LETTRES DE MOULTOU A J.-J. ROUSSEAU
Voire livre* est ici le signal de ralliement de tous les bons citoyens, l'opprobre et Teffroi des méchants, et l'on peut juger maintenant de l'amour plus ou moins grand que chacun porte à la patrie par le degré d'estime qu'il donne à votre ouvrage. En un mot, si Genève peut conserver ses anciennes mœurs ou les reprendre, c'est à vous qu'elle le de-
* La Letl^^à d'Alembert sur les Spe tades.
vra, et le palladium de celte république est sorti de cet article de Y Encyclopédie qui devait la conduire à sa ruine.
Non, monsieur, le patriotisme ne parla jamais un plus touchant langage; Fombre seule d'un républicain peut conserver tant de vie ; seule elle peut chercher au fond des cœurs ces germes expirants de Tamour de la patrie, et, les développant de ces affections étrangères qui les concentrent et les absorbent, leurdonner une nouvelle activité. Si vous nous avez peints plus vertueux que nous ne le sommes peut-être, c'est pour nous apprendre les vertus que nous devons avoir, et nous mettre dans Theureuse nécessité de les acquérir. Il y a cependant encore des mœurs parmi nous, mais ce n'est pas chez le plus grand nombre. Les riches, depuis longtemps corrompus, ont commencé à corrompre les pauvres en les avilissant; les vertus ne sont que dans la classe des hommes médiocres, parce que ce n'est que là que peuvent être les vertus des républicains. Nos LucuUus et nos Apicius ont enfin produit des Attiçus, et la nouvelle célébrité que nous avons acquise, se joignant à la décadence de nos principes et de nos mœurs, ne nous offre dans l'avenir que d'affligeantes perspectives. Autrefois nous n'étions connus que de nos voisins, mais nous n'appréhendions pas de l'être, nous leur avions appris à nous respecter : aujourd'hui nous craignons tout le monde, et tout le monde nous connaît.
Ce langage me convient peut-être peu à moi qui, Genevois par adoption, ne partage les droits du peuple le plus heureux de la terre que parce qu'il a daigné me décorer de ses privilèges. Mais si, en passant de l'esclavage à la liberté, j'en ai mieux senti toute la différence; si, épris de l'avantage inestimable d'avoir enfin une patrie que je peux avouer; si, échauffé du feu républicain qui bride dans tous vos ouvrages, j'ai ensuite ouvert les y«ux sur mes concitoyens, et que là j'aie vu des hommes, ennuyés do leur Uberté, s'efforcer à substi-
tuer parmi nous aux vertus sévères des citoyens les vices brillants des monarchies, frémir au seul nom d'égalité, et oublier que si le titre de bourgeois de Genève est beaucoup sans doute, celui de prince de Genève ne serait rien, quand même il pourrait n'être pas un opprobre; à celte vue, ai-je pu me refuser, monsieur, à cet essor patriotique? Quel citoyen pourrait le condamner! Je finis, monsieur, cette lettre trop longue sans doute par une réflexion que je fais à regret. Tous nos Genevois n'ont pu goûter votre livre. S'il est bon, nos partisans de la comédie sont mauvais politiques ou mauvais citoyens, je ne sais lequel de ces deux aveux leur coûterait le plus, mais je sais bien que des gens qui se piquent surtout d^ esprit ne feront pas le premier.
Si je pouvais, monsieur, vous dire tout Teffet que votre ouvrage a fait sur moi, ce serait la meilleure manière dont je pourrais vous en remercier. En général, tous tos écrits, lors même que je ne suis peut-être pas de votre sentiment, m'ont appris une grande chose : à aimer la vertu. Les livres de nos grands philosophes de ce siècle nous apprennent trop à Taffronter^ J'ai l'honneur, etc.
Janvier 1700,
Si je respectais moins vos occupations, il y a longtemps ^ue je me serais prévalu de la permission que vous m'aviez donnée de vous écrire, mais je sais que vous vous devez au public plus qu'à vos amis, et j*ai sacrifié mon inclination, mon intérêt particulier à l'intérêt du grand nombre. Je ne dois pas lui sacrifier cependant l'intérêt d'un de mes amis ; il mérite de vous voir et de vous entendre, et je mérite peut* être de lui donner accès auprès de vous.
^ La réponse de Rousseau a cette lettre est du 15 décembre 1758.
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Permettez donc, monsieur, que je vous fasse connaître un Genevois tel que vous les aimez et que je voudrais que fussent tous vos compatriotes, qui, avec des qualités bien suffisantes pour s'en distinguer, ne verra point de gloire plus flatteuse que de pouvoir se dire leur égal ; qui ne cherche des connaissances que pour leur être utile ; qui ne leur apportera que des vertus, lorsque tant d'autres ne leur apportent que des ridicules et des travers; qui sera plus touché de la simplicité de votre retraite que du faste cruel de Paris ; et qui nous dira ce qu'il vous a vu, pour nous apprendre ce que nous devons être.
M. Favre* vous admirait, monsieur, avant de vous connaître; vos ouvrages ont souvent été le sujet de nos conversations; nous en parlions avec cet enthousiasme que produit toujours la vertu, quand elle daigne s'associer aux grands talents; association malheureusement trop rare, et par cela même d*un bien grand prix.
Il parut enfin, cet ouvrage de M. d'Alembert* dont vo» ennemis, ou plutôt ceux de la patrie, nous avaient si longtemps menaces et avec tant de hauteur; il parut, et ils furent ( onfondus. Quelle misère qu'un tel livre pour un homme tel que d'Alembert, mais que peut-on quand on combat Tévidence môme, et que l'on défend un ouvrage auquel on ne prend qu'un intérêt forcé ! M. d'Alembert méritait cette humiliation; était-ce d'un philosophe que de prêter son nom h des absurdités aussi méprisables? Aussi me sem!»le-t-il avoir assez mal tenu l'engagement qu'il avait pris dès le commencement de son livre ; il vous a cédé sur les égards comme sur fout le reste, mais le moyen de réfuter les armes du ridicule et de la satire quand on n'a pas celles de la raisoîil
* Premier syndic de la république de Genève.
* Hcponpe de d'Alembert à la Lettre de Rousseau sur les Spectacles. Celte réponse aval! paru Tannéo précédente.
J'ai été surtout scandalisé de deux reproches qu'il vous fait. Le premier, c'est de n'être jamais effrayé des conséquences de vos principes; comme si une conséquence, quelle qu'elle soit, pouvait rendre un principe moins vrai, et qu'il fût possible de montrer aux hommes de grandes vérités sans choquer de grands préjugés. Le second reproche est encore plus singulier que le premier : c'est que les Genevois se sont récriés contre la peinture que vous avez faite de leurs mœurs ! Mais de quels Genevois M. d'Alembert parle-t-il? des philosophes de Saint-Jean*, des très-humbles sujets du comte de Tourney*? Etait-ce donc les mœurs de ces sybarites-là que vous étiez appelé à peindre, et deviez-vous seulement vous souvenir que ces hommes étaient Genevois, après qu ils l'avaient si indignement oublié eux-mêmes? Il faut l'avouer, monsieur, nous avons ici de très-aimables gens; la mission de Paris a eu des succès. M. de Voltaire avait bieii disposé les esprits en sa faveur, et il cultive au mieux les heureuses plantes que ces dames ont fait naître.
Sans mentir, monsieur, cet homme nous fait beaucoup de mal ; plût à Dieu qu'on eût suivi à son égard le conseil de Platon; mais ceux qui l'appelèrent n'étaient pas des Platons, et je crois qu'ils n'auraient exécuté la sentence en rigueur qu'à l'égard de ce philosophe lui-même*. Quoi qu'il en soit, Voltaire vous réfute d'une autre manière que d'Alembert, et avec des succès bien humiliants pour lui. A soixante ans,
* Les Tronchin.
* Voltaire.
^ Le lecteur sera peut-être étonné du jugement porté par MouUou sur Voltaire dans ce passage et plusieurs autres ; il ne peut manquer de paraître en contradiction avec les rapports intimes qui s'établirent plus tard entre ces deux èommes. Nous croyons donc nécessaire de rappeler que la liaison de Voltaire €t de Moultou avait pour but essentiel la diffusion des principes de tolérance, partout alors si cruellement méconnus ; mais que, pour tout le reste, Moulton, consenrant toujours son opinion première, était bien loin de suivre dans ses excès polémiques l'allié momentané, dont il ne subit jamais l'influence.
n LETTRES DE MOULTOU.
monsieur^ il se donne en spectacle avec des écervelés de quinze, pour amuser des radoteurs et des enfants. Voilà la misère des grands talents qui ne sont pas étayés par un grand fonds de raison, ils ne font qu'un bouffon d'un Voltaire. Mais combien d'hommes peuvent se flatter de réunir ces deux choses, et à qui les sciences seront-elles utiles? Je connais un peu l'histoire de Genève, et il me semble que nos Genevois raffinés, avec leurs poètes, leurs physiciens, leurs artistes, ne valent pas nos ancêtres, qui n'avaient qu'un bon sens grossier. Mais si les enfants de ces fins messieurs ne sont ni artistes ni poètes, que seront-ils? Le vernis des sciences cache la corruption des mœurs ; mais par malheur cette corruption, au lieu de suivre le sort des sciences dans leur affaiblissement, se perpétue et survit à leur chute; il en est d'elle comme de ces successions trompeuses qui ne laissent aux héritiers que des dettes, des procès et une orgueilleuse pauvreté, disant comme Ovide : Priscajuvent aliaSy ego yiunc me denique natum gi^atulor hsec seias moribus apta meis. C'est ainsi, monsieur, que plus je médite vos principes, et plus je m'y affermis. Oui, toute notre science politique, morale, vous Tavez condensée en ces mots : La nature a fait {homme botiy la société le déprave. Si d'Alemberl avait médité ce principe, s'il Tavait saisi, il n'aurait pas reproché à Dieu de n'avoir destiné l'homme qu'à pleurer et à mourir, et il se serait épargné un blasphème horrible; mais on a plus tôt dit: « Vous voulez faire de l'homme une bête, » comme si une bête ne valait pas mieux qu'un méchant. Pour moi je dis, monsieur, que vous avez vu plus loin que Montesquieu, que vous avez mieux prouvé dans ce peu de mots que les monarques ne peuvent se soutenir que par des principes faux et corrupteurs, et qu'il ne peut y avoir de vertus que dans les petites républiques, parce qu'elles forment moins ce qu'on appelle des sociétés que des associations d'hommes. Le beau
secret que vous nous avez appris, si nous éûons assez sages pour en proliter! Heureux qui comme vous, dans une sage retraite, nec dolet miserans inopem^ nec invidet habenti. Mais ma lettre devient un volume, excusez mon esprit en faveur de mon coeur ; je parlerais moins si je pouvais vous entendre. M. Favre vous écoulera : que je lui porte envie I Je suis attaché à mos pénates par des nœuds qui ne peuvent se relâcher le moins du monde, sans cela je ferais bien comme la reine de Saba ; elle fit un long voyage pour entendre Salomon, et Salomon avait-il vos principes*? J'ai Thonneur d'être, avec le respect le plus profond et le plus sincère, monsieur, etc.
7 mars 1761.
Non, monsieur, il ne m'est plus possible de garder le silence; vous avez mis mon âme à la gêne, elle est oppressée, elle a besoin de s'épancher avec vous.
Que de choses ne vous dirais-je point, si je voulais vous écrire la moindre partie de celles que vous m'avez fait penser ! et quand j'aurais votre pinceau, monsieur, pourrais-je vous rendre tout ce que vous m'avez fait sentir? 0 Julie! ô Saint- Preux! ô Claire! ô Edouard! Quel globe habitent vos âmes, et comment pourrais-je m*unir à vous ! Monsieur, ce sont là les enfants de votre cœur, votre esprit ne les eut point faits tels ; ouvrez-le-moi donc, ce cœur, que j'y contemple vivantes des vertus dont la seule image m'a fait répandre de si douces larmes.
Malheur à celui qui ne sait pas s'attendrir au touchant spectacle de Thumanité dans la perfection! Malheur à celui qui voit du même œil les faiblesses de Thomme de bien et
* La réponse de Roasseau à cette lettre est du 29 janvier 1760.
les crimes du méchant! Non, Julie dans son chalet ne me fait haïr que les misérables conventions des hommes, leurs préugés barbares, et le désolant empire du faux honneur. Mais madame de Wolmar, à Meillerie ou à Clarens, me fait sentir toute la dignité de l'homme; elle me démontre cette force intérieure souvent méconnue, toujours existante, qui fait triompher l'ouvrage de la nature d'un ordre factice qui le corrompt, et peut le conserver entier malgré la tyrannie des criminels exemples, la séduction des fausses maximes, et le choc violent des passions. Ainsi, monsieur, dans tous vos écrits, vous êtes le vengeur de la nature, vous la déchargez de nos crimes et de nos folies, et vous devez être haï des méchants, parce que personne ne leur prouve mieux que vous qu'ils sont des méchants. Pourquoi donc, monsieur, votre livre a-t-il trouvé à Genève un si grand nombre de censeurs; c'est que vous n*avez pas écrit pour Genève! Et n'avez- vous donc des rapports qu'avec voire patrie? Un sage ne se doit-il pas à l'univers? Si Ton avait fait cette réflexion, on se serait épargné bien des critiques ; on aurait concilié vos principes avec vos actes, et on aurait compris que celui dont Tardente plume foudroya Tamour dans Zaïre, pouvait ensuite, sans se démentir, crayonner les traits si touchants de la douce et tendre Héloïse. Quoi donc! ne fut-il pas un temps oii les peintures les plus brûlantes de Tamour honnête n'auraient pas été sans utilité pour les Grecs? Quand les hommes ont oublié la nature, c'est sa seule énergie qui peut les y ramener, et s*il existait un peuple chez qui l'amour innocent fût un crime, la galanterie presque une vertu, l'adultère un jeu, quel tableau plus intéressant à offrir à ce peuple même que celui de deux cœurs honnéles en qui l'enthousiasme de la vertu se confondrait avec le délire des sens? Mais si Paris demandait ceîa, il fallait autre chose à Genève, et je crains trop cependant (mon cher concitoyen, pourquoi m'arrachez-
A J.-J. ROUSSEAU. ÎJ
vous cette réflexion amère?), je crains trop que voire ouvrage n'ait pas devancé nos mœurs de vingt ans.
Mais pourquoi faire un philosophe d'un séducteur, et un modèle de vertu d'une fille effrontée qui se jette à sa !éte? Si l'énoncé seul de cette objection ne la réfutait suffisamment, j'aurais essayé d'y répondre; permettez se.ulenîent, monsieur, que j'en prenne occasion d'admirer ici l'endroit de votre livre où l'art m'a paru le plus surprenant. Si Saint- Preux n'eût pas respecté Julie tant que Julie se respecta, c'était un monstre, vous n'en pouviez plus rien faire de Ijon; mais la conduite noble de Saint-i*reux justifie presque les égarements de Julie; cette âme aimante ne devait-elle pas être faible en proportion de ce que son amant était plus généreux? En un mot, je vois dans Saint Preux un jeune homme sans expérience, passionné, mais pourtant vertueux. Ahélard, au contraire, ne m'a jamais paru qu'un perfide qui, avec le degré de passion qui fait souhaiter le crime, avait encore tout le sang-froid nécessaire pour conduire avec art la plus détestable séduction.
Mais où vos critiques ont triomphé de bonne foi, c'est sur le mariage de Julie. Ici, monsieur, les reproches ne finissent point. Et comment comprendre, en effet, que Julie ait pu rompre un lien sacré, un lien avoué du ciel, contracter un mariage presque adultère, et trahir deux hommes à la fois? Je l'avoue, mon esprit n'a pas de réponse à cette objection, mais mon cœur n'en sent pas moins que Julie n'était plus Julie, si elle n'avait été faible pour son père comme pour son amant. Eh quoi! les tendresses du sang n'auraient pas eu sur cette âme sensible le même empire que les feux de l'amour? Ah 1 monsieur, qu'il y a loin du sentiment à la raison, et que ceux qui ne suivent que ce dernier guide sont peu propres à juger de certaines vertus I
Dans Wolmar on n'a vu qu'un athée vertueux ; j'y ai vu,
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moi, toute la morale des athées, et d'admirables leçons aux persécuteurs. Puissent-ils en profiter les uns et les autres! Puisse Tathée de bonne foi comprendre que la non-existence de Dieu ne pouvant jamais- être démontrée, la possibilité seule de cette existence est encore pour lui un engagement assez fort aux vertus I Puisse le persécuteur, convaincu quil est lui-même contre Dieu l'objection lît plus terrible, ne plus envier aux démons leurs tristes plaisirs, et se rapprocher enfin des chrétiens, dont il est plus éloigné que le sceptique ou l'athée I
Mais nous n'avons à Genève ni athées ni persécuteurs, deux sortes d'hommes qui vont toujours ensemble, aussi ce n'est pas pour Genève que vous avez écrit.
Voilà, mon respectable concitoyen, d'après quels principes j'ai osé vous défendre. La seule manière devons louer, c'est de vous montrer qu'on vous a compris ; si mon zèle ne vous a pas déplu, je m'en estimerai davantage; et que m'importent les ennemis que j'ai pu me faire, si par là j'ai acquis les plus petits droits à votre amitié! J'en dis trop, monsieur, votre amitié m'est acquise ; en pouvais-je douter après la touchante lettre^ que vous m'écrivîtes il y a près d'un an, et à laquelle de tristes circonstances m'empêchèrent de répondre I Je venais de perdre ma belle-mère ; la même maladie me fil voir six semaines entières ma fille aînée au bord du tombeau ; je ne sentais mon existence que par les secousses de la douleur et les anxiétés de la crainte. Je laissai donc passer le moment de vous écrire, et je fus forcé d'attendre une occasion plus favorable de vous exprimer ma reconnaissance. Quoi, monsieur, vousl vous daignâtes lire, vous daignâtes copier cet informe extrait du sermoh, c'est-à-dire que vous vîtes le patriote chez nous, et que vous dédaignâtes d'y clier-
* La lettre de Rou^eeau du 29 janvier 1760.
A J.-J. ROUSSEAU. Il
cher le reste ^ Ah! je pouvars donc mépriser mes critiques î Y aurait-il un choix à faire entre leur suffrage et le vôtre? Oui, monsieur, j'aime la patrie, et, parce que je Taime, sa vue m'attendrit. Respectable Genevois, vous le dirai-je? ferai- je saigner votre cœur? C'en est fait, nos mœurs sont perdues, et en aucun temps peut-être nous n'eûmes un plus grand nombre de vrais citoyens; mais la ligne fatale est enfin tirée; les méchants se séparent des bons, et ceux-ci s'éloignent entore plus des méchants, au lieu de les ramener par des voies douces ; ils les ont irrités par une âpreté qui n'était plus de saison. Les mœUrs sont le mot de ralliement des uns, l'instrument du ridicule dans les mains des autres, et quand le ridicule est jeté sur un parti, ce n'est pas celui que les jeunes gens suivent. Nous aurons donc encore quelque temps des vrais citoyens, mais la source en tarira, et qu'aurons-nous ensuite? Mes enfants même, que seront-ils?
Comment se corrompent les principes d'une république? Par quels moyéhs peut-on en retarder la corruption? Voilà, monsieur, un sujet pour vous, il est digne de vous, c'est le tepnps de le traiter. Montesquieu l'a fait en partie, mais vous pouvez parler après Montesquieu. 0 Rousseau, notre ange tutélaire, sauvez-nous, ou élevez un monument qui proteste contre notre corruption, et qui fasse après vous des citoyens, quand vous ne pourrez plus nous en montrer le modèle. Vous avez bien fait, monsieur, des lettres sur la musique pour des gens qui n ont point d'oreilles; nous avons encore des cœurs républicains, faites parler la patrie, ils vous entendront.
* On lit dans la lettre de Rousseau : « M. Favre avait un extrait de votre sermon sur le luxe : il me l'a lu, et je l'ai prié de me le prêter pour le copier. M'entendes-Tous, monsieur? » Nous possédons cette copie écrite de la main de Ilousseau, qui n'avait pas Tbabitude d'accorder cet honneur aux écrits des autres, et qui avait été frappé à juste titre par le sermon remarquable que venait de prêcher son jeune compatriote.
Si j'avais quelque génie, je ferais un tel ouvrage; mais il n'y a d'énergie que dans mes sentiments.
Je me rabats sur des sujets moins difficiles, et qui pourtant ont bien leur prix. Permettez-moi de vous parler d'un petit ouvrage qui n'est encore qu'ébauché, et sur lequel vous pouvez me donner des lumières, car tout est de votre ressort.
C'est, monsieur, un Traité sur les causes divines et humaines de rétablissement du christianisme, sujet bien neuf, quoique fort rebattu, et bien propre à faire connaître l'esprit humaine Je suis théologien et non pas superstitieux; comme vous, je crois que les erreurs ne damnent point, si elles n'ont pas leur source dans un cœur vicieux. Je crois encore qu'il ne faut pas combattre toutes les erreurs. Avec de tels principes, je puis donc plaire au philosophe sans blesser le théologien; peut-être aussi est-ce un moyen sûr de déplaire aux uns et aux autres; mais je connais votre devise, et je m'y tiens.
Dans quelque temps, si vous me le permettez, monsieur, je me propose de vous envoyer le plan de cet ouvrage. 0 mon concitoyen, si j'avais votre plume, que dis-je, si j'avais votre génie 1...
Vous allez donc donner un Traité de V Éducation? kmi des hommes, que vous ressemblez peu à nos philosophes, et combien mes enfants vous devront I
Mais j'abuse, monsieur, de votre indulgence; continuezmoi votre amitié ; quand je vous écris, il me semble que j'en suis digne. J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, monsieur, etc.
