XVIII MADAME DE YERDELIN
parler de ses nobles hôtes, les maîtres du château de Moutmorency, le maréchal et la maréchale de Luxembourg :
« Je fis alors, dit -il, et bien malgré moi, comme à Tordinaii^e, une nouvelle connaissance qui fait encore époque dans mon histoire ; on jugera dans la suite si c'est en bien ou en mal : c'est madame la marquise de Vcrdelin, ma voisine, dont le mari venait d'acheter une maison de campagne à Soisy, près de Montmorency. Mademoiselle d'Ars, fille du comte d'Ars, homme de condition, mais pauvre, avait épousé M. de Vcrdelin, vieux, laid, sourd, dur, brutal, jaloux, balafré', borgne, au demeurant bonhomme quand on savait le prendre, et possesseur de quinze à vingt mille livres de rentes auxquelles on la maria. Ce mignon jurant, criant, grondant, tempêtant et^ faisant pleurer sa femme toute la journée, finis-r sait toujours par faire ce qu'elle voulait ; et cela pour la faire enrager, attendu qu'elle savait lui persuader que c'était lui qui le voulait et que c'était elle qui ne le voulait pas. »
Madame de Verdelin, avec un mari si peu aimable, avait, un ami, un fort honnête homme, M. de Margency, pour lequel elle sentait un tendre faible. Quoique d'ordinaire on ne sache jamais bien ces choses, une anecdote qui courut dans le temps, et qui est singulière*, enipêche de croire qu'elle
^ Voir les Mémoires et Correspondance de madame d'Épinay. J'en tire ceUe page qui est dans une lettre à Grimm ; madame d'Épinay vient de parler des indiscrétions dont Margency ne se fait pas faute au sujet de madame de Verdelin : « On dit qu'elle lui a résisté longtemps, car on n'ignore rien de ce qui les concerne! Je ne sais si vous avez ouï conter celte anecdote de leur roman qui est singulière. Un jour que Margency la pressait sans succès et qu'elle le refusait avec la plus grande fermeté, il eut recours à ce dépit simulé dont on ne craint les effets que lorsqu'il n'est pas fonde. — « J'entends, madame, lui dit-il, vous ne m'aimes pas. » — Elle se mit à rire de ce propos com ne d'une absurdité. II le répéta du même ton et avec plus de vio'ence encore^ Elle le regarda avec
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lui ait toujours résisté; il y eut un moment où elle lui céda ; elle sut, malgré tout, ne pas trop s'abandonner et observer assez exactement les convenances, tant que vécut son mari ; et après qu'elle Teut perdu, elle tint bon plus qu'on ne Taurait pu supposer, elle résista à son penchant par devoir de mère et dévouement pour ses filles, et refusa de se remarier. M. Quirct de Margency, ainsi appelé parce qu'il possédait le château de ce nom, ayant titre et qualité de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, était un ami de Rousseau; il avait été du monde de d'Holbach et des philosophes, et en était sorti; on voit que, vers la fin, il avait même passé à une dé* votion extrême. Il en avait ressenti les premières velléités et les premières atteintes dans le temps de la maladie et de la mort de son ami, le poêle Desmahis, qui, dans ses derniers jours, avait tourné à un effroi extrême de l'Enfer. Margency, très-lié alors avec madame d'Épinay, a été jugé fort spirituellement par elle : dans les lettres qu'elle écrit à Grimm? il apparaît sous sa première forme et la plus gracieuse, homme de trente ans environ, galant, léger, versifiant, assez aimable et amusant, c( un composé de beaucoup de petites choses, x> mais assez mince de fond et d'un caractère peu solide, peu consistant. Même quand il était à l'état de papillon, le gentil Margency avait quelque chose de concerté, et on l'appelait dans son monde « le Syndic des galantins, » ou M. le
élonnement, lui rappela les dangers auxquels elle s'exposerait, la jalousie de son mari, le mépris que ses parenls, tous livrés à la dévotion, auraient pour elle; la dépendance où la tiendrait le besoin qu'ils auraient de leurs valets; rien ne put calmer Margency. Elle se lève avec le plus grand sang-froid, le prend par la main, le mène dans son cabinet : a Eli bien I monsieur, ditelle, soyet heureux. » U le fut, ou crut l'être; et voilà les hommes 1 Mon, ils ne sont pas tous ainsi : il en existe de plus généreux, d Ces derniers mots sont une douceur à l'adresse de Grimm*
XX MADAME DE YERDtLLN.
