‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 3)Chapitre 73 sur 73 · II. 5t · texte numérisé non relu

II. 5t

562 LETTRES DE MADAME DE VEïtDELliN

27 avril 1766.

J'ai reçu dimanche votre lettre^, mon voisin. La douleur profonde, Fétonnement ou elle m'a jetée m'ont si fort accablée, qu'en prenant la plume je ne sais encore si j'aurai la force de rassembler ici toutes mes idées. La première qui se présente, c'est que ce serait une grande folie à Fhomme en question de vouloir vous déshonorer en Angleterre, parce qu'il a désiré vous y servir de guide. Je ne vous cacherai pas que, différentes personnes lui ayant dit du mal de votre caractère, il est venu me trouver et m'a dit :

« Je ne désire pas servir un homme seulement célèbre. Si c'est un homme honnête, persécuté, je voudrais m'y sacrifier. Telles choses sont-elles vraies? »

J'ai répondu comme je le devais.

« Voilà qui est bon ! » me dit-il .

Depuis quelques jours, il écrit à quelqu'un de la société :

« Ce Jean-Jacques, que Ton dit un homme si plein d'amour-propre, se refuse à tout ce que je puis faire pour le fixer aux environs de Londres, où il est fêté, recherché par tout ce qu'il y a de grand dans le royaume. Il va en Derbyshire, où il ne sera entendu de personne. C'est le seul déplaisir qu'il m'ait donné depuis que j'ai le bonheur de le connaître. C'est un homme selon mon cœur. J'ai trouvé chez lui un cœur simple comme celui d'un enfant, de la candeur, de la franchise. Enfin, monsieur^ mon cher pupille est le meilleur de tous les hommes; sa conduite prouve s'il est vain. »

^ Lettre iuconouc. Cette lettre, remplie des griefs de Jeaa -Jacques contre David Hume, devait être, d'après la réponse de madame de Verdelin qu'on va I i re, à peu près identique à celle que Rousseau adressait à madame de Boufflers le 9 avril 1766. Voir cette lettre dans la Correspondance.

J*ai vu Gatti à son retour, plein de tout ce que lui a dit M. Hume, dans un enthousiasme de la vertu que vous ayez. Il TOUS nomme cet excellent homme^ et j'entendis l'autre jour chez madame d'Aine répéter mille choses honorables que Gatti a dites chez le baron ^ pour les avoir entendues à Londres chez les plus grands seigneurs. Quel est donc le but de ces gens-là de vous nuire a Londres? Quel honneur tirerait M. Hume de s'être rendu le défenseur d'un homme méprisé? Je ne suis pas étonnée que les papiers publics changent de ton sur votre compte. Londres est plein de Genevois et de Suisses qui ont trop d'intérêt à vous détruire dans le public; mais je vous trouve aussi trop humble de croire que votre réputation tient à ce que disent les papiers.

Quant au fils de Tronchin, M. le duc d'Orléans et beaucoup d*autres doivent Tavoir recommandé à M. Hume, mais surtout, à ce que j'ai entendu dire, à Gatti. Si, depuis que vous êtes à Londres, il avait dit du mal de vous, M. Hume l'aurait plutôt jeté par la fenêtre. Il a dit aussi à tout le monde son histoire avec lui en Ecosse, et je vous assure qu'elle a fait, chez beaucoup de gens, tort à Tronchin. Mais je trouve qu'avec les soupçons qui vous sont venus, vous avez mal fait de vous éloigner de la capitale ', où vous auriez trouvé plus de gens qui vous entendent et vous connaissent. Quant à la lettre répandue par M. Walpole, elle est de lui ' : c'est Tami intime de madame Du Deffand, qui n'est pas à présent celle de M« Hume, qu'elle charge de ridicule parce qu'il n*a pas été son complaisant, et ce Walpole lui est tout dévoué. Je vous avoue que je suis étonnée aussi qu'il soit l'ami des amies de madame Du Deffand, et que ces amies n'aient pas dit le mot de cette lettre qu'elle a débitée, à ce qu'on dit ; car,

' D'Holbach.

- Rousseau était alors à Woolton.

■' La prétendue lettre du roi de Prusse à Rousseau.

504 LETTRES bE MADAME DE VERDELIN

quoique je la rencontre souvent, nous faisons si peu de cas Tune de Tautre, que nous ne nous parlons pas, et qu'elle n'est pas, dit-on, à son aise avec moi, de façon que je n^ai vu ni su rien de tout cela.

Ce qui me désespère, c'est votre situation. Je vous avoue que j'ai bien de la peine à vous croire trahi. Je crois que votre compagne de voyage, trop occupée de prévenir les malheurs qui peuvent vous menacer, voit quelquefois les choses en noir et vous les rend de même. Je donnerais ma vie pour être à dix lieues de vous ; je crois que je vous persuaderais que c'est d'après votre façon de vivre qu'on vous jugera, et non pas d'après les papiers.

Vous savez, que les Anglais ne sont pas très-accueillants, surtout dans Téloignement des villes où il y a peu de commerce. Je suis, comme bien vous le pensez, dans un grahd besoin d'avoir de vos nouvelles. Depuis dimanche, je n'ai pu fermer les yeux deux heures. Avec cela, je ne dirais pas pour tout au monde mes peines et mon inquiétude; car, si cet homme ^ n'est pas coupable, quel coup affreux pour lui, j'ose dire pour vous, qui avez le cœur si bon, si juste! Et puis quel effet dans le monde pourraient produire vos soupçons pour tous deux ! Je . vous assure que mon sang se glace de toutes ces pensées. Je brûlerai votre lettre. Dieu veuille que la mienne vous trouve plus tranquille et qpe vous m'appreniez promptement tout ce qui vous intéresse !

