XXVI
Monrion,7 mars 1765.
Oui, j'ignore absolument ce qui se passe en ce pays par rapport à vous. Quelle est. donc celte horrible situation où y<>us vous trouvez? Vous me remplissez d'inquiétude, que dis-je? vous me pénétrez de douleur. Ne m'épargnez pas si J6 puis vous être bon à quelque chose; c'est la grâce que vous demande un ami sincère.
Pardon, si je vous ai parlé du livre intitulé : les Prwces; j'ai eu autant d'assauts à repoui^ser que vous de lettres à écrire à ce sujet. Vous savez déjà ce qui a donné lieu à celte at^tribjution : c'est un mauvais plaisant qui comptait n'attrap* pfîf .qu'un jeune ignorant, et qui a attrapé tout le public. M.Yernes se» trompe en effet. Je vous envoie la copie de votre lettre. Vous voul^ bien y rcgardejf son désaveu, mais il n'y ^st ps^s question de rétractation. Je ne ferai aucune démarche parce que vous me le permettez, et parce que l'explication publique que vous allez lui donner^ renferme toutes ceiles^ que je pourra^is faire,
. Puissent des temps plus sereins succéder à ces jours do peine, et puissé«je vous convaincre de toute l'étendue de mon amitié.
xxvu ,
I Monrion, 9 mars i765.
Homme ciher et malheureux, vous faites bien de vous fier à moi. Vous avez fait passer dans mon âme sensible le sentiment douloureux des maux qui vous affligent. Vous avez fait plus encore, vous y avez élevé un désir criminel; j'ai souhaité aujourd'hui, pour la première fois de ma vie, d'être uii souverain. Je suis bien plus accablé que vous; mais Tidée de pouvoir vous être utile me ranime. La lettre est partie. J'ai moi-même écrit à la personne en question, je l'ai priée de m'adresser sa réponse pour vous. Je vous la ferai tenir dès que je Taurai reçue. Non, je ne démentirai jamais le titro sacré d'ami, et vous pouvez compter que je serai sincèrement le vôtre aussi longtemps que j'honorerai la vertu. Je vous gar-
*■ Celle explication se trouve dans les œuvres complètes de Rousseau, sousle liire de : Déclaration relative à M. VerneSt etc.
derai un secret inviolable, cela va sans dire ; la discrétion est la base de l'amitié; mais me permettriez- vous de faire part à M. le prince Henri de la situation dans laquelle vous avez le malheur de vous trouver? Il agira volontiers auprès du roi son frère en votre faveur, je vous en réponds. Votre volonté sera la mienne; je ne ferai à cet égard que ce que vous me prescrirez, parce que je regarde comme un devoir essentiel de Tamitié de servir mon ami à sa guise et non pas à la mienne.
Partout où je porte mes regards, ils n'aperçoivent que des sujets de douleur et de tristesse. Je ne vous parlerai point de la charmante Isabelle, je ne veux pas renouveler vos afflictions^; je vous dirai seulement que M. Tissot e.st absent depuis quelques jours, il a été appelé à Soleure, mais il revient jeudi prochain. Nous sommes aujourd'hui à lundi, le Mémoire que vous jue faites espérer arrivera ici le mercredi, et je vous promets qu'il sera rendu à mon ami le jour de son arrivée. Je vous promets encore que M. Tissot s'emploiera avec zèle à ce que vous demandez de lui, et que son cœur vous est aussi dévoué que le mien. 0 Providence! Oui, mon digne ami, ayez en elle une confiance sans bornes. Le désespoir serait indigne d'une âme si grande que la vôtre. ]Non, vous n'avez pas tout perdu, puisque Dieu règne sur vous et que vous avez encore des amis '.
' Madame Guyenet venait d'être rédaite à la dernière extrémité à la suite d'ane couche.
* La réponse de Rousseau à cette lettre a été jpubliée pour la première fois par nous dans les Œuvres inédites de J.-J. Rousseau (Paris, Lévy, 1*861), où elle a été placée par mégarde à la date du 11 mars 1763, au lieu de l'être i celle du 11 mars 1765.
Moorion.l3 mars 1765,
Je VOUS envoie ci-joint une lettre de M. Tissot, qui lèvera tous vos scrupules. Il s'intéresse aussi vivement que moi à Tami de la vérité. Il vous aime et vous honore, vous respecte et vous admire.
