‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 3)Chapitre 36 sur 73 · LETTRES DE DUSSAULX · texte numérisé non relu

LETTRES DE DUSSAULX

pouvez vous rappeler comment je me suis produit chez vous. Dites-moi, avais-je sur mon front Tempreinte de la duplicité? Avais-je un air impudent et curieux? La première fois que je vous ai vu, j'ai dévoré des larmes de tendresse qui n'ont coulé qu'après m'être séparé de vous. L'idée que je m'étais formée de votre personne et de votre caractère s'est, dans nos entrevues, renforcée par un sentiment de tendresse et de vénération qui prenait de jour en jour de nouvelles forces.

Qu'avez-vous fait, monsieur? Vous venez de navrer mon cœur, de le flétrir. Où avez-vous été prendre tous les soupçons déshonorants dont votre lettre est souillée? Et, de grâce, à qui s'adressent-ils? A un homme qui a commercé avec vous du fond de sa conscience. A un homme libre comme l'air qu'il respire, qui n'a jamais fait de mal à personne, qui aurait donné l'un de ses bras pour sauver le vôtre. Et voilà celui que vous affligez par des réticences plus cruelles encore que vos abominables soupçons. Cependant vous n êtes point cruel; non, vous ne sauriez l'être et ne l'avez jamais été : vous êtes malade. Pauvre humanité! Bon Dieu! que les grands hommes sont petits quelquefois! Le généreux Jean-Jacques, le vertueux Jean-Jacques aussi inquiet, aussi défiant qu'un lâche criminel! Je n'en croirais rien, si je n'en savais par moi-même la dure expérience. Quel dommage qu'avec une ,aussi belle âme que la vôtre vous n'ayez plus d'organes pour commercer avec vos semblables! car vous êtes sourd et aveugle, ou, ce qui est pire encore, vous entendez mal et vous voyez mal, puisque vous m'avez pris pour un flagorneur, pour un espion. Après vous être trompé si lourdement sur mon compte, il ne vous convient plus de juger des hommes, renoncez-y : vous ne risquerez pas du moins de calomnier l'innocence. Je m'attends bien que vous expierez quelque jour cet attentat. C'est pourquoi je vous le

|)ardonne dès à présent. Je fais plus, je tous estime encore ; mais je vous plains.

Vous me dispenserez de m'excuser sur la phrase en question^; vous m'avez fait une querelle de sophiste. Si j'avais senti les conséquences que vous avez tirées de cette fatale ligne, je ne l'aurais pas écrite. Si j'avais élé coupable d'un mauvais dessein, je ne vous aurais pas lu mon brouillon. Cessez de m'accuser, je vous ai consulté. Juger un homme sur une méprise, le juger sans avoir égard à son intention, ne pas se contenter de ses soumissions verbales, et le sommer de répondre, par écrit, à des soupçons infâmes, appelez-vous cela de la justice et de la bienveillance?

Honnête homme, rentrez dans vous-même, et respectez votre égal en candeur et en probité. Je puis faire des fautes de grammaire et de raisonnement dans mes ouvrages; je puis avoir des inadvertances ; mais je suis bien sûr que ma conduite continuera d'être exempte des bassesses dont vous voulez que je me justifie. Allez, qui voit mon visage voit mon cœur. Je ne vais point, comme vous le craignez, par astuce à mes fins; je me montre tout nu, et je ne risque rien. Si je prête au blâme par quelque côté, ce n'est ni par la dissimulation ni par la défiance; je ne veux rien et ne crains rien.

Finissons. Sentez-vous au dedans de vous-même une voix qui vous accuse et parle en ma faveur? je vole dans vos bras, et jamais il ne sera question de voire lettre. Persistez-vous dans vos funestes préventions? je ne vous reverrai plus. Mais, ô mon cher Rousseau I je vous aimerai, vous respecterai jusqu'à mon dernier soupir. Si vous rompez, vous me regretterez plus d'une fois, je vous le prédis. Je vous con-

*■ Dussaulx, dans un ouvrage qu'il faisait alors, avait parlé de Rousseau d'une fa^on qui ne plaisait pas à ce dernier. C'était là ce qui formait le principal grief de Jean-Jacques contre Dussuulx.

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