Mademoiselle Levasseur, ayez bien soin de mon respectable ami ; mais ne perdez pas de vue que la légèreté dé notre imagination et de notre langue femelle doit se tenir fort en garde contre ce que nous voyons et jugeons. Quant à la curiosité de^M. Hume, elle est extraordinaire*; mais on le dit

* Hume,

^ Hume, au dire de Uousseau, se serait permis d'ouvrir en caclielle toutes les lettres qu'écrivait ou que recevait ce dernier.

amoureux fou de madame de Boufflers ; elle vous aime beaucoup : c'est peut-être là Tobjet qui Ta porté à vouloir voir vos lettres, et puis rien ne confirme plus les idées qu'on a sur un homme que ses relations. Vous savez qu'on vous croit Tauteur des troubles de Genève ; peut-être a-t-il voulu se convaincre de votre innocence par une voie qui ne fût suspecte ni à lui ni à d'autres.

Bonjour, mon voisin; de vos nouvelles. Je relis encore votre lettre, et je conclus qu'on ne se tient pas honoré de servir un homme méprisé. Quant aux mépris à mademoiselle Lcvasseur, vous savez ce que c'est que le peuple anglais, et puis elle ne les entend pas, et elle n'a peut-être pas eu lair gai ni avenant, ce qui est assez simple quand on est dans un pays étranger; mais devait-elle vous aller faire des. plaintes de gens que vous alliez quitter? Ne devrait-elle pas être occupée de vou^ cacher tout ce qui peut vous troubler? Ne fallait-il pas essayer de son nouveau gite avant de se plaindre? Je sens qu'il lui serait plus agréable d'être à la portée de gens qu'elle connaît; mais, si cela était possible, aurait-on pris un autre parti ?

Quant aux offres pécuniaires, ce n'est pas la faute de M. Hume, parce qu'il est dans le caractère anglais de croire avoir tout fait lorsqu'ils ont donné de l'argent. Vous savez que leurs caresses sont moins vives que nos compliments. Tout ce que je vois ici* de cette nation a Pair de prendre les soins excessifs qu'on leur rend comme un tribut ; mais ils ne sont pas moins bonnes gens et capables de bons procédés et d'honnêteté dans les occasions. J'en ai vu des traits tout récents.

Mon voisin, au nom de Dieu, voyez les détails de tous ces papiers publics avec le mépris qu'ils méritent. Le métier de ' ces gens-là est d'écrire pour vivre; ils ont dit du bien de vous, on ne les lira plus sur cet article; ils en disent du mal, tout

le monde court à la nouveauté, on débite. Voilà sur quoi il faut prendre patience, vivre en paix et en silence sur des bêtises qui tomberont, et qui seront d'ailleurs contrariées par d'autres écrivains qui écriront pour vous défendre, le tout pour avoir de Fargent.

3Iai-JaiD 1766.

Votre lettre* me pénètre, mon voisin, de la plus amère douleur. Je sens la situation affreuse où vous met la défiance que vous a inspirée un homme que jetons avoue avoir peine à soupçonner. Il s'est conduit avec une si grande délicatesse dans les petits services qu'il cherchait à vous rendre, je Tai vu dans un attendrissement si vrai au récit de ce que vous avez souffert I D'ailleurs, il m'a consultée de si bonne foi sur le mal qu'on lui disait de vous; il m'a dit avec tant de candeur : a Je vous fais, madame, toutes ces questions, parce que ce n'est pas l'homme célèbre que je veux servir, c'est l'honnête homme persécuté avec qui je voudrais partager tout ce que j'ai dans ce monde, que je voudrais voir heureux ; » et puis il avait désiré qu'on ignorât qu'il se donnait aucun soin pour vous. Lorsqu'il apprit, par des Anglais que vous aviez vus à Strasbourg, que vous leur aviez dit que vous le joigniez ici, il me querella de ne vous avoir pas mandé qu'il ne voulait pas se vanter de cette bonne fortune. De là vous avez vu l'honneur qu'il s'en est fait. Quel avantage tirera-t-il de lancer des ridicules sur quelqu'un qu il a proné? Ah ! que ne donnerais-je pas pour être près de vous ! Comment, prenant le parti de ne lui plus répondre, ne lui avez-vous pas ouvert votre cœur*? Vous me direz que .dans l'effusion qui

* Lellre inconnue.

' Rousseau le fit peu après, dans la longue lettre qu'il adressa à. Hume le

lui causa si peu d'attendrissement à Londres, vous avez cherché des éclaircissements. S'il est innocent, il ne vous a pas entendu. Si vous avez communiqué vos soupçons à d'autres qu*à moi, je ne sais si je ne penserais pas que vous feriez hien de les lui déclarer vous-même. Si je suis la seule qui en soit instruite, votre secret ne sera pas trahi, et vous pourrez attendre que le temps vous éclaire si votre cœur peut supporter d'avoir à se plaindre de quelqu'un qu'il eût voulu aimer. Comme vous n'avez pas offensé publiquement l'intégrité de Hume, si nous étions assez4ieureux (je dis nous, parce que je suis aussi affectée que vous de votre situation) pour le trouver tel qu'il s'est montré ici, je crois qu'il ne faudrait pas de réparation. Nous lui rendrions une amitié plus vive. Je n'ai ouï parler de lui qu'au retour de Gatti. Il écrit on ne peut pas moins, à ce que m'a dit mademoiselle de Lespinasse, qui loge avec d'AIembert. Le baron est celui qui a le plus reçu de ses nouvelles. Donnez-moi souvent des vôtres, mon cher voisin ; parlez-moi de tout ce que vous découvrirez; dites-moi comment vous êtes pour la situation, pour l'aisance, pour la société. Vous trouvez-vous trompé sur l'idée qu'on vous en avait donnée? Je ne puis vous dire à quel point j'en suis en peine. Hélas I je vous croyais tranquille dans un pays dont les habitants, peu caressants, admirateurs d'eux-mêmes, sont peu occupés de persécuter leurs hôtes, du moins à ce que j'entends dire.

