vous n'en avez pas de plus tendres ()ue madame de Luxembourg et moi.
Paris, 22 mai 1761.
Je vois que vous vous hâtez de me mander quand votre santé va mieux, et je crois que c'est une marque de votre nmitié pour moi; mais on m'a dit hier que cela n'allait pas trop bien, et je crains que vous ne me parliez pas toujours sincèrement quand il est question de votre santé; vous me Taviez cependant promis. Je désire bien d'être à la moitié (lu mois prochain pour en juger moi-même, et je hais bien les voyages de Saint-Hubert* qui m'empêchent de vous aller voir ; ma tendre amitié doit vous le persuader.
* Avec le roi.
Saint-Hubert, 18 juillet 1761.
Mon Dieu, que je vous plains! vous avez perdu le pauvre Turc \ vous avez été obligé de le faire tuer, et vous ne me mandez pas pourquoi*. Je ne pense pas comme vous, et je trouve vos regrets bien raisonnables. Je me porte bien, mais j'ai toujours Tâme bien affectée. Bonjour, mon cher ami.
Versailles, ^ juillet 1761.
Je ne suis pas mécontent de ce que vous me mandez de volie santé', mais je le suis de voir que vous ne vous occupez de rien, et je crains que la tristesse ne vous gagne et n'altère voire santé. Pour moi, je suis à peu près de même. Il me paraît qu*il y a un siècle que je suis ici, et toutes les nouvelles qui arrivent ne sont pas capables de me tirer de la mélancolie. Adieu, mon cher monsieur; je vous aime bien fendrement.
Paris, 3 août 1761.
Jugez de mon chagrin de ne pouvoir donner la cure en question à la personne qui s'est adressée à vous; mais j^avais des engagements très-anciens, et vous n'aimeriez pas à me voir manquer de parole. Je suis venu ici cette nuit pour des affaires que j'aurai ce matin, et je repars cette aprèsmidi.
' Le chien dont il a déjà été question. - Lettre inconnue.
* Lcllre inconnue.
VIA LETTRES DU MARËCHAL DE LUIEMBOURG
Votre état est toujours le même ; mais qu'est-ce que cela veut dire? J'aimerais mieux que vous me mandassiez : Je suis assez content de mon état. Adieu, mon cher ami ; je vous embrasse de tout mon cœur.
Versailles, 12 septembre 17C1.
Quoique vous m'ayez défendu de vous écrire pendant mou quartier, je ne saurais me dispenser de vous dire que madame de Boufflers et le chevalier ^ sont ici, qu'ils m'ont dit vous avoir vu mardi; que votre santé était toujours dans le même état, mais que l'impression de votre livre* vous tourmentait. Madame de Luxembourg ira lundi à Paris ; elle enverra chercher votre homme' pour savoir pourquoi il vous fait tant languir, et nous vous le manderons ensuite. Adieu, mon cher ami; je vous embrasse de tout mon cœur.
Paris, 14 jantier 1762.
J*ai reçu hier, mon cher ami, votre lettre du 7 ^, dont je ne suis pas content; j'y vois que vous ne Tètes pas de votre santé, et c'est ce qui m'occupe le plus. Ne voudriez-vous point revoir le frère Côme? C'est un bon homnne dont vous avez été content, et il n'y aurait rien de si aisé que de
' Le chevalier de Lorenzi, aKacbé au prince de Gonti.
« VÉmile.
' Duchesne.
** Lettre inconnue.
le faire aller à Montmorency, ce serait une consolation pour moi. Je suis enchanté quand je vois le soleil; il me semble qu'il annonce la proximité de Pâques, et je meurs d'envie d'y être. Votre tranquillité sur le sort de votre livre me fait grand plaisir, et je vous assure que madame de Luxembourg a oublié toutes vos inquiétudes à ce sujet; elle me charge de vous le mander et de vous embrasser, ce que je fais aussi pour moi du meilleur de mon cœur.
Paris, le 18 février 1762.
Depuis quinze jours, je suis absent de Paris : j'ai été à Marly, à Villeroy, et, pendant mes courses, ^ai reçu votre lettre ^, par laquelle je vois que votre tête est remise des inquiétudes que vous avez eues au sujet de votre livre ; mais je ne suis pas content de ce que vous me mandez de votre santé. Je sais bien que vous êtes persuadé que vous avez apporté en naissant la cause de votre mal; mais vous avez été des temps, et même longs, sans vous en ressentir, et voilà Tétat où je voudrais vous voir. Je vous assure que je désire bien ardemment d'en pouvoir juger moi-même. Mais il y a encore six semaines à passer, et je les trouverai bien longues. Je vous cherche un chien, pour remplacer ce pauvre Turc, qui n*ait que quatre ou cinq mois; c'est comme cela que vous le voulez. On m'en a amené plusieurs, mais ils sont trop jolis, et vous ne le voulez pas tel, à ce quem'a dit madame de Luxembourg, qui, je vous assure, ne s'endort point sur les affaires qui concernent votre livre ; elle me charge de vous dire cent mille choses. Adieu, mon cher ami ; je vous embrasse de tout mon cœur.