* Mouitou a travaillé longtemps à cet ouvrage sans jamais l'achever ; il est probable même qu'il le détruisit en partie pour un motif qu'il est facile dé deviner. l\ est souvent question de cet ouvrage dans les lettres de Voltaire à MouUou. M
23 mars 1761.
M. Brown ne peut se résoudre à passer par Paris sans vous voir. C'est un de vos plus zélés admirateurs, et son suffrage honorerait la vertu même. Milord Edouard en eût fait i^oii chapelain, et bientôt son ami. M. Brown a toutes les vertus d'un Anglais, sans en avoir les préjugés. Il a 1 âme (ièi e d'un républicain et n'en a pas la dureté. Honoré à Genève, il serait aimé à Paris. Théologien, philosophe, il se souvient qu'il était homme avant d'être ministre. Il emporte avec lui l'estime et les regrets de tous ceux qui l'ont connu à Genève, et quand vous le connaîtrez, monsieur, je m'honorerai auprès de vous de son amitié que je me flatte d'avoir acqujse. J'ai l'honneur, etc.
Juin 1761.
Je reçois en ce moment, monsieur, votre lettre datée du 29 mai, et j'y réponds aussitôt*. J'y répondrai mal, mon cœur est trop ému, mais vous verrez mon amitié dans le désordre même de ma lettre. Non, il ne m'est pas possible de vous exprimer combien je suis touché de la proposition que vous me faites* et de l'état oii je vous vois. Ahl monsieur, moi qui désirais depuis si longtemps une occasion favorable de faire le voyage de Paris pour vous voir, m'entretenir avec vous, recueillir dans votre sein les leçons de la
* Voyez cette leUre de Rousseau du 29 mù 1761.
* Rousseau, croyant sa tin plus prochaine qu'elle ne l'était, aurait voulu qu'après sa mort, Moultou entreprît l'édition générale de ses œuvres qu'il méditait à cette époque. Moultou ne réalisa le désir de son ami que vingt ans plus tard: secondé par du Peyrou, il donna, en 1782, h Genève, la belle édition in -4* des œuvres de Jean-Jacques.
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sagesse et les doux fruits de l'amitié, je ne ferais ce voyage que pour mettre en ordre vos écrits I Je vous Tàvoue, monsieur, cette pensée me trouble, elle me pénètre Jusqu'au fond de Tâme. Mais il faut une réponse précise à votre lettre, je vais vous la faire, monsieur, et pour cela je dois vous faire connaître ma situation. Plût à Dieu qu'elle me permit d'accepter sans restriction une faveur dont je sens trop le prix pour n'en être pas digne. D'abord, monsieur, avez- vous consulté mes forces, et me croyez-vous capable des soins dont votre amitié me charge? Je le suis si je ne consulte que, mon cœur, c'est à vous de juger du reste.
A l'égard de vos sentiments sur la religion, peut-être ne sont-ils pas les miens; peut-être aussi les miens se rapprochent-ils plus que vous ne le croyez des vôtres. Je n'ai pas toujours pensé comme je pense aujourd'hui, et pourvu qu'on respecte, comme vous l'avez toujours fait, les dogmes essentiels à l'ordre moral, je ne suis pas aussi difficile sur le reste! Ainsi, monsieur, je m'engage bien à ne point toucher à cet article, me réservant néanmoins, si les choses étaient trop délicates, d'en dire mon avis comme vous me le permettez ; soit pour mettre* à couvert mon ministère, soit pour décharger ma conscience, si je ne pensais pas comme, vous. Jusqu'ici donc rien ne m'empêche d'acquiescer à la proposition que vous me faites; mais ce que je suis forcé d'ajouter me privera peut-être de la plus douce satisfaction que je puisse avoir en ma vie.
Monsieur, je suis enfant, époux et père; mon père approche de quatre-vingts ans, et n'a d'enfant que moi; ma femme m'aime avec une tendresse* qui approche de la faiblesse. J'ai trois enfants, bientôt quatre, dont deux ne peuvent se passer de mes soins. Je suis donc chargé du soin de ma famille et de la conduite de mes affaires ; une longue absence me serait impossible, un voyage d'un ou deux mois
ne le serait pas en prenant mon temps. C'est donc à vous à juger, monsieur, si ce temps serait suffisant pour Texamen de vos papiers ; au cas qu'il ne le fût pas, ne pourrais-je pas les emporter avec moi à Genève, où Je les mettrais en état de paraître ; heureux si je pouvais le faire d'une manière qui ne fût pas indigne de vous. Je dois observer encore que, lié comme je le suis à une famille qui a besoin de moi, il pourrait arriver que je ne puisse faire le voyage au moment qu on l'exigerait. Aujourd'hui, par exemple, je ne laisserais point ma femme dans une grossesse avancée, re serait lui donner le coup de mort ; mais ce ne sont là que des obstacles à temps, qui retarderaient mon voyage, et ne m'empêcheraient point de le faire.
Si ces difficultés ne vous empêchent pas de me confier vos écrits, permettez-moi d'exiger encore deux choses que vous ne pouvez me refuser. La première, c'est de faire un mémoire dans lequel vous nommerez la personne à qui je devrai remettre le prix que je retirerai de l'édition de vos ouvrages; ma situation est très-aisée, et quand les soins que voj;is daignez me confier seraient infiniment plus pénibles ({u'ils ne le seront en eiïet, la marque d'estime que vous me donnez est d'un prix supérieur à tout, c'est même la seule récompense que vous puissiez m'offrir.
La seconde chose que je souhaiterais, monsieur, c'est que vous ayez la bonté de marquer dans ce mémoire ce que vous croyez que peut valoir l'édition complète de vos ouvrages, soit pour me servir de règle en traitant avec un libraire, soit afin qu'on ne*put pas me reprocher ensuite de n'avoir pas tiré tout le parti possible de vos manuscrits. Vous me rendez assez de justice pour croire que je ne négligerais rien pour les négocier de la manière la plus avantageuse ; trop heureux, si les circonstances le demandaient, de pouvoir, de mon propre bien même, en faire à ceux que vous aurez jugés di-
ir> LKTTRKS DE MOULTOU
gnes d'hériter du vôtre. Oubliez cela. En cas que vous ayez jeté les yeux sur quelque libraire pour celle édition, ne serait-il pas utile de le prévenir que la personne à qui vous en confiez le soin n'en est pas tout à fait indigne? Je n'ai point de nom, monsieur, votre confiance m'en fait un que je ne me serais jamais fait moi-niêm^; mais les libraires ne sont pas des gens à sentir cela, et le manque de célébrité de la part de Péditeur pourrait nuire, à cet égard, aux ouvrages de Tauteur. Voilà, monsieur, tout ce que j'avais à observer sur la proposition que vous me faites, et avec quelles restrictions je puis y acquiescer. Si j'étais libre et indépendant, je n'y en aurais mis aucune; je l'aurais ncteptée avec des transports de reconnaissance. Un séjour de deux ans à Paris, s'il eût été nécessaire, ne m'aurait pas paru long. Je n'aurais pas même eu besoin, pour m'encourager à ce travail, de penser à l'honneur que je me ferais en contribuant à votre gloire. Je n'aurais vu que vous, monsieur, et si j'avais été capable de bien faire, ce n\iurait été qu'en fixant mes yeux sur vous. Une étincelle de votre âme aurait peut-être échauffé la mienne, et alors je me serais élevé à voire niveau. Puissé-je n'être jamais appelé à cet ouvrage; puissiez-voiis mettre vous-même le sceau à votre gloire, en nous donnant cette édition. Votre santé, monsieur, peut serétablir jusqu'à un certain point; vous avez eu autrefois de semblables .craintes, qui n'ont pas eu les suites funestes q.ie nous appréhendions." Pourquoi n'en serait-il pas de même aujourd'hui? Mon cœur me dit que vous ne nous serez pas enlevé dans le temps que vous travaillez pour nous, et que vous pouvez nous être encore utile. Ah! monsieur, que les alarmes que vous causez à mon amitié n'aient point d'autre effet que de m'avoir procuré la preuve la plus forte et la plus douceque je pouvais souhaiter de la vôtre.
J oubliais, monsieur, une chose : c'est que, s'il est possible
que vos papiers soient transportés à Genève, conformément à ce que je vous ai dit au commencement de ma lettre, j'ofFre en ce cas à vos héritiers toutes les sûretés qu'on pourra légitimement exiger, que les manuscrits seront bien négociés à leur profit, et qu'il n en sera rien détourné. Imagines vousmême tout ce qu'on pourrait faire pour les tranquilliser à cet égard, car il ne serait pas juste d'exiger qu'ils eussent pour moi autant de confiance que vous en auriez vous-même.
Si mes propositions ne vous agréent pas, monsieur, il sera toujours bien flatteur pour moi d avoir connu votre façon de penser à mon égard, et d'avoir eu une preuve si touchante de votre estime; elle vivra éternellement dans mon cœur, et j'aurai la consolante satisfaction de penser que mon amitié a voulu faire pour vous tout ce qu'elle était capable de faire. Je n'ai plus qu'une grâce à vous demander, Testime que vous venez de me témoigner m'enhardit à le faire; c'est que, si vous donnez vous-même au public l'édition complète de vos ouvrages, vous ne détruisiez aucun de vos manuscrits. Ce que vous ne jugerez pas digne de paraître peut être très-digne de vos amis ; tout ce qui vient de vous, monsieur, a un bien grand prix pour moi. Ahl qu'il me reste quelque chose de vous qui ne soit que pour moi quand je ne pourrai plus avoir de vos lettres ^ Il m'est impossible de continuer après cette idée. Vous pouvez mieux juger de mon admiration que de mon amitié.
30 noTembre 1761.
Oh ! monsieur, est-il possible que vous passiez votre vie à lutter contre la douleur*. Le méchant est heureux, l'homme
^ Rousseaa répondit au désir dç Moultou en lui enroyant le manuscrit original de rOraison funèbre du duc d'Orléans. Ce morceau n'a été imprimé qu'après ia mort de l'auteur.
Housseau venait d'avoir une cruelle attaque du mal qui le fit souffrir ioul« sa vie.
de bien gémit, et pourtant il est un Dieul Ce raisonnement, tout commun qu'il est, me prouve plus l'immortalité de mon âme que toutes les billevesées de la métaphysique. J'avais prié M. Coindet de me dire au vrai votre état, et il ne m'a point écrit; je m'adresse donc à vous-même, monsieur, et je vous conjure de me tirer de peine, en m'écrivant un mot, ou en me faisant écrire. Je ne conçois point de situation plus violente que celle où Tâme, suspendue entre la crainte et l'espérance, ne sait si elle doit s'abattre ou se réjouir. Un de mes amis qui dînait il y a quelques jours chez Voltaire, me dit que d'Alembert lui écrivait que vous souffriez cruellement; depuis ce moment je souffre avec vous, et peut-être vous avez cessé de souffrir. Qu'il me tarde de l'apprendre! Au nom de Dieu, monsieur, ménagez-vous, travaillez peu, soumettezvous à un régime austère; il faut calmer votre sang pour calmer vos douleurs. Ma femme a accouché fort heureusement, et je suis hors d'inquiétude à cet égard. Si je ne suis arrêté par quelque obstacle imprévu, j'ai résohi, monsieur, devons aller faire une visite le printemps prochain. J'ai be^ soin de vous voir, mais que je voudrais vous voir heureux. 0 mon cher ami (pardonnez-moi cette expression), si vous voyiez mon âme tout entière, elle est pleine de vous et ne s'estime elle-même qu'en proportion du cas qu'elle fait de vous. Si ce voyage peut avoir lieu, monsieur, et je le désire trop pour ne pas m'en flatter, j'aurai besoin, comme Français réfugié, d'un passe-port de la cour; j'ai des amis qui me l'obtiendront, à ce que je crois; mais si je ne pouvais réussir par cette voie, je suis persuadé que M. le maréchal de Luxembourg ne vous refuserait pas de s'employer pour cela. Je vous verrais donc, monsieur! Il m'est impossible de vous exprimer l'émotion que cette idée me cause. Que serait-ce si je vous voyais réellement ! Rien n'est plus flatteur pour moi que la dernière lettre que vous m'avez écrite ; je ne sais
A J. i.-ROlJSISEAU. W
•si je dois être plus touché de votre amitié qu'honoré de votre confiance. Les arrangements que vous avez pris avec vos amis me déchargent de tout ce qu*il y aurait de pénible pour moi dans les soins que vous daignez me confier, heureux si je pouvais t^ompter sur mon esprit comme sur mon cœur. Plus . heureux si je ne suis jamais appelé à remplir un devoir que Tamilié me rendrait bien respectable et intéressant, mais «ncore plus triste.
J'appris il y a quelques jours qu'un libraire de Genève réimprimait votre lettre à Voltaire sur le poème de Lisbonne. Je résolus d*abord de faire cesser l'impression ; j'en parlai à M. Yernet, qui me dit qu'il fallait s'adresser aux Scholarques. Je le fis, et on a arrêté l'édition ; il y avait déjà vingt-quatre pages d'imprimées. Approuvez-vous, monsieur, ce que j'ai fait à cet égard; je vous prie de me le marquer dans votre réponse, parce que la raison dont je me servis auprès de M. le syndic Mussard pour faire arrêter l'impression fut que je savais de vous-même que vous ne vouliez pas (pie cette lettre se répandît davantage. Je vous avais dit qu'il n*y avait à Genève que le seul exemplaire que je vous avais envoyé, mais depuis on en a fait venir deux d'Allemagne, oiî il n'y en a plus, car nos libraires en avaient demandé et n'en ont point reçu. M. Abauzit regarde celte lettre comme un de vos meilleurs ouvrages, il la trouve admirable d'un bout à l'autre ; en général, vous avez peu d'admirateurs aussi sincères, parce qu'il n'y a que lui peut-être qui soit digne de vous admirer. Si vous viviez ensemble, il me semble que vos âmes s'entendraient facilement; vos vertus vous lieraient encore plus •que vos lumières, et je connais quelqu'un pour qui ce spectacle aurait tout son prix^ J'ai l'honneur d'être, avec la plus profonde vénération, etc.
' Vojei \à réponse de Boatieta da 18 décembre 1761.
ÎO LETTKES DE MOULTOU
% décembre 1761 .
Ah! monsieur, que les peines de Tamitié sont cruelles! Je vois vos maux, je les sens, et je ne peux les adoucir* Avec quel saisissement j'ouvris votre lettre, de quelle terreur je fus frappé en la lisant! Mon Dieu I que j'entre vivement dans tous vos chagrins, et que je voudrais être auprès de vous pour les partager, s'il était possible, encore plus avec vous.
Je n'ai pu m'empècher déparier à Gabanis, habile chirurgien, de votre situation, et du nouvel accident qui vous est arrivé (sans vous nommer cependant). Il m'a assuré que ces accidents étaient assez fréquents, et que pour l'ordinaire ils n'avaient point de suites. J'ai besoin de le croire.
Oui, monsieur, les inquiétudes que vous donne votre dernier ouvrage sont bien affreuses. Un livre qui devait mettre le sceau à votre gloire, et qui vous déshonorerait après votre mort; un bienfait au genre humain qui deviendrait un poison mortel pour lui *. Non, cela ne sera pas, votre post-scriptum ne rassure, et combien de réflexions doivent vous tranquilliser. D'abord, monsieur, si vos craintes se réalisaient, je vous le jure, par les sentiments que j'ai pour vous, qui ne sont pas distincts de ceux que j'ai pour la vertu, ma voix éclaterait contre ces infâmes prévaricateurs. Je découvrirais leur détestable artifice; vos premiers ouvrages justifieront mes assertions, et votre lettre ne laisserait aucun doute sur leur complot perfide ; et d'ailleurs, monsieur, qui se méprend sur vos ouvrages? Un livre de votre vivant même, portât-il votre nom, ne serait pas cru de vous, s'il n'enseignait pas la vertu. ' Mais on peut ôter de votre ouvrage ce qui en ferait peut-être'
* \\ est ici question de \Emle qu'on imprimait alors. Rousseau, dans sa; iottre à Houltou (12 décembre précédent], lui expose longuement les craintes •|ue la lenteur de Timpressiou lui inspirait; il redoutait surtout devoir aitérter 1(^ lAite de son livre.
tout le prix, et j'ai bien plus de regrets à cequ on nous ferait perdre que de crainte sur ce qu'on pourrait vous imputer.
Je n'ose donc pas vous dire, monsieur, vous avez bien fait de vous remettre sur voire brouillon, car, hélasl dans l'état où vous êtes, avec un corps miné par la souffrance, un cœur dévoré de chagrins, un esprit tourmenté par la crainte, un pareil travail peut aigrir vos maux et abréger votre vie. Mais je vous dirai cependant : dans les moments de calme et de tranquillité, il faut rétablir les principaux endroits de votre livre, ceux que vous croyez qu'ils essayeront de falsifier, ou qu'ils oseront supprimer (comme ils ne toucheront point au corps de Touvrage, car comment imiter votre style et se flatter de faire |.asser un livre qui ne serait pas de vousl), il me serait alors assez aisé de le rétablir avec ce secours, surtout si vous me laissez voti'e brouillon, qui pourrait me diriger d'une manière sûre. D'ailleurs un seul endroit bien rétabli confondrait ces infâmes, et plusieurs me mettraient en état de rendre à votre livre tout son prix et toute son utilité. Vous en avez travaillé un, monsieur, il faut me Tenvoyer ^ Qu dépôt pour moi, qu'il est intéressant pour mon esprit et pour mon cœur! Puissé-je n*ètre jamais appelé à en faire usage. Mais enfin il convient que je l'aie, il sera en sûreté entre mes mains; les frais de la poste quels qu'ils soient ne me sont rien, et songez que vous ne pouvez ménager ma bourse sans déshonorer mon cœur.
Que si vos soupçons continuaient, et que votre santé vous permit de faire une seconde fois votre livre, soyez tranquille sur l'impression, cela ne serait pas aussi difficile que vous le pensez ; il y aurait bien des moyens de rendre vaines les intrigues de ces méchants. Je ferais imprimer ici votre livre, je
' G'élaît la Profèsmn de fin du Vicaire êavoyard^ que Roufteau tenait de recopier pour Moultou en y introduisant quelques varianlcs, et qu'il lui envoya le 23 décembre .«uivaul.
le ferais imprimer à mes frais et à votre proBt, en me remboursant de mes avances (parce que vous le voudriez) . Je présiderais à rédîlion, elle se ferait avec le plus grand secret et toute la diligence possible. Oh ! monsieur, quel plaisir pour moi si je pouvais vous être utile, et quel plus sage emploi pourrais-je faire de mon temps, que de mettre les autres » portée de recueillir les précieux fruits du vôtre ?
Je recevrai avec transport cet ouvrage ^ que vous me promettea; s'il pouvait cire faible comme vous me le dites, il n'enaurait pas moins de prix pour moi. Je le mettrai dans mon cabinet, comme un monument de votre amitié, et en me disant ce que vous m'avez été, il me fera éternellement souvenir de ce que je dois être. Vous pouvez, si vous le trouvée bon, me l'envoyer aussi par la poste.
J'aime à me flatter, monsieur, que vos maux s'apaiseront, que vous vivrez encore, et que vous vivrez moins malheureux;: mais si mes espérances étaient trompées, ahl monsieur, vous avez été trop célèbre pendant votre vie pour ne l'être pa» longtemps encore quand elle aura fini. Plus d'un homme de lettres voudra s'illustrer en honorant votre mémoire d'un éloge. D'Alembert le fera, mais d'Alemberl a-t«il un cœur?»»» Et puis n'est-ce pas au sein de votre patrie que le monu- « nient doit s'élever? n'est-ce pas l'amitié, la vertu qui doivent Tériger de concert ; si j'en croyais mon cœur, je serais digne d un aussi grand soin; mais il faudrait m' aider, vous pouvez seul parler dignement de vous-même. Vos ouvrages, monsieur, sont sans doute la plus belle mémoire que vous puissiez laisser de vous ; mais {)ourra-t-on les lire sans se plaindre de ne vous avoir pas connu ; que je puisse tracer votre image à mes enfants, et que je propose aux savants un modèle qui les fasse rougir, s'ils n'ont pas la force de l'imiter. Si vous avez de la confiance dans l'amitié que j'ai pour vous, et qui ne finira
* L'Oraison funèbre dn duc d'Orléani.
ni avec TOtreyie, ni avec la mienne, laissez-moi vos Mémoires ^ heureux si je pouTais, en tous faisant connaître, faire dire de moi : il fut digne d*en être aimé !
Vous ne me parlez plus de tos manuscrits ; au nom de Dieu, monsieur, ne brûlez rien; si je vis plus que tous et que vous n'ayez pas le lemps de les publier vous-même, comptez sur moi, quoi qu'il arrive, je tiendrai la parole que je vous ai donnée d'aller alors à Paris. Si je puis y venir plus tôt, ce printemps (non, monsieur, je n'y pense pas sans verser des larmes), ah! je vous verrais encore, je vous serrerais dans mes bras, je pourrais me Batter de Tespoir de vous rendre à vos concitoyens, à vos amis, à votre patrie! Il n'est plus d'obstacle qui puisse rendre un tel projet vain ; je n'en imagine pas au moins, mais, hélas! je suis homme.
Je verrai, monsieur, le syndic Mussard, au sujet de la lettre; mais ne conviendrait-il pas que j'écrivisse de votre part à Voltaire pour lui demander son aveu ; il faut«ménager les méchants qui ont du crédit. Je ne ferai rien sans votre réponse. Au reste, vous me demandez le secret, c'est une précaution inutile; quand je n'aurais qu'une âme commune, je le garderais, et votre amitié a tant élevé la mienne! Je ne saurais exprirneir tous mes sentiments pour vous.