Vous voulez que je vous parle de moi, mon voisin : il ne manque à mon bonheur que de vous savoir tranquille et content. Ma fille est à peu près dans le même état. Je pars le 18 pour Bourbonne, où je les mène toutes, avec l'espoir que ce voyage achèvera de la rétablir. Sa sœur a un rhumatisme sur le bras, pour lequel je lui vais faire prendre des douches.

iO juillet suivant. Cette lettre, qui se trouve dans 1 1 Correspondance t contien Texposé détaillé de la conduite de Hume et de celle de Jean-Jacques.

Quant à Henriette, elle en est pour de rexercice et pour nous amuser un peu en chemin.

Je laisse id quelqu'un ^ qui m'a enfin persuadée qu'il était touche de mon absence, et quUl avait quelque mérite à ne pas me suivre et à souscrire aux arrangements que je fais en flaveur de mes filles. Je le vois aussi souvent que la plus austère bienséance le permet. Mes bamboches s'habituent à l'aimer. Il me demande souvent de vos nouvelles, et je suis chargée pour vous, mon voisin, de tous ses compliments. Vous pouvez élre bieji sûr que, quelque confiance que j'aie en lui, il ne sait rien de mon inquiétude.

Mon frère vient d'avoir un fils ; tous mes parents en sont dans la joie, je la partage, mais je sens encore plus vivement que celui* que cet événement eût touché le plus n'en a pas joui. Voilà ce que j'éprouverai toujours dans tous les bonheurs de ma vie. Ah ! mon voisin, que j'ai le cœur serré lorsque je pense que celui où je tends n'a pas reçu son approbation !

Vous ne me parlez pas de mademoiselle Levasseur. Sachez donc, mon voisin, qu'il m'importe fort de savoir si elle est un peu bien, si elle s'habitue. Parlez-moi beaucoup de votre situation à tous deux. Le duc d'Aumont s'y intéresse toujours vivement ; il m'a priée de vous en assurer.

Adressez vos lettres à Paris; elles seront renvoyées à mon adresse. Je parle avec la confiance que je ne souffrirai pas de vos résolutions contre le monde. Celle d'écrire votre confes- *'sion est bien digne de votre franchise. Gomme vraisemblablement elle ne paraîtra qu* après vous, je désire ne la pas lire, mon voisin. Ce que me fait souffrir votre état me prouve qu'il ne me reste plus assez de force pour. regretter mes amis.

* Margency.

^ Le père de madame de Verdeiin.

Juillcl 1766.

Si je n'étais pas à Bourbonne près de mes deux filles âinées malades, ce ne serait pas, mon voisin, une lettre que vous recevriez de moi, car sûrement je ne résisterais pas à Tinquiétude et au désespoir où me met tout ce qu*on m'écrit de Paris; j'irais vous prier de m'expliquer vos griefs contre M. Hume. Sur tout ce que vous m'avez marqué, mon voisin, j'ai trouvé une curiosité misérable; mais je n'ai pu trouver des raisons de croire qu'il voulût vous déshonorer et vous perdre en Angleterre, pendant que j'ai su mille choses honorables qu'il écrivait de vous à des gens qui ne sont pas vos amis et qui les ont répandues. La lettre du roi de Prusse est de M. Walpole, j'en suis aussi sûre que je le suis i\n Emile est de vous. Madame Du DefTand l'a aidé, et c'est son style et non celui de d'Âlembert que vous avez reconnu dans le temps que cette lettre s'est répandue. On a regardé M. Walpole comme le colporteur ; cela lui a fait peu d'honneur chez tous ses amis, je sais qu'il y en a qui le lui ont reproché. On me mande que M. Hume avait engagé le roi d'Angleterre à vous accorder une pension ; que vous lui avez écrit, une fois la pension accordée, que vous lui avez voué un ressentiment implacable et qu'il veut vous déshonorer en vous forçant d'accepter des bienfaits.. Les bienfaits d'un roi, mon cher voisin, honorent celui qui les reçoit et celui qui les donne. Les bienfaits de Louis XIY aux hommes célèbres de l'Europe lui ont fait plus d'honneur que ses conquêtes. H me semble qu'étant persér cuté pour votre manière de penser sur la religion, il était un peu affligeant pour vos ennemis de vous voir donner un asile et une pension par un roi qui a la réputation d'être très-religieux. C'est aussi instruire l'Europe qu'il n'ignore pas le

