‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 2)Chapitre 58 sur 63 · X XIV · texte numérisé non relu

X XIV

Saint-Huben, 16 juillet 1762.

Je vais être quelque temps, mon cher ami, à vous écrire peu et rarement, étant de service jusqu^à 4a Saint-Louis et n'ayant -que des instants à moi. C'est pourquoi madame de Luxembourg s'est chargée de vous envoyer ce qui s'est passé au parlement au sujet de votre affaire. Je compte que vous devez avoir mademoiselle Levasseur; elle est partie il y a aujourd'hui huit jours. Vous ne me parlez point de votre dernière lettre *, et plus je suis éloigné de vous, plus j'en suis inquiet. Bonjour, mon cher ami ; vous n'en avez pas de plus tendre et de plus fidèle.

Saint-Pubert, 25 juillet 1762.

Je compte, moH cher ami, que vous avez reçu des nouvelles de madame de Luxembourg, et qu'elle vous aura écrit depuis que je ne l'ai vue. Nous sommes toujours en mouvement, et à peine ai-je le temps de vous écrire un mot. Je vous envoie un imprimé de l'arrêt du parlement rendu contre vous ; un de mes amis a mis des notes dont vous pourrez peut-être faire usage. Je compte que, quand vous aurez eu le temps de vous reconnaître dans votre nouvelle habitation^ avec mademoiselle Levasseur, qui doit être présentement avec vous, vous m'en ferez la description. J'espère que

* Du 29 juin précédent.

- Rousseau venait de s'installer à Moliers.

les malheureux qui vous tourmentent vous y laisseront tranquille. Adieu, mon cher ami; plutôt mourir que de vous oublier.

Paris, 4 septembre 1762.

Je ne saurais tous exprimer, mon cher ami, le plaisir que j*ai eu hier en recevant votre lettre du 25 août^ J'étais bien en peine d'être si longtemps sans recevoir de vos nouyelles. Vous ne me parlez point de votre santé; je voudrais bien que vous m*cn disiez un mot. Je suis charmé que tous soyez dans un lieu où vous puissiez passer votre hiver tranquillement et à l'abri de Tinjustice des hommes que vous avez trop éprouvée jusqu'à présent. Vous ne me parlez point de mademoiselle Levasseur. Je voudrais aussi que tous me fissiez la description de votre demeure; je m'imaginerais quelquefois vous y voir, et cette idée me satisferait un instant. Je n'irai de longtemps à Montmorency, et je n'ai plus d'empressement de mW retrouver; j'y ai essuyé trop de chagrin à mon dernier voyage. J*ai arrangé tous vos papiers avec La Roche, et il est en état de vous envoyer tous ceux dont vous aurez besoin *. Vous ferez bien de vous occuper cet hiver quand votre santé vous le permettra. Vous jsavez qu'il y a un an que vous me donnâtes quinze cents francs à placer pour un an, ce qui fait que j'ai actuellement à vous quinze cent soixante-quinze francs. Mandez-moi si vous voulez que je vous fasse tenir cet argent, ou si vous voulez que je le place de même encore pour une année.

* Lettre inconnue»

* Au moment de quitter Montmorency, Rousseau avait charge le maréchal de Luxembourg de faire un choix de ses papiers qu'on avait transportés à la hâte au château pour les mettre à l'abri des perquisitions. On garda les lettres les plus importantes, qui servirent ensuite à écrire les Confemom^ et on brûla le reste. Ces lettres sont en grande partie celles qui forment ce rcScueila

Je ne me souviens pas si la lettre que vous me marquez avoir été perdue demandait quelque réponse; mais je suis charmé que celle où je vous envoyais Tarrêt du parlement ne l'ait point été, et que vous soyez content des notes^ Elles sont d'un homme qui, ne vous connaît pas personnellement, mais qui n'aime point les injustices. Je vous assure que celles que les Tronchins et Voltaire vous ont fait essuyer ne leur font point honneur. Je n'ai point entendu parler de ce Sermon des Cinqua7ite^, Je suis revenu ici depuis trois jours; j'y passerai le reste du mois, et au V^ octobre il faudra recommencer. Nous parlons de vous tous les jours, madame de Luxembourg et moi, et de qui pouvons-nous parler que nous aimions plus tendrement?

Versailles, 21 septembre 1762.