Syndic toul court. Dans les leltres de madame do Yerdeliii et de Rousseau, il est souvent appelé «c le Docteur ^ x;
Rousseau, quoique en relation de confiance avec Margency, avait tardé le plus qu'il avait pu à faire la connaissance de madame de Yerdelin ; celle-ci ne se découragea point et ne prit nullement ses ourseries en mauvaise part. Elle habitait d'à-
' Voici le portrait de Margency par madame d'Épinay, et qui semblait à Grimm un cliet-d'œuvre ; il y était intéressé; c'est dans une lettre à lui adressée qu'elle disait: «Oh! mon ami, que vous m'avez rendue dillicilc I Je l'épt-ouve tous les jours. J'aimais fort la société de M. de Margency, lorsque je le voyais de temps en temps à Paris; mais du matin au soir, et tête à tétcl je crois qu'il n'y a que vous au monde qui puissiez soutenir celle épreuve. Mon compagnon est d'une paresse qui engourdit à voir; il n'a jamais un quart d'heure de suite la même volonté. Veut-on caufer, on ne trouve pas une idée dans cette tête, ou, dans d'aulres moments, on en découvre une foule de si petites, si petites, qu'elles se perdent en l'air avant que d'arriver à votre oreille. 11 licnl comme un diable à Topinion du moment, qu'on est tout étonné de le voir abandonner le quart d'heure d'après, sans qu'on l'en prie. Il commence trente choses à la l'ois, et n'en suit aucune ; il est toujours enchanté de oc qu'il va faire, et ennuyé de ce qu'il fait; le morceau le plus sublime ne lui inspire que du dédain, s'il s'y trouve par malheur une expression qui blesse son oreille. Je suis sûre qu'il ne pardonnerait pas à la plus belle ieffimc d'être coiffée de travers. Aussi a-t-il en aversion tout ce qui sent ia province. Il ne manque ni de pénétration ni de finesse, mais je ne lui ti jamais vu saisir une chose fortement ni extraordinairement pensée... Ouf J j'avais besoin de vous dire tout cela : je l'aime fort, mais je voudrais ou êire seule, ou avoir quelqu'un qui liât et amalgamai ^cs manies avec les miennes, car j'en ai bien aussi. Vraiment, sans celle réflexion, je me serai peut-être déjà prise de grippe contre lui. 9 — Raillerie pour raillerie : quelques années après et dans la période de refroidissement, Margency rendait la monnaie de sa pièce à madame d'Épinay, et j'ai sous les yeux une lettre de lui à Rousseau, du 9 janvier 1760, dans laquelle je lis le passage suivant : a J'oubliais de vous dire que, par le conseil de noire aimable amie [madame de Verdelin), j'allai voir, il y a c^eux mois, votre ancienne infante (madame d'Épinay]. Je la trouvai parce comme la fiancée du roi de Garbe. Elle me reçut comme si elle m'avait vu la veille, et je la traitai comme si je devais revenir le lendemain. Il est vrai que je n'y ai pas remis les pieds et que ooc depuis je n'ai entendu parler d'elle. J'ai eu la visite du fils et du gouverneur au commencement de l'année ; mais d'elle et de Caron [Grimm?) .pas un mot. Madame de Verdelin prétendait que je n'échapperais pas à la baguette ; mais il y a longtemps que le charme eti fini et que je ne crains plus tristes Amaryllidis iras :
c Je suis libre, Seigneur, et je yeux toujours l'êtie. »
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bord, du temps où il était à l'Ermitage, le château même de Margency, dans la vallée,* près d'Eaubonne et d'Andilly ; quand elle fut établie à Soisy et sa proche Toisine, elle vint plusieurs fois à Mont-Louis sans le trouver, et comme il ne .donnait signe de vie, elle ne laissa point de lui envoyer des pots de fleurs pour sa terrasse, et II fallut bien l'aller remercier, dit Jean-Jacques ; c*en fut assez : nous voilà liés. »
Rien ne peut me dispenser de donner le portrait qui suit, dussé-je y apporter ensuite bien des correctifs ; Rousseau, quand il le traça, était en guerre avec lui-même et cherchait plus ou moins chicane à tous ses sentiments d'autrefois. C'est donc un portrait chargé qu'on va lire ; tout à l'heure chacun sera en mesure de le rectifier, en ayant sous les yeux les pages mêmes de la correspondance, avant que Thumeur de Rousseau ait eu le temps d'aigrir et de gflter ses plus innocents souvenirs :
« Cette liaison commença , dit-il , par être orageuse, comme toutes celles que je faisais malgré moi ; il n'y régna même jamais un vrai calme : le tour d'esprit de madame de Verdelin était par trop antipathique avec le mien. Lés traits malins et les épigrammes partent chez elle avec tant de simplicité, qu'il faut une attention continuelle, et pour moi très-fatigante, pour sentir quand on est persiflé. Une niaiserie qui me revient suffira pour en juger. Son frère venait d'avoir le commandement d'une frégate en course contre les Anglais; je parlais de la manière d'armer cette frégate sans nuire à sa légèreté : — .« Oui, dit-elle d'un ton tout uni. Ton ne prend de canons que ce qu'il en faut pour se battre. » — Je l'ai rarement ouïe, parler en bien de quelqu'un de ses *amis absents, sans glisser quelque mot à leur