séjour que' TOUS faites chez lui, et c'est confirmer ce que M. Hume a dit avant votre départ, que vous étiez désiré du roi et de la nation. Si cela est vrai, je ne vois pas que vous ayez raison de la refuser, et il me semble que M. Hume, en vous procurant cette pension, que je trouve dans cette circonstance encore plus honorable qu'utile, vous donne une preuve du cas qu'il fait de vous et de Tamitié qu'il vous porte. Quel est le sujet qui ose solliciter son maître pour un homme qu'il veut avilir? Et puis c^est prendre le moyen contraire : h vingt-cinq lieues de Londres, on sait bien que ce n'est pas vous qui sollicitez, et votre façon de penser est assez connue sur cela pour ôler tout doute offensant, s'il en pouvait naître. , On dit que M. Hume est très-afQigé de la façon dont vous en usez avec lui. On me mande qu'il voulait faire imprimer sa conduite; il n'y a peut-être pas un mot de tout cela. Je lui écrivis il y a' environ deux mois pour lui demander une lettre pour M. Menneville, son ami, gouverneur de La Grenade, de qui dépend la fin des affaires de mon oncle ; je ne sais si ma lettre lui est parvenue, mais il ne m*a pas répondu, et je n'ai su de ses nouvelles que par le public. J'ai assurément bien besoin d'avoir des vôtres ; vous jugez bien que je suis très en peine de vous : votre cœur ne peut déclarer la guerre sans être cruellement agité. Vous avez de la confiance en milord Maréclial, ah! c'est un homme de cette probité, dont l'amitié vous est connue, qu'il vous faut consulter sur les torts de M. Hume! Vous savez, mon yoisin, qu'on se prévient quelquefois, et que l'homme le plus sage voit d'après son erreur. Je voudrais bien que les raisons qui vous éloignent puissent être justifiées. Votre liaison m'avait paru devoir contribuer au bonheur de tous les deux et vous honorer l'un et l'autre; c'était mon espoir, mon voisin, et mon vœu. Je suis la plus malheureuse personne du monde par la suite de tout ce qui vous arrive.

9 octobre 1766.

Votre lettre ^ m'a fait grand plaisir, mon voisin. J'étais en peine de vous, de votre santé, dans ces malheurs qui vous poursuivent. Tout m'alarme. Quoi, dans le sein de la paix vous trouvez une source de chagrins et de trouble I Je ne me consolerai jamais d'avoir eu part à cet arrangement? Je vous assure que M. Hume n'avait pas l'air d'un homme faux, et je crois que ses ennemis et les vôtres ont ourdi le tissu de celte brouillerie. Il n'avait pas vu à Paris la Lettre du roi de Prusse^ du moins j'ai lieu de le croire, parce que M. Walpole, en la donnant à une femme qui savait qu'il l'avait écrite, lui dit : « Ne la montrez pas à M. Hume, car il raffole de son cher petit homme, vous nous brouilleriez. » Voilà ce que cette femme m'a assuré.

On imprime, dit-on, votre correspondance avec M. Hume*. M. d'Âlembert avait prêté les copies de vos lettres à une personne qui me les a montrées; je juge qu elles sont fidèlement rendues. Il a opiné, m'a-t-on dit, pour faire supprimer de celles de M. Hume ce qu'il pouvait y avoir de trop vif; il doit écrire au bas de ces pièces que la lettre n'est pas de lui, et d'ailleurs on dit dans le monde qu'il parlç avec beaucoup de modération, mais avec beaucoup do regret, que vous l'ayez soupçonné d'une telle infamie. Il n'a jamais vu M. Walpole,

' La lettre de Rousseau à madame de Verdelin du mois d*août 1766.

^ Il parut en 1766 une brochure intitulée : Exposé succinct de la conduite de M. Hume. Elle se composait des lettres de Rousseau au philosophe anglais, annotées et envoyées par ce dernier à d'Alembert et à Suard. On trouvera de plus amples détails relatifs à la querelle de ces deux hommes illustres dans le Prédê des circonstances de la vie de Jean-Jacques Rousseau donné pnr M. Alusset-Pathny à la suite des Confessions,

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à ce que m'ont dit des personnes de sa connaissance, et il y a trois ans qu^il ne va plus chez madame Du Deiïand. Mais il est inutile de rabâcher sur tout cela. Vous dites que milord Maréchal vous aurait répondu qu'il n'y a en état de juger des choses que ceux qui les voient de près. Mon cher voisin, je passe condamnation et suis assez de votre avis; mais je sais encore que de près il ne faut qu'un corps étranger, qu'un faux jour, pour donner ides couleurs fausses, et quelquefois il est sage encore de regarder sous différents jours. Hélas, il n'y en a aucun qui puisse montrer l'intérêt qu'a M. Hume à vous nuire, aussi personne ne le veut-il croire dans ce paysci. On parie que vous quittez rAnglelerrc, on m'assure que vous allez à Gueldres; mandez-moi, je vous prie, s'il y a raison à ces nouvelles, et comme je ne doute pas de la cherté de ces déplacements, sans colère, trouvez bon que je vous renouvelle l'offre de ma bourse. Je ne cherche ni tournure, ni finesse, parce que j'espère que ma franchise vous déplaira moins. J'interpelle la vôtre sur votre situation actuelle; si rien n'a changé dans votre établissement, il m'a paru par une de vos lettres qu'on m'a montrée, écrite à M. Hume, que vous étiez content de votre soUtude, puisque vous préférez le trou des lapins de votre garenne aux appartements de Londres.

