II. Il
mais vous me faites chérir milord Maréchal. Veuillez lui témoigner toute la vivacité des sentiments que cet homme respectable m'inspire. Jamais personne, avant lui, ne s'est avisé de faire un journal si honorable pour Thumanité. Il faut en vérité qu'il y ait une singulière attraction entre toutes^ les âmes simples et honnêtes, car, depuis votre dernière lettre ^, j'aime ce milord Maréchal à la folie.
Dès que j'aurai reçu des nouvelles de Vienne, je vous les ferai promptement parvenir. Je compte qu'il faut un mois, et c'est précisément alors que la saison sera plus assurée» Mes amis ne perdront pas un moment, et moi pas une occasion à vous convaincre que vous n'avez pas sur la terre de meilleur ami que moi.
Monrion, 15 avril 1765.
Venez que je vous embrasse, homme respectable, et permettez à celui qui a partagé vos peines, de partager aussi votre triomphe'. Puisse la douce paix répandre sur vous ses faveurs précieuses et succéder à jamais aux agitations cruelles qui ont empoisonné le cours de vos dernières années. Vous vous êtes armé de constance dans l'adversité, et c'est un bel exemple que vous avez donné aux hommes, mais je suis persuadé que vous leur donnerez présentement un spectacle encore plus grand, encore plus digne de vous, mais plus rare ; je veux dire celui de la modération dans la victoire.
* Inconnue.
' Rousseau, à ce moment, sorlait Tictorieux de la lutte qu'il avait eue à soutenir avec le cierge neuchâtelois, à la suite de la publication des Letires de la. Montagne» Un arrêt du conseil d'État de Ncuchâtel venait de l'exempter de la juridiction du consistoire de Métiers, et lui assurait de plus la protection du gouvernement.
llêias I mon digne ami, les prêtres sont les mêmes dans toutes les religions. et dans tous les pays. La domination est Tesprit caractéristique du clergé; il règne par Topinion et il prétend régner sur elle. Accoutumés à plier les âmes au gré de leurs prestiges, les ministres contractent nécessairement tous les vices attachés à l'habitude de Taulorité. Plaignons-les sans les haïr, et évitons-les sans les redouter. Sincèrement attaché à ma religion, il y a longtemps que je souhaite pour sa gloire, pour le salut des âmes et pour le bonheur de la société, qu'à la place de ce grand nombre de docteurs orgueilleux et de moines qui Tinfestent de toutes parts, elle daigne confier ses intérêts sacrés en des mains plus pures et plus utiles. Si j'avais le malheur d'occuper un trône, je ne souffrirais point d'autres prêtres dans mes États que des curés, et point d'autre ordre que les frères de la charité et les sœurs grises.
A propos des ministres, je viens devoir des lettres que M. V*** a fait imprimer. Ce soldat de l'Église a bien l'air d'un poltron. Il vous attaque de peur d'être attaqué, et sa dernière lettre est d'une faiblesse et d'une timidité extrêmes. Que ferezvousàcesujet? *
Vous avez présentement tout le temps qu'il faut pour délibérer à votre aise. J'irai vous embrasser à Métiers, et puis nous nous promènerons ensemble jusqu'aux bords de ce lac. enchanté où vous trouverez une maison prête à vous recevoir, et qui renferme une famille entière qui vous doit son bonheur et ses vertus. Vous y trouverez notre digne ami Tissot et plusieurs autres personnes empressées de rendre leurs hommages à l'ami respectable de l'auguste vérité. Point de prêtres, des femmes si vous en voulez, mais surtout aucun prétendu bel esprit, dont Dieu soit loué.
MonrioD, 24 avril 1765.
Il y a huit jours, mon digne ami, que je vous ai écrit. Ma lettre se serait-elle égarée? Ce qu^il y a de bien sûr, soit que je vous écrive ou que je ne vous écrive pas, c'est que je vous aime avec toute la sincérité d'un cœur honnête^ et qu'il ne manque à mon bonheur que la douce satisfaction de vous savoir heureux. Ma santé est entièrement rétablie; le beau temps et la promenade la raffermissent de jour en jour. Ma chère petite Sophie souffre depuis deux jours d*un mal qu'on appelle les ourles. Cette maladie n'est nullement dangereuse, mais elle est accompagnée de douleurs assez vives, qu'elle supporte avec un courage et une patience dignes de son sublime instituteur. La réponse que j'ai reçue aujourd'hui de Vienne est conforme à l'esprit de cette cour^ Il faudra donc, mon digne ami, tourner vos vues ailleurs. Je suis au désespoir du peu de succès que mes démarches ont eu. Si je gouvernais un État, je partagerais avec vous le bonheur d'être le bienfaiteur de mes compatriotes, mais à Vienne les prêtres ont beaucoup de pouvoir, et vous savez que les prêtres ne sont pas vos amis. Si le pape défunt* vivait encore, je vous conseillerais de vous jeter entre ses bras, parce que, de tous les prêtres de nos jours, c'était peut-être le seul qui fût véritablement chrétien. Moi qui voudrais verser d'une main abondante la consolation dans votre grande âme, je n'ai jamais que de tristes nouvelles à vous apprendre. Cela m'afflige et me désespère, mais il viendra peut-être un temps où, avec un cœur rempli d'admiration et de tendresse, je pourrai vous offrir, au soleil près, tout ce qui vous manque.
