XVI MADAME DE VERDELIN
en tremblant, sans se nommer ; qui est prête, parce que vo.us l'ayez consolée une fois, à accourir si vous souffrez, si vous êtes dans le malheur, si seulement Tennui vous prend et le dégoût du monde, de ses flatteries ou de ses amertumes ; qui vous dit : <c Le jour où vous en aurez assez des plaisirs, où vous sentirez que les bons instants sont devenus bien rares et que le dévouement d'une femme ou d'une fille vous fait défaut, ce jour-là, souvenez-vous de moi, appelez-moi, faites un signe, et je viendrai ; » celle-là, dût-on ne jamais user de ce sacrifice charmant, donne au poète, fût-il de Vàme la plus altière et un mépriseur d'hommes comme Byron, le plus flatteur des diplômes et des certificats de poésie, la plus chère conscience de lui-même et sa plus belle couronne. Chaque noble écrivain ramasse sur sa route et emporte avec soi ses ennemis, ses envieux cachés, des êtres ignoble^ qui lui sont acharnes, qui s^attachent à lui et en vivent : il est juste que des êtres généreux Ten dédommagent ; il est juste qu'il ait aussi, par compensation, ses joies cachées, des suavités de bonheur qui n'arrivent qu'à lui.
C'est ce qu'éprouva Rousseau, sinon le premier, du moins plus qu'aucun autre auteur auparavant ne l'avait ressenti et goûté encore à ce degré ; et le malheur, la singularité de sa nature fut de rejeter un peu plus tôt, un peu plus tard, d'empoisonner en idée le bienfait. Nous en montrerons un exemple particulier dans ses relations avec l'une dés correspondantes que le recueil publié par MM. Streckeisen-Moultou et Jules Levallois nous fait mieux connaître, et qui était, en même temps que lui, une des habitantes de la vallée de Montmorency, madame de Verdeliu,
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Madame de Vcrdelin mérite d'être distinguée entre les diverses dames amies de Rousseau, en ce qu'elle n'était nullement bel-esprit ni bas-bleu, ni rien qui en approche^; qu'avec un esprit (in elle n'avait nulle prétention à paraître ; qu'elle aimait l'écrivain célèbre pour ses talents et pour son génie sans doute, mais pour lui surtout, pour ses qualités personnelles, non pour sa réputation et sa vogue : elle n'apporta dans cette liaison aucun amour-propre jii ombre de susceptibilité, lui resta activement fidclc tant qu'il le lui permit, et elle ne cessa, elle ne renonça à la douceur de le servir que lorsqu'il n'y eut plus moyen absolument de Taborder ni de l'obliger ; et alors même elle garda intact son sentiment d'amitié, comme un trésor, hélas I inutile.
Elle a sa place dans la seconde partie des Confessions^ dans ce dixième livre où il raconte son installation et sa vie à Montmorency après sa sortie de l'Ermitage ; elle n'y est qu'a moitié travestie et défigurée ; le passage où il est question d'elle et de son mari est des plus piquants d'ailleurs, et l'on sent que Rousseau s'y égaie plus vivement qu'il ne le ferait s'il croyait avoir affaire à une ennemie masquée. Il vient de
*■ Il est queslion,dan8 une lettre de Grimm à madame d'Épinay, d'un roman a ni bon, ni mauvais, » que madame de Verdclin avait composé dans sa première jeunesse; mais elle-même parait l'avoir complètement oublié, et il ne perce pas le plus petit bout d'oreille de l-i frmnic auteur dans tout le cours de sa correspondance avec Jean-Jacques.