Je vous dirai de même, mon voisin ; j'aime mieux ma grille que le plus bel hôtel, même habité avec la personne que j'aime le mieux, parce que je crois qu'en multipliant ses devoirs on a de la peine à les remplir. 11 faut que le temps me force à croire que les remèdes que fait ma fille seront sans succès, et il faut que je puisse me dire que rien ne m'empêche d'aller à l'autre bout de l'Europe, si cela est nécessaire au rétablissement de sa santé. Serais-je ma maîtresse si je me liais, et si ma fille m'entraînait ailleurs qu'à Paris, où mon mari voudrait être, pensez-vous aux chagrins que j'aurais? Non, ou il m'attendra, ou il n'y faut pas penser. Je ne

crois pas que dans une action qui intéresse ses enfants une femme puisse se préférer ^ Les miens seront peut-être peu reconnaissants de ce que je fais pour eux, mais je me suis assez habituée à faire le bien pour moi, mon voisin ; c'est la jouissance la plus sûre. Pourvu que je n*aie pas de remords, je serai toujours contente de mon sort, je voudrais bien Tétre du vôtre. Je vous prie, en grâce, marquez-moi comment vous êtes, ce à quoi vous vous fixez: ne me cachez rien, je vous prie, de tout ce qui peut me tranquiUiser. Pour moi, il n'est pas d'instants où je n'en sois en peine et où je ne donnasse toutes choses pour vous savoir heureux.

Mes filles vous disent mille choses honnêtes; les deux cadettes sont en très-bonne santé ; j'espère qu'elles seront préservées des accidents qu'a éprouvés leur sœur; il n'y a ici rien de neuf. Tous auriez déjà reçu de mes nouvelles, mais on ne peut affranchir les lettres de Paris à Londres, et j'ai été obligée d'attendre le départ de M. de Guerchy qui emporte ma lettre. Bonsoir, voisin. Donnez-moi de vos nouvelles.

Commencement de 1767.

Est-il vrai, mon voisin, .que votre santé n'est pas mauvaise, et que vous êtes assez content de votre habitation? J^aurais besoin de le savoir de vous, et je n'aurais pas été si longtemps sans vous le demander si ma pauvre main ne m'avait refusé service. La goutte, ou telle autre humeur, s'est emparée de mes cinq doigts de la main droite ; sans me faire beaucoup souffrir, au moins elle m'incommode fort. Vous avez sans doule reçu ma lettre du mois d'octobre ou

* Le passage qu'on vient de lire a rapport à celui de la lettre de Rousseau (août 176()] où il engage madame de Ycrdelin à épouser .sans délai M. de Margciicy.

des premiers jours de novembre ; je vous y annonçais l'édition de voire lettre à M. Hume, que je vous aurais envoyée si on ne m'avait assuré que vous Tauriez par une voie commode aussitôt qu'elle paraîtrait. Il me semble qu'il n'y avait qu^une réflexion à faire sur ce procédé : A qui M. Rousseau s'esl-il plaint de M. Hume? A M. Hume. A qui demande-t-il de le tirer de ces soupçons? A celui qui les a fait naître. Il ne cherche pas des petits moyens ; s'il se trompe, il va à la source, s'il a de la faiblesse, il ne craint pas de la montrer; enfin cette confiance qui peint celui qui l'a et qui honorait celui qui la recevait, devait-elle être ainsi trahie, et sans vouloir justifier vos soupçons, dans quatre lignes on pourrait confondre la malice de tous ces gens-là. Cela est arrivé plus lentement, et à présent les éditeurs ne peuvent se relever du tort qu*ils se sont fait. Je me suis chargée de vous dire la part que le duc d'Aumont a prise à tout cet événement, et la crainte qu'il' avait qu'il ne troublât votre' tranquillité. Il me demande souvent de vos nouvelles; j'en ai appris par M. Guy et nous avons beaucoup parlé de vous depuis son retour de Versailles ; il a fini son année de service le 1" janvier, jusque-là il était comme un chien d'attache.

On dit ici que vous serez pressé d'aller à Genève, et on vous publie donnant des lois à vos compatriotes. Je ne voulais pas vous apprendre l'embarras où je me trouve : M. le duc d'Orléans m'a fait demander mon appartemeiit pour mademoiselle sa fille; vous jugez bien que mes religieuses n'ont pas hésité à promettre qu'elles me donneraient côngé^ de façon que sans savoir où aller j'ai promis de le remettre le 13 du mois prochain. Madame d'Aubeterre me donne un lit; je mène ma fille avec moi chez elle, en attendant que j'aie trouvé un gîte qu'au reiçte je cherche depuis trois mois très -infructueusement. Mes deux filles cadettes «eront au couvent, à portée de moi; malgré cela,

je m'en sépare à regret. Léontine fait ma joie et ma consolation ; elle est d'une raison infinie et m'est très-attachée. L'ainée, toujours malade, a l'humeur aigre et difficile et me donne de la peine à tous égards. Son état est le même, je ne doute pas qu'il ne faille la mener à Bourbonne, ou peutêtre à Baréges, cet été, ce qui me contrarie et me dérange fort; mais il faut la mettre en état de s'établir, mon bonheur est fixé à cet événement. Un homme de nos amis Tattend avec bien de Thonnèteté ; il avait besoin de ce petit mérite pour réparer ses^ torts. On veut que vous en ayez avec madame de BoufDers; j'ai peine à le croire. D'ailleurs je sais qu'elle parle de vous avec intérêt et honnêteté ; au reste, je ne l'ai pas vue depuis Tannée dernière. Elle est très-souvent a rile-Adam. M. le prince de Conti est pour deux mois à Paris; il a toujours le plus grand état.