' Voyez plus haut la lettre du prince du 26 mars précédent. » Benoît XIV.
Vonrion, A mai 1765.
Permettez, mon digne ami, qu'avant de répondre à votre dernière lettre *, qui m'a causé une vive joie, parce qu'elle respire la gaieté que vos disgrâces avaient obscurcie si longtemps, permettez, dis-je, que je vous fasse part d'une anecdote qui regarde notre cher et vertueux Tissot, et qui ne peut servir qu'a augmenter l'amitié et la vénération que vous lui portez déjà.
M. Wolff, médecin du roi de Pologne d'aujourd'hui', écrivit il y a quelque temps à M. Tissot, et lui proposa, à rinsu de son maître, la place de premier médecin avec des appointements considérables. T^otre ami refusa. M. Wolff montra la réponse au roi de Pologne, et, pénétrés de la générosité des motifs de cet excellent homme, tous deux, le roi et le médecin, écrivirent à M. Tissot pour le presser de nouveau. La lettre du roi est digne de son cœur et de son génie, mais notre ami a refusé une seconde fois des propositions si honorables et si avantageuses, et il refusera toujours toutes celles qui pourraient l'éloigner de sa patrie, de sa famille et de ses amis. Ne voilà-t-il pas un conflit d'actions admirables qui fait honneur aux âmes humaines, et que je vous mande avec empressement et avec un plaisir égal à celui que vous en ressentirez.
Le bureau de poste à Lausanne est d'une cherté exorbitante. Je sais très-bien qu'il ouvre souvent ma bourse, mais je ne savais pas qu'il ouvrit aussi mes lettres. Depuis ce que vous m'en avez écrit, nous veillons, notre ami Tissot et moi,
' Lettre inconnue.
* Stanislas Poniatowsky.
sur ses manœuvres, et, si nous remarquons la moindre chose, je m'en plaindrai à Berne.
Il faut que le pasteur de Motiers soit non-seulement un méchant homme, mais aussi un imbécile, et je pense qu'il ne TOUS sera pas bien difficile de vous garantir de ses lâches et sottes intrigues. Vous en riez, et c'est certainement le parti le plus sage, car la raillerie est l'arme la plus redoutable contre les sots.
Notre digne et vertueux Rousseau, nous le recevrons à bras ouverts, nous le recevrons comme des âmes aimantes reçoivent un ami, un instituteur, que dis-je? un père chéri et respecté; mais pour l'Ëminence Antéchrist^, pous ne savons, ma femme et moi, quels honneurs lui rendre. C'est à lui-même à nous prescrire le cérémonial qu'il exige et les personnes qui lui conviennent I^ plus. Nous comptons lui donner force prêtres et pasteurs, à moins qu'il ne redoute davantage les diables de ce monde que ceux de Tautre.
Vous voulez savoir en quel temps J'arriverai chez vous; voici mon itinéraire : je pars d'ici le 9 de ce mois; je resterai neuf jours à Berne; j'arriverai le 20 à Schintznach, j'en part'u-ai le 23 ; je passerai deux jours à Zurich avec M. Hirzel et Klyiogg *, et je me flatte d'embrasser le plus cher et le plus respectable des hommes entre le 26, le 27 et le 28. Je ne
^ Surnom donné à Rousseau par M. de Monlmolltn.