3 février 1762.
J'ai lu vingt fois, monsieur, votre manuscrit', et à chaque lecture que j'en ai faite j'ai éprouvé de nouveaux sentiments d'admiration* — Non, on n*a rien écrit d'aussi fort, d'aussi lumineux, d'aussi vrai sur la religion naturelle, et vous-même,
* Quand lloiiltou s'exprimait ainsi, les Mémoirei de Itousseau n'existaient encore qu'en |>rojet. Il osait k peine e»p<^rer que ses rœuz seraient un jour accomplis» et qu*il derienJrait en réalité l'éditeur du livre que Jean-Jacques a noromd ses Confeuians.
* là ProfesiUm de fin du Vicaire savoyard.
monsieur, vous n'avez rien fait qui approche de ce morceau. Partout vous arrachez l'assentiment de vos lecteurs, parce qu'en éclairant leur raison vous parlez toujours à leur cœur, et que, de bonne foi avec vous-même sur la valeur de vos preuves et le plus ou le moins de ressemblance de vos opinions, vous les forcez à être à leur tour aussi sincères avec eux-mêmes. Que votre ouvrage reste donc tel qu'il est! n'y changez rien, n'en retranchez rien; j'en juge par l'effet, il persuade, monsieur, et si je n'avais déjà cru avant que de le lire, j'aurais cru sûrement après Tavoir lu.
Je ne disputerai point avec vous sur ce qui concerne la révélation, si nos opinions ne sont pas tout à fait les mêmes à cet égard, elles ne sont pas non plus fort opposées. La religion établie une fois, toutes ses preuves doivent se tirer d'ellemême, je veux dire de son utilité, de son excellence. Le philosophe ne peut juger que par là de sa divinité , tandis que le peuple la croit encore à cause des anciens miracles, et bien plus parce qu il la reçue de son père, etc. Nous nous accorderions donc facilement sur tout cela, monsieur, parce que nous sommes d'ailleurs aussi tolérants l'un que l'autre. Mais, monsieur, ce qui me tourmente, ce que je ne vois pas avec autant de fermeté que vous, ce sont les suites que peut avoir la publication de votre livre.
Dans ce temps-ci, dites- vous, le public ne peut que gagner à la publication de cet écrir. Je comprends pourquoi? La partie éclairée du peuple n'a que des demi -lumières, qui, lui laissant voir d'un côté les absurdités de la religion , et de l'autre des raisons assez plausibles de la croire, le tiennent . dans un état de doute qui ne lui permet de faire ni tout le bien que la vraie religion demande, m tout le mal que le fanatisme ou 1 impiété voudrait; il importe dune de le rétablir sur la base des vérités éternelles. L'arracher au prêtre qui le tourmente ou le déprave et au philosophe qui le jetterait
daas de nouvelles perplexités, c'est lui rendre et à la société le plus important de tous les services. Mais, monsieur, si cela est vrai de la France, ce ne l'est pas de Genève, de la Suisse, et avez-vous fait tout entrer dans votre calcul ; y avez-vous fait entrer le mal qui peut en résulter pour vous? Mon Dieu je tremble pour vous. 11 y a d'ailleurs aujourd'hui en France deux partis qui, acharnés l'un contre l'autre, se réunissent par politique dès qu'il s'agit des principes qu'ils admettent également et disputent à qui montrera plus de zèle. Vous serez en butte à ces deux partis. Prenez donc bien vos sûretés, et tranquillisez-moi sur mes craintes. Quels cris, quelles clameurs vous allez exciter à Genève! Que vos amis auront de peine à vous défendre! Comptez pourtant sur leur zèle, mais réussiront-ils? Je ne le crois pas. Notre peuple est très-croyant, très-attaché à sa religion sans fona-* tisme, et cette religion n'étant que la vôtre, mais munie du sceau de la révélation qui la lui rend plus respectable, elle le porte à la vertu. Que j'aurai de joie de voir vos Imtiiutions politigties ^ vous méritiez de suivre les traces de Platon, et sûrement vous le devancerez, mais vous ne nous en donnez que l'abrégé ; quefercz-vous du corps de l'ouvrage? Quand même il ne serait pas fini, ne le détruisez pas. Vous voulez mon cher concitoyen que je vous parle de mon voyage à Paris; ohl que ne puis-je vous dire qu'il est assuré; mais mon père, qui y avait consenti, conunence à s'en faire quelque peine. La déclaration de guerre de l'Espagne lui a fait peur. Nous avons, monsieur, plus de deux cent mille francs aux Indes espagnoles qui devaient revenir à présent, et le reste de notre bien en Angleterre ou en France. Voilà une situation
*■ Rousseau, dans le livre X des CmfeuionSi parle de ces InstUiUiOM poHtiquet comme d'un grand ouvrage dont il ne conserva qu'une partie, le Contrat êodal. Nous en avons cependant retrouvé quelques fragments que nous avons donnés au public dans le volume des Œuvres inédites de Rousseau. (Paris, Ifichel Lévy, 1861.)
bien critique, et les vieillards sont fort soucieux et timides^ il craint la dépense considérable d'un voyage de quelques mois à Paris. Cela pourrait donc retarder le mien, mais non pas Tempôcher; une fois qu'on verra plus clair dans les affaires, j'espère que je le ferai revenir de ses crdintes.Non, je ne renonce pas ainsi à l'espoir de vous voir, de vous embrasser dans le temps que vous m'êtes plus cher que jamais. Oh! monsieur, avec quel attendrissement je presse contre mon cœur ce dépôt précieux que vous m*avez confié et qui me prouve si bien votre estime et votre amitié. Soyez tranquille sur soi» sort, s'il n'eist pas imprimé comme il faut à Paris, il. le sera ailleurs. Votre volonté me lie, j'en ai pris rengagement et je le tiendrai, il n'y aura pas un iota de changé. Si vous voulez m'envoyer par le courrier le morceau que vous m*avieK promis \ je le recevrai avec transport; j'aimerais bien mieux le recevoir de tos propres mains, je Fespère encore. Un peu plus tard que je n'avais compté peut-^lre, mais sûrement je vous verrai. Quelle maudite guerre. Quand est-ce que votre livre sera imprimé? Je vous embrasse de tout mon cœur. Ménagea^vous *.
15 mars 1762.
Vous avez raison, mon cher concitoyen, tous ces misérablei^ mots et de monsieur et autres, que notre fausse politesse a inventés ne doivent servir qu'à ceux qui ne peuvent paspayer en sentiment et qui sont obligés de se tenir à une certaine distandé les uns des autres. Mais il aurait été plaisant que je n'eusse pas signé la première lettre où je vous faisais un aveu, quand j*avais signé toutes les autres. Je ne signerai plus, à pcésent que je vois que nos cœurs s'entendent si bien, et que vous me connaissez encore mieux que mon écriture»
* L'Oraison funèbre du duc d'Orléans.
* La réponse de Rousseau est du 16 février 1762.
'— Toujours des traverses pour ce livre; mon Dieu, que cela doit vous ennuyer, et que je partage bien votre peine. Si ces gens-là haïssent la vérité, qu'ils la souffrent au moins pour ceux qui l'aiment. Mon cher concitoyen, nous ne devons pas être les victimes de leur barbarie, et vous devez conserver pour une seconde édition, dût-elle ne paraître qu'après vou.«, ce qu'ils vous auront forcé de supprimer dans la première. Dites-moi ce que vous voulez faire à cet égard, rien nem'intéresse plus. Vous m'avez rassuré sur mes craintes à votre égard, si je puis l'être tant que vous vivez parmi des intolérants, qui n'ont point de système fixe, et qui persécuteront demain des opinions qu'ils auraient presque approuvées aujourd'hui. Mnis vous avez de puissants ami^, et la considération dont vous jouissez vous rend trop respectable; c'est bien ici que la vertu est un mur d'airain qui arréle le fanatisme, il sent que ses victimes doivent moins intéresser le public, c'est assez de l'horreur du sacrifice.
Vous me dites de relire votre ouvrage, je l'ai relu, et je le relirai bien encore; mais je peri^iste jusqu'à un certain point dans mon opinion. Voici mes raisons, et si vous ne les trouvez pas bonnes, je croirai facilement qu'elles ne le sont pas. Votre religion naturelle n'est pas autre chose que le christianisme bien entendu; toute la différence, c'est que vous prouvez ce que TÊvangiie nous enseigne par autorité. Vous ne diF* ferez donc du vrai chrétien qu'en ce qu'il croit tenir du ciel même, ce que vous reconnaissez ne devoir qu'aux lumières de votre raison. Par conséquent, un chrétien raisonnable qui croirait pourtant à tous les miracles de Jésus-Christ ne vous refuserait pas le titre de chrétien. Qui pense comme Jésus- Christ est son disciple. Vous seriez donc bientôt d'accord, et sans vous forcer à recevoir les preuves qui affermissent sa foi, il profiterait avec grand plaisir des raisonnements sur lesquels vous appuyez la vôtre. Mais ce chrétien éclairé, mon cher
concitoyen, ce chrétien philosophe, n'est pas le peuple; celuici ne croit le christianisme que parce qu'il croit aux miracles sur lesquek il est fondé, et sa religion cesserait bientôt d'être pour lui la plus raisonnable, la plus auguste des religions, si elle cessait d'être la plus merveilleuse. Ces miracles donc, ces prophéties qui lui feraient tant de tort dans notre esprit, si quelque chose pouvait lui en faire, sont le seul point d'appui du peuple; si vous les lui ôtez, il ne lui reste plus que des piliers flottants, il ne sait que croire. Voilà pourquoi je crains que votre ouvrage ne soit dangereux à Genève (quoiqu'il soit très-bon pour Paris), c'est que notre religion n'est ici que la religion naturelle, confirmée par des miracles, seule raison du peuple, en fait de religion. En vain me direz-vous que vous laissez la question de la révélation indécise, en avouant qu'il y a tant de raisons solides pour et contre, que vous ne l'admettez ni ne la rejetez; mais parce que vous avez précédemment combattu la preuve tirée des miracles et des prophéties, on ne verra que vos assertions, on ne vous tiendra plus compte de vos doutes modestes; l'on dira : il n'est pas chrétien, il ne faut plus le croire, et vous, mon cher concitoyen, dont on respectait tant l'autorité, dont tous les écrits étaient des livres de lois pour notre patrie, vous né serez plus qu'un incrédule auquel on ne croira plus, auquel on n'osera pas même croire. Je vois déjà le triomphe de vos einiemis, car vous en avez ici; je les vois s'efforçant de vous perdre dans l'esprit de vos concitoyens, trop délicats sur la foi, et par là encore un peu crédules. Ahl qu'ils seront ravis que votre profession de foi leur fournisse un moyen d'empêcher l'effet de votre dédicace à la République, et de voire livre sur la Comédie ^ Pour moi, mon cher ami, car vous m'avez permis de vous appeler de ce nom, je ne cesserai jamais de vous défendre, (|uelles que soient les clameurs qui s'élèveront
* La Lettre à d'Alembert.
contre vous. Si mes raisons vous paraissent faiblesse me soumettrai comme de juste et je ferai de votre livre Tusage que vous voudrez. Si je le fais imprimer, ou je n'y mettrai pas le nom de Téditeur, ou j'y mettrai des notes qui éclairciront simplement le texte en certains endroits, pour faire voir que vous êtes moins opposé au christianisme qu'on ne voudrait le croire. Voilà tout, car je ne sais pas réfuter ce que je crois vrai. Mon Dieu, que vous augmentez le désir que j'ai d'aller à Paris, par ce que vous me dites I mais, mon cher concitoyen, je ferais de la peine à mon père, à moins que vos affaires ne l'exigeassent absolument, alors je suis bien sûr qu'il me laisserait partir : ce ne sera pourtant qu'un retard. Consolezmoi en m'envoyant l'écrit que vous m'avez promis. Adieu, mon vertueux concitoyen; que l'amitié a d'ascendant sur des cœurs honnêtes et bons; à cent lieues de vous je trouve mon plus grand bonheur en vous. Votre idée, votre souvenir m'occupe, me flatte plus que tout ce que je vois, que tout ce que j'entends; il n'est de vrais plaisirs que ceux de l'amitié. Un gros rhume, qui me donnait des maux de tête violents, m'a empêché de vous écrire plus tôt, j'en suis encore ébranlé \
19 mai 1762.
J'ai reçu, mon cher concitoyen, la lettre ^ dont vous m'avez honoré, et le Discours' que vous avez eu la bonté d'y joindre. Je suis comblé de vos bienfaits; mais je ne crains pas la reconnaissance, mon amitié pour vous est comme mon admiration, on n'y peut rien ajouter. Vous louez dans le duc d'Orléans
* L:i réponse de Rousseau est du 25 avril 1762.
' Leltre du 25 avril précédent.
' L'Oraison funèbre du duc d'Orléans, qui fait encore partie des manuscrits de Housseau que possède la famille Moultou. Ce morceau n'a été imprimé qu'après ia mort de Rousseau.
les seules qualités que vous puissiez louer, celles qui font rhonnéte homme, et cet éloge serait complet, si la postérité pouvait savoir que c'est Rousseau qui Ta fait. Que les peuples seraient heureux si les princes n'avaient jamais été loués que par des philosophes; mais les vrais philosophes sont aussi rares que les bons rois. Je n'ai rien de plus précieux dans mon cabinet que ce Discours; c'est un monument de votre amitié qui me sera toujours bien cher, je m'en honorerai auprès de mes enfants, et ils auront quelque respect jiour celui que vous aimâtes.
Vous vous trompez mon cher concitoyen; vous avez fort peu d'ennemis à Genève et beaucoup d^amis : si c'était autrement, j'en sortirais. Voltaire, il est vrai, n'y eût pas été tant fêté, si vous n'aviez pas été notre compatriote; mais par qui l'a-t-il été? par de mauvais citoyens, qui trouvaient chez lui Tapologisle de leurs mœurs, et le censeur des vôtres. Mais ces hommes, qui ne sont plus Genevois, sont en fort petit nombre, et pour la plupart contraints à se cacher. Revenez dans votre patrie, ils n'oseront pas lever la tête.
Ne parlons plus de la Profession de foiy puisque son sort est décidé; je crois comme vous que j'avais mis ses effets au pis, mais mon zèle pour vous ne me permet pas de voir d'un œil tranquille tout ce qui peut vous nuire. Mon devoir, à présent, est de vous défendre et de montrer aux âmes faibles et timides que vous nous donnez, en effet, ce que vous semblez nous ôler. Qui pense comme Jésus-Christ est son disciple. Voilà ma réponse à vos ennemis, et plût à Dieu qu'ils prissent votre religion, ils cesseraient bientôt de 1 être.
Mes enfants ont la petite vérole, ce qui m'a empêché de vous répondre plus tôt. Une lettre que je reçois de Copenhague ne me permet pas de différer davantage; elle est d'un de mes bons amis, M. Reverdi), Suisse attachée l'éducation des princes de Danemark. Il sait que j'ai des liaisons avec vous, et il
m'écrit en conséquence; voici l'article de sa lettre qui vous concerne :
« M. de RevenUow, qui préside à l'éducation du prince royal, dans le dessein de lui accorder des plaisirs honnêtes et de lui en inspirer le goût, se propose de lui donner des concerts. L'étiquette lui en procure périodiquement de spirituels. On pourrait lui donner l'opéra où il entendrait de très-bonne musique, fort médiocrement exécutée; mais, outre (|u'il n'entend pas la langue italienne^ le sujet des opéras ne permet pas de les admettre dans une éducation bien dirigée; les plus innocents ne le sont pas tout à fait, ou du moins ne contiennent rien d'utile, presque toutes les paroles qui ont été jamais composées pour être mises en chant sont dans le même cas. M. de Reventlow souhaiterait donc d'avoir des cantates à une, deux ou trois voix qui continssent des leçons utiles pour les hommes en général et surtout pour les rois. Il a pensé que dans tout le monde personne ne serait plus propre à nous rendre un pareil service que notre fameux Rousseau. Voyez, mon cher, si vous pourriez l'engager à rendre ce service au monde; car, enfin, remplir l'âme d'un prince qui doit régner de sentiments pacifiques et bienfaisants, lui persuader qu'il est le premier magistrat d'une assemblée d'honmaes libres, revêtir ces grandes vérités de tout ce que la fiction, la poésie, le mètre et le chant peuvent leur donner d'énergie, c'est plus qu'obliger un homme, et plus même que contribuer au bonheur d'un seul État. Ce motif doit faire impression sur M. Rousseau. Voilà, mon ami, ma commission : si M. Rousseau consent à nous envoyer un morceau tout fait, nous avons ici un musicien italien du premier ordre, qui présidera à l'exécution. 11 dépendra de lui de nommer le genre et le nombre des accompagnements. Un point délicat dans notre négociation sera celui de la récompense, on craint également l'injustice de n'en point offrir, et la difficulté de le faire
sans blesser la délicatesse d'un auteur si éloigné d^étre mercenaire. »
Voilà, mon cher concitoyen, un homme bien digne de sa place. Vous pouviez vous passer du suffrage de M. de Reventlow, mais qu'il s'honore bien en appelant J. J. Rousseau à donner des lois à un roi, que les lois de son pays appellent à régner sans lois! Je languis que ceux qui craignent pour Genève vos maximes de politique apprennent cette anecdote. Âh! que j'attends avec impatience votre Contrat social; mon Dieu, que nesuis-je roi et que n'ai-je à vous donner une Pensylvanie,nous verrions enfin des hommes heureux et pourtant en sociétél Je me suis acquitté de votre commission auprès de nos bibliothécaires; ils doivent vous avoir écrit. Ils m'avaieni chargé devons prier de remettre les Fables à MM. Guérin et de la Tour, libraires ^ Je leur dis que Montmorency était à quatre lieues de Paris et qu*ils devaient écrire à M. Guérin de les envoyer chercher. 0 mon cher concitoyen, que vous faites respecter votre patrie ; comment ne vous respecterait-elle pas *?
5 juin 1761.
Mes enfants vont fort bien, mon très-respectable et trèscher concitoyen, et le plaisir que j'en ai ne se peut comparer qu'à celui que me fait sentir l'intérêt que vous daignez y prendre. Aussi je vous réponds au même instant que je reçois votre lettre', et vous devez me tenir compte de mon exactitude, puisqu'on vient de m'apporter votre Contrat social, et que ce n'est pas un petit effort que de vous écrire quand on peut vous lire. Que dites-vous dans votre Avertissement, que
*■ Le maréchal de Luxembourg voulait donner à la bibliothèque de Genève une magnifique édition des Fables de La Fontaine; il avait chargé Rousseau de la faire par?enir.
* La réponse de Rousseau est du 30 mai 1762.
^ Celle du 30 mai précédent.
le reste de l'ouvrage n*est déjà plus? Auriez-vous pu le détruire sans crime? la société a plus de droits que vous sur un ouvrage que vous avez fait; mais si vous vivez, vous pouvez nous le rendre. Il me tarde de pouvoir vous apprendre le succès du Contrat social à Genève. Si vous y préférez Faristocratie à tout autre gouvernement, je comprends toutes les limitations que vous lui donnez; mais pensez-vous que ceux à qui notre démocratie déplaît s'accommoderaient de notre aristocratie? Celle de Sparte leur aurait-elle plu? Il n'est aucun de nos libraires qui veuille négocier avec Rey; c'est un homme avide, et nos libraires ne le sont pas moins que lui; cependant le commis de Duvilard m'a apporté vos livres, et ma dit que son maître avait reçu deux cents exemplaires du Contrat social ^ et je crois que dans huit jours il n'en aura pas un seul à vendre, je vous le dirai.
Je suis bien qu'un de mes amis me pria, il y a une quinzaine de jours, de lui envoyer voire Discours sur Vorigine de Vinégalité^ de l'édition de Rey, et que je n^en ai pu trouver un seul exemplaire, quoique nos libraires en eussent reçu un très-grand nombre quand il parut. — Nous avons ici madame la duchesse d'Enville,le duc de La Rochefoucauld, avec un abbé de Langlade; personne ne vous admire plus que ce monde-là. M. Jallabert, qui y soupait il y a peu de jours, me dit qu'on ne parla que de vous, qu'on vous mit dans le ciel, et queTronchin (le médecin), qui y soupait aussi, ne disait mot, et baissait honteusement la tête : cela m'a fort amusé. Cet homme ne vous aime pas; il m'abhorre, quoiqu'il m'appelle son cher ami; mais ce cher ami lui a fait sentir qu'il n'était pas sa dupe, et il me flatte parce qu'il me craint.
Votre livre sur l'éducation arrive aujourd'hui, tous nos libraires en attendent de Lyon; j'ai décrié cette édition auprès de tous mes amis, qui attendront celle de Paris. Mon Dieu, que je languirais de recevoir ce livre si je n'avais à lire
34 LETTRES DE yOULTOU
le CotUrat social; mais je Taurai bientôt lu, et je le relirai jusqu'à ce que j'aie Tautre; je ne tous quitte que pour vous reprendre.
On m'a écrit de Paris que vous avez fait présent des mémoires manuscrits de Lord Edouard ^ k madame la maréchale de Luxembourg; elle sait trop ce que vous valez pour garder ce présent pour elle. Quelle histoire plus intéressante que celle d'un philosophe qui, séduit par sa maîtresse, sait à la fois triompher de ses désirs, et, ce qui est bien plus encore, des désirs de celle qu'il adorait; mais pour croire un tel héroïsme, il faudrait savoir l'apprécier, et qui le saura dans ce siècle?
