EXTRAIT D'UNE LETTRE DE M. DE MONTCLAR
« Je vous rends mille grâces, mon cher cousin, de l'écrit « que vous m'avez envoyé ^ Quoiqu'en lisant les ouvrages de « ce grand homme, je ne sois pas toujours de son avis, « j'admire toujours ce qui sort de sa plume.
« Il a souvent soutenu des paradoxes avec un génie suret prenant, une chaleur et un agrément de style dont je a n'avais pas d'idée avant lui. Mais quand il est dans le vrai, « quand il combat des erreurs et des préjugés, sans passer
* La Lettre à l'archevêque de Paris.
« dans Texcès contraire, il est supérieur à lui-même, et « inimitable pour tout autre. Il y a des morceaux dans cet a écrit, dans Emile, dans sa Lettre sur les Spectacles et dans fi tous ses ouvrages qu'on ne peut se lasser de lire et d'ad- « mirer, et qui portent la conviction par la force du raisonce nement, en même temps qu'ils enchantent par les traits « du pinceau. C'est ce qui augmente mon dépit lorsque je c< crois qu'il va trop loin. Il me semble que pour détromper « les hommes de leurs erreurs, il faudrait rester plutôt en « deçà, que d'aller au delà des vérités qu'on veut rétablir, ce Quand on donne de si fortes secousses à l'esprit humain, « on est obligé de ne rien outrer, et de ne donner prise sur « rien ; l'amour -propre saisit volontiers les plus légers défauts « de justesse dans ceux qui combattent nos opinions, il en « prend prétexte pour réfuter toute croyance. Au surplus, « si j'ai la plus haute opinion des talents de M. Rousseau, je « fais aussi beaucoup de cas de sa personne. J'ai été enthou- « siasmé de tout ce qu'il dit pour prouver qu'il y a un Dieu, (( et je connais assez mon siècle pour savoir le meilleur gré c( du monde à M. R... de la profession ouverte quUl a faite de « cette croyance et de sa persévérance à enseigner qu'il y a c( un bien et un mal moral. Je n'avais pas attendu son der- « nier écrit, pour penser que s il avait voulu être athée^ il « aurait beaucoup plus de partisans. Tout ce qu'il dit à cet « égard ne m'avait point échappé avant de l'avoir lu. »
Pour un homme en place cette fin est bien forte; je veux, si vous l'approuvez, faire voir cette lettre à Genève, et je soulignerai ces deux lignes si j'en donne des copies. Elles sont aussi bonnes pour Genève que pour Paris, et M. de Montclar est extrêmement estimé à Genève. Bonjour, très-respectable ami, aimez-moi et n'oubliez pas mademoiselle Curchod ^
* La réponse de Rousseau est du 4 juin suivant.
7 juin 1763.
Oui, mon très-cher ami, il est peu d'hommes qui soient partout les mêmes; rarement ils sont dans leur maison ce qu'ils se montrent dans leurs écrits, et si je vous ai mis à l'épreuve, j'ai pu sans compliment vous dire comment je vous ai vu. — Je ne suis ici que depuis samedi matin, avec la plus grande impatience» je n'ai pu partir plus tôt de Champrent. Des arrangements, des chevaux, mille obstacles m^ont arrêté. Oh ! quels moments délicieux j'ai passés à Yverdun, je ne m'y voyais entouré que de gens qui vous adoraient.
Votre affaire agite encore ici tous les esprits. La bourgeoisie est au désespoir de votre abdication; pour ne pas se la reprocher, elle vous en veut du mal. Vos ennemis sont trèscontents d'une démarche qui les met, selon eux, à l'abri de votre ressentiment. Un petit nombre de sages, en gémissant, vous approuvent. On parle sourdement de représentations, que feront-ils? je n'en sais rien. Devez vous passer ici dans ce moment? je ne le sais pas mieux. M. Jallabert dit qu'il n*y voit aucun inconvénient ; mais si la bourgeoisie fait quelque démarche, il me semble qu'il ne convient pas que vous ayez passé ici, et il y aurait bien plus d'inconvénient si cela se faisait quand vous serez ici ^ Au reste, tout cela est fort obscur. De Luc m'a bien fait entendre qu'ils voulaient faire des représentations, mais je n'ai pu savoir ni le temps ni la manière. J'ai dit que vous souhaitiez que les choses restassent dans l'état ou elles sont, il m'a répondu qu'eux ne le voulaient pas et qu'il était de leur intérêt que les lois ne fussent pas violées.
* Rousseau avait formé le projet d'aller à Chambéry en passant par Genève, où il avait compté s'arrêler pendant quelques jours. Les circonstances qui survinrent empochèrent Texccution de ce projet.