Nous venons d'avoir une scène un pou vive : M. de Stainville, frère du duc de Choiseul, a enlevé pendant la nuit sa fille, qu'il a menée au couvent à Nancy parce qu'elle avait pris du goût pour Clairval, acteur de la Comédie-Italienne; sa conduite est déplorable, mais il est affreux d'être à vingt ans l'objet d'une aventure publique. Elle avait eu un exemple qui aurait dû lui faire impression; la considération dont jouit la duchesse de Choiseul doit donner l'amour de l'honnêteté à une tête un peu raisonnable. Elle l'avait comblée d*amitié, de soins et avait tout fait pour lui rendre la vertu aimable pendant trois ans qu'elle l'a gardée. Madame de Mirepoix a donné un bal, admirable dont madame de Lauzun, autrefois mademoiselle de BoufQers, a fait l'ornement; sa conduite et sa figure lui font beaucoup d^admirateurs : vous jugez qu'elle est fort embellie. M. Coindet doit vous envoyer des images. Léontine prétend qu'elle vous donnera dans un an le portrait de iHaman et de ses sœurs ; elles vous assurent toutes de l'intérêt qu'elles prennent à votre santé, et en

576 LKTTUES DE MADAME DE VEIll)ELlN

attendent avec impatience des nouvelles. Vous devez cette marque d'amitié, mon voisin, à celle que je vous ai youée.

Aoûl 1767.

M. Coindet a dû vous marquer, mon cher voisin, que je voulais, avant de répondre à votre lettre, causer avec quelqu'un qui vous aime et prend à tout ce qui vous regarde rintérét le plus vif. Il m'a persuadée- qu'un établissement chez nous ne serait jamais stable, parce qu'il y a parmi nos magistrats des têtes si chaudes, à la cour tant de dévots, qu'après le calme le plus profond il pouvait arriver qu'un ministre changeât et que tout plan fût culbuté ^ Enfin, il est timide, et je vous suis trop attachée, mon cher voisin, pour ne pas partager ce sentiment lorsqu'il est question de votre bonheur. Il ne lui parait pas difficile d'obtenir toutes les facilités possibles pour sortir du royaume. M. Coindet a dû vous marquer qu'un de mes amis, qui l'est aussi de M. deMercy*, m'avait demandé si vous passiez en Italie; que si vous aviez ce projet, il était sûr que le comte de Mercy serait enchanté de vous y servir. En effet, dès le lendemain, il est venu de la part de Son Excellence me prier de vous demander si c'était votre projet, si vous vouliez qu'il demandât pour vous au comte de Rosenberg, son ami, premier minisire de cette cour, la permission de vous y établir. 11

^ Rousseau élait établi alors au château de Trye. Dès cette époque, ses idées étaient assez troublées pour qu'il jugeât de la manière suivante les excellentes intentions que madame de Verdelin témoignait à son égard dans la lettre qu'on a sous les yeux : « Madame de Verdelin, dit-il dans une lettre à Du Peyrou du 8 sept. 1767, qui ne m'a vu venir ici qu'à regret, n'a pu déguiser assez, ni Coindet non plus, leur extrême désir de m'en voir sortir. Cet empressement, f\ peu naturel à des amis dans ma position, m'a fait ouvrir les yeux cl m'a rendu patient et sage. »

* L'ambassadeur de la cour de Vienne en France.

A J.-J. ROUSSEAU. bll

n'est pas sûr du succès de celte demande à cause de l'influence de la dévote cour de Vienne; mais il me semble (|u*aprcs le parti que vous avez pris de changer de nom, que je n*ai pas voulu mettre en avant sans votre aveu, cela pourrait êlre moins difiicile. Ce que j'ai dit, c'est que vous ne pouviez y être que chez vous, c'est-à-dire en louant une maison à la campagne, ce qu'on m'assure très-facile, et la vie très-bon marché, beaucoup de liberté, et c'est un pays où vous êtes dans' la plus haute estime parmi ce qu'il y a de gens sensés qui ont des connaissance?. M. de Mercy m'a même fail prier de vous marquer que si cela se pouvait sans vous causer embarras ni bruit, il serait enchanté d'aller luimême vous faire ses offres. Je voudrais bien, mon voisin, que vous voulussiez me marquer ce que vous pensez sur cela ; de quelque manière que vous vous déterminiez, écrivez-moi des remercimenls pour lui que je puisse lui faire passer. C'est un homme dont l'amitié doit vous être chère parce qu'il est un des plus estimables ; au reste, si celte demande était sans succès, elle demeurerait entre MM. de Rosenberg et de Mercy, elle est absolument sur le compte des sentiments que l'ambassadeur a pour vous. M. Coindet a le projet d'aller vous voir incessamment ; vous le chargerez, mon cher voisin, de votre réponse, si vous n'avez pas le temps de le faire plus tôt. Ma fille est toujours mourante, elle change et s'aftaib[it. J,e ne puis vous dire ce que me cause de douleur cet affreux spectacle; je ne vous en parle pas plus au long, vous avez assez de vos maux sans souffrir des miens. Bonsoir, mon cher voisin, soyez persuadé que s'ils pouvaient être adoucis, ce serait en vous sachant plus heureux, et le Comble du bonheur serait d'y contribuer*.

^ La réponse de Rousseau à celte Idlre est du 12 septembre 1767.

Automne 1767.

Qu'il est heureux, M. Coindet, mon voisin I I] soupera demaiii avec vous; il jugera par lui-même de votre situation, de votre santé dont vous ne nous parlez guère, et pour la* quelle je crains, par ^habitude où je suis de voir souffrir tous ceux qui me sont chers. Serez-vous logé d'une façon commode pour votre hiver? J'aurais bien voulu vous le voir passer ailleurs ; mais à tout il y a tant d'inconvénients, sans compjter ceux qu'on n'a pas prévus, que le parti que vous prenez n'est pas, je crois, le moins sage.