* Jean-Gaspard Hirzel, médecin a Zurich, mort en 1805, s'est acquis une juste célébrité dans sa patrie par ses connaissances varices, par des établissements utiles, et par un zèle ardent pour le bien public. Son goût pour l'agriculture, et le désir d'acquérir dans cet art des connaissances positives, le conduisirent chez un cultivateur des environs de Zurich, nomme Jacques Gujcr, et connu dans le pays sous le nom de Klyiogg (petit Jacques], philosophe pratique, et s'occupant d'économie rurale et domestique on observateur aussi sage qu'éclairé. Le spectacle qu'offrirent au médecin Hirzel la famille, les procédés et le;s travaux de Gujer lui donna l'idée de son Socrate ruitique^ livre qui a été traduit dans presque toutes les langues de l'Europe. La traduction française est de Frey-DeslandeS| oflicier suisse, 1763, in-12. (Kote de M. Musset-Pathay.)
resterai qu'un seul jour avec lui, parce que je suis indispensablement obligé de faire une petite course avec ma femme au commencement de juin. Nous ne voyagerons donc pas ensemble, mon cher ami, et même je vous conjure de différer votre voyage de quelques semaines, afîn que nous soyons bien sûrs de ne pas nous manquer.
Ma petite Sophie est entièrement rétablie; elle a souffert de grandes douleurs avec une fermeté admirable. J'ai vu souvent couler ses pleurs sans Tentendre crier ni se plaindre. Ce qu'elle a supporté avec le plus de peine, c'est d'être privée du plaisir de voir sa sœur. Ces deux aimables enfants se donnent sans cesse les marques les plus touchantes de l'amitié la plus tendre. Mais une chose assez singulière, c'est que Mimi, qui court son dixième mois, et qui est infiniment plus forte que Sophie n'était à ce mémo âge, n'a point encore de. dents, et qu'alors sa sœur en avait déjà plusieurs, tandis que Sophie, dont rintelligence s'est développée plus tôt et a toujours été plus hâtive que ne l'est celle de Mimi, ne parlait point à dix mois. Sa sœur prononce déjà très-distinctement, et depuis quelques semaines, les mots de papa et de maman, et plusieurs autres monosyllabes auxquels elle attache un sens déterminé.
Puisse votre corps reprendre des forces comme votre esprit a repris sa gaieté, et puissiez-vous être aussi heureux que vous êtes vertueux et sage, et je puis dire aimé.
Monrion, 8 mai 1765.
Je touche à la veille de mon départ; il est fixé à demain, et je compte m' arrêter une huitaine de jours à Berne. S41 vous convient de m'écrire, mon digne atni, veuillez y adresser vos
lettres. Ne doutez pas que, si l'occasion s'en présente, je me ferai un plaisir et un devoir de vous y être utile. Je voudrais pouvoir inspirer à toutes les âmes les sentiments d'amour et de vénération dont la mienne est remplie pour vous.
Un jeune baron Briedesel, plein d*âme et de reconnaissance, et pénétré de respect pour mon digne ami, se propose de vous aller voir. Ce jeune homme est d'autant plus intéressant, que la nature semble avoir donné autant de laideur à sa petite figure que de beauté à son caractère. Veuillez donc le recevoir avec bonté, ainsi que deux jeunes Zurichois, amis tous deux de Texcellent Hirzel, ce vertueux historien du sublime Klyiogg.
Je vous envoie ci-joint une lettre de M. de Conzic. Cet homme me parait tout âme et tout attachement pour vous. Je vous embrasse par lettre en attendant que j'aie le plaisir de vous serrer dans mes bras et de vous renouveler de bouche les tendres et sincères assurances d'une amitié qui ne finira qu'avec ma vie.
Monrion, 8 juia 1765.
J'avais chargé M. Tissot de vous rassurer lui-même sur son état pendant mon absence. Ce n'est pas lui, c'est M. de Brenles que j'ai eu le regret de laisser malade à Berne. Il est un des amis les plus zélés de M. Tissot, et je lui suis d'autant plus attaché, qu'il vous honore autant que je vous aime.
Je suis sincèrement affligé que vous ayez encore à souffrir des intrigues des prêtres et des fureurs du peuple ; mais je suis étonné de votre surprise, car il me semble que de tout temps leur haine a sans cesse remué au gré de leurs vœux la canaille stupide et malfaisante. Au lieu de partager voire
A J.-J. ROUSSEAU. 2i7
joie de ne m'étre pas rendu à Motiers dans ces moments d'agitation et de trouble, j'en suis véritablement fâché, parce que je me serais fait une gloire de confondre les uns, d'apaiser les autres, et de montrer à tous les hommages et les respects qu'on doit à la vertu.