Voici donc ce que je vous conseille : allez à Chambéry, mais avant d'entrer à Genève, arrêtez-vous à Coppet ou à Genthod. S'il y a quelc|ue chose de nouveau qui doive vous empêcher de paraître, je vous y enverrai la chaise, et vous ne ferez que traverser Genève; s'il n'y a rien, vous vous y arrêterez autant qu'il vous plaira. Je crois même qu'il conviendra toujours que vous ne fassiez qu'y coucher en allant, et que vous n'y séjourniez qu'à votre retour. Tous vos amis vous verront avec grand plaisir. Le respectable Abauzit, vint d'abord à mon arrivée s'informer de vos nouvelles, il vous aime du fond de son cœur. Mais cet indigne M. de H..., quelle insolente lettre il a écrite contre vousl Ce fanatique a l'audace de vous insulter, je tâcherai d'avoir une copie de cet infâme libelle, et je vous conseille de l'en faire repentir.
On a mis votre lettre ^ dans la gaz^ette de Paris, où elle a fait une forte sensation. M. Sellon l'écrit au Conseil, et comme le Conseil n'en dit rien, il faut que ce ne soit pas à votre désavantage. Mais ce qui m'a étonné, c'est que dans l'article de la gazette où est votre lettre^ il est' dit qu'une partie du Conseil avait opiné à la flétrir comme peu respectueuse, mais que la plus forte voix avait été pour vous accorder purement et simplement votre demande. Mon respectable ami, je languis bien que vous soyez tranquille, et que tous ces tracas soient Hnis. Ohl que vous méritiez de vivre dans un autre siècle! ne répondez pas à ce Binet et ne recevez que les lettres dont vous connaissez récriture.
16 juin 1763.
Il ne faut point venir absolument, mon très-cher ami, jusqu'à ce que je vous le conseille; n'écrivez à personne ici,
' La lettre d'abdicalion du droit de bourgeoisie.
sans m'en prévenir. 6... est un homme dont il faut se défier. M. C... est dans le même cas. — Si M. de Montclar ne vous a pas bien compris, c'est qu'il est difficile qu'un homme accablé d'affaires*, quelque génie qu'il ait, ait bien lu vos ouvrages. Toutes vos conséquences sont rigoureuses, mais on perd de vue les principes, et je les crois inattaquables. On fait courir ici un bruit auquel on ne donne aucune créance, c'est que le roi a lu la gazette de Paris, et a approuvé la conduite du Conseil. Rien n'est moins adroit que ce conte, écrivez-en à M. de Luxembourg.
Je n'ai rien de nouveau à vous dire, ne venez pas, et croyezmoi tout à vous.
LU
25 juin 1763.
. Vous avez sans doute compris, mon très-cher ami, les raisons de mon silence, mais il faut que je vous fasse connaître l'état des choses, vous receyrez plusieurs lettres auxquelles vous pourriez ne pas bien répondre, si vous n'étiez pas au fait de tout *.
La démarche de notre ami ' a été appuyée de la majeure partie de laB.; tous les citoyens l'approuvent, mais vos ennemis n'en sont que plus acharnés contre vous. Us affectent de répandre que tout cela se fait à votre instigation , et ils tor-
^ La lettre de Rousseau du 4 juin précédent montre qu'il n'était pas satisfait du jugement que M. de Montclar avait porté surlui^ et dont Moultou lui avait enroyé copie.
' La renonciation de Rousseau à son dfoit de bourgeoisie avait jeté le trouble dans Genève, où les différentes factions prenaient parti pour ou contre le philosophe. C'est à cet état de choses que Moultou fait allusion.
' De Luc.
dent dans cette vue votre lettre ^ à M. Chappuis dans laquelle vous dites que si cinq à six bourgs seulement eussent fait des représentations, tous n'auriez pas accusé la patrie de vous avoir outragé. Vous sentez, cher concitoyen (car vous serez toujours le mien), qu'il est bien aisé de répondre à cette sotte imputation, mais les meilleures raisons n'effleurent pas même des esprits aveuglés par la haine et par la fureur, et qui ne craignent plus d'être injustes. Ils veulent vous trouver coupable à tout prix. Us appellent cette lettre le tocsin de la sédition. On m'a assuré que M. Chappuis l'a montrée aux magistrats, il me Ta nié, je ne le crois pas moins, et j'ai de très-bonnes raisons de le croire. Cet homme est gagné par vos ennemis, il a appuyé les représentations % mais il ne l'a fait que de concert avec vos ennemis et pour conserver son crédit dans la bourgeoisie qu'il veut diviser. Je ne vous parle pas en l'air, j'ai de grandes raisons d'en être persuadé. A mon arrivée ici, ^41 me vint faire une visite que je ne lui rendis qu'hier. Il me dit que les représentations étaient justes, qu'il les soutiendrait, que vous n'auriez qu'à venir et qu*à finir avec le Consistoirej qui ne pourrait qu'être content, puisque vous aviez contenté celui de Neuchâtel (cela ne me plut pas) ; que si la lettre qu'il vous avait écrite était dure, c'est qu'il vous aimait, et que vous deviez connaître sa franchise ; qu'il était au désespoir que celle que vous lui aviez écrite se fut répandue, qu'il me jurait n'y avoir point de part (je le crois.) Je ne fus pas content de cette conversation. Ce matin, il est venu me voir, et m'a montré une lettre qu'il vous écrit aujourd'hui *, et qui est très-dure, je le lui ai dit. Pre-
< Lettre de Rousseau du 26 mai 1765.