J'espère même que les gens qui vous entourent, en vous voyant plus longtemps, changeront de conduite sans avoir même besoin de l'autorité du prince. Celle que votre caractère et la douceur de vos mœurs prennent sur le cœur à la longue est plus sûre.

Mon voisin, mes yeux, qui voient tout noir, aperçoivent quelque petite lueur plus claire sur votre avenir; du temps, de la patience, et je me persuade que la première fois que je TOUS embrasserai, je vous verrai heureux. J'ai fait part de votre lettre ^ Je ne puis vous dire combien M. le comte de Mercy y a été sensible et tout ce qu^il pense d'obligeant pour vous. Je vous dois des remerciments de la visite que j'ai reçue de M. Du Peyrou; il a bien voulu s'arrctiT auprès du lit de ma pauvre malade. Si je n'avais pas craint d'être indiscrète, je l'aurais prié d*y revenir souvent. Si je ne l'avais pas su votre ami, en l'écoutant je l'eusse jugé digne de l'être. Il ira passer quelques jours avec vous.

M. Coindet est transporté de son voyage, mon voisin. Il

< Celle du 12 septembre 1767.

vous aime à faire plaisir : c*esl une excellente créature. J'ai bien à me louer de ses procédés. Je vous assure que si tous mes amis me traitaient aussi bien, je serais moins isolée. Il en est un^ que j*ai vu trois fois depuis neuf mois que j'habite cette maison et que ma fille est mourante. Les saints de nos jours n*aiment pas les objets tristes, je me le tiens pour dit, et, comme il me semble que mon étoile n'est pas gaie, je sens que j'ai bien fait de ne la pas lier à d'autres. Votre amie Léontine a pensé se tuer d'une bonne grosse indigestion bien méritée. Je me suis avisée, pour lui donner de Témula* tion, de lui dire que je vous enverrais ses ouvrages. Elle vous promet mon portrait dans un an. Recommandez ses talents à M. Coindet, car il en est le directeur.

Madame la maréchale de Luxembourg a fait avec beaucoup de magnificence la noce de mademoiselle de Montmorency. Le duc d'e Boutteville arriva dans un beau fiacre peint en bleu que je trouvai à ma porte. Je trouvai que la marc- 'cliale avait raison, et que la conduite du père et du grand* père excusait bien Texclusion qu'elle avait donnée au petitfils pour être son gendre; le public l'approuve fort. Elle s'est conduite vis-à-vis du prince de Tingry avec une fermeté et un courage admirables, et a disposé de sa fille. Je vous fais ce petit détail, parce que je sais que vous aimez la maréchale ; elle a donné un trousseau magnifique.

Bonsoir, mon cher voisin. Vous avez bien autre chose à faire qu'à lire ma longue épître; je n'y perdrai rien, car je suis sûre que votre hôte vous parlera mieux que je ne dis, mais pas aussi vivement que je le sens, des sentiments que je vous ai voués pour ma vie.

* Margency.

5S0 LtTlRtS DE MADAME DE VERDELLN

13 mars 1768.

J'enlends dire du mal de voire santé, mon voisin ; j'en suis inquiète et aftligée. M. Coindet m'avait bien dit que tous aviez Tair souffrant, mais je trouvai hier un liomme qui m'assura que vous étiez malade. J'envoie rue de Cléry*; il y a plusieurs jours qu'on n'a pas eu de vos nouvelles. De grâce, faites-m'en donner; vous savez, mon voisin, le véritable inlérêt que j'y prends. Je n'ai osé vous persécuter de mes lettres; le triste spectacle que j'ai sous les yeux, les orages que nous avons essuyés depuis quelque temps m'ont si fort noirci l'imagination, que j'ai craint de faire partager à la vôtre la moitié de mes inquiétudes et de vous en donner sur ma santé, dont j'ai été sérieusement mé« contente. Les beaux jours, le peu d'exercice que je prends me remettent un peu sur pied, et si ma fille avait quelques jours , d'un mieux un peu soutenu, j'irais juger de votre situation par moi-même. Une femme dont la sœur a une terre à un quart de lieue de vous, m'a offert un gite dans celte terre et désirerait m'accompagner si vous le trouvez bon, mais je n'ose me prêter à ce projet. Ma fille isolée et Tarrivée de ma sœur, qui va, chanoinesse, à Metz, me clouent ici pour quelque temps. Je suis parvenue enfin à obtenir le canonicat, qui ne l'oblige à aucun vœu, qu'elle peut quitter demain s'il lui déplaît, et qui, logée, lui vaut cinquante louis et un état qui la met dans le monde avec un Madame et la liberté honnête qui y est attachée.