J'ai la tête si faible qu'il me serait impossible de répondre aujourd'hui sur les points divers que renferme votre lettre ^ Je vous dirai seulement qu'il me semble que milord Maréchal est le canal le plus sûr pour être instruit des intentions du roi de Prusse ; je le préfère même à celui que je vous avais indiqué, parce qu'il règne sans cesse entre le roi de Prusse et le prince Henri son frère une sorte de jalousie qui ne se borne pas à la gloire militaire. Je crois en effet que cette démarche est nécessaire, et je suis persuadé qu'elle flattera le monarque. Je prendrai, avec le plus de soin qu'il me sera possible, les informations que vous paraissez désirer, et je vous répondrai sur le reste de votre chère lettre lorsque je serai en état d'y penser plus mûrement. Je me flatte, mon digne et cher ami, quels que soient vos projets, que vous ne me laisserez jamais ignorer le lieu sacré de votre retraite; je le vénérerai toujours comme le temple de la vertu. Ne vous effrayez pas de ce que M. Tissot me dit sur vos malheurs, il ignore absolument vos desseins et il ne prétend parler que de mille autres déboires que vous avez essuyés et qui sont publics, et de rintérét que vous prenez à l'aimable Isabelle, dont la convalescence me fait autant de plaisir qu'à vous. Envoyez toujours ce Mémoire, que nous attendons avec une égale impatience, et daignez croire que vous êtes l'homme de la terre que j'aime et respecte le plus. Ma femme, cetle
* lettre de Rousseau du il mars 1765*
*iOG LETTRES DU DUC DE WIRTEMBERG
tendre épouse, a pleuré Isabelle, quoiqu'elle soit sa rivale, et nos chers enfants augmentent, tous les jours notre bonheur. Une forte fièvre m'oblige de finir. J'ai la tète si fort prise que je ne sais pas trop ce que je vous écris. Pardonnez donc ce griffonnage, et regardez-le comme une preuve qu'il y a dans mon fëit plus d'amour pour Rousseau que d^amourpropre." » • '
" Lettre de M. Tissot au jyrinee de Wirtemberg,
Berne, ce mardi maUit. :
Heureusement, monseigneur, Je n'ai appris votre maladie que par la nouvelle de vptre convalescence ; si je l'avais sue plus tôt, toute la célérité avec laquelle je me serais rendu a Monriou n'aurait pas empêché que le voyage me mie parût excessivement long. Je bénis la Provid<ence de votre prompt rétablissement, et j'irai m'assurçr mpi-niéme que Votre Air
Cesse est parfaitement bien, vendredi. Je recevrai de votre main ^ monseigneur, le Mémoire de M. Rousseau, et la réponse pourra partir le çiéme jour. Je compatis véritablement aux peines de ce respectable .ami, et. je me féliciterais si je pouvais contribuer à. les alléger de la plus petite partie. J'offre l'assurance de mon respect à madame la princesse. Recevez l'un et Taulre, monseigneur, celle de Tami de Brenles. J'ai l'honneur d'être avec un profond reçpect, de Votre Altesse^ le très-humble et très-obéissant serviteur.
Honrion, 20 mars 1765.
Ami cher et vertueux, ne cï'aignez point. Mes maux ont disparu. Vos disgrâces sont les seules qui me restent, et plût au ciel que je pusse les changer contre des souffrances per-
sonnelles. Vos tendres sollicitudes me touchent et me pénètrent râmé. J'ai lu la lettre que vous avez.écrite à notre ami commun! S je Tai baignée de mes larmes, et je ne me paff donne pas d'a<voir pu ajouter une nouvelle inquiétude à tant depehies et d'alHiciions qui tous assiègent depuis si longitemps. Je me porte à merveille, ety je le répète encore, }e n'ai paé d'autres maux, pas d'autres chagrins que les vôtres. Je viens d'écrire à M. le prince Henri. Il agira lui-même auprès du roi son frère, ou fera agir, s'il est plus é^ipédient, milord Maréchal. J'ai sollicité, dans cette lettre, unie défense de la part du roi aux ministres de Neuchâtel d'employer conitre vous l'excommunication, la sûreté de votre personne^ et la levée de la défense de la réimpression de vos couvres, si sottement donnée par le magistrat de cette ville. J'ai promis à M. le prince Henri de lui envoyer, si Vdus vouliez bien me le confier, l'état du produit de cette nouvelle édition, que j'ai fait monter, sur le rapport de M.^ Tis^ot, à soixante mille francs. J'insiste beaucoup sur cet objet, parce que je connais bien le terrain et que je suis bien persuadé que cette somime considérable est le véritable moyen d'obtenir la preteetion du roi de Prusse. J'écris au prince Henri, mon ami et le vôtre, avec toute la chaleur quq l'amitié sait inspirer, et je vous promets qu'il n'est pas moins chaud que moi. Notre ami Tissot m'a mille fois* arraché des larmes en me peignant vos peines et votre courage. Cette fermeté d'âme qui vous caractérise vous a fait rejeter uni parti que votre extrême sensibilité vous avait proposé. Non, mon ami^ mon cher ami, mon digne ami, vous ne vous déroberez jamais^aux regards du monde. L'infortune d'un homme vertueux est un spectacle cruel, mais utile. Je suis au désespoir que vous en soyez l'objet ; mais, d'un autre côté, je suis pénétré de joie de
* Probablement H. Tissot.