J'aime bien ce que vous dites à M. de Reventlow; je vais tout de suite envoyer en Danemark l'extrait de votre lettre ; jugez s'il acceptera votre offre *, il est trop éclairé pour ne pas sentir ce que le prince pourra vous devoir; certainement c'est l'éducation qui fait les mauvais rois : qu'elle en fasse un bon, et que l'ouvrage qui y aura contribué corrige à jamais le vice fondamental des monarchies héréditaires.
Au nom de Dieu, au nom de Dieu, mon cher ami, sauvezvous; épargnez-leur un crime qu'ils n^ont pas droit de commettre; vous ne vous devez point à ce tribunal. Quel mal ferez-vous en vous y refusant? que ne suis-je près de vous à
' Les Aventurée de milord Edouard n*ont été publiées qu'après la mort de Rousseau. (Genève, 1762.)
* Voir la lettre du 30 mai précédent, où Rousseau- offre d'écrire un mémoire pour l'éducation du prince de Danemark.
' Le ton de cette lettre indique assez dans quel trouble la condamnation de VÉmiie avait plongé Moultou, et quelles craintes celte condamnation lui inspirait pour le sort de son ami. Roustan, comme on va le Toir, fut obligé d'achever la lettre que Vextrême agitation de Houltou ne lui avait pas permis de continuer. Au moment, du reste, où l'<m conjurait Rousseau de fuir, il s'était déjà mis en sûreté dans l'État de Berne.
te
Paris! Je compte sur M. de Luxembourg, je compte sur le respect qu'imprimera votre vertu, je compte sur ce Dieu qui voit la sincérité, la droiture de votre cœur. Mon cher., mon très-cher ami^ vous nous serez conservé. Je ncn puis plus* (Roustan ^ continue ici la lettre commencée par Moultou.) M. Moultou fut tellement éperdu l'autre jour en apprenant que vous étiez décrété, qu'il en eut un vomissement affreux pendant toute la nuit; la fièvre le prit le malin, et votre letti^ a achevé de l'atterrer *. Ah! combien d'autres sont poignardés! Pion, vous ne savez pas dans combien de cœurs vous vivez, et à quel point vous faites leur vie ; cher et grand Rousseau, pourquoi voulez-vous mourir? Pour déshonorer les hommes que vous avez instruits et défendus, pour donner l'exemple d'une magnanimité cruelle, qui déchirera les entrailles des gens de bien, vos amis; pourquoi attendre des arrêts de juges dont vous-même ne croyez pas être le justiciable? Socrate, il est vrai, aima mieux mourir que s'enfuir, mais c'était à Athènes qu'il était né et qu'il devait compte de sa conduite ; et vous, vous voulez vous faire immoler à Persepolis, condamné par des magistrats dont vous prévoyez l'injustice; ne voyez-vous pas que votre mort intimiderait dix fois plus de partisans et d'avocats de la liberté qu'elle n^en exciterait? Au nom de Dieu, conservez aux gens de bien leu^ ^ppui, aux malheureux leur consolateur, aux pauvres leur inodèle, aux hommes libres leur admoniteur; vivez pour venger et pour rétablir les autels de la liberté et de la vertu, «t ne mourez pas inutilement pour elles ; voilà le sens de votre devise, voilà rengagement solennel que vous avez pris
' RotttUn est un théologien géneTois, ami de Rousseau et de Moultou, que ce dernier appelle constamment son disciple.
* n s'agit de la lettre du 7 juin 1762, dans laquelle Rousseau paraissait décidé à braver l'arrêt du parlement lancé contre lui. C'était là ce qui in- :spirait de si Tivea craintes à ses amia.
avec les humains; plus vous souffrez, plus il y a de gloire à conserver une languissante vie pour Tavantage de vos frères ! Barbare, c*est à nos dépens que vous voulez périr, vous nous mettez sous le couteau, en y restant exposé vous-même! Âh ! mon Dieu I mon ftme est bouleversée ; vous pourriez encore vivre parmi vos concitoyens, vos amis, vos frères ; vous pourriez achever paisiblement votre carrière en leur apprenant h passer la leur dans la vertu; vous leur feriez aimer de près, vous leur montreriez dans votre conduite ce que vous leur avez prêché de loin avec tant d'éloquence et d^onction ; ils auraient en revanche le plaisir d'appuyer leur sein sur le vôtre, de verser sur vos maux le baume de la consolation et de Tamitié, et vous vous refusez aux invitations de la vertu et aux ressources de la Providence; vous ne voulez point que nous baisions ce front respectable où la vertu a empreint sa plus belle image I Cher ami, ne portez point, ah ! ne portez point, nous vous en conjurons à mains jointes, ne portez point le désespoir dans nos cœurs ; n'est-ce point assez d'avoir sacriGé la santé, la fortune, le repos, sacrifiez encore, non la vertu, il n'y en a point à se laisser inutilement immoler, mais un faux point d'honneur chimérique'. Hélas I votre âme est pleine de force, cent et cent fois nous Tavons admirée, et maintenant vous en avez trop, elle vous empêche d'être juste envers vous et envers l'humanité; un sentiment obscur de grandeur et de fierté vous fait braver le supplice, que l'amitié et le bien du monde vous ordonnent de fuir, et que la justice vous prescrit d'éviter, puisque vous ne pouvez être jugé par vos juges I Grand Dieu, fléchis-le, attendris-le, qu'il ait un cœur aussi bien qu'une âme. Lui, périr, lui qui te révéra toujours, lui qui ne vécut que pour toi! Ahl Seigneur, Seigneur, entends-nous, exauce-nous!... Adieu, rdieu, barbare et incomparable homme.
(Moultou reprend ici :)
Mon Dieu, dans ce moment où étea-vous? et je ne puis TOUS aider à porter vos fers! Ahl cher R..., j'en souffre plus que vous, je n'ai pas votre âme I
16 juia 1762.
Ahl mon cher ami, que je suis tranquille M Dans quel état votre lettre m'avait mis'l Je n'avais point de force pour supporter vos maux, et, en admirant votre âme, je lui reprochais presque d'être trop grande. Béni soit donc cent fois le moment où vous avez pris la résolution de vous soustraire à la fureur de vos ennemis; où vous leur avez épargné un crime qu'ils n'avaient pas droit de commettre! Est-ce fuir que de se dérober à un tribunal injuste auquel on ne doit pas compte de ce qu'on a fait? Quand Socrate refusa de fuir, il était dans sa patrie, et je vous aurais dit moi-même : restez, si vous aviez été dans la vôtre. Mais les motifs qui ont déterminé votre retraite vous laissent tout l'honneur de la constance; vous aviez assez fait pour la vertu, si vous aviez fait davantage, vous étiez injuste.
Cher homme, que de larmes vous avez fait couler! Vous avez brisé mon cœur. J'appris jeudi comme un coup de foudre la nouvelle fausse de votre arrêt, et j'en fus si boule^ versé, que je rentrai chez moi dans des angoisses inexprimables. J'eus toute la nuit un vomissement presque continuel, et la fièvre qui me prit d'abord ne m'a quitté que depuis dimanche. Lundi je reçus votre lettre, à laquelle je n'étais pas en état de répondre; je vous écrivis pourtant quatre Ugnes, et je fis écrire le reste par Roustan. J'envoyai ma lettre à un
* Moultou répoad à b lettre que Rousseau t'était empressé de lai écrire d'Yyerdun (15 juin 1762] immédiatement après son arrivée.
* Celle du 7 juin précédent.
ami de Paris, avec ordre de me la renvoyer si vous aviez quitté Montmorency, ou si vous aviez été arrêté; ainsi n'en soyez point en peine. Au reste, ne pensez pas que j'aie été dans les mêmes sollicitudes du jeudi au lundi; non^ j'avais à peine appris la nouvelle de votre arrêt^ qu'on m'assura que vous aviez été informé du décret du parlement, et que madame de Luxembourg vous avait contraint de partir de- Montmorency; que vous étiez arrivé à Lyon, et que vous seriez le lendemain à Genève; tout cela me tranquillisa sansme rassurer. Vendredi on fit courir le bruit de votre arrivée,, des gens même prétendaient vous avoir vu ; je ne le crus pas^ parce que, si vous étiez arrivé, je l'aurais su. Lundi je reçus votre lettre ; mon Dieu, que votre fermeté m'atterra I et que je le fus bien plus d'une lettre de Grimm à M. de Lubières, qui disait que le parlement était assemblé, que votre affaire prenait un fort mauvais tour, et que vous vous promeniez tranquillement dans un salon de M. de Luxembourg, résolu d'attendre qu'on vint vous donner des fers. Le commis de la poste, qui sai^ doute avait connu votre lettre à votre cachet^ avait dit que vous m'aviez écrit ; une foule de gens vinrent chez moi savoir de vos nouvelles, je n'étais en état de recevoir personne ; je vis pourtant vos parents, et je leur lus de votre lettré ce qui pouvait les tranquilliser ; c'est-à-dire que votre livre ayant été imprimé en Hollande, avec privilège, le parlement de Paris n'avait rien à y voir, et que vous saviez tout souffrir des hommes quand votre conscience ne vous reprochait rien. Moi cependant, cher concitoyen, je n'en souffrais pas moins; la paix de la conscience n'est que contre nos propres maux, elle n'adoucit pas ceux qui nous viennent de nos amis, elle les aggrave ; jamais je n'accuserai la Providence de mes peines, mais, à la vue d'un innocent persécuté, ma résignation n'est pas sans mérite. 0 ami, combien vous êtes cher à vos concitoyens, car je ne donne ce nom qu'à ceux
qui sont encore libres ; sachez donc, cher Rousseau, que, sur lebruit de votre arrivée à Genève, nombre d'entre eux s'étaient empressés à vous chercher une retraite où vous pqssiez être ignoré si vous l'aviez voulu, tout autant de temps que vous auriez souhaité de Têtre. Cependant ces mêmes hommes à qui vous êtes si cher, vous les aviez affligés, car ils n'ont point été contents de ce que vous avez dit sur la religion dans le Contrat social; malgré cela ils vous aiment, ils vous défendent; ils souhaitent que vous veniez vivre au milieu d'eux et avec eux. Un proscrit, dites-vous, ne doit pas se réfugier dans sa patrie! Mais la patrie t'a-t-elle proscrit, pour te donner ce nom? Des assassins que tu fuis t'ont- ils 6té ton droit de bourgeoisie? Montre-moi le décret de tes concitoyens qui t*a chassé de nos murs. Plus la sentence que le parlement de Paris va prononcer sera infamante, et plus elle te sera glorieuse. Si j'étais digne de faire un jour ton éloge, c'est par là que je voudrais commencer. — Cher Rousseau, votre vertu vous trompe toujours, vous confondez le crime avec son apparence. Le Conseil a défendu le Contrat socialy il fait examiner Emile, dont tous les exemplaires sont sous le scellé; nos bourgeois n'en disent pas moins que ce Contrat social est l'arsenal de la liberté, et, tandis qu'un petit nombre jette feu et flammes, la multitude triomphe. Elle vous pardonne presque votre religion en faveur de votre patriotisme. Je n'ai pas le temps de vous écrire plus au long, il faut que j'aille à l'audience pour une tutelle. Mais, ô toi que j'ai cru toujours mon ami, c'est le temps de me prouver que ce titre signifie quelque chose! Si tu avais besoin de mes soins, où que tu fusses, ne m'écrirais-tu pas, viens, quand il faudrait gravir des montagnes? Estimerais-tu plus mon argent que moi, et, s'il t'est nécessaire, ce qui doit être naturellement, çroirais'tu qu'après avoir pourvu à ma famille ce qui me reste n'est pas à toi?
Si je n'avais pas craint de vous faire de la peine, mon cher concitoyen, vous m'auriez vu plutôt que ma lettre, mais j'ai peur d'aller contre vos vues ; je vous suis nécessaire ici; dans deux ou trois semaines accordez-moi cette grâce, j'ai un prétexte pour cacher le sujet de mon voyage. M. de Champrent, près d*Yverdun, est mon parent et mon ami ; je vous manderai vendredi tout ce que je saurai de Paris et tout ce qu'on dira à Genève. Adieu, cher concitoyen, que votre amitié m'est précieuse, et que je l'ai bien vue dans votre exactitude à m'écrire; vous m'avez tiré de la mort; aussi combien j'ai baisé votre lettrel Je vous aimerai toujours, et je le dirai en dépit de tous ceux qui voudraient me fermer la bouche.
18 jain 1761.
Depuis que vous êtes si près de moi, mon cher concitoyen, il me semble que je suis avec vous ; et j'oublie presque vos malheurs, quand je pense que vous êtes à l'abri des poursuites de ce parlement en démence. Quelques lettres qu'on a reçues de Paris, mardi et jeudi, disent qu'on vous a transféré à Vincennes par ordre du roi; d'autres assurent que vos amis vous ont enlevé malgré vous, et qu'ils vous ont caché dans le voisinage de Montmorency ; aucune ne dit que votre fuite ait été volontaire, et personne ne sait où vous êtes. Je dois cette justice à vos concitoyens, qu'ils partagent toutes vos peines, et qu'ils ne seraient pas plus sensibles à leurs propres malheurs.
Voltaire a reçu hier l'arrêt du parlement; mais, comme je n'ai aucune espèce de relation avec cet homme S je n'ai pu encore le voir; vous l'aurez sans doute reçu de Paris, sinon je vous en enverrai une copie. — Je vous avais dit que vos
* Moultou fit connaissance avec Voltaire peu de temps après, dans le coa-> rant de cette même année 1762. C'est Taffaire des Calas qui opéra leur rapprochement.
livres avaient été supprimés par ordre du Conseil, cela n'est pas tout à fait vrai; comme j'étais resté plusieurs jours sans sortir, je n'étais pas bien informé. Voici le fait : Un membre du Conseil, qui sûrement ne sera jamais syndic, renonça à votre Contrat sociiU y et un autre conseiller, qui avait à peine feuilleté ce livre, se joignit à lui pour en demander la suppression. M. le syndic Mussard et M. Jallabert défendirent chaudement votre ouvrage; et Tavis du Conseil fut qu'on défendrait aux libraires de le vendre, jusqu'à ce que les Scholarques l'eussent examiné et fait leur rapport au Conseil. On a fait la même chose pour Emile. Cependant cet ouvrage (le Contrat social) est lu avec avidité; vos ennemis même sont contraints d'avouer que c'est celui de tous vos livres où votre génie s'est déployé avec le plus de vigueur. Quelle force 1 quelle profondeur! Que vous êtes supérieur à Montesquieu même! Votre ouvrage doit effrayer tous les tyrans nés et à naître; il fait fermenter la liberté dans tous les cœurs. Vous y protestez hautement contre l'esclavage où gémissent tous vos semblables, et vous vous montrez seul vraiment libre au milieu de la servitude des nations. Que vous dirai-je A* Emile? il ne fallait pas moins qu'un génie créateur pour former un homme nouveau au sein de nos ennemis et de nos vices, et le faire jouir des avantages deJa société, sans le rendre participant de nos malheurs et de nos désordres. Ohl si tous les hommes étaient formés sur ce modèle! — Vous voulez, cher concitoyen, que votre nom soit effacé de dessus la terre. Ah ! il y est trop bien gravé des mains de la liberté et de la vertu; tant que Genève sera libre, il y sera en honneur, et peut-être ne sera-t-elle libre longtemps que parce qu'elle conservera longtemps ta mémoire; homme infortuné, ne déshonore pas ta patrie; elle sait si bien t'honorer. Tu me diras : qu'a-t*elle fait pour moi? Ce qu'elle a fait? elle ne t'a point élevé de statues, mais chac^ue citoyen t'a consacré son cœur.
Je ne vous Tai point dissimulé, mon cher ami, ce que vous avez dit sur la religion a affligé ceux méilie de vos compatriotes qui vous aiment le plus, parce qu*ils aiment encore plus leur religion; cependant ils cherchent à vous excuser et à vous défendre, tandis quie les ennemis de la religion et de là patrie triomphent de ce que vous leur avez fourni des arme» pour vous attaquer. Il mé semble, cher concitoyen, que vous pourrez aussi aisément consoler les uns qae déconcerter la joie maligne des autres. Je ne vous demande pour cela qu'une explication. — Ne croyez pas que je vous propose de vous rétracter sur rien de ce que vous avez dit; cette pensée est trop éloignée de votre cœur, et si j'étais capable de vous faire cette proposition, vous devriez rompre tout commerce avec moi et ne pas me faire réponse. Mais ne pourriez-vous pas, dans une lettre que vous adresseriez à moi, si vous voulez (vous saurez bien le faire sans rendre ma foi suspecte), rendre compte des motifs qui vous ont porté à écrire aussi librement que vous l'avez fait? Là vous montreriez que vos principes de religion ne diffèrent pas de ceux de^ vrais chrétiens, que vous recevez précisément les dogmes essentiels qu'ils reçoivent, et qu'en rejetant ceux de l'Église romaine et ceux qu'une ancienne théologie avait ajoutés à l'Évangile, vous tenez à tout le reste; que vous ne rejetez pas même la révélation qui peut être vraie, mais dont vous ne pouvez avoir toute la certitude que vous souhaiteriez; qu'il y a bien loin de ce doute à l'incrédulité absolue, et qu'avec vos principes on peut être aussi honnête homme qu'un chrétien plus persuadé de la divinité de la révélation. Mais sur quoi je voudrais insister surtout, et vous, le feriez avec plaisir, c'est d'abord sur la supériorité de la religion de Genève sur toutes les autres religions, et sur les motifs qui vous ont obligé à écrire sur le christianisme, si défiguré partout, que les objections qu'on en tire nuisent aux principes mêmes de la religion naturelle, et jettent les peu-
pies dans le scepticisme et dansrincrédulité. Un tel ouvrage, mon cher concitoyen, qui serait plus beau que la Défense de lEsprit des Lois^ et qui ne serait qu'un commentaire de quelques endroits du vôtre, serait dans les mains de vos CQncitoyens une arme avec laquelle ils terrasseraient tous vos ennemis. Je n'en ai pas besoin, moi, de celte arme; mais tout le monde ne vous entend pas si bien, partout le peuple esr peuple; vous l'avez dit :un livre pour lui doit être lâche et diffus. A propos de tout ceci, j*ai eu deux visites fort singulières de deux hommes qui, sous prétexte de s'intéresser fort à ma réputation de théologien, venaient me proposer fort honnêtement de vous abandonner. On connaît mes principes, leur dis-je, messieurs; j'estime fort ceux de M. Rousseau, que j'aime comme un autre moi-même, mais j'abhorre Voltaire, et ceux qui lui ressemblent, et je n'aurais pas tant de peine à défendre mon concitoyen, s'il était moins bon citoyen. — De Luc n'a point pris ceci comme je l'aurais cru, il voit chez vous le citoyen et n'a que des regrets de n'y pas voir le chrétien. Tout cela, dit-il, ne lui serait pas arrivé s'il avait lu mon livre, et ce livre vous le connaissez. Bonjour, mon très-cher concitoyen. Mon ami, me permettrez -vous de vous aller voir? Adieu.
19 juin 1762.
Mon cher ami, j'ai l'âme navrée, et je vous écris en frémissant,. Votre patrie, non, ce n'est pas elle, vous êtes trop cher à vos concitoyens; à Genève, à Genève, on a brûlé vos deux livres; on vous a décrété de prise de corps. 0 Rousseau! que ta grande âme s'indigne sans s'aboltre; tu seras toujours précieux à ceux qui aiment la liberté. Je prévis hier qu'on brûlerait le livre, je fis tout au monde pour éclairer les juges, le parti sans doute était pris. Adieu, mon cher concitoyen, vous
serez toujours dans mon cœur. — L'arrêt- a été rendu ce matin S
22 juin 4762.
Vous ne m'écrivez plus, cher concitoyen, j'en suis accablé. Êtes-vous malade? mes lettres vous ont-elles déplu? Mon Dieu, pourrais-je vous avoir offensé, en partageant aussi vivement vos peines ! Ah ! si vous pouviez lire dans mon cœur! Je suis peut-être plus sensible à vos malheurs que vous ne Têtes vous-même; certainement, j'ai moins de force que vous pour les supporter. Que je hais votre ingrate pairie I que sa lâche conduite me fait horreuri J'en gémis, cher concitoyen, c'est un poids qui presse mon cœuri Quel fanatisme alTreux et qu'est-ce qu'il nous prépare I Les flammes qui brûlaient vos livres me semblaient rallumer le bûcher de Servet.
