‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 3)Chapitre 72 sur 73 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Paris, 12 avril 1766.

Votre lettre', mon voisin, m'a fait grand plaisir. Je suis toujours dans l'inquiétude de ce que vous faites, de la manière dont vous vous trouvez dans ce pays trop éloigné de moi. Je voudrais bien que vous trouvassiez la paix et nn peu de gens avec qui vous puissiez vivre dans votre nouvel établissement ; car, quoique la société vous soit moins ptile qu^à un autre, cependant, lorsqu'on n'entend pas la langue, on a plus besoin de gens qui puissent vous aider, surtout pour mademoiselle Levasseur , qui ne s'ennuiera jamais où vous serez, mais qui peut cependant y élre plus ou moins amusée.

Comment n'avez-vous pas pensé, cher voisin, que rien dans ce monde ne pouvait diminuer ni changer le tendre intérétque votre vertu m'a inspiré et l'estime que les soins que cette fille honnête vous rend m'ont donnée pour elle? Assurez-la, je vous prie, que dans tous les temps elle peut disposer de moi, et vous, cher voisin, soyez sur qu'il est une chose immuable dans le monde, c'est mon amitié pour vous. Je le disais hier encore au saint de la rue Saint-Jacques, qui, malgré sa ca> farderie, vient causer avec moi. Nous ne sommes pas toujours d'accord, nous avons même de la peine à nous fixer sur Pavenir. Ce qu'il y a de sur, c'est que je ne changerai pas de projet et que je n'avancerai pas d^une heure celle que j'ai marquée.

1 Le docteur Gatli qui te rendait à Londres. * Lettre inconnue.

560 LETTRES DE MADAME DE VERDELIiN

Il me semble qu'on peut me tenir compte de mes arrangements ; ils sont autant pour son amour-propre que pour le mien, et puis la dévotion me fait peur. Il a Timaginalion chaude et le cœur froid. J*ai le soin d'éprouver tout cela; car, enlin, il y a dix ans, je n'avais que la rivalité de madame d'Épinay, et elle me faisait moins de peur que celle de sainte Thérèse et tant d'autres avec qui je n'ai pas l'avantage d'être dans une société intime. Nous avons presque signé des articles de liberté : il ira au sermon et moi à la comédie; mais, plaisanterie cessante, cela ne me plait pas. Je l'aime assez pour le préférer à tous les plaisirs, mais je ne puis pas adopter les siens; je bâille en y pensant.

Vous ne me mandez pas quelle ressource vous avez pour votre boisson, l'effet que vous font les eaux. Comment n'avez-vous pas imaginé, mon voisin, que je m'en tourmente sans cesse? Il me faut sur cela des éclaircissements très-détaillés, et, si vous pouvez me procurer le plaisir de vous être bonne à quelque chose, pensez donc qu'il y a mille ans que je l'attends et que vous me le devez. Vous vous souviendrez que j'ai du vin près de Bordeaux qui ne me coûte rien. Comme je n'ai rien pris de la tiïste succession qui m'est échue, j'ai conservé mes droits sur la bienfaisance, et c'est par procédé que je les garde. Je n'en puis faire usage que pour vous. Ainsi voyez combien vous obligerez de gens, car mon frère ^ le sera fort que j'accepte. Il vient de finir ses affaires avec mes sœurs dans un clin d'œil, sans tracasserie aucune.

Ils sont tous restés bons amis, et vous jugez que j'en suis bien satisfaite. C'est une marque de respect pour la mémoire de mon père dont je leur ai su gré à tous. Mon frère reste fort mal à son aise. Je vous fais mille remerciments, mon vois n, de vous être occupé de nous faire avoir des nouvelles de

* Le comte d'Ars.

A^l.-J. ROUSSEAU. 561

son beau-père, dont nous n'entendons plus parler ; il faut que M. Hume n'en ait rien découvert. Il ne m'a point écrit. On m'a dit Gatti arrivé ; il avait à Londres un ami et une maitresse. 11 faut qu'il les ait retrouvés Tun et l'autre, puisque vouî Tavez si peu vu.

Nous avons Tronchin ^ depuis deux mois. La manie de le consulter n'est pas diminuée. Il ne va chez personne; mais, pour douze livres tournois, on le voit tant qu'on veut. Il ordonne de la poularde et de l'aloyau froid, et avec cela guérit une diarrhée de huit mois. Tout le monde veut que j'y mène ma fille; mais, au lieu de cela, je la mène à Bourbonne; car elle est plus boiteuse que jamais, et Moreau prétend que, jusqu'à ce qu'elle soit grande fille, tous les printemps elle aura mêmes maux et prendra mêmes remèdes. Ses souffrances en sont une pour moi. Je viens encore d'avoir la fièvre six jour§ de suite; m'en voilà quitte avec du régime. Il y a quelques jours que je vis M. Coindet fort occupé de vous; il vous aime à faire plaisir. C'est un garçon fort honnête et dont je fais bien cas; il attend, ainsi que moi, avec impatience, des nouvelles de votre établissement. S'il pouvait y avoir ici quelque chose qui pût le rendre plus commode ou plus agréable, il me serait si facile, par Rouen, de vous le faire passer ! Je vous saurais si bon gré de faire sur cela quelque recherche ! Je me flatte que vous voudrez bien vous, prêter une ibis à m'obliger de la manière dont je voudrais. Le duc d'Aumont sort d'ici. Je puis vous dire avec combien d'intérêt il m'a demandé de vos nouvelles. Il faudrait, pour qu'il fût content, qu'il eût tous les détails possibles sur ce qui vous regarde. Il a besoin que vous soyez heureux, et il voudrait pour beaucoup y contribuer.

Mes filles me chargent, mon voisin, de mille choses pour vous. Bonjour; donnez-nous de vos nouvelles.

' Le célèbre médecin.

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