‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 2)Chapitre 59 sur 63 · XL · texte numérisé non relu

XL

Paris, 18 ayril 176S.

Je n'ai point reçu, mon cher ami, les deux exemplaires de votre Lettre à M. Tarchevêque de Paris, que vous me marquez par votre lettre du 10 *, et qui devraient m'être parvenus par le libraire Rey. J'en suis bien fâché, car je n'ai point entendu parler de cette Lettre^ et je serais bien curieux de la voir si vous pouvez me la faire parvenir, comme vous mêle faites espérer.

J'ai été passer la semaine sainte à Montmorency ; que je l'ai trouvé changé! Il a perdu pour moi tous ses agréments. Je ne regardais plus en rentrant s'il y avait des traces de voitures dans la cour ; la promenade m'ennuyait, et les matinées étaient bien longues.

Madame de Luxembourg est incommodée depuis quelque temps d'un rhume. Cela ne l'empêche pas d'aller à Villeroy voir son frère, qui est toujours dans un grand abattement, dont il aura, je crois, bien de la peine à se tirer.

Madame la comtesse de Boufflers est partie hier pour TAn-

^ Lettre inconnue.

A J.-J. ROUSSEAU. m

gleterre, où elle restera deux mois. Je joins ici une- lettre que le chevalier de Lorenzi m'a envoyée pour vous.

Vous ne me parlez point de votre santé ; dites-m'en, je vous prie, quelque chose dans la première lettre que vous m'écrirez. Bonjour, mon cher ami ; soyez persuadé que vous n'en avez pas de plus tendre et de plus fidèle..

Paris, 25 avril 1763.

Je reçois dans le moment votre' lettre du 23 *, et je m'empresse d'y répondre pour vous tirer de l'inquiétude où je vois que vous êtes, laquelle est, je crois, bien mal fondée. Il n'y a nulle vraisemblance aux inquiétudes que Ton veut vous donner, et je crois que je pourrais vous en répondre; mais^ dans quatre ou cinq jours, j'en aurai la certitude, et je vous le manderai sur-le-champ.

En attendant, soyez tranquille, et ne vous inquiétez point de bruits que vos ennemis font sûrement courir uniquement pour vous tourmenter. Madame de Luxembourg, à qui je viens de montrer votre lettre, pense comme moi. Adieu, mon cher ami.

Marly, 17 rnai 1763,

Je commence par vous dire que je puis vous répondre positivement de ce matin, et vous tranquilliser sur l'inquiétude * que vous aviez au sujet de l'officier hongrois. Il n'est point

* Voyez, dans la Correspondance ^ cette lettre de Rousseau du 23 avril 1763. Il y demande au maréchal des renseignements sur un gentilhomme hongrois, son voisin, que des malveillants voulaient faire passer pour un espion au service de la France.

question du tout des bruits que l*on a fait parvenir jusqu'à vous que c'était un espion que Ton avait mis auprès de vous; c'cst sûrement une noirceur de vos ennemis pour vous tourmenter; mais soyez tranquille, je puis vous assurer avec certitude que Ton ne songe point dans ce moment-ci à vous faire aucune peine.

Enfin la Lettre à l'archevêque que vous m'avez envoyée Je l'ai reçue hier, et ce matin la lettre par laquelle vous me rannonciez. Je suis fâché de ce que vous me mandez de votre santé. Je désire fort que le remède qu'on vous a envoyé vous donne du soulagement. Vous comptez aller vous rétablir au haut de la montagne. Apparemment que l'adresse pour vos lettres sera la même, puisque vous ne m'en mandez rien. Je suis fâché du départ de milord MaréchaP ; qui aurez -vous à SR place? J'ai vu ce matin ici M. Carrion*. Nous avons bien parlé de vous. Il m'a chargé de vous dire bien des choses -pour lui, et m*a dit qu'il nie donnerait ces jours-ci une lettre pour vous. Vous devez en avoir reçu une de madame de Luxembourg^ qui vous embrasse de tout son cœur. Adieu, mon cher ami ; je vous aime avec toute la tendresse possible.

Paris. 4 juillet 1763.

II y a mille ans que je ne vous ai écrit, mon cher ami; mais, depuis six semaines, le roi a si fort voyagé, que je n'ai pas eu un seul instant à moi, surtout depuis quinze jours que j'ai passés à faire exercer ma compagnie pour la revue du roi

* Rappelé à Berlin par le roi de Prusse.