La cause secrète de la rigueur de votre jugement a été, n'en doutez pas, le désir de vous éloigner de votre patrie; on vous y craint, vous êtes trop libre, et l'on a peur que nous ne voulions l'être autant que vous. On souhaiterait que vous ne fussiez pas notre concitoyen, et soyez sûr qu'on fera tout pour vous en ôter le titre: mais c'est à voir s'ils le pourront* — Un ami me communiqua les conclusions du procureur général * (il ne me permit pas de les copier), il dénonçait vos deux livres comme sapant les principes de tous les gouvernements et les fondements du christianisme; il concluait à les brûler; mais il ne voulait pas qu'on attaquât l'auteur, lequel jAmi\ri\j n'est plfis notre concitoyen^ puisquil déclare lui-même avoir abjuré notre religion. J'ai dit que vous aviez été réhabilité; on m'a répondu que vous ne Taviez pas été selon les formes usitées. Je crois bien que ce n'est là qu'une mauvaise chi-
* La réponse de Rousseau est da 22 juin suivant. ■ Tronchin.
cane, mais qui manifeste les intentions. C'est une chose aussi singulière qu'étonnante que la passion avec laquelle on vous a jugé; à l'exception de trois ou quatre hommes sages qui ont résisté au torrent, tout le reste a conclu unanimement à vous décréter; une dévotion mal entendue a offusqué la raison de la plupart, et ils n'ont pas vu qu'ils n'étaient que les instruments de la politique des autres. Mais que ferez-vous à présent, cher concitoyen? quel parti prendrez-vous? resterezvous où vous êtes? renoncerez-vous à une patrie qui n'est plus digne de vous? Viendrez-vous, au contraire, purger votre décret? Cette question mérite d'être examinée avec une sérieuse attention. Si l'honneur vous ordonne devenir, l'intérêt de votre patrie demande peut-être que vous ne veniez point encore, vous la diviseriez, et vous l'aimez assez pour lui sacrifier rhonneur même. Je dis plus, c'est l'honneur de votre patrie que vous devéï conserver. Elle se flétrirait, sans doute, si elle vous forçait à quitter ses murs, et dans l'aveuglement où nous sommes, je ne sais si un jugement odieux ne nous imprimerait pas cette tache éternelle. Il y a d'ailleurs partage de sentiments entre vos concitoyens; les suffrages que vous estimez le plus sont pour vous, mais la religion en aveugle beaucoup d'autres. Un mois encore, et il n'y aura plus d'illusion. Ohl si vous vouliez faire le mémoire que je vous ai demandé, où, sans vous rétracter, vous expliqueriez les raisons de votre conduite, vous feriez sentir que vous n'avez point détruit la religion de votre pays; mon cher concitoyen, un tel ouvrage vous gagnerait tous les cœurs, et la modération que vous y mettriez confondrait ceux qui ont eu la lâcheté de vous craindre. Comme on vous croit à Yincennes ou en Hollande, il faudrait ignorer dans ce mémoire la manière dont votre patrie vous a traité, et paraître vous justi(i(*r auprès d'elle du jugement de Paris, plutôt que de celui de Genève. — Je vous disais, mon cher ami, que vous deviez iubister sur ce que vous
n'aviez pas détruit la religion de votre pays, et j^ai de trèsbonnes raisons pour vous donner ce conseil. Vous savei que dans leur serment les bourgeois promettent de maintenir et conserver la religion établie, qu'ils déclarent croire de tout leur cœur; c'est par là qu'on vous attaquerait si vous veniez, et c'est ce qu'il faut absolument prévenir. Cher concitoyen, écrivez-moi un mot, je suis dans les plus vives alarmes sur votre santé ; cesseriez-vous de me distinguer de ces hommes que vous devez encore moins haïr que mépriser et plaindre? Adieu I
23 juin 1762.
Il faut, mon très-cher concitoyen, que je vous écrive encore aujourd'hui, après quoi je me conformerai à vos intentions ^, pourvu que vous me fassiez savoir de temps en temps de vos nouvelles, car votre santé va avant tout, et je ne puis être tranquille tant que je craindrai pour elle.
Vous vous trompez si vous avez cru que mon zèle ait été sans prudence. On savait mon amitié pour vous; pouvais-je la dissimuler dans une occasion aussi intéressante? L'injustice révolte ; quand il s'agit d'un ami, elle indigne; mais vous aurez vu par ma dernière lettre que je pense sur votre affaire à peu près comme vous, et que je crois fort important de ramener les esprits par une conduite douce et mo'dérée. . Une preuve que je n'ai aigri personne, c'est les lumières que j'ai sur votre affaire, les conclusions du procureur général que j'ai vues, et je pourrais vous dire les noms de ceux qui ont été pour ou contre vous. En général, on sait ici que j'aime le bien, que je le veux, et que, si j'ai de la chaleur pour
< Voyes la lettre de Rousseau du 22 juin précédent ; il y témoigne à Noaltou la crainte que trop de sèle à le servir ne lui soit nuisible pour le moment, et il désire, en outre, que ses lettres «oient moins fréquentes.
mes amis, cette chaleur ne me ferait jamais rien faire de contraire au devoir. Avec celte réputation, j'espère de pouvoir vous être utile, il n'en est pas encore temps. C'est avec un vif regret que je renonce à l'espérance de vous voir, je n'ai jamais rien souhaité avec tant de passion ; je sens que vous avez raison de me le refuser, et qu'un tel voyage ne serait bon ni pour vous ni poiur moi.
Il me semble qu'on commence à craindre d'avoir été trop loin. On pense qu'il serait possible que vous vinssiez purger votre décret, et on voit où cela pourrait aller. Si l'on connaissait votre patriotisme, on vous aurait fait moins de mal et on ne craindrait pas que vous en fissiez. Cher Rousseau, combien d'âmes y a-t-il de la trempe de la vôtre? Combien y en a-t-il qui soient capables de l'apprécier et de la sentir ? Je ne la connaissais pas bien moi-même; je n'aurais jamais cru qu'elle réunissait tant de modération à tant de chaleur et de sublimité! Je vous l'avoue, j'ai craint vos premiers mouvements, vous pouvez le voir par ma précédente lettre, où je tâchais d'en prévenir les effets. Vous êtes grand en tout, vos malheurs auraient manqué à votre gloire.
Que je porte envie à cette famille respectable qui vous a dans son sein M que j'aimerais à partiger leurs soins, à tous voir, à vous entendre ! Votre cousin * me vint voir il y a quelques jours pour me demander de vos nouvelles ; je répondis que vous ne m'aviez point écrit, mais que je savais que vous étiez en sûreté, sans savoir où vous étiez ; tout le monde ici l'ignore. — Je ne vous écrirai que rarement, puisque vous te voulez ; j'oubliais vos malheurs en m' entretenant avec vous ; mais il le faut, j'y consens. Ne m'oubliez pas cependant, que j'aie quelquefois de vos nouvelles.
* La famille Roguin.
* Un Rousseau.
XYIII
1 juillet 1762.
Il faut, mon cher concitoyen, que jevous écrive encore, je vous dois instruire de ce qu'il vous importe de savoir. On a fort murmuré de votre jugement, et le Conseil a compris que sa sentence était trop rigoureuse, il nie presque qu*il y ait eu contre vous un décret de prise de corps, qui sûrement ne sera pas mis en exécution si vous venez à Genève. — Une quinzaine de citoyens allèrent chez le procureur général et chez le premier syndic pour savoir si ce décret avait été rendu; on dit qu'il n était point dans la sentence, ce qui était vrai, mais on éluda la question qu'on faisait s'il était sur les registres du Conseil. J'ai été très- Fâché de cette démarche des citoyens, quoique je leur sache gré de leur zèle, parce qu'elle pouvait faire soupçonner que vous ou vos amis cherchiez à obtenir du Conseil par la force ce que vous ne vouliez devoir qu'à la justice. Ainsi, mon cher concitoyen, j'ai cru vous devoir et me devoir à moi-même de montrer à quelques magistrats de mes amis la lettre si modérée et si sage que vous m'écrivîtes en réponse à celle qui vous avait appris le jugement du Conseil ^ Cette lettre vous faisait plus d'honneur qu'à moi, mais vos intérêts sont avant les miens. Ces messieurs ont admiré votre âme, ils vous connaissent enfin et ils voient que le patriotisme ne peut aller plus loin, ni se montrer d'une façon plus vraie ni plus généreuse.
Monsieur Jallabert, qui vous a servi dans toute cette affaire avec autant de courage que d'amitié, vous admire plus que personne; il me charge de vous dire que, si vous voulez revenir dans votre patrie, il faut attendre jusqu'au mois de septembre, qu'alors^ tout étant calmé, le Conseil vous fera paraître devant les quatre syndics, qui, après vous avoir témoigné
A La lettre de Rousseau du 22 juin précédent.
le chagrin que leur a fait votre manière de penser sur le christianisme, tous feront promettre de ne jamais écrire contre la religion du pays, et alors tout sera pacifié. Je crois que vous devez à M. Jallabert quelques remerciments que vous pourrez mettre dans votre réponse à ma lettre. Si vous pouviez même m'écrire une lettre un peu raisonnée sur toute votre affaire, au moins sur ce qui regarde la religion, je serais bien aise de la faire voir à quelques membres du Conseil et de la Compagnie^, qui en général s'est fort bien conduite dans tout ceci. (Cette lettre ne sortirait pas de mes mains.) Mon cher concitoyen, je vous embrasse de tout mon cœur. Je ne croyais pas vous aimer autant que j'ai vu que je vous aimais '•
7 juillet 1762.
On répandit lundi dans toute la ville que MM. de Berne vous avaient ordonné de quitter le canton dans deux fois vingt-quatre heures. Je fus frappé de cette nouvelle, mais je trouvai cette conduite trop inique pour ajouter foi à ce bruit; en remontant à la source, j'ai su qu*il était vrai que MM. de Berne avaient défendu vos livres, mais que c'était tout. Si le reste était vrai, mon Dieu, que je trouverais les hommes abominables. Quoi, voudrait-on vous interdire l'eau et le feu? U ne resterait plus qu'à vous ôter Tair. Si cela est, mon cher concitoyen, revepez à Genève; vos ennemis ne triompheront pas longtemps, et je vous réponds que vous y serez bien reçu. Je vous mandai ce que m'avait dit M. Jallabert. M. le pasteur Vernet m'a chargé de vous témoigner la part sin-
* La Compagnie des pasteurs de l'Église réformée de Genève; celte Compagnie existe encore aujourd'hui.
* La réponse de Rousseau est du 0 juillet 1762.
cère qu'il a prise à vos peines. Dans touie cette affaire j'ai été charmé de la modération de notre Compagnie, et M. Yernet Ta conduite. Un homme qui n'est pas ministre, qui vous hait, et qui ne m* aime pas, remercia les magistrats dans son discours des promotions, de Tarrét qu'ils avaient rendu contre vous. M. Yernet qui fit la récapitulation des discours n'en dit pas un mot. Je Ven remerciai le lendemain, il me dit qu'il se devait à lui-même ce qu'il avait fait, qu'il était affligé de ce que vous aviez écrit, mais qu'il était plein d'estime pour vous. Je trouvai par hasard Voltaire chez madame d'Enville; on parla de vous. Il dit : « Jean-Jacques reviendra, les syndics lui diront : « Monsieur Rousseau vous avez mal fait d'écrire ce « que vous avez écrit, promettez de respecter à l'avenir la rec( ligion du pays. Jean-Jacques le promettra, et peut-être il « dira que l'imprimeur a ajouté quelques pages à son livre.» Non, monsieur, lui répondis-je, Jean-Jacques ne met pas son nom à ses ouvrages pour les désavouer. Voltaire resta muet, il demanda qui j'étais, il y a cinq à six ans que je ne l'avais rencontré.
9 juillet 1762.
N'ayez pas regret au tort que j'ai pu me faire, puisque je suis sûr que je ne vous en ai point fait à vous ^ Vous me connaissez mal, si vous croyez que je puisse craindre l'injustice. Des malheurs qu'on ne se reproche pas, ne sont plus des malheurs. D'ailleurs ma situation me met à l'abri de tout, je puis me passer des hommes, et dans la rigueur des mots, je n'en attends rien. Non, je vous le jure, mon cher concitoyen, ce n'est pas de moi que je suis en peine; mais en vous ser-
^ Houltou répond, ici à la lettre de Rousseau du 6 juillet; elle ne lui était pas encore parvenue quand il écrivit celle qui précède»
vant, je crains toujours de ne pas vous servir comme vous le voulez. En vous écrivant, je tremble que mes lettres ne vous déplaisent ; mais aussi ne manquerais-je point aux devoirs de Tamitic, si je vous laissais ignorer ce que vous devez savoir? Je ne sais si vous pourrez rester à Berne, ne dois-je donc pas vous envoyer cette lettre de M. Usteri de Zurich, votre ami et le mien, qui vous offre un asile sûr dans une république sage, où je vous souhaiterais si vous n'y étiez trop éloigné de moi *? Vous me dites : « Est-il possible qu'il ne se trouve pas (( un ami de la justice et de la vérité, qui daigne prendre la « plume pour répondre au réquisitoire?» Ne dois-je pas vous répondre à mon tour, si vous m'avez cru votre ami, vous devez m*avoir cru Tami de la vérité et de la justice, et j'aurais déjà répondu, si j'avais cru que ce libelle méritât quelque attention ; mais comment vous servir, quand on ne sait pas comment vous voulez qu'on vous serve? J'aime à croire que vous vous êtes défié de mon talent plutôt que de mon cœur. Si ma plume peut vous êtes utile, dirigez-la; envoyez-moi un canevas, un précis delà manière dont vous souhaitez que l'on réponde. Ou je ne puis rien, ou je saurai m'en servir; j'appellerai, si vous le voulez, Roustan à mon aide. Usteri ferait imprimer à Zurich, je suis aussi sur de lui que de moi. Dites, que faut-il faire? Ayez un peu plus de confiance en vos amis ; ils méritent que vous les distinguiez de la foule des hommes. Cher concitoyen ne m'épargnez pas; si des raisons que je doive ignorer vous font désirer de suspendre ou de terminer notre correspondance sans me les dire, écrivez-moi seulement qu'elle cesse, et elle cessera. Je ne verrai dans cet ordre qu'un simple ordre, et je me garderai bien de croire qu'il y ait quelque refroidissement dans notre amitié. Madame d'En-
.'Sur cette offre bieuveillAnte, Rousseau entra en relation avec M; Usteri; La place nous manque pour donner le6 nombreuses lettres adressées par ce dernier au pbilosopbei
ville m'envoie dire que Voltaire a reçu une lettre de Berne qui lui dit qu^il n'y a eu dans le Sénat qu'un seul membre qui ait opiné à vous faire sorlir des terres de la République, et que cet avis a été rejeté par tous les autres. Je le souhaite, et je languis bien d*en être assuré. Je ne donnerai point votre adresse à M. Usteri, à moins que vous ne me Tordonniez.
17 juillet 17G2.
Que votre lettre me touche, cher et vertueux concitoyen % non, je n'ose pas la relire. Ai~-je donc puvous afDiger ? Ah ! je vous le jure, je ne l'ai pas voulu , mon cœur est aussi innocent que ma plume est coupable. Mais vous avez vu dans mes reproches mêmes ma tendre amitié, comme je la vois dans vos craintes. Je confesse mes torts, n'en parlons plus, Tombre de refroidissement dans votre amitié me ferait mourir.
Oui, mon cher concitoyen, qu'ils me fassent ce qu'ils voudront; mais, si j'ai des forces suffisantes, je vous défendrai. Quel homme de lettres se chargerait ici de ce soin? 11$ ne savent plus qu'encenser le veau d'or; mais pour moi, qui ne veux ni chaire de professeur, ni église de campagne ou de ville', pas même l'entrée dans leur Compagnie, dont je suis peu digne assurément, je ferai mon devoir, et ils feront leur métier, s'ils me blâment. Je n'ai qu'une crainte, mais elle est vraie et bien fondée; je me défie de mon talent. Ah I si le zèle pouvait en tenir lieu ! Qui mériterait
* Voir la letlre de Rousseau du 15 juillet précédent, dans laquelle il encourage Moultou à entreprendre su défense par écrit.
* Moultou s'était livré par goût aux études tliéologiques, et avait été reçu ministre du saint Évangile. Sa fortune cepcndanl lui avait permis de ne point accepter de fonctions ecclésiastiques officielles; il en résulta qu'il n'est jamais devenu ce que^ dans TËglise réformée, on appelle pasteur*
mieux que yotre ami d'être chargé du noble emploi de tous défendre? N'importe! jetais travaillera Si je réussis, mon travail paraîtra ; si je ne réussis pas, je m'honorerai de mes intentions, et ma conscience m'applaudira au moment même que je brûlerai mon ouvrage. Je n'aurais pas cette crainte, si vous aviez voulu le revoir, mais je comprends vos raisons pour le refuser et je les approuve.
On nomme aujourd'hui un tribunal légal pour juger M. Pictet, qui avait écrit une lettre anonyme sur Tarrèt du Conseil qui condamnait vos livres. Tout le Conseil étant plein de ses parents, il faut former un tribunal ; je crains que cette affaire n'ait de £àcheuses suites. Quand est-ce qu'une vraie concorde, une tendre amitié nous unira tous? M. Jallabert a vu votre lettre, il est pénétré de vos sentiments pour lui, il m'a chargé de vous en remercier, et de vous assurer qu'il sera toujours le même pour vous. M. Abauzit vous défend avec une vivacité qui n'est pas de son âge. Vertueux concitoyen, vous avez encore des amis.
Il est certain que le Conseil de Genève n'a fait aucune démarche auprès de MM. de Berne pour vous faire sortir du canton'. Je ne dis rien des particuliers, ils en sont bien capables; si on le sait, ils s'en repentiront. Un de mes amis qui sort d'ici me dit qu'on répand dans le public une brochure contre vouâ, il ne l'a pas vue, je suis ipdigné. J'ai bien peur qu'elle ne soit d'un homme qui a prè(.hé contre votre Contrat social; je ne crois pas que son Uvre fasse fortune. Nous le verrons. On m'écrit de Paris que le parlement ne poursuit pas votre contumace, et que des conseillers de celui deRouen qu'on voulait engager à dénoncer votre livre, ont répçndu iière-
* Parmi les papiers de Moultoa, nous avons retrouvé les fragments de celle défense de Rousseau. Comme la suite des événements en avait rendu la publication inutile, il n^cst pas probable qu'elle ait jamais vu le jour.
• De Berne.
ment : a II n'y a point parmi nous de délateurs. » Je vous embrasse du fond de mon cœur. J'ai écrit à Usteri.
A août 1762.
J'ai reçu, mon cher concitoyen, votre lettre du 24 juillet avec l'incluse, que je fis remettre tout de suite à son adresse. L'homme à qui vous écriviez^ est fort de vos amis, je n'en puis douter, quoique je ne le connaisse p»s personnellement ; il est fort zélé pour vos intérêts et très-sage : c'est un ami que vous ne devez pas négliger. J'avais été efTrayé d'un bruit qui se répandait ici, qu'on vous persécutait aussi à Neuchâtel ; mais il n'y avait sans doute aucun fondement à celte nouvelle : elle est tombée. Coindet me mande de Paris, en date du 29, qu'on espère qu'au premier moment opportun on pourra faire lever le décret du parlement contre vous. Le parlement serait bien sage s'il osait ainsi se condamner lui-même. Quelqu'un me mandait : Que fera M. Rousseau s'il est obligé de quitter Neucliàlel? Je lui répondis : S'il me croit, monsieur, il reviendra à Genève.
Le pauvre Roustan est affligé de n'avoir point de réponse, à la lettre qu'il vous a écrite : il vous aime du fond de son cœur. Ce que vous me mandez de Yernes ne me surprend pas, mais ne lui croyez aucune mauvaise intention, certainement il n'en a aucune.
Si votre affaire s'accommode au parlement de Paris, faut>il écraser ce réquisitoire? Vous devez savoir mieux cela que moi. Je vous embrasse, mon cher concitoyen, et je vous suis dévoué pour ma vie.
* U. Marcel. Voir, pour rintclligenee de celle leltre, celle de Rousseau du 24 juillçl précédent, à laquelle répond ici Moultou.
7 août 17G2.
Je suis aussi surpris que yous, mon cher concitoyen, du relard de la lettre dont vous me parlez ^ Comptes sur Texactitude des dates. Comme j'avais les mêmes craintes que vous, j^y ai toujours apporté beaucoup d'attention. Cependant vos lettres me parviennent toujours sans retard, et fafîcn cachetées, ce qui m'assure qu'il n'y a rien à Genève. Et pourquoi voudrait-on savoir en Suisse ce qu'on vous écrit et ce que/ vous écrivez?
Vous pouvez m'envoycr Tarrêl apostille*. Si c'est un évêque qui a fait les notes, le clergé catholique vaut mieux que le nôtre, puisqu'il s'y trouve un homme, et qu'il n'y en a point chez nous. Ils ne savent plus que se taire. Roustan ne sera plus affligé de votre silence, à présent qu'il en saura la cause. Je reçois en ce moment un billet de la personne' à qui vous aviez écrit, je vais le transcrire. « J'ai reçu la lettre dont vous « me parlez, j'y ai répondu fort au long le 50 du mois passé, « et encore écrit le 3 à Saint- Aubin, adresse de ma première; a s'il n'a pas reçu ces deux lettres, il peut les faire demander « au commis de la poste de Saint-Aubin, II me tarde fort « d'avoir une réponse. »
11 est bien vrai que c'est un crime ici que d'être noté d'amitié pour vous, mais je veux aller à l'autre monde avec ce crime. Je vous embrasse de tout mon cœur.
*■ Voir la lettre de Rousseau du 5 août 1762.
- Rousseau, dans sa lettre précédente du 3 août, parle à Moullou de Tarrét du parlement lancé contre lui qu'il venait de recevoir, avec une apostille juslilicalive, d'une main anonyme.
* M. Mnrcet.
tl août 17G2.
J'ai reçu, mon très-ch^r concitoyen, votre lettre du 10 août, avec les notes que vous avez transcrites^; elles sont trèsbonnes, et je m'en servirai. Oui, Tenlreprise est grande et belle', mon âme s*y complaît, «mais pour parler dignement de vous, il faudrait être vous-même.