vous voir faire du bien tandis qu'on vous fait du mal. M. Tissot assure que vous n'avez rien à craindre dans votre passage par les Étals de Leurs Excellences^ ; je le pense aussi, et c^est ici qu'on pourra vous instruire de la route que vous devez prendre. Je vous envoie ci-joint la réponse de M. de Conzié et la lettre qu'il m'écrit. Il ne veut pas que vous soyez en arménien ; j'en suis bien aise, parce que je connais un habit encore plus commode que celui que vous portez, et beaucoup plus chaud : c'est la bekerche polonaise. Je m'en suis beaucoup servi à la guerre, et je le porte encore fort souvent. On peut la fermer contre tout vent, elle est fort large, fort ample, elle se croise sur la poitrine, sur Testomac et sur le ventre, et la manche est fort large vers le coude et se termine au poignet, toujours en se rétrécissant. Elle est plus commode que votre habit pour marcher, et elle marque très-bien la taille.
Donnez-nous souvent de vos nouvelles et de celles de votre chère Isabelle. M. Tissot espère, et il joint ses vœux à ceux que je fais au sein de ma famille pour votre conservation et votre bonheur. Ma femme et moi nous vous donnons souvent des larmes sincères, et Rousseau sera le premier nom que mes chers enfants apprendront à prononcer. Il est écrit dans nos cœurs, et nos lèvres ne cessent de le proférer.
Adieu, homme respectable, songez, et dites-vous sans cesse que vous êtes infiniment supérieur à vos disgrâces. Si vous aviez l'intention de faire parvenir quelque chose à Berlin, chargez-m'en, je ferai votre commission avec toute Texactitude dont je suis capable, et avec plus de zèle et d'amitié que personne.
^ Les États de Berne.
A J.-I. BOUSSEVU. 209
Moni'ioD, 26 mars 17G3.
Comment pouvez-vous penser, mon respectable ami, que je me laisserais détourner par de faibles considérations du bonheur de vous servir. J'écrirai demain à Vienne, et je vous promets, non de réussir, mais d'employer tout mon zèle et mon faible crédit pour obtenir ce que vous désirez. J'irai par M. le comte de Kaunitz, et encore par d'autres voies; enfin je remuerai tous mes amis, et j'en ai heureusement de fort ardents pour faire le bien ^
Ma santé, à laquelle vous daignez prendre un intérêt qui West si cher, est entièrement rétablie. Notre ami Tissot y a mis la dernière main, et je sois bien aise de la lui devoir. Je ne me console pas de vous avoir donné de l'inquiétude, c'est là le plus grand mal que j'aie essuyé.
J'attends avec impatience l'accomplissement de vos promesses ; jious vous recevrons avec simplicité, mais avec toule la tendresse et la joie possibles. Mos cœurs s'épancheront, nos larmes se confondront, et les mains innocentes de nos aimables enfants essuieront les pleurs que l'amitié fera couler. Cependant, mon digne ami, je dois vous prévenir que je suis indispensablement obligé de faire un voyage que je ne saurais différer au delà du 8 mai. Tâchez donc de remplir vos engagements avant ce temps, ou bien veuillez m' attendre à Motiers vers la fin de mai, et puis me permettez que je vous accompagne jusqu'ici. Je ferai cette course de telle manière que vous voudrez, à pied, à cheval ou en voiture. Je n'ai pas douté un seul instant que le roi de Prusse ne vous soutint,
1 On sait qu'à Tépoque où ceUe lettre fut écrite, Rousseau, décidé à quitter Motiers, cherchait partout un asile où il pût aller finir ses jours «n paix. Le passage qu'on vient de lire prouve qu1l songea un instant à se retirer dans les États de rempereur.