Ce n'est point parle vil appât de la fortune que le roi de Pologne a tenté M. Tissot. «c Je sens trop, lui dit-il dans sa lettre pleine de grandeur et d'humanité, combien il est difficile de déplacer un sage heureux ; » mais c'est par l'appât séducteur de la possibilité d*ètre utile à un plus grand nombre de ses semblables qu'il a tâché de l'attirer. Cependant notre digne Tissot a préféré l'utilité présente à un bien incertain, et son cœur a fait avec joie ce glorieux sacrifice à sa patrie, à sa famille et à ses amis. Vous daignez me dire à cet égard des choses infiniment tendres et amicales. Mon âme en. est pénétrée. Vous possédez plus que personne l'art dem*encourager et de m'exciter à la vertu, dont je vous dois la bienfaisante lumière. Cependant Stanislas-Auguste est un roihomme, et moi, qui suis-je? un être heureusement obscur, qui ne doit et ne peut s'occuper dans sa retraite paisible qu'à réparer les égarements de sa jeunesse par une vie plus sérieuse et plus exemplaire.
Je n'ai pas le bonheur de connaître personnellement milord Maréchal ; mais il y a déjà longtemps que je le respecte sur le rapport qu'on m'a fait de son noble caractère, et vous savez tout aussi bien que moi, mon vertueux ami, depuis quand je l'aime. Veuillez, de grâce, témoigner à cet homme respectable combien je suis sensible aux choses si obligeantes pour moi qu'il a daigné insérer dans la lettre qu'il vous a écrite. Dites-lui de ma part que je serais moins étonné de sa vertu s'il avait toujours habité les rochers et les montagnes qui l'ont vu naître ; mais qu'un sauvage civilisé, qui a vieilli sans tache et sans atteinte au milieu des intrigues des cours
€t de la corruption du siècle, est certainement un homme rare et très-rare.
Les nobles démarches de M. le prince Henri m'atlireiU une marque de plus de votre amitié précieuse. Cependant ce n'est point à moi, c'est à la vénération qu il a pour voire personne que vous devez les preuves qu'il a données du vif intérêt qu'il prend à votre gloire et à votre bienêtre. La lettre que je crois devoir vous envoyer ci-jointe ne vous permettra pas d'en douter. Lisez, et défendez-vous de l'aimer si vous pouvez ^
Je m'attendais bien que madame la duchesse de Saxe-Gotha ne serait pas la dernière à vous offrir un asile. Je n'ai pas l'honneur de la connaître. Ce qu'on m'en a dit me fait croire que votre célébrité pourrait bien avoir autant de part au!k ..propositions qu'elle vous a faites que vos vertus et vos malheurs. Elle a la réputation de viser au bel esprit, et les honneurs qu'elle a rendus à M. de Voltaire prouvent à quel point cette gloriole si peu convenable à son sexe la flatte et l'enivre. Je dois cette confidence à l'amitié. Ce que vous dites de la bizarrerie de votre position m'avait déjà frappé. Vous m'assurez que cela ne changera pas vos principes; oui, en supposant toujours les hommes tels qu'ils devraient être; mais vous ajoutez que cela change votre cœur, et voilà de quoi je doute. Prenez-y garde, mon digne ami, votre excellent cœur ne saurait changer. Autant que jecrois vous connaître, je vous suppose une âme infiniment aimante, qui a un besoin extrême d'aimer, et qui ne peut être heureuse qu'autant qu'elle trouve à aimer. Ce besoin est si grand, que je suis persuadé que vous seriez également obligé de le satisfaire, quand même vous ne seriez environné que par des êtres malfaisants. Sensible et généreux comme vous l'êtes, vous ne sau-
* ^ous n3 possédons pas cette lettre du prince HenrL
riez résister à la moindre marque de bienveillance, el voire cœur est toujours prêt à se livrer avec une sorte de volupté qui nait de la bonne opinion que vous avez de la nature humaine, bien plus que des hommes mêmes, et cette opinion vous la puisez en leur faveur dans la plus belle des âmes. Vous ne haïssez que la haine, et Fimpression profonde et douloureuse qu'elle vous fait ne vous permet pas de résister aux apparences mêmes de lamitié. Votre cœur ne changera donc jamais, car il aimera toujours.
Je suis aussi embarrassé que vous de trouver un logement qui vous convienne. Vous êtes adoré à Zurich, et les âmes de ce pays-là sont dignes d'être éclairées par vous. On y parle français; on y trouve un grand nombre de personnes instruites; enGn vous y régneriez à côté de la vertu, ou plutôt vous y régneriez ensemble. Voyez si celte idée, jetée au hasard, pourrait vous convenir. Je suis au désespoir du retour infructueux auquel Tamitié vous a engagé. Je veux absolument reparer ce contre-temps, doublement fâcheux pour moi, et, sans rompre la convention que nous avons faite ensemble, je vous prie seulement de me mander sur une carte le jour où vous comptez arriver à Yverdun, et je ferai tous mes efforts pour me procurer le plaisir de vous y embrasser.