J'ai vu la lettre que vous avez écrite à votre ami', et les conseils qu'il vous donne. Si vous les suivez (et je n'y vois aucun inconvénient), je ne doute pas du succès. Cependant qui peut répondre de ce qui dépend du libre arbitre des hommes? En cas que le succès ne répondit pas aux espérances de votre ami, il serait temps alors d'exécuter votre projet, lequel pourrait même nous être utile, pourvu que vous y missiez de la vérité sans aigreur, et que vous vous montrassiez patriote au moment môme que vous cesseriez de vouloir être noire concitoyen. Mais il est impossible que vous puissiez agir autrement. Je languis fort d'apprendre la réponse du roi de Prusse à milord Maréchal. Je viens de lire un petit ouvrage qu'on m'a dit de Voltaire, et qui est bien marqué à son coin, intitulé : Sermon des cinquante. C'est une chose horrible, jamais on n'attaqua le christianisme plus ouvertement, avec plus de mauvaise foi, d'uiie manière plus dégoûtante. C'est une parodie de l'Ancien et du Nouveau Testament. Je ne doute pas cependant que cet ouvrage n'ait été imprimé à Genève. Oh I si je l'avais pu garder seulement deux jours I Mais la personne qui me Ta communiqué n'a fait que me le montrer, et a exigé que je n'en ferais aucun usage. Voilà
* Rousseau n'avait envoyé à Mouttou que les notes écrites par Taocnyine sur l'arrêt du jparlement.
* La défense de Rousseau que Moultou venait d'entreprendre. « Lettre à H. Marcct du 24 juillet 1702.
A J.-i. ROUSSEAU. 57
l*homine qu'on fête chez nous. Il m*est venu voir deux fois pour l'affaire de Calas et ne m'a point trouvé. Je le vis l'autre jour chez madame d'Enville, il ne di.t pas un mot de vous. Je l'attendais là. Un professeur de Zurich \ homme très-estimable et qui sent tout ce que vous valez, partira lundi avec sa femme pour Motiers-Travers. Il ne fait le voyage que pour vous voir. Il a lu le Sermon des cinquante^ et pourra vous en parler. Il n'a point dissimulé à Genève tout le cas que Ton fait de vous à Zurich, et vous a défendu contre vos ennemis comme j'aurais pu le faire. Roustan est pénétré de ce que vous lui dites ; s'il peut se cacher, il vous ira voir, et moi aussi si j*ai fini ce dont je m'occupe. M. Vemet vous réfute, mon cher concitoyen, mais avec tant de ménagement que vous en serez content. Il vous écrit à vous-même, et appelle votre ouvrage Testimonium animx naturaliier ckrisiianx. Il veut vous gagner et non vous faire de la peine. M. Vemet est votre ami, c'est un homme sage qui abhorre Voltaire. Nous sommes très-bien ensemble. Je dois ce témoignage à nos ministres, qu'il n'y en a pas quatre qui aient approuvé le décret, et pas un seul qui ait osé dire qu'il l'approuvât. Bonjour, mon cher concitoyen, je vous embrasse du fond de mon cœur.
1" septembre 1762.
Voilà, mon cher concitoyen, une lettre que M. Cramer m'a remise pour vous. Ces MM. Cramer se disent fort vos amis, le sont-ils? Je n*en sais rien, ils tiennent trop à Voltaire. On a fort parlé de vous, vendredi passé, à la Compagnie*. C'est une le^re de Paris et un article de la Gazette d'Utrecht qui
* Le profesieur IIcss.
' U Compagnie des pasteurs.
y ont donné lieu. 11 est dit dans cette lettre qu'on avait assuré dans l'Académie française et dans celle des Inscriptions que les ministres de Genève avaient approuvé votre livre. La Gazette d'Vtrecht dit la même chose. Vos ennemis voulaient se servir de cette imputation pour soulever notre Compagnie contre vous ; mais elle n'en sera pas la dupe. Nous avons compris, avec M. Vernet, que le bruit ne venait que de d'Alembert et de Voltaire, qui auraient voulu vous mettre aux prises avec nos ministres, pour te venger de vous et d'eux: Ainsi ces messieurs ont perdu leurs peines.
10 septembre 1762.
Je fus obligé de prêcher hier, jour déjeune, à la campagne, ce qui m'empêcha de répondre, mardi ou mercredi, à la dernière lettre que vous m'avez écrite K Que les procédés de Voltaire et de sa cabale sont odieux ! mais ne me remerciez jamais de ce que je puis faire pour traverser leurs infâmes desseins; il n'y a point de mcrile à remplir son devoir. — J'ai vu votre lettre à M. de Montmollin, elle est comme elle devait être. Voire conduite est une, en dépit de tous vos ennemis. Vous ne sauriez croire le chagrin que cette lettre a fait ici à ceux qui ne vous aiment pas, et de quelle joie elle a pénétré ceux qui. vous aiment. Us ont tous senti qu'après la démarche que vous avez faite, il n'y a plus d'obstacle à votre retour à Genève, et que notre Consistoire n'a rien à faire contre vous, après la décision de celui de Neuchâlel. Nos pasteurs sont trop prudents; ils n'élèveront pas autel contre autel. J'ai vu un extrait de la lettre du roi de Prusse à miloid Maréchal; cette lettre est digne du roi; il ne pouvait se laver d'avoir aimé Voltaire
* Leltre de Rousseau du l"' septembre 1762.
A J.-J. ROUSSEÂtr. 59
qu'en tous protégeant. Ce Voltaire assure que le Sermon des cinquante est du roi de Prusse. Je voudrais bien que milord Maréchal en fût informé. Il n*est rien que ce malheureux poëto n'ait fait pendant cette guerre pour rendre ce monarque ridicule et odieux, en supposant toujours des lettres de sa part qu'il n'a jamais montrées à personne. — Quel projet, mon cher concitoyen, que celui d'un voyage avec vous à Zurich! ah! sans doute que je le ferai, ce voyage ! C'est le peuple de la terre que j'aime le plus, et j'irai voir ce peuple avec l'homme du monde qui m'est le plus. cher.
M. Vernet a été* fort content de vôtre lettre, et indigné de l'anonyme : cela fait horreur. Il me charge de vous dire qu'il vous écrira au premier jour; mais ces fêtes ^ occupent tous les ministres, il a prêché ce matin. Je ferai une sérieuse attention au dernier article de votre lettre', je relirai ces règles de grammaire, il y a longtemps que je sais que nous ne parlons pas français à Genève. C'est un malheur pour un homme de lettres, que de vivre avec des gens qui parlent mal; s'ils étaient bons au moins, j'en serais bientôt consolé. — En vérité, dé Luc vous aime avec passion, c'est lui qui m'apport*) votre lettre à M. de MontmoUin; il me dit en entrant : Je vous apporte de l'or potable, — et c'en était pour lui.
ti seplembre 1762.
Je reçois en ce moment, mon cher concitoyen, votre lettre du 20 ^, et j'y réponds aussitôt. — Il est vrai que j'allai moi-
* Les fêles du jeûne genevois, qui ont encore lieu maintenant au mois do seplembre.
 la fin de sa dernière lettre, Rousseau aver(ii^sait Moullou des fautes de français qui lui échappaient quelquefois.
Cette lettre de Rousseau nest pas connue; ce qui mallicurcusemcnt nous empêche d'éclaircir plusieurs points de la réponse de Noultou.
même à la ville de Turin porter une lettre à Thomme que tous m'aviez envoyé; que j y envoyai deux fois et que l'hôtesse me dit toujours qu'il était parti, quoiqu'il m'eût dit lui-même, à cinq heures, qu'il ne partirait que le lendemain au matin. Ne soyez donc point en peine de cette lettre. Roustan ^ vous dira tout ce que je vous dirais. Je suis indigné contre le ministre qui a écrit à M. de Montmollin; vous auriez bien dû me dire son nom; nous avons des espèces d*hommes qui font pitié: ils ne savent pas de quel esprit ils sont animé;s. Je l'éprouve chaque jour; ce qui est bien certain, c'est qu'eux ou moi ne sommes pas chrétiens : il me semble pourtant que je le suis.
Oui, mon cher concitoyen, votre lettre à M. deMontmollin % a écrasé tous vos ennemis, et ranimé le courage de ceux qui vous sont attachés. Les premiers ont bien vu que cette lettre déconcertait leurs projets, et comme ils s'imaginent que vous l'avez écrite à l'instigation de vos amis de Genève, pour qu'on n'eût rien à vous dire si vous y reveniez; ils ne doutent pas que votre intention ne soit d'y venir bien vite, et cette crainte les glace d'effroi. En conséquence, ils aflectent de montrer la contradiction de vos principes avec votre conduite; ils vous taxent d'hypocrisie; ils disent que vous, vous jouez de toute religion. D'autres, au contraire, soutiennent qu'il n'y a point de rétractation dans votre lettre; mais, ajoutent-ils, il n'a communié que pour suivre la religion du pays, et seménager un asile dans sa patrie, si le pays où il est cesse de lui convenir.
Vos amis ne manquent pas de réponses: a si tous les
' Roustan projeUit de faire une visile à Rousseau. Elle eut lieu quelques jours après.
> La lettre à M. de Montmollin, pasteur de Hotiers, du 24 août 1162, dans laquelle Rousseau déclare son intention de participer à la sainte Cène et en expose les raisons.
cultes, » disent-ils, « lui sont indifférents, pourquoi ne res* lait-il pas à Paris, et ne se disait-il pas catholique? De quels avantages ne pouvait-il pas y jouir? Il était bien sûr- d'un asile dans le comté de Neuchâtel quand il a communié. Est-ce faire la cour au roi de Prusse que d'approcher de la sainte table? Et d'ailleurs, si vous attribuez à M. Rousseau la Profession de foi du Vicaire^ il faut lui attribuer aussi ce qu*il dit dans cette Profession de la religion protestante, qu'elle est la plus sainte et la plus raisonnable de toutes les religions. Apres un tel aveu et la promesse qu'il vous eût faite de ne jamais écrire contre elle, que lui auriez-vous dit, s'il était venu à Genève? »
Quoiqu'il en soit, notre bourgeoisie esi charmée de cette lettre, il s'en est fait deux cents copies; elle est enchantée que vous vous rapprochiez de sa façon de penser. Au fond elle vous aime, parce que sur le gouvernement vous pensez comme elle, et il ne lui fallait qu'un prétexte pour oser vous défendre hautement et sans scrupule. — M. Jallabert m'a dit que vous étiez le maître de revenir quand il vous plairait, et qu'il ne voyait pas ce qu on aurait à vous dire. Que de machines le Jongleur^ fait jouer pour me forcer au silence I Je l'embarrasse étonnamment; mais, il a beau faire, je suis le devoir, heureux qu'il s*accorde avec tous les penchants de mon cœur. Roustan vous apprendra sur tout cela des détails qui vous feront pitié; cet homme est aussi petit que méchant. Il est bien fâché que le roi de Prusse vous ait accordé sa protection; il n'a pas tenu à lui de rcmpccher, mais il n'a pas du crédit partout. Le roi de Prusse a trop d'esprit pour être la dupe d'un joueur de gobelets. Dites-moi ce que cet enragé a contre vous. Une femme jeune, belle, et malgré cela pleine de sens, . lui disait l'autre jour que si elle avait pour vous l'enthou-
1 Le docteur Troncbin.
siasme de la vertu et de ramitié, il avait contre vous Tenthousiasme froid de la haine, et que Tun valait Tauti^e assurcnieni. Je n*ai point vu de copies.de la lettre du roi de Prusse, j^ai seulement ouï dire que Ton écrivait de Neuchâtel à M. Tronchin, le procureur général, que le roi avait écrit à milord Maréchal qu it était surpris que la ville de Neuchâtel n eût pas senti tout votre mérite et qu'il fût nécessaire qu'il le lui lit connaître; qu'il était fâché que votre santé ne vous permit pas d'aller à Berlin; qu'il vous y aurait reçu comme vous méritiez de l'être, et comme il voulait que vous le fussiez dans tous ses États. Si vous pouviez m'.envoyer copie de cette lettre et votre réponse, vous me feriez un très-grand plaisir, et cela ne ferait pas mal à Genève. M. Yernet doit yous avoir écrit, il est à la campagne. Je n'ai pas pu voir encore le mandement, on me Ta promis. Je vous écrirai le départ de Roustan; il partira, je crois, samedi. Je vous embrasse, mon cher concitoyen, du fond de mon cœur.
âo septembre 1762.
Je vous écris, mon cher concitoyen, pour vous annoncer le départ de Roustan et d'un ministre de ses amis ^, qui le vaut presque. Qu'ils seront heureux de vous voiri Je glisse sur cette réflexion, elle me déchirerait l'âme. Je vous aime tous les jours plus, parce que je vous estime tous les jour^ davantage, et que vos ennemis sont si méprisables, qu'ils me forceraient à vous aimer quand je voudrais vous haïr. Oh I les vilaines gens! Roustan vous en dira des nouvelles. Bon- • jour, cher homme ; quand vous aurez des lacets de reste, envoyez-m'en; ceux qui m'unissent à vous sont tissus depuis
' Le ministre Mouchon.
ongfemps et ne s'useront jamais. On a ici la lettre que vous avez écrite à une dame, en lui envoyant un lacet en présent de noces ^ Cette lettre est comme tout ce qui vient de vous, la fin en est délicieuse. Vous ne faites rien d'inutile, Tinstruction est toujours chez vous à côté de Tagrément. Une femme belle, jeune, honnête, qui vous défend en toute occasion, et qui vous aime à la folie, me charge de vous dire qu^elle se remarierait si elle espérait un tel présent de noces ; n'en faites*vous pas pour celles qui ne se marient point? Je suis à la campagne, et vous voyez au ton de ma lettre que je viens de quitter des gens gais, auxquels j'ai dit que j'allais vous écrire. Que ne puis-je, comme Theureux Roustan, m'cntretenir de plus près avec vous! Que l'hiver me paraîtra long, et que le prnitemps s'écoulera vite s'il me donne tout ce que j'attends! Mon cher concitoyen, si je me trouve avec vous une fois, je ne vous quitte plus. J'aurai du loisir ici et j'y travaillerai à mon aise. Roustan sera vendredi àMotiers-Travers; il voyage, commeÉmile et son gouverneur, à pied*. .
13 octobre 1761
Cher concitoyen, je n*ai qu'un moment pour vous écrire'^, mais il faut que je vous donne avis du départ de M. de Luc pour Motiers-Travers. Il y arrivera vendredi au soir. Je n'ai pu parer le coup, recevez-le, je vous en conjure, avec amitié; il vous est entièrement dévoué^ et vous ne l'aurez que deux jours.
* On sait qu'un des passe-lômps de Rousseau^ pendant son séjour à Moliers^ était de faire des lacets ; il les donnait ensuite à des dames, sous la condition expresse qu'elles nourriraient elles-mêmes leurs enfants;
' La réponse de l\ousseau est du 8 octobre 1762.
'Voir la lettre de Rousseau du 8 octobre précédentj à laquelle celle-ci sert de réponse.
Roustan n'est point encore arrivé, mais son compagnon de voyage m'a remis votre lettre. Avec quel plaisir j*ai vu quelqu'un qui venait de vous voir ! Quand est-ce que mon tour viendra? Je languis bien de pouvoir parler de vous avec R**^ ; que de questions j'ai à lui faire ! Ne croyez pas que j'aie mal gardé mon secret' ; l'on n'a sûrement que des soupçons, si l'on n'a ouvert aucune de mes lettres. On a jugé d'après mon caractère, et de cette manière il n'est pas difficile d'avoir bien jugé : je ne me cache point. R... n'a pas compris votre dernier chapitre du Contrat social^ au moins il ne Ta pas entendu comme moi. Quand vous dites que le christianisme est contraire à l'esprit social, il me semble que cette assertion revient à celle-ci : que la bienveillance se relâche en s'étendant, et que le christianisme nous faisant envisager tous les hommes comme nos frères, nous empêche de mettre une grande différence entre eux et nos concitoyens. De là, le système du christianisme est plus favorable àlasociété universelle des hommes qu'aux sociétés particulières ; le chrétien est plus cosmopolite que patriote. Cela est très-vrai, et il me semble que c*est tout ce que vous avez voulu dire. M. Yernet est un sot. Qu^il vous éclaire s'il croit que vous vous trompez, mais qu'il attende que vous soyez instruit avant de vous proposer de vous rétracter. On ne fait une pareille proposition qu'à un malhonnête homme. Mais, mon cher concitoyen, le parti de Voltaire rirait bien si vous attaquiez nos ministres, qui dans le fond vous aiment. Agissons de concert; je ne suis pas moins aigri que vous; je ne suis pas plus timide, mais je suis sur les lieux et je vois tout.
Je dois vous avertir que trois Genevois voyagent dans votre voisinage; ils iront peut-être à Métiers; défiez vous-en. Ces trois hommes sont : Claparèdc, qui a prêché le premier contre
* Le secret sur l'entreprise de la défense de Rousseau.
votre Contrat sodal; le professeur Perdriau, que vous connaissez, mais qui n*a que Tesprit qu'il faut pour faire des prônes; Mallet, l'historien du Danemark, qui est entièrement dévoué à la famille du Jongleur. Si vous recevez ces trois h6tes, ne leur accordez que les droits rigoureux de Thospitalité; il suffit qu'ils n'aient pas à se plaindre. Je vous embrasse du fond de mon cœur.
9 novembre 176S.
Votre lettre ^ très-cher concitoyen^ m*attendrii et m'afflige. Ce n'est pas quand je vois toute votre âme que je veux que ^ous méconnaissiez la mienne. Me demander si je vous aime toujours, c'est me demander si je puis cesser d'aimer la vérité, dé respecter la vertu, d'adorer la liberté, de haïr vos ennemis. Rousseau, quand vous avez vécu dans un cœur honnête, y avez<vous pu mourir ? Mais pourquoi un si long silence ? c'est que je sais d'abord que vous êtes accablé de lettres, que j'avais prié M.de Luc de vous dire que j'avais reçu la dernière que vous m'avez écrite et que j'avais été charmé de tout ce qu'il m'avait dit de vous. J'attendais ensuite le professeur Vernet, pour savoir de lui-même où son ouvrage en était. Il devait être de retour de la campagne à la fin de la semaine passée, il y est encore pour quelques jours. Ainsi je pris mon parti d'aller le voir samedi, et j'eus une assez longue conversation avec lui sur votre sujet, dont je ne fus pas aussi content que je l'avais espéré. C'est un homme fin qui craint de donner prise contre lui, et qui voudrait tout ménager. Cependant je crois qu'il vous aime, et encore plus qu'il a peur de vous. Je renforçai autant que je pus ce dernier sentiment, et je le fis avec assez d'habileté pour ne vous point compromettre. Son
* La lettre de Rousieau dont il s'agit ici n'est pas connue.
ouvrage ne paraîtra qu'au commencement de l'année prochaine, cela s'arrange donc fort bien avec ce que M. de Luc m'adit,et si vous le vouliez encore, je ferais jouer des ressorts pour Tempêcher de paraître. Yernet se connaît bien, et il TOUS connaît mieux encore, il sait que sa plume n'est qu'un fuseau que vous briseriez d'un coup de massue. Ne pressez doncpas vos éclaircissements. Au reste, mon cher concitoyen, il faut absolument que nous ayons au premier jour la lettre de M. de MontmoUin^ Le ministre Sarasin ne la montre qu'à quelques-uns de ses collègues, qui ont l'honneur de penser comme lui; les autres ne peuvent donc juger que par eux de cette lettre que M. de Luc m'a dit excellente. M. de Montmollin vous doit donc, il se doit à lui-même d'envoyer copie de cette lettre comme il Tavait promis. Je vois bien que c'est d'ici qu'on l'en empêche ; mais, cher concitoyen, je vous le répète, il faut absolument que nous l'ayons dans quelques jours, plus tard elle serait inutile. M. de Luc ici présent m'a dit que vous travaillez vous-même à éclaircir votre ouvrage; mon travail est donc superflu. Cher concitoyen, je voudrais passer avec vous quelques heures; au nom de Dieu, songez que vous vous devez à vous-même beaucoup de modération. Plus vos ennemis en manquent et plus vous en devez faire paraître. Je suis roué aujourd'hui et en conscience malade d'une conversation de trois heures que j'eus hier sur votre livre avec des hommes passionnés que je mis en poudre. Je traitai le cafard V... comme il le méritait : c'est une âme faible et petite, qui cherche à s'avancer et qui croit qu'il vaut mieux pour cela flatter les hommes qu'étudier les livres. Adieu mon cherconcitoyen, jesuis à vous pour la vie, soyez-en bien sûr'*
* Une lettre de M. de Hontmollin au ministre Sarasin^ de Genàvei Cette lettre semble avoir été favorable à Rousseau.
* La réponse de Rousseau est du 13 novembre 1762.
A J.-J. RODSSEAU. 67
16 novembro 11GI.
J'avais compté vous donner aujourd'hui d'agréables nouvelles; une Iriste fatalité semble avoir pris à tâche de persécuter vos amis. On vous aime, et on ne peut pas vous servir, peu (le gens sont en état de juger de Timportance des choses. Quoi qu'il en soit, vous avez encore des compatriotes, notre ami s'est chargé de vous écrire au long sur tout cela. Cher concitoyen, ne vous laissez pas abattre par l'injustice, restez avec le petit nombre qui ne vous abandonnera jamais. Plus d'éclaircissements, il ne faut qu'une noble fierté. Et id'ailleurs vous ne satisferiez pas vos ennemis, et vous déplairiez à ceux qui ne connaissant pas le fond de votre âme, pourraient vous soupçonner de faiblesse. Le roi ' qui vous aime, vous met en état de tout oser, et vous ne devez plus avoir que la modération que vous impose le respect que vous vous devez à vous-même. Voici donc ma façon de penser à cet égard. Il faut que mes éclaircissements paraissent en même temps que la réponse du professeur Vernet, et qu'en adoptant mes explications dans une réponse que vous pourriez m'adresscr, vous fassiez sentir tout le ridicule du prêtre, cela ne sera pas difficile assurément. Mais comme je suis à peu près brouillé avec mon corps ' (que j'aurais déjà quitté, entre nous, si mon père n'était pas en vie) et avec bien d'autres gens à votre occasion , il importe que l'ouvrage que je prépare soit parfait; il faut donc qu'il passe par vos mains, que vous le refondiez, qu'il n'y ait presque que mon nom. Je sais ce que je vaux, ce que je vous dois, la dette est immense, comment la payerais-je ? En général , il ne s'agit plus que
^ Le roi de Prusse.