' Carrion, ancien secrétaire de l'ambassade d'Espagne à Venise, qai a^ait onnu Rousseau dans celte ville, et qui le revit ensuite à Montmorency,

que nous avons passée jeudi dernier. Il va demain à Compiègne; j'irai dimanche, et n'irai à Montmorency que vers le 20. Je ne me sens pas cette année le même empressement d'y aller; vous devinez bien pourquoi, et, quand j'arriverai à La Barre, je me sentirai le cœur serré \ Quelle différence je trouverai dans mes promenades! et en rentrant je ne serai point occupé de remarquer s'il n'y a point de traces de voitures dans la cour. Enfin je trouve que c'est un lieu bien différent de ce qu'il était. Vous ne m'aviez point parlé de votre voyage d'Ecosse avec milord Maréchal, et je ne l'apprends que par votre lettre du 26 juin *, par laquelle vous me marquez qu'il n'est pas bien sûr que milord Maréchal y aille. Eclaircissez-moi, je vous prie, sur vos projets; car, dans une lettre précédente, vous me marquiez que vous vous faisiez accommoder une habitation dans la montagne. Que je sache du moins, puisque j'ai le malheur de ne vous point voir, le Heu que vous habitez, et que je me représente, s'il est possible, la situation où vous vous trouvez dans chaque instant de la journée. J'ai soupe hier avec M. le prince de Conti; nous avons bien parlé de vous avec lui, madame de Luxembourg et moi. Madame de Boufflers est encore en Angleterre; elle en reviendra à la fin du mois. Bonjour, mon cher ami ; songez quelquefois à moi, et soyez persuadé que l'absence ne diminue pas l'occupation où je suis de vous.

Paris, 9 septembre 1763.

J'ai été bien longtemps, mon cher ami, à répondre à votre

*■ Allusion à l'habitude que Rousseau avait prise, quand il habitait Montmorency, d'aller au-devant du maréchal jusqu'à La Barre, lorsque celui-ci revenait de Paris.

- Lettre inconnue.

dernière lettre *, que j'ai reçue en partant de Montmorency. Depuis ce temps-là, j'ai suivi le roi à tous ses voyages, qui ont clé plus fréquents cette année que jamais. Je vais encore demain à Chbisy jusqu'au 18, et je me reposerai jusqu'à rentrée de mon quartier. Ma santé est assez bonne; madame de Luxembourg n'est pas tout à fait de même ; elle a eu une toux depuis six semaines qui Ta fort incommodée, mais, depuis quinze jours, elle prend du lait d'ânesse qui lui a fait beaucoup de bien, car elle ne tousse presque plus. J'espère qu'avec une médecine qu'elle prendra, elle en sera quitte absolument. Quoique le voyage que vous aviez projeté de faire avec milord Maréchal* vous eût encore plus éloigné de nous, je suis fâché qu'il n'ait pas eu lieu, puisque vous ne me laissez pas Tespérance de revivre avec vous. Je voudrais bien que vous pussiez passer l'hiver tranquillement et être en état d'aller au printemps rejoindre milord Maréchal, et je ne désespérerais pas de vous voir en passant. Je connais votre façon de penser, et je ne vous proposerais pas de vous cacher ; mais vous n'aimez pas assez le grand monde pour aller dans les lieux publics. Enfin je ne désespère pas de quelque chose qui serait une grande consolation pour moi. Je ne sais point pourquoi vous vous inquiétez de l'argent des commissions que vous avez données à La Roche. Vous savez que vous m'avez remis de l'argent, il y a deux ans, dans ce temps-ci. 11 faut même que vous me mandiez quelle destination vpus en voulez faire. Adieu, mon cher ami ; l'absence ne peut altérer mes sentiments pour vous.

Mille choses pour moi, je vous prie, à mademoiselle Levasseur.

* Lettre inconnne.

^ En Ecosse.

Versailles, 12 septembre 1765.

Je suis dans mon tort, mon cher ami ; mais mon cœur n*y a aucune part. Je me souviens bien de notre convention de la feuille de papier blanc *. J'ai toujours voulu vous écrire un mot: vous savez combien j'ai peu de temps à moi pendant mon quartier. Le voyage de Fontainebleau m'en a laissé moins que jamais ; c'est ce qui m'a empêché de vous écrire. Je prendrai ma revanche quand le l®"^ janvier sera passé. Je suis bien fâché de ce que vous me mandez de votre santé, surtout à l'entrée de l'hiver. Madame de Luxembourg et moi nous portons fort bien, et nous vous embrassons l'un et l'autre de tout notre cœur *.

' Cette convention consistait à envoyer à Rousseau une feuille de papier blanc quand le maréchal n'avait pas le temps de lui écrire. Cette feuille, on se le rappelle, signitiait qu'il se portait bien.

* Ici finissent les lettres du maréchal de Luxembourg, qui mourut dans le courant du mois de mai suivant d'un accès de goutte remontée. Rousseau lui avait adressé une dernière lettre, le 21 avril 1764, pour s'informer de sa santé.

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