* Lettre inconnue.
Paris, 28 mars 1762.
Je ne VOUS ai pas mande plus tôt de mes nouTelles, mon cher ami , mais vous ne deviez pas en être en peine ^; mon silence devait vous assurer que je me portais bien. Je ne tous ai pas écrit depuis longtemps, parce que je n'ai fait qu'aller et venir depuis plus d*un mois; mais je ne m'en suis pas moins occupé du plaisir de vous voir. Ce sera donc jeudi que je voudrais vous trouver dans l'état que je désire. Bonjour, mon cher ami ; je vous embrasse de tout mon cœur.
Piri», 4 aTril 1761
Je me souviens très-bien que vous m'aviez dit que vous me feriez adresser un paquet par la poste, mais j'ai toujours cru que c'était pour vous l'envoyer. Je vous remercie du présent*; je ne le ferai relier que dans le temps que vous me marquez ; ce serait bien dommage qu'il fût gâté. Comment vous éles-vous donc fait mal au doigt? Je suis très-aise qu'il n'ait pas eu plus de suite que mon mal au pied', dont je ne me suis plus ressenti. Madame de Luxembourg est un peu enrhumée du cerveau, et je me porte bien. Nous comptons aller, à la fin de la semaine prochaine, passer quelques jours à Yilleroy. Adieu, mon cher ami; je vous embrasse de tout mon cœur en attendant le plaisir de vous voir.
' Voyez la lettre de Rousseau a la maréchale de Luiemboarg du 85 mars 17C2, dans laquelle il se montre inquiet de la aanté du marécjial.
* Un exemplaire du Contrat social qui venait de paraître, et que Rousseau envoyait au maréchal de Luxembourg.
^ Ce mal au pied n'était autre chose que la goutte, et finit par causer la mort du maréchal.
Ff
Paris, n mai 1762.
Je réponds aujourd'hui aux bibliothécaires de Genève sur le ton que vous désirez, puisque vous le voulez absolument. Je ne savais point si les feuilles que j'avais reçues sans lettres étaient pressées; c'est pourquoi je vous les ai envoyées aussitôt que je les ai reçues. Nous attendons ce matin, avec la plus grande impatience, Duchesne, qui doit nous apporter Y Éducation \ C'est avec un grand plaisir que je consens que madame de Verdelin* ait une clef de mon jardin.
Bonjour, mon cher ami; je ne saurais vous exprimer tout le plaisir que je me fais de vous embrasser de mardi en huit. M. Duchesne arrive et m'apporte un exemplaire relié magnifiquement.
Montmorency, 23 juin 1762.
Me voilà bien tranquille, mon cher ami, de vous savoir arrivé en bonne santé à Yverdun'^; j'en avais besoin, car j'étais inquiet de votre marche. J'avais reçu votre billet de Dôle du 12^. Je ne savais pas par quel hasard vous aviez passé par là; mais j'étais étonné de ne point recevoir de vos nouvelles de Suisse, dont vous étiez si près, étant le 12 à Dôle. Enfin, hier nu soir, j'ai reçu avec la plus grande satisfaction vos deux
* L'Emile, qui fut mis en vente peu de jours après.
^ Madame de Verdeiin habitait à Soisy, auprès de Montmorency.
^ Rousseau avait quitté précipitamment Montmorency, le 9 juin précédent, à la suite du décret de prise de corps lancé contre lui par le parlement de Taris.
* Billet inconnu.