Ne soyez pas en peine de vos lettres, mon cher ami; je les ai toutes reçues, jusqu'à celle du 18 septembre'; mais je m'afflige de n'en avoir pas reçu depuis. Je vois arriver la fin de mon quartier* avec plaisir; je n'ai pas beaucoup de temps à moi depuis trois mois. Madame de Luxembourg se porte bien, ainsi que moi, et nous songeons toujours à vous, mais bien tristement, d'imaginer que nous irons à Pâques à Montmorency et que nous ne vous y verrons point. Quand je serai sorti de quartier, je vous entretiendrai plus au long de ma tendre amitié.

* Voyez la lettre du 25 juillet précédent. - De Voltaire.

^ Lettre inconnue.

* Comme capitaine des gardes du corps.

Fontainebleaa» 7 novembre 1762.

Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, mon cher ami ; mais vous savez que, quand je suis de quartier, je n'ai pas un moment à moi. Cela est encore plus fort cette année, mais ma santé soutient fort bien cette fatigue, et je m'en porte mieux. Par votre dernière lettre, vous m'en annonciez une autre que je n*ai point reçue, et je voudrais bien que vous me fissiez quelques détails de votre santé et de votre situation. L'inquiétude augmente en proportion de Téloigncment, mais il ne fera jamais rien sur ma tendre amitié pour vous.

Paris, 17 février 1763.

Ne soyez point en peine de vos deux lettres*, mon cher ami; je les ai reçues à temps, et elles m'ont iait un plaisir infmi. Je les ai montrées à quelques amis communs qui en ont été enchantes. J'ai des torts avec vous, mais assurément le cœur n'y a point de part. Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit; mais, depuis la (in de mon quartier, j'ai été assez misérable ; j'ai eu, à différentes reprises, plusieurs petites incommodités et des inquiétudes. Il y a quelques jours que, le soir, nous apprîmes que le duc de Villeroy * était tombé en paralysie, et nous fûmes tout de suite à Villeroy. Etant à la chasse, à deux lieues de chez lui, il fut tout d'un coup attaqué d'une paralysie sur toute la partie gauche du corps et perdit la parole; on le mit dans son carrosse, et, en arrivant chez lui, il fut saigné au pied et prit Témétique. Au bout de

< Les deux longues lettres du 20 et du 28 janvier 1765, qui contiennent la description du Val de Travers * Le frère de madame de Luxembourg.

deux jours, la parole lui est assez bien revenue et un peu de mouvement dans la partie attaquée. II est mieux présentement; mais, vu Tétat de dépérissement où il était auparavant, je crains bien, s'il en revient, qu'il n'aille pas loin. J'y ai laissé madame de Luxembourg, qui a voulu que j'en revinsse avant-hier au soir, parce que j'avais eu la fièvre pendant la nuit; elle a eu peur que cela n'eût des suites, mais ce ne sera rien. Si M. de Villeroy ne veut pas être transporté à Paris, comme on le désire, j'irai le retrouver.

Je suis inquiet de ce que vous me mandez qu'il règne des maladies épidémiques dans le pays que vous habitez ; tâchez de vous en garantir jusqu'au beau temps, ainsi que mademoiselle Levasseur, à qui je vous prie de dire mille choses de ma part. Adieu, mon che'r ami; soyez persuadé que vous n'en avez pas de plus fidèle.

Paris, 4 mars 1763.

Je n'ai reçu qu'hier, en arrivant de Yilleroy, votre lettre du 20 février*. Je suis au désespoir de l'inquiétude où vous êtes, et je ne comprends pas pourquoi vous n'avez pas reçu la lettre * que je vous ai écrite par laquelle je vous accusais la réception de ces deux lettres' qui vous tourmentent. J'ai reçu toutes les lettres que vous me rappelez, et celle qui était pour La Roche, à qui je l'ai remise. Je ne serai tranquille que quand vous me manderez que vous n'êtes plus en peine sur le sort de vos lettres, car je vois que vous en êtes bien tourmenté, dont je suis très-affligé. Je vous adresse cependant

* Lettre inconnue.

* La lettre précédente.

5 Les deux lettres de Rousseau du 20 et du 28 janvier.

cette lettre directement, comme vous me le mandez, en cas que j'aie reçu les deux lettres en question.

Nous sommes presque tout à Yilleroy, madame de Luxembourg et moi. Le duc de Yilleroy est toujours à peu près dans le même état. Je yois arriver avec plaisir le beau temps; je le désire à cause de votre santé, dont vous ne voulez pas me mander de nouvelles. L'absence n'a pas diminué l'intérêt que j*y prends, et a augmenté, s'il est possible, mon cher ami, ma tendre amitié pour vous.

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