* Le corps ecclésiastique.
d'intimider ; qu iU voient* donc des plumes qui les fassent trembler. 0 quel temps et quels hommes 1
Je rembourserai à Mouchon ce que vous lui devez, je l'ai fait prier de me dire à quoi cela se montait. C'est un garçon d^un vrai mérite qui vous aime comme tout le reste des bons citoyens.
SO novembre 1762.
J'ai reçu vos deux lettres * mon cher concitoyen, et votre ami ' vient de recevoir celle que vous lui ffvez écrite le 18 novembre. Je suis touché de votre amitié jusqu'au fond de mon âme; mais ne parlons plus de nos sentiments réciproques, c'est à nos actions à les montrer. — Ne nous parlez plus de M. deMontmoUin, c'est un prévaricateur ou une âme faible, nous avons été tout à fait indignés de sa lettre à M. d'Ivernois. Celui-ci a été deux ou trois fois chez M. Sarasin quMl n'a point trouvé, il n'a donc pas eu la lettre ', croyez qu'on ne cherche que des prétextes pour la refuser. — Au reste, votre bon ami et moi, ne croyons plus que vous deviez écrire une seconde lettre à M. de Montmollin : il ne mérite pas que vous lui fassiez cet honneur. Nous ne voulons plus même d'éclaircissements que d'une certaine manière, qui sûrement vous conviendra. Votre ami est plein de zèle, de sagesse, de modération ; il vous aime comme vous voulez ctre aimé, et n'exige de vous que ce que l'honneur vous permettra toujours de faire ; il agit plus selon vos principes que selon les siens et cette conduite me fait bien sentir toute la bonté de son esprit.
* Les lettres de Rousseau du 15 et du 15 novembre 1762. ' De Luc.
> La lettre que M. de Montmollin avait écrite à M. Sarasin sur Rousseau. Il en a déjà été question plus haut.
et Texcellence de son ftme. — Adieu, très-cher et vertueux concitoyen, j'espère que jusqu'à notre dernier soupir nous pourrons finir nos lettres de cette manière ^:
%i noTembre 1762.
Je suis obligé, mon très-cher concitoyen, de vous écrire encore un mot aujourd'hui pour vous dire que nous avons été trop prompts à soupçonner la conduite de M. de MontmoUin. Une lettre qu'il vient d'écrire à M. d'Ivernois me persuade qu'il peut avoir eu de bonnes raisons pour ne pas nous envoyer une copie de celle qu'il avait adressée à M. Sarasin, Cet homme lui écrivit qu'un ministre de Genève devait faire imprimer celte lettre aussitôt qu'elle serait entre ses mains, et ce ministre c'était sans doute moi. Mon Dieu, avec quelles gens nous vivons I II ajoutait qu'on voulait se servir de cette lettre pour exciter une sédition. M. de M. ne devait pas croire de telles horreurs, mais il ne connaît pas mieux vos amis que vos ennemis. Cher Rousseau, éclairez ce M. de M, qui mérite de l'être ; qu'il rompe tout commerce avec ces méchants, je n'ai pas le temps d'ajouter un mot.
15 décembre 1762.
Je viens d'apprendre avec saisissement que vous avez été fort malade et même qu'on a craint pour vous. Si la même lettre (de M. de MontmoUin) qui m'a appris l'éLat où vous avez été, ne m'avait cnlièremcnt rassuré sur les suites de voire maladie, je serais parti, mon cher concitoyen, pour vous aller servir. Croyez que personne ne fut jamais aussi dévoué
*■ La réiionse de Rousseau à celte leUre est du 25 novembre suivant.
que moi* Mon cœur est plu8 affecté peut-être que le vôtre de tout ce qui ■vous arrive d'heureux ou de mallieureux. Ecrivezmoi le plus lot que vous le pourrez, ou faites-moi écrire par quelqu'un, je vous en conjure.
J'ai reçu votre dernière lettre ^ Je relirai les Lettres persaneSy et vous donnerai le moins d'embarras qu'il me sera possible ; ne pensez, au nom de Dieu, qu'à votre santé. De Luc vous aime de tout son cœur, mais il ne suit que sa tête : Vous reviendrez à Genève quand il vous plaira, je ne vois point d'obstacles à votre retour. Mais je ne vois pas la nécessité d'y venir sitôt. Quand vous en aurez envie, il suffira de m'en avertir, et tout ira bien. — Remettez-vous, ne pensez à rien, aimez-moi, car je suis à vous pour toujours.
4 janvier 1763.
Je reçus hier, mon très-cher concitoyen, votre dernière lettre ', et j'avais reçu samedi celle que vous m'aviez écrite le 19 décembre. Le messager ne me la remit qu'après le départ du courrier, ce qui m'empêcha de vous répondre d'abord. La voie du courrier est je crois la plus sûre, parce que le commis du bureau de Genève doit beaucoup à ma , famille ; ainsi il ne donnerait mes lettres à personne, et si on les lui demandait, je serais sûrement averti ; mais celle que vous m'avez envoyée par le messager était fort mal cachetée.
Je languis bien de vous voir, l'hiver me paraîtra bien long et plus rude qu'à l'ordinaire, puisqu'il vous fait souffrir. Si vos maux empiraient, il faudrait peut-être venir à Genève, vous seriez plus à portée d'avoir des secours. Si vousne vou-
* La lettre de Rousseau du 25 novembre 1762.
^ Celte lettre de Rousseau, que Moultou mentionne ici, n'est pas connue.
liez pas y être connu, ne pourriez-vous pas être incognito dans les environs de la ville? Mais tous n'êtes pas en état peutêtre de supporter le voyage.
Mon cher concitoyen, vous avez raison, l'Europe a prononcé, et devant ce tribunal vous êtes plus grand que vos juges. Mais j'espère qu'ils en rougiront enfin. De Luc est votre ami, cela est très-vrai, il ne veut point vous compromettre, mais il est un peu fixe dans ses idées ; cependant il vous est utile. Quoi qu'il en soit, on a peur de vous, et l'on a bon marché des gens qui ont peur« Au reste, quand vous m'écrivez, mettez de temps en temps dans vos lettres des choses que je puisse montrer, qui peignent le vrai citoyen et rhomme qui ne craint pas les injustices, parce qu'il sent qu'il n'a plus tort. — Quelqu'un de vos ennemis me ditl'autre jour que vous cherchiez à revenir. Je lui dis : Je crois qu'il reviendra quand il voudra, mais il ne le veut pas encore, et je lus les deux lignes de votre lettre où vous me disiez que vous ne pouviez pas faire à présent le voyage, que vous aviez un cœur fait pour oubher les outrages de vos concitoyens, mais qu'on ne vous verrait jamais à Genève en homme qui demande grâce ou qui la reçoit ^ Comptez que si vous venez, vous serez bien reçu, vous avez beaucoup de gens pour vous.
Ce serait une douce satisfaction pour moi que de vous aller chercher au printemps, s'il le faut faire plus tôt, le froid ne m'arrêtera pas. — Je travaille pour vous, je revois, je corrige. J'espère avoir bientôt fini , ménagez votre santé, tenez-vous dans un poêle, sans sortir, et aimez-moi comme je vous aime. — On m'a dit que vous aviez écrit des Mémoires sur votre vie, et que vous les aviez remis en dépôt à
^ la phrase que cile Moùllou faisait partie de la lettre de Rousseau qui a été perdue.
M. de Montmollin, cela est-il vrai? Si vous ne les avez pas écrits, vous feriez bien de les écrire '.
XXXYI
s féTrier 17S3.
Je ne vous écris, mon très*cher concitoyen, que pour vous dire que" votre dernière leltre m'a touché jusqu'aux larmes *, que j'irais avec vous au bout du monde s'il le fallait et que mon amitié ne peut pas plus augmenter que mon admiration. — J'ai vu milord «Maréchal, oui, c'est un homme, je dois le revoir aujourd'hui, nous n'avons parlé, nous ne parlerons que de vous. Je le prierai de se charger d'une lettre pour vous, et cette lettre sera plus longue que celle-ci, je l'écrirai sans crainte *. Une fluxion m'a retenu huit jours dans ma chambre, elle m'a empêché de vous écrire plus tôt. — Il est inutile que je vous envoie le cachet de votre leltre, il était partagé en deux, la lettre peut avoir été ouverte , ou la cire brisée parle frottement du portefeuille ou de la poche. Au reste, n'ayez point de crainte, ils ont plus peur de moi que je n'ai peur d'eux. Je vous embrasse du fond de mon cœur.
5 février 1769.
Je reçois en ce moment votre lettre *, mon très-cher concitoyen, et j'y réponds d'abord, quoique je n'aie le temps que
i La réponse de Rousseau est du 20 jaQTÎer suiyant. Il y dément le bruit relatif à SCS Mémoires.
* La leltre de Rousseau du 20 janvier 1763, dans laquelle il engage Moullou à pasfer avec lui quelques mois dans le courant de l'été suivAnt.
' Rousseau brûla cette lettre anssit6t, après l'avoir lue, sur la demande expresse de Moullou; Fimportance du contenu réclamait sans doute cette précaution.
^ Celte lettre a été perdue.
de vous écrire deux mots. Serais-je heureux tant que je penserais que j'aie pu tous faire de la peine. Mon amitié pour vous n'est pas née en un jour, elle ne dépend ni de votre humeur ni de la mienne, elle ne dépend même d'aucun événement ; nous pouvons ne* pas nous entendre, mais il est impossible que nous cessions de nous aimer. — Vous prenez le bon parti; si vos concitoyens ne vous veulent pas, laissez^cs, ils ne sont plus dignes de vous; mais si vous n'avez pas reçu la lettre que je remis à de Luc, c'est qu'il prit sur lui de ne pas vous l'envoyer, parce que je vous disais à la fin :
Tout ce qu^ilme reste à vous dire, c'est que quelque parti que vous prenieZy soit que vous rejetiez nos conseils^ soit que vous les approuviez^ je vous approuverai toujours. Il y a de fort bonnes raisons pour et contre, plus peut-être contre que pour, mais il ny a que vous qui le sachiez. Ces lignes firent de la peine à M. de L, et il supprima la lettre. Cet homme est plein de bonnes intentions, il vous aime ; il se tourne de tous les côtés pour vous servir ; je l'estime beaucoup, mais vous savez sa délicatesse sur certains points, il a fait pour vous et fera plus que je n'aurais espéré. Il sort de chez moi ; il m'a tracé le plan d'une grande lettre qu'il veut que je vous écrive, vous m'en tenez quitte sans doute, et je vous promets que vous ne l'aurez pas. Adieu mon cher concitoyen, la poste va partir.
XXXYIII.
19 férrier 1763.
Je m'étais bien attendu à la lettre que vous Tenez de m' écrire * ; je ne me reproche pas cependant celle que je vous
* Voyez la lettre de Rousseau du 17 Tévrier 1705; c'e«t la réponse i la lettre dtiUouUoa (In lettre brûlée). Elle fait voir que le philosophe avait assez mal pris les conseils de ses amis Fur la conduite qu'il avait à tenir vis-à-vis du gouvernement de Genève depuis la condamnation de VÉmile. tes partisans de
ai écrite. Est-ce ma faute si vos amis ne voient qu'un moyen de vous faire triompher de la méchanceté de vos ennemis? Ce moyen n'est pas malhonnête, je vous le propose. Il ne s'agit pas de rétractation, on veut au contraire empêcher qu'on en puisse exiger de vous. Nous avons des lois, elles sont absurdes si vous voulez, mais quand des gens malintentionnés veulent s'en servir pour vous éloigner de votre patrie, que peuvent faire ceux qui vous aiment; les renverser? vous ne le voudriez pas. Si on les obligeait à faire à votre égard la procédure ordonnée par 1 edit, vous vous trouveriez dans des embarras bien plus grands. Que faire donc? Il faut obtenir par la douceur ce qu'on ne peut arracher par la violence ou par la justice. Je ne vous ai donné aucun conseil, je vous ai dit ce que des gens plus éclairés que moi vous conseillaient. Milord Maréchal aura pu vous faire connaître la nécessité du parti qu'on vous propose. Au reste, je crois que voub ne devez plus rien à votre patrie, mais je crois qu'il est beau de faire pour son pays plus qu'on ne lui doit. J'ai remis à M. de Luc une lettre que je vous avais écrite avant de recevoir celle que vous venez dem'écrire; vous verrez par là que j'avais soupçonné que vous prendriez mal celle que je remis au lord Maréchal. Mais je devais céder aux sollicitations de vos amis. Genève ne m'éblouit pas ; Dieu m'est témoin que j'en suis si dégoûté depuis votre malheureuse affaire, que si j'avais une patrie à choisir, ce ne serait pas pour Genève que je me déciderais. Vos concitoyens n'aiment que les cabales et les tripots, et sont sans force et sans vigueur. Leur -estime ne me flatte guère, mais je serais au désespoir de ne pas mériter la vôlre K
Rousseau étaient d'avis qu'il fît le premier quelque démarche pour faire révoquer la condamnation injuste qui avait frappé sou livre; mais lui, qui se regardait comme l'offensé, repoussait avec hauteur et comme une lâcheté le conseil qui lui était donné.
^ La réponse de Rousseau est du 26 février 1763.
19 mars 1765.
La dernière fois que je vous écrivis, mon cher concitoyen, j'étais fort pressé; je n*eus pas le temps de repondre à tous les articles de votre lettre ^ Vous avez donc réfuté le mandement de Tarchevéque de Paris; j'attends cette réfutation avec une extrême impatience, car, quoi que vous en disiez, cet ouvrage ne peut qu'être bon. J'espère même que nous pourrons nous en servir pour terminer ici votre affaire ; car je ne doute pas que vous ne montriez à Tarchevéque qu'en détruisant le catholicisme qui n'est pas votre religion, vous avez respecté les points fondamentaux du christianisme que vous professez. Si la pièce, comme je le soupçonne, est faite dans ce point de vue, il me semble qu'elle doit 6nir tout ici.
Les Genevois n'ont jamais senti combien vous les honorez. — Un Hume même qui du fond de l'Angleterre, vous élève au-dessus de tout ce que l'Europe admire et croit honorer Montesquieu en vous plaçant à côté de lui, ne les fait point revenir de leur erreur. Mais si vos compatriotes sont des sots, mon très-cher concitoyen, s'il ne vous rendent pas ce qu'ils vous doivent, ce n'est pas à dire que vous ne leur deviez beaucoup ; la patrie n'est pas pour vous un mot vide de sens; honorez-la donc en ménageant des imbéciles dont vous devez avoir pitié; et pour en venir à des extrémités, attendez qu'ils aient poussé la méchanceté à son comble, alors je ne vous retiens plus.
Quand vous aurez reçu des exemplaires de votre écrit, je vous conjure d'en envoyer quelques-uns ici. Malgré tous leurs torts, je crois même vous donner un bon conseil en vous
* Celle du 26 février. — Noas n'avons pas cette réponse de Hoaltou.
76 LETTRES DE HOULTOU
disant d'en donnera MM.Mussard, Jallabert, de Luc; point à Perdriau, bon homme mais faible, et point à Yernet qui joue Tévéque, et qui n'est qu'un doueet que je connais trèsbien à présent. Vous pouvez avoir d'autres amis que je ne connais pas ; mais.ceux dont je vous parle méritent que vous leur envoyiez votre écrit. Dès que vous l'aurez, envoyez m'en un exemplaire par la poste, sans craindre les frais. Vous aurez su la mort de Marcet, il ne s'était pas bien conduit à votre égard ; vous avez des amis qni valent mieux, mais pour qu'ils se montrent, il faut que vous les aidiez. Dans peu de jours je compte partir pour vous aller voir, nous parlerons de tout cela. Au reste, M. Fox, fils du secrétaire d'Etat, m'a proposé de le mener avec moi, il fera ce voyage exprès pour vous voir, car il n'oserait pas retourner en Angleterre sans vous avoir vu. C'est un brave Anglais, qui a beaucoup d'es^ prit, voulez-vous que je le mène? Je vous parlerai aussi beaucoup de Voltaire, il a une passion extrême de se réconcilier avec vous; je ne comprends rien à cela. Quelles sont ses vues? Est-il de bonne foi? Je vous jure que je m'y perds. C'est à l'occasion des Calas que je Tai vu. Madame la duchesse de Grammont que j'ai intéressée dans cette affaire, m'avait fait charger par mon ami l'abbé Quesnel, de conférer sur certaines choses avec lui. Je le vis deux fois, il ne me parla point de vous, mais il y a trois jours qu'il me fit dire qu'il était malade, qu'il avait à me parler, qu'il ne pouvait venir chez moi ; je crus qu'il s'agissait des Calas, il ne me parla que de vous. Je n'ai pas le temps de vous dire toute cette conversation, je vous la rendrai à Motiers, mais je vous jure que je n'y compris rien, c'est un comédien bien habile, j'aurais juré qu'il vous aimait. Que le temps Tassure, mon cher concitoyen, et je ne sais pas exprimer le sentiment, si vous ne voyez chez moi que personne au monde ne m'est aussi cher que vous.
A J.-J. ROISSEAU. 77
83 mars 1765.
0 mon cher, mon très-cher concitoyen, quel livre I Quelle âmel quelle candeur! quelle sublimité! que nos philosophes auront à rougir, quand on en fera le parallèle avec vous! Laissez hurler les fanatiques et les tribunaux ; qu'ils brûlent vos livres, vous brûlez Tâme de vos lecteurs! Que les Genevois tremblent en lisant votre hvre S et s'ils ne s'amendent pas après l'avoir lu, abandonnez-les à leur sens dépravé, dévouezles au mépris des siècles. Vous n'avez rien écrit d'aussi mâle, d'aussi salé,d'aussi raisonnable«Yotre belle âme est empreinte dans chaque page de cet écrit. Vous y êtes bon et juste, serons-nous toujours injustes et méchants? Homme de bien, que je languis de vous voir, de m'échauffer au feu de vos vertus! Soyez tranquille sur Voltaire, je le reverrai, je le connais; c'est avec votre réputation qu'il veut se réconcilier, la lettre de Hume' l'a fait trembler. Mais dans ce moment il importera peut-être que vous viviez bien avec lui, nous verrons tout, comptez sur moi. Roustan vous lit tandis que je vous écris, le hvre ne sortira pas de mes mains. On dira que vous êtes caustique, je dirai que vous êtes un homme. Qu'y a-t-il entre Beaumont et vous? Vous ne lui devez que la vérité, et c'est la vérité qui le censure.
30 man 1765.
,J'ai reçu» mon très-cher concitoyen, les deux exemplaires de votre Lettre à Beaumont bien cachetés et point coupés'.
* La Lettre i Tarchevôque de Paris que Rousseau venait d'envoyer à Moultou avec la lettre du 21 mars précédent.
*Une lettre de Hume à Rousseau du 2 juillet 1762.
* Deux autres exemplaires de l'ouvrcige, envoyés par une voie différente.
J'avais envie de vous répondre par le même messager ; mais j'ai cru ensuite qu'il était plus sage de vous écrire par le courrier. Tout le monde me demande cette Lettre qui en vérité est admirable, je ne la prête qu'à ceux qui vous aiment et qui la lisent devant moi ; il n'y a que M. Jallabert et M. Mussard qui l'aient eue entre leurs mains, j'étais bien assuré qu'ils n'en feraient pas un mauvais usage ; ils en sont l'un et l'autre enchantés. Un seul trait leur déplaît, et s'il était possible défaire un carton, je crois que vous feriez bien de suivre leur avis, c'est l'endroit où vou«f dites que les jrrétres ont pour préservatif VAloisia. Cela est un peu trop fort, ils craignent que cela ne blesse à Genève même. Nous ne sommes pas, ou nous ne devons pas être les champions des prêtres, mais qu^nd les choses se traitent avec passion, et que Ton agit par esprit de parti, on prend occasion de tout pour clabauder. S'il était possible de changer cela, je crois que vous feriez bien de faire un carton. On empêcherait que le livre ne se publiât ici, jusqu'à l'arrivée du carton. Au reste, j'espère beaucoup que nous finirons tout au moyen de cette Lettre. De Luc en est transporté, il m'a dit qu'il différait moins de vous que vous ne pensiez. J^our moi, je vous l'ai dit il y a longtemps, je pense comme vous.