lettres du 16 et du 17 ^ Vous savez que les huissiers arrivèrent chez vous une heure après que vous fûtes parti d*ici; vous devez les avoir rencontrés en chemin *. Ils ne firent point mettre de scellés ni de gardien à vos meubles. Ainsi ils sont libres et entre les mains de mademoiselle Levasseur. Depuis ce temps-la, le parlement n'a rien fait sur votre affaire. Je ne sais ce qui en arrivera; mais il y a aujourd'hui quinze jours de cela. Nous avons Tocil au guet, et vous ne sauriez croire tous les mouvements que s'est donnés l'honune' pour qui vous avez envoyé hier une lettre, et les marques d'amitié qu'il vous a données dans cette occasion. Vous pouvez faire tous vos arrangements pour avoir mademoiselle Levasseur avec vous. Je puis vous assurer qu'on ne lui a rien inspiré, et que, depuis le moment de votre départ, elle n'aspire qu*à celui de vous rejoindre. Je vous envoie une lettre d'elle et plusieurs qu'elle a reçues pour vous depuis votre départ, et qu'elle m'a données à garder. Aussitôt que mademoiselle Levasseur aura arrangé la malle que vous lui demandez, je la ferai passer à M. de Rougemont pour vous l'envoyer à l'adresse de M. Daniel Roguin. Il en sera de même des autres effets que mademoiselle Levasseur ne voudra pas, et, quand tout cela sera fini, elle n'aura rien de si pressé que d'aller vous rejoindre. Il y a eu différents propos sur l'endroit où vous étiez. Les uns disaient que vous étiez ici, d'autres à l'Ue-Adam . ou au Temple. On a même mandé de Genève que vous y étiez arrivé, mais personne n'a su que vous étiez allé en Suisse, et nous pensons qu'il est utile présentement qu'on lé cache. Je vous ai parlé d'abord de toutes vos affaires sans vous rien
* Voyez dans la Correspondatice les lettres au maréchal de Laxembourg du IC et du 17 juin 1762.
* Rousseau les rencontra en effet dans un carrosse de remise entre LtBorre et Montmorency.
' Le prince de Conti.
dire des sentiments de mon cœur; il ost bien affligé d'être aussi éloigné devons; mais c'est une consolation d'être sûr que vous penserez à moi, et j'aurai un plaisir infini d'être ici votre correspondant, et devons faire passer, par la voie de M. de Rougemont, les effets dont vous aurez besoin, et les carions et paquets de papiers numérotés que vous m'avez laissés, et qui sont sous ma clef. Adieu, mon cher ami ; donnez-moi bientôt de vos nouvelles.
Montmorency, 29 juin 1762.
Vous devez avoir reçu présentement, mon cher ami, les deux exemplaires que vous m'avez demandés par votre lettre du 19 juin *. Vous ne sauriez vous adresser trop souvent à moi, et vous ne pouvez me faire de plus grand plaisir. Je vous envoie un paquet de lettres que mademoiselle Levasseur m'a remis hier. La valise que vous avez demandée sera remise denoain à M. de Rougemont, avec un billet de moi pour vous la faire tenir. Mademoiselle Levasseur a grande impatience de vous aller rejoindre; elle s'est défait déjà d'une grande j)artie de vos effets. Vous n'avez pas mandé si vous vouliez qu'on* vous gardât quelques-uns de vos livres pour vous les faire tenir. Je quitte avec peine un lieu où j'ai passé avec vous des moments que je regrette; mais il faut partir pour aller à Versailles servir ces deux mois-ci. Quand je ne serai point à Paris, madame de Luxembourg fera les commissions que vous me donnerez comme si j'y étais, tant pour vous faire tenir ce que vous demanderez des papiers que vous m'avez laissés que des autres choses dont vous pouvez avoir besoin. Vous avez beau dire, je ne pardonnerai jamais aux Ge-
* Lettre inconnue. Il est ici question de deux exemplaires de F Emile.
nevois ce qu'ils ont fait au sujet de votre livre ^ Adieu, mon cher ami; portez-vous bien, et songez un peu à quelqu'un qui ne vous oubliera de sa vie.
Madame de Luxembourg me charge de vous mander les choses les plus tendres de sa part. Nous nous portons bien l'un et Tautre. Il n'y a rien de nouveau ici sur vos affaires, et toutes les apparences sont qu'il n'en sera plus question*
Paris, 7 juillet 1761
J'ai reçu avant-hier, mon cher ami, votre lettre du 29 ^ J'ai remis sur-le-cliamp la lettre à mademoiselle Levasseur. Je ne conçois pas comment vous n'aviez pas encore de mes nouvelles. Je vous ai écrit aussitôt que j'ai reçu votre première lettre d'Yverdun, et depuis je vous ai encore écrit. Je vous annonce que je ne reviens pas de ce qui s'est passe à Genève, quoique j'en devine l'auteur ; mais je ne pardonne pas aux magistrats leur faiblesse. Je suis bien fâché de ce que vous me mandez de votre santé. Mademoiselle I^evasseur part après-demain pour vous aller joindre. Pour moi, je pars tout à l'heure pour Versailles jusqu'à la Saint-Louis, dont je suis fort affligé. Donnez-moi quelquefois de vos nouvelles. Madame de Luxembourg me charge de cent mille choses pour vous. Adieu, mon cher ami; je vous embrasse de tout mon cœur.
* On Tenait de faire brûler rÉmile i Genève le 19 juin précédent.
* Lellre de Rousseau du 29 juin 1762.