Nous espérions vous voir à la Société de Schintznach \ et je vous assure que cette sociclu est digne que vous IMionoricz et rillustriez par votre présence. Je me flatte que votre santé vous permettra de vous y rendre Tannée prochaine. Klyiogg y est venu. Cet homme admirable est bien au-dessus du portrait qu'en a fait M. Hirzcl, qui vous est bien attaché. J'ai vu mademoiselle Bondeli à Berne. Elle m'a beaucoup parlé de vous, et les choses qu'elles m*en a dites augmentent l'opinion que j'avais d'elle.
> Une société philanthropique suisse, exisianlc encore aujourd'hui, mait qui porte actuellement le nom de SôcietJ suisse (iruiiiité publique.
no LETTRES DU DUC DE WIRTEMBER6
J'ai élé à Genève, et vous sentez bien que je n'ai pas manqué de rendre mes devoirs au vertueux Abauzit. J'ai été enchanté de ses lumières, de sa candeur, de sa simplicité et de ses sentiments pour Tami de mon cœur.
Le comte de ZinzendorfT m*a chargé de vous envoyer son adresse, que vous trouverez sur le revers de cette feuille; il se flatte qu'elle lui procurera quelques lignes de votre part. C est un excellent sujet dont le cœur est pur et dont l'esprit s'éclaire de plus en plus.
Adieu, mon cher et respectable ami ; ne vous cassez pas le cou en grimpant les rochers qui bordent votre maudit vallon, et vivez longues années pour le bonheur de celui qui vous aime du fond de son honnête cœur.
MonrioD, 24 juillet 1765.
J'attends avec la plus vive et la plus tendre impatience cette lettre si chère à mon cœur ^, qui me fera voler sur les ailes de l'amitié dans les bras de Thomme le plus vertueux et le plus respectable. Cette entrevue si délicieuse pour moi ne vous procurera point d*autre plaisir que celui de passer quelques rapides heures avec la personne qui vous admire et vous aime le plus sincèrement.
Uonrion, 1 S septembre 1765.
A Dieu ne plaise, mon digne ami, que je veuille troubler votre solitude*. Je la respecte comme étant un asile de la
Nous ignorons si Tentrevue dont il est question eut lieu ou non. * Rousseau était alors à l*ile de Saint-Pierre.
vertu persécutée. Tos malheurs m'affligent sincèrement, et, quelle que soit la peine que je craigne de vous faire, je ne saurais m*empéchcr de vous offrir dans cette triste occasion tous les secours que tous êtes en droit d'attendre d*un ami.
Je sais que vous avez été insulté, lapide et sur le point de nie faire pleurer la plus belle et la plus infortunée de toutes les vies; mais serait-il bien sûr qu'un ministre^ vous ait désigné dans un sermon? Si ce fait est vrai, que Dieu vous garde dorénavant des pierres et des herses, mais surtout desMontmollins. .
Ma pauvre petite femme me charge de vous dire à quel point elle est sensible à toutes vos disgrâces.
Monrion, 15 novembre 1765.
Ole plus vertueux des hommes! votre dernière lettre*, cette lettre fatale et si digne de votre grande âme, est tous les jours arrosée de mes larmes, et augmente l'impression douloureuse que vos disgrâces ont faite sur mon cœur et que rien n'y peut effacer. Cependant je ne haïrai pas les hommes, parce que mon cœur se refuse à la haine, et que la religion que je professe m'interdit ce sentiment odieux. Je les plaindrai donc, ces hommes méchants, parce qu'ils sont aveugles, et je les plaindrai précisément autant que je tous aime et vous respecte ; mais je ne les craindrai jamais, et, dussé-je éprouver de leur part autant de persécutions et de noirceurs que vous, je n'en marcherai pas moins sur la ligne indivisible de mes devoirs.
* MontmolUn.
* Lettre inconnue.
Le vertueux Tissot partage bien vivement avec moi vos peines et vos chagrins. Nous ne cessons de nous entretenir de vous et de vous pleurer, et ce qui ajoute considérablement à notre tristesse, c'est que nous ignorons le lieu de votre retraites et que vous réduisez à Tinutilité des sentiments dignes par leur nature de vous servir de consolation et de secours.
Puisse la mauvaise fortune qui vous a sans cesse persécuté vous conduire dans un port tranquille et vous y laisser jouir dans les bras de la vertu, de la gloire et de l'amitié, d'un avenir aussi paisible et heureux que vous le méritez. Ce sont là les vœux de vos deux amis, qui soni à vous de cœur et d'âme.
* Rousseau était à ce moment-là à Strasbourg, où il passa plusieurs semaines, après avoir été chassé de Tile de Saint-Pierre.