Comment va la botanique, mon voisin? J'ai peur, avec l'ardeur qu'on dit que vous y employez, que vous n'ayez épuisé ce printemps toutes les plantes de votre canton. Je

* CJicz Coindet.

m'en lamentais à un frère du procureur général, à qui je demandais si, à la manière sage donl vous vous conduisiez, il n y aurait pas moyen d'habiter une petite maison près le Jardin du Roi. Il me répondit que son frère n'avait pas envie de me nuire, que sûrement il ne vous chercherait pas, mais qu'il n'était pas le mailre d'empêcher un homme méchant de dénoncer un matin à la grand' chambre votre séjour à Paris et d'être forcé à une recherche désagréable pour lui et pour vous; que nos lois et notre foi étaient si austères, qu'avec toute la tolérance possible on gênerait au moins votre liberté si on vous saisissait. 11 m\npprit même que le gouvernement n'était pas mailre de vous permettre d^habiler Paris et qu'il avait été tout près d'être fort embarrassé de la publicité de votre séjour au Temple. Les soins et le crédit de M. le prince de Conti dans le Parlement arrêtèrent cette affaire. Il m'a assuré qu'on n'avait pas dit un mot de votre séjour actuel et que c'était l'asile le plus respectable. Je voudrais bien qu'il fût aussi heureux, c'est bien Tintention du mailre. Je dois même vous dire une chose que le hasard m'a fait apprendre, car je ne vois aucune des grandes dames de cette société; c'est que la comtesse ^ a tenu sur cela les meilleurs propos au prince; qu'elle voulait, il y a quelque temps, qu'il fût encore vous faire visite, a6n que la considération et l'amitié qu'il vous marque augmentassent celles qu'on a pour vous. Heureux qui vit en paix et ne se mêle de rien. Si l'ennui et la monotonie du lieu vous excédaient, j'imagine que vous vous promenez dans le voisinage ; peut-être que quelques voyages à Paris, très-ignôrés, ne pourraient vous nuire. Je vous avoue cependant que je craindrais lea lieux publics, et je ne sais pas, si vous y étiez, si mon amitié serait tranquille. On est persuadé que vous y êtes venu; j'ai assuré que non, ou du moins que vous n'y aviez vu personne, puisque je jurais ne vous avpir

> De DoufOers

&82 LETTRES DE MâDâME> DE VERDELIN

pas vu. Il me semble qu'on vous reproche fort le Contrat sodal et qu'on craint vos Mémoires ^

Voilà une longue lettre pour un malade; lisez-la à votre temps et n'y répondez qu'un mot, ou de mademoiselle Levasseur, à qui j'en serais bien obligée et à qui je fais tous mes compliments.

Brenne, 24 août 1771*.

Quoique bien faible encore, monsieur, je veux vous remercier de la petite lettre que vous m'avez écrite * et vous parler encore des lignes charmantes que vous avez ajoutées à la tète du recueil de Lisieux que vous m'avez envoyé. Vous avez deviné mon cœur; je voulais et je n'osais vous demander ce gage de votre amitié et de votre complaisance. Telle est l'illusion du sentiment et de Tamour-propre, mais il me semble que c'est un garant que je vaux quelque chose, tandis que ce n*en est qu'un de votre prévention pour moi. Je ne sais ce que madame de Pignatelli a écrit, et, par conséquent, ce qu'on vous a lu, je sais seulement que je n'ai rien pensé ni dit qui puisse être sujet à nulle interprétation tourmentante. Vous savez ce que je vous ai dit et ce que je penserai et, qui mieux est, sentirai toute ma vie. Je vous admire avec enthousiasme et je vous aime comme le cœur le plus sensible et le plus vrai qui ait jamais existé. Je voudrais pouvoir vous donner des preuves de tous ces sentiments, mais je connais si bien les vôtres que pour vous servir à votre mode je m'en tiens à

*■ G^est i Wooltoa et à Trye principalement que Rousseau a écril les Confes^ ëwns.

' Â celte époque, Rousseau était de retour à Paris, où il s'était fixé définitivement depuis le mois de juillet 1770.

^ Lettre inconnue.

vous être inutile... Mais non, j'ose croire que je ne suis pas inutile à votre bonheur. Le premier, le seul pour un cœur tel que le vôtre, c'est dé savoir s'il en existe un bien vrai, bien sensible, sur lequel vous pouvez compter à la vie et à la mort, et vous savez en moi ce cœur.

Je ne ferai pas, en elTet, mon voyage projeté; ce n'est pas ma santé qui s'y oppose, mais mon frère persiste à ne pas vouloir me voir, ni madame d'Aiguillon. Je ne retournerai à Paris qu'à la fin de mon voyage de Brenne', c'est-à-dire vers les premiers jours d'octobre. Il est bien aimable à vous d'avoir pensé à cette course du mois d*août. On a dû vous aller dire tous les jours dé mes nouvelles, j'en ai donné Tordre. Actuellement^ je suis en pleine convalescence, et je n'ai plus que des forces à reprendre. Avant la fièvre, je charmais les douleurs de mon bras en chantant vos charmants airs ; je me suis bien affligée dans ce moment de la médiocrité de ma voix, j'aurais voulu pouvoir rendre toute la mélodie de celte délicieuse musique; mais elle est si parfaite que, malgré le défaut de mon expression, tout le monde en était charmé; je la quittais pour vous lire. Vous voyez, monsieur, que vous n'êtes point absent de moi... C'est ici où j'ai commencé à vous lire, où je formai le désir de vous connaître. Que j'ai de plaisir à vous l'écrire * !

^ Localité située dans le département de l'Indre.

^ Les trois années d'intervalle qui se trouvent entre les deux dernières lettres font supposer que les rapports de madame de Verdelin avec Jean-Jacques s'altérèrent plus ou moins, comme il en fut malheureusement de toutes les autres relations de Tin fortuné Jean-Jacques. Un rapprochement momentané a pu provoquer la lettre qu'on vient de lire, mais on sait qu'en 1772 Rousseau rompit presque entièrement avec ses anciennes connaissances. C'est a celte époque aussi que cesse la correspondance de madame de Verdelin.

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