Je viens d'essuyer le plus ridicule affront possible. Je ne sais pas plus les affaires de notre Compagnie que celles du conclave. Or il arriva que l'on fit vendredi passé l'élection d'un ministre de campagne, et qu'on se mit dans la tête de me faire pasteur, dans le temps que je ne pensais qu'à dîner *. Un de mes amis vint m'avertir; j'écrivis tout de suite a la Compagnie que je n'en voulais rien, et qu'on devait le savoir; on opina sur ma lettre et Ton me refusa ma décharge. Je fus
^ Nous avons ailleurs déjà indiqua la différence qui existe enlre un mitUHre et un pasteur,
nommé avec un de mes confrères qui n'avait que cinq ans de ministère, moins que moi, je crus donc que je serais élu, je Tavoue, je n'ai jamais senti une plus violente douleur. Apparemment votre amitié pour moi me sauva^ car mon cadet, fut retenu, et je fus éconduit, à ma grande satisfaction, et j'ose dire à la honte de la Compagnie, car celui qu'on m'a préféré est Fhonnête Martin, mais le public a jugé que je valais bien Martin et que j^avais cinq ans de plus. Il ne pouvait pas m'arriver de plus grand bonheur, parce qu'à présent je suis en droit de refuser toute église, et qu'en conséquence j'ai demandé d'être ôté du tableau des indications. C'est un yrand pas de fait, au premier voyage que je ferai, je demanderai le reste, ma chaîne me pèse, et vous m'avez rendu ce pays odieux. Mon cher concitoyen, que vos compatriotes sont petits, si vous saviez toutes leurs basses manœuvres, comme ils trompent, comme ils sont trompés, et cela pour des riens, vous les trouveriez plus bétes que méchants, vous auriez en conscience pitié de leur extravagance. Cependant je voudrais fort que vous fussiez bien avec eux ; si quelqu'un peut les ramener, leur donner un peu de sagesse, c'est vous seul, et ce ne sera pas le plus petit miracle que vous aurez fait. — Au reste, je vous avais proposé d'envoyer votre livre à Paris, j'ai compris par votre silence que vous n'approuviez pas celte idée, je ne le ferai pas. Il me larde bien de vous embrasser, j'attendrai que vous me fixiez le moment de mon départ. Chaque jour vous me devenez plus cher, mon cœur se relire des hommes pour se concentrer en vous, car je ne trouve de vertu qu'en vous. Votre morceau sur les protestants de France est admirable. — Voltaire vient dé faire sur le même sujet un livre abominable, il devient tous les jours plus fou S
^ La réponse de fioiuseatt est du 2 avril 1763;
13 avril 1763.
Le jour même que je re^us votre dernière lettre ^, j'envoyai un exemplaire de votre ouvrage à Paris. Je n*ai point encore de réponse; mais si Tinjuslice humaine n'a point de terme, c*est une vérité triste que vos amis doivent se dissimuler. Vous avez, dites-vous, prévu Teffet de votre Lettre; je Tai prévu aussi, mais je crois que de Luc et moi nous avons travaillé assez efficacement pour le prévenir. Le parti qui vous est contraire a beau la déchirer sans l'avoir lue; nous avons pour vous des suffrages qui doivent lui imposer. Leur méchanceté sera enchaînée par l'approbation des autres. Le zèle de de Luc est incroyable, quoiqu'il m'ait dit qu'il s'était reconnu dans un endroit de votre lettre, où vous ne le peigniez pas à son avantage. C'est un excellent homme qui vous aime avec autant de sagesse que de chaleur. 0, mon cher concitoyen, que ceux même qui vous approuvent ici savent peu vous admirer! 11 n'y a plus de nerf dans les âmes, plus d'élévation dans les esprits. Un léger défaut, si encore c'est un défaut, les affecte plus qu'un morceau de génie, et ils ne savent voir que de l'amour-propre dans la sincérité d'une âme Qère qui parle avec une égale franchise de ses faiblesses et de SCS vertus. Pour moi, toutes les fois qu'on me couvrira de boue, je saurai Técarter et montrer que je suis un honrnie.
Mon cher concitoyen, vous avez raison, je suis jeune et je n'ai pas eu le temps de connaître les hommes, mais ils me donnent de dures leçons dans un âge où je puis en profiler. Si vous saviez tout ce qu'ils font contre moi; de quelles cou* leurs ils me peignent; comme ils me prêtent des discours que je n'ai point tenus; comme ils cherchent à me rendre odieux en jetant des doutes sur ma religion, que j'aime pour-
* La lettre du 2 avril.
tant plus que ma vie, vous seriez saisi d'horreur, sans en être surpris. Mais si j'ai quelque chose de commun avec vous, de quoi puis-je me plaindre, et si l*on me fait du mal, je n avais rien fait au moins qui méritât que Ton me fît du bien. — Genève me déplaît tous les jours davantage, elle m*écrase. Oh! si j'étais Ubre, si j'étais maître de mon sorti mais la vertu est de savoir porter sa chaîne. Je languis bien de vous voir; il convient pourtant que votre Lettre *■ soit publique avant que je fasse ce voyage; je ne mènerai personne qui puisse nous gêner; je tâcherai même de venir seul; mon meilleur ami me déplairait s'il était entre vous et moi. Si vous voulez m'envoyer un ou deux exemplaires de votre Lettre, la voie de la poste est la meilleure. Le port n'est rien, et je vous prie de ne jamais faire attention à ces bagatelles.
iO ayril 1763.
Votre dernière lettre *, mon cher concitoyen, m'a touché jusqu'aux larmes; je ne puis soutenir Tidée que vous n'êtes point heureux. Vous avez cependant bien des raisons de Tétre; tout ce que vous avez fait; vous Tavez fait pour le bien des hommes. Qu'importent donc leurs mauvais traitements; ils s'en repentiront un jour, et en attendant, vous aurez joui de votre vertu. Ce n'est pas vous qu'ils attaquent, c'est votre statue qu'ils renversent, mais s'ils la relèvent une fois, soyez sûr qu'ils l'adoreront. Pour moi, plus je vous vois malheureux, et plus je m'attache à vous. Ne croyez pas que tous les Genevois parlent de même à votre égard, le plus grand nombre vous aime. Mais au nom de Dieu et de l'amitié que j'ai
^ La Lclire à Tarcbevéque.
* Lettre ie Roinsepu du 16 avril 1703.
pour vous, ne précipitez rien; attendez Teflet de Yotre Lettre ^ S'il est nul ou défavorable, alors je ne vous retiens plus; mais si cet ouvrage a du succès, s'il arrête Taudacc de vos ennemis, je vais à Métiers, je vous dis tout ce que nous aurons concerté avec vos amis, et je vous emmène avec moi à Genève. Oh! mon cher concitoyen, quand je vous aurai vu, que je vous aurai embrassé, je dirai que je n'ai eu en ma vie qu'un seul plaisir. — Pour le présent donc, n'écrivez point au premier syndic, et si vous le faites jamais, je vous conjure que je voie votre lettre avant que vous l'envoyiez, il n'y a que de Tamilié dans ma prière; vous sentez que je me rends justice; mais quand il s'agit de nos propres affaires, un ami voit toujours mieux que nous, quoiqu'avec cent fois moins d'esprit. Je ne voudrais pas, si vous faites cette démarche si grave et si importante, qu'avec les plus mauvaises intentions même, on put vous reprocher un seul mot.
Le libraire doit recevoir demain ou après-demain votre ouvrage*. J'ai remis à M. Pictet un des exemplaires que vous m'avez envoyés Quand il en sera temps, je vous viendrai voir. Comptez qu'il faut que j'aie de bonnes raisons pour retarder de quelques jours mon voyage. Je donnerai à M. Chappuis un exemplaire de votre Lettre; je voudrais bien qu'à cette occasion vous lui écrivissiez un mot.
26ayrill763.
J'ai bien des choses à vous écrire, mon très-cher concitoyen, et si vous aimez encore Genève, ma lettre vous fera
^ RousseaUj dans sa lettre du 16 avril, paraissait décidé à renoncer sans délai à son titre de citoyen de Genève, ce qu'il fit peu après. * La Lettre à l'archevêque.
plaisir. Voire ouvrage a tout le succès que nous pouvions désirer, vos ennemis sont déconcertés et vos amis triomphent. 11 y a tant de candeur, de sincérité dans voire Lettre; votre confession de foi est faite avec tant de franchise et de naturel; vous avouez si ingénument ce que vous ne croyez pas, en disant ce que vous croyez, qu'il n'y a pas un homme sage à Genève qui ne vous croie chrétien, et qui ne commence à sentir qu'il serait ridicule de vouloir disputer avec vous sur tous les articles qu'il faut croire pour être chrétien. C'est ce que M. le professeur Yernet me dit en propres termes, et qu'il a répété à plusieurs personnes : « Je ne doute plus qu'il ne soit chrétien, » me dit-il, « quoiqu'il ne le soit pas comme moi, mais enfin il l'est, et on n'a plus rien à lui dire. Si je réfutais à présent le Vicaire savoyard ^ je regarderais M. Rousseau comme un vrai chrétien qui s'est trompé sur diverses choses et qui par là a fourni sans le vouloir des armes aux incrédules. » — Yernet n'est donc pas contre vous, et après des recherches que j'ai failes avec soin, je puis vous assurer qu'il n'a pas la part la plus indirecte à ces absurdités du Mercure Suisse^, Au contraire, mon cher concitoyen, si vous venez à Genève, vous pouvez compter qu'il se montrera votre ami. D'après cette façon de penser, j'ai cru devoir lui donner un exemplaire de votre Lettre et de votre part. J'en ai aussi donné à MM. Jallabert, Mussard, les syndics. Grenus et Galiffe. Ce dernier est le plus excellent magistrat, le meilleur républicain que nous ayons; il est fort votre ami, et je compte sur lui tout comme sur moi. Tous ces messieurs me firent visite hier, pour me prier de vous faire agréer leurs remercîments, ils vous conseillent tous de venir. N'ayez aucune crainte, vos malveillants ne joueront plus un beau rôle; pour moi, mon cher concitoyen, je ne serai point heureux, si je ne vous ramène avec moi à Genève. Il s'est débité en un seul
^ Voir la lettre de Rousseau à Houltou du 2 aYril 1763»
jour plus de cent cinquante exemplaires de votre Lettre, et jusqu'ici plus de deux cent cinquante.
Mon ami^ de Paris m'a enfin accusé réception de votre ouvrage, voici ce qu*il m'en dit :
a J'ai reçu, monsieur, la Lettre de M. J. J. Rousseau à Christophe, dont je vous rends mille très humbles grâces; ce titre est divertissant par le ridicule; il ne l'est pas moins de voir ce prélat devenu janséniste, sans s'en douter. J'ai lu votre lettre et la brochure à la personne que vous désiriez; elle me Ta demandée en présent, et je lui en ai fait le sacii- 6ce; elle a beaucoup de succès à la cour. M. J. J. me semble se rabattre à être un peu chrétien, et a vouloir la révélation.. J'ai demandé dans le temps à un vieux conseiller pourquoi on l'avait traité avec plus de rigueur que les matérialistes. Il me répondit bonnement : c'est que nous avons plus de matérialistes que de déistes. Je ne veux pas croire que cette affreuse secte gagne jusque dans le parlement; mais elle fait ici des progrès effrayants parmi les jeunes gens, que ces misérables prêchent avec un zèle de missionnaires, nos magistrats ne sont occupés qu'à manger du jésuite, et point du tout cette secte qui détruit tous les fondements de la société. Je le reproche à MM.* de la Chalotais et deMontclar. »
Ce dernier est mon parent % et je lui envoyai hier un exemplaire de votre Lettre; je suis bien sûr de son approbation, je vous manderai ce qu'il m'écrira. Mais Tabbé Quesnel me donne une singulière commission : a M. Tavocat général, » me dit-il, « vous prie de lui envoyer un exemplaire du Contrat social^ et cette Lettre à Christophe; mais ni lui ni moi, ne vous demandons rien de difficile, il faut être modéré dans ses désirs. »
* L'abbé QuesneL
' M. de Hontclar, avocat général au parlement d'Âix, était le cousin germain de Moultou.
J'ai envoyé à M. de Fleury le Contrat social j mais j'ai répondu à mon ami Quesnel que je n'enverrais point la Lettre, quoique le parlement de Paris, lui ai-je dit, n'ait aucun droit sur un ouvrage fait par un étranger et imprimé en pays étranger; cependant, instruit par Texpérience j'aurais peur d'un réquisitoire, et par amitié pour M. de Fleury, je ne veux pas qu'il en fasse un. Cependant, mon cher concitoyen, il ne serait peut-être pas mal que je le lui envoyasse, mais en ce cas, il faudrait que j'y joignisse une lettre dont vous me feriez la minute. Vous seul savez ce que je dois dire, et quelle difTcV rence dans la manière dont vous le direz? Je vous promets de copier mot à mot le modèle que vous m'enverrez. Cela peut vous être utile, vous en jugerez mieux que moi.
4 mai 1763.
Je crois toujours, mon cher concitoyen, que j'ai mieux jugé que vous de Teffet de votre Lettre, et cela n'est pas surprenant, je suis sur les lieux. Ce n'est pas que vous n'ayez toujours de grands ennemis, aussi méchants que bêtes, mais nous avons toujours beaucoup d^honnétes gens et leur suffrage enchaîne les autres. Venez, vous finirez tout.
Le résident de France ^ a prié le Conseil d'empêcher qu'on réimprimât ici votre Lettre ; le Conseil a défendu de Timpriraer, mais a permis de la vendre. Que cela ne vous fasse pas de la peine, on fait de même pour tous les livres de controverse, voilà une étrange liberté!
Nos ministres sont fort revenus sur votre compte; mais comment êtes-vous surpris du jugement de l'abbé Quesnel, je le trouve fort juste. Un socinien n'est qu'un demi-chré-
1 M. de Beaiilcville.
tien pour un orthodoxe, et que doit être pour un catholique romain un homme qui rejette tout mystère en admettant la révélation? Au reste, il me dit de moi ce qu'il dit de vous. Je voudrais que vous eussiez vu la dernière lettre que je lui ai écrite à votre sujet, et comment je lui prouve que vous êtes plus chrétien que son M. Joly de Fleury et que lui-même. Je n'ai point envoyé votre Lettre à ce fol d'avocat général, j'en ai dit les raisons à l'abbé Quesnel, et j'espère que ma lettre fera plus d'effet que si je lui avais écrit à lui-même.
Je suis obligé d'aller passer deux ou trois jours dans le voisinage de Nyon, où je vais examiner une terre que j'ai envie d'acheter. C^est un endroit délicieux, situé dans des bois, d'où Ton a la vue du lac et de la montagne. Je soupire après la retraite, et si j'en pouvais trouver une que vous voulussiez habiter avec moi, j'y trouverais tous les avantages de la société, sans aucun de ses inconvénients.. Est-il vrai que le roi de Prusse vous a nommé son résident auprès des cantons? Cela serait très-bien, le roi de Pologne avait fait la même chose pour M. de Yattel. Ce n'est pas un titre que je vous souhaite, quel titre pourriez-vous prendre? Mais l'épigramme serait bonne contre ces Bernois, qui se repentent aujourd'hui de leur sottise, croyez-m'en, — A mon retour de Suisse, je reviens passer quelques jours ici, et à la fin de la semaine prochaine je pars pour vous joindre. Mon cœur tressaille à cette idée. Quand vous comprendrez combien je vous aime, mon très-cher concitoyen, vous n'aimerez personne plus que moi*.
10 mai 1763.
Ne vous tourmentez pas, cher concitoyen, ce bruit est
* La réponse de Rousseau est du 7 mai 1763.
tombe ^, il ne pouvait avoir aucune suite désagréable pour vous. On avait écrit cette nouvelle de Neuchâtel et personne n*y ajouta foi à Genève. J'en avais été averti des premiers, et je la détruisis d*abord. Mais si la méchanceté de vos ennemis a imaginé cette fausseté pour vous nuire, cet avis n'est pas inutile et milord Maréchal pourrait en proGter, s'il veut vous servir. Je sens tout ce que son départ a dû vous coûter; il était fait pour sentir tout ce que vous valez, et il ne faut le voir qu'un jour pour l'estimer. C'est un homme excellent, aussi aimable que vertueux. J'ai passé avec lui de» soirées délicieuses, je voyais combien il vous aimait, il ne m'en fallait pas davantage pour l'aimer aussi. — Je soupai il y a quelques jours avec des gens qui ne vous aimaient guère, je les traitai conme ils le méritaient; mais ce qui me combla de joie, c'est que M. Jallabert (qu'on dit limide, je ne sais trop pourquoi) parla de vous avec une force, une liberté, une tendresse, qui relevèrent dans mon esprit au delà de ce que vous pouvez croire. Cependant il y avait à ce souper vos plus redoutables antagonistes, étayés du résident de France; je lui montrai qu'il n'était pas dans son pays, et que le nôtre était encore libre.
Je vais donc vous voir, cher ami, vous entendre, vous admirer, surtout vous aimer: cette idée me pénètre jusqu'au fond de l'âme; pourquoi mon impatience est-elle toujours retardée par mille petits obstacles, qui irritent mon amitié mais qui n'y sauraient rien ajouter. Je ne puis partir que lundi; ma femme veut aller à Champrent*, et me conjure de
* On avait fait courir le brait que Frédéric II avait nommé Rousseau résident de Prusse auprès des cantons de la Confédération. Ce bruit, complètemejit faux, venait de ce que milord Maréchal avait envoyé à Rousseau des lettres de naluralisation pour le mettre plus en sûreté après le départ de son protecteur.
* Une propriété située près de la petite ville dTverdun, où Moultou allait visiter des parents de sa femme.
dilTérer mon départ jusqu'à la semaine prochaine. Lundi est donc le jour fixé, j'arriverai mardi à Champrent, et mercredi ou jeudi à Hotiers, cela est très-sûr. Mon Dieu que je voudrais abréger ce temps, ou dormir jusques au moment où je me réveilierais pour vous serrer entre mes bras !
17 mai 1763.
Cher ami, je serai bien près de vous quand vous recevrez cette lettre, je pars ce matin, j'arrive demain à Champrent, j'y passe le jour, et jeudi je suis avec vous.
J'ai pleuré sur votre patrie, mais je vous ai admiré, je ne vous aurais jamais conseillé le parli que vous avez pris, mais vous avez bien fait de le prendre, c'était le seul qui fût digne de vous ^ J'ai vu l'abattement des bons citoyens, ils ont dû se reprocher leur faiblesse ; j'ai vu la joie cruelle des autres, elle était troublée par la honte et le remords. 0 mon ami, vous êtes bien grand ; je le suis assez pour sentir la hauteur de votre âme.
1*jainl7«3.
Je vous ai quitté *, cher et respectable ami, et je sens bien à mes regrets que vous ne devez pas avoir été insensible à mon départ. J'admirais vos écrits, je voyais votre cœur dans toutes vos lettres ; mais j'ai vécu avec vous, et j'ai senti que
^ Rousseau venait de mettre à exécution le dessein qu41 nourrissait depuis quelque temps de renoncer à son droit de bourgeoisie daus la république de GencYe. Voir, à ce sujet, dans la Correspondance, la lettre adressée i M. Favre, premier syndic de la république (12 mai 1763).
* lloultou venait de passer quinze jours environ auprus de Ruusrcau.
votre âme était faite pour mon ftme, que tous étiez le seul auteur peut-être qui ne perdit rien à être vu de près. Je vous ai aimé dans votre maison, dans votre cabinet, dans votre robe de chambre, et il m'est permis à présent de dire que je vous aimerai toujours. Oh I si vous aviez jugé mon cœur comme le mien a jugé le vôtre !
Je reçois une lettre de M. de -Montclar, dont yous aurez l'extrait au bas de ma lettre. Vous devez en avoir reçu deux pour moi de mademoiselle Curchod et de M. Le Sage. Mon père m'écrit qu'il vous les a envoyées décachetées, sans doute afin que vous les lisiez. Que je plains cette pauvre mademoiselle Curchod ^ ! Gibbon qu'elle aime, auquel elle a sacrifié (je le sais) de très-grands partis, est arrivé à Lausanne, mais froid, insensible, aussi guéri de son ancienne passion que mademoiselle Curchod est éloignée de l'être *. Elle m'a écrit une lettre qui m'a déchiré le cœdr. Yous qui connaissez les douleurs de l'âme, vous la plaindrez sans doute, mais vous pouvez lui être utile, et vous ne négligerez
^ On sait que mademoiselle Curchod était la fille d'un pasteur du canton de Vaud, et qu'elle devint plus tard la femme de M. Necker; mais ce qu'on ignore probablement, c'est que, avant son mariage, madame Neckçr avait passé plusieurs années dans la famille Moultou; que M. Moultou ne fut pas étranger à ce mariage, et qu'elle et M. Necker lui vouèrent un attachement et une considération dont on ne saurait comprendre la force sans avoir Iules nombreuses lettres pleines d'enthousiasme que celte dame lui adressa. Ce sentiment ne se démentit jamais; elle le lui prouva par l'accueil touchant qu'elle lui fit à Paris en 1778, lorsqu'il vint voir Rousseau pour la dernière fois. C'est en partie madame Mecker et son mari qui introduisirent Uoultou dans l'élite de la société française de cette époque, dont des lettres confidentielles à sa femme ont tracé de si piquantes descriptions. Ces lettres, qui sont entre nos mains, mériteraient, i bien des égards, d'dlre connues du public. La mort prématurée de M. Houltou fut un coup des plus douloureux pour madame Necker : aussi reporta-t*elle sur sa veuve et sur ses enfants la vive et sincère affection qu'elle lui avait vouée.
* Moultou accusait Gibbon à tort. Celui-ci ne renonçait qu'avec peine à la main de mademoiselle Curchod ; mm il obéissait à son père, qui désapprouvait cette union.
rien pour cela. Un Anglais qui se croit amoureux de cette fille charmante, et qui n'est pas capable de connaitrc le yéritable amour, a cherché à prévenir contre elle Gibbon, en lui donnant toutes sortes de ridicules; ayez donc la bonté de lui parler d'elle comme d'une fille célèbre à Genève par son savoir, par son esprit et plus encore par ses vertus. Je vous jure, mon respectable ami, que je ne connais rien d'aussi pur, d'ausei céleste que cette âme et puisque je voudrais l'envoyer pour toujours en Angleterre, vous devez croire que je la juge sans prévention. Au reste, un tel éloge de votre part ne peut être que d'un très-grand poids, et d'ailleurs il est sâns conséquence, vous êtes censé ignorer tout ce qui s'est passé entre elle et M. Gibbon. On m'écrit qu'il doit partir incessamment pour vous aller voir. Il me tarde d'être à Genève pour vos affaires, je partirai d'ici mercredi. Ma femme vous prie d'agréer son profond respect.