* Les représentations que la bourgeoisie de Genève fit au Conseil en fkveu^* de Rousseau»
^ Voir la lettre de Rousseau à Houltou du îl juin 1763; il y est question de cette lettre de M. Chappuis.
nez donc garde, mon cher ami, à votre réponse, ménagez cet homme, il est dangereux, mais ses fausses démarches peuvent être utiles, il craint de perdre Testimede ses concitoyens. Ne répondez point aux reproches qu'il vous fait d'avoir envoyé copie de votre lettre ^, éludez cela. En témoignant votre sensibilité et votre reconnaissance pour vos concitoyens de l'intérêt qu'ils prennent à vous (et cela même d'une façon modérée), témoignez fortement que vous ne voudriez pas être l'occasion d'aucun trouble dans votre pays. En un mot, montrez que vous n'avez eu aucune part à ce qui se passe, ce qui est très-vrai, mais que Testime de vos concitoyens vous flattera toujours. Il vaudrait mieux ne pas répondre que de répondre autrement *. — A quoi aboutira tout ceci, je n*en sais rien, mais certainement votre patrie s'est lavée aux yeux de l'Europe, et la flétrissure qu'elle avait voulu vous imprimer n'est plus ni sur vous ni sur elle. Notre ami 6st un héros ', il a fait pour vous au delà de c6 que vous pouvez lui rendre, mais il n'est pas aussi juste que vous. Si vous saviez les peines domestiques que j'ai essuyées depuis quatre à cinq jours, les assauts que j'ai eus à soutenir d'un beaupère prévenu *, qui avait effrayé mon père, vous me plaindriez. Tout ce qu'on put obtenir de moi, fut que je ne verrais pas de quelque temps votre ami, je le lui fis dire, il en prit des ombrages contre moi. Je crois pourtant qu'il en est revenu . Si cet homme avait autant de prudence que de chaleur, il serait admirable^ il a eu tort de répandre la lettre à Chappuis, mais le mal n'est pas grand. J'ai été heureux que vous m'ayez
* Lettre de Rousseau à M. Chappuis du 26 mai précédent.
^ Rousseau ne repondit pas à M. Ghappui?, comme on peut le voir par sa lettre à Moultou du 7 «juillet suivant.
*' De Luc.
^ M. de Cayla, réfugié protestant du midi de la France, dont une des filles avait épousé Moultou.
écrit votre avant-dernière lettre *, le projet de votre voyage a Genève montre clairement que vous ne saviez pas ce qui devait s'y passer. En un mot, je ne saurais trop vous le répéter, que la vérité se montre, qu'il paraisse que vous n'avez point sollicité les représentations. Traitez M. G. comme ami, défiez-vous-en comme d'un ennemi. Ne soyez point en peine de ce qu'il vous dit que les copies de votre lettre sont tronquées, j'usai de cet artifice pour lui demander Toriginal; je voulais savoir s'il l'avait, il me le montra '.
Je n'ai point de réponse sur la commission que vous m'aviez donnée ; cela ne me surprend pas, mon ami est à la campagne ; j'en ai eu une lettre qui s* est croisée avec la mienne. — Je vous rendrai compte incessamment de vos livres et de l'étoffe de mademoiselle Levasseur, etc. * Adieu, mon très-bon ami, mon amitié pour vous durera plus que ma vie. Mais quelle vie que celle que je passe loin de vous, et parmi des hommes que je voudrais fuir! Roustah vous embrasse ; il a donné son manuscrit à Rey. Voulez-vous permettre qu'il vous dédie son ouvrage?
* La lettre de Rousseau du 4 juin 1765.
' Rousseau, dans ses lettres à Houitou du 27 juin et du 7 juillet suivant, lui reproche assez vivement d'avoir usé de cet artifice, et lui représente les conséquences dangereuses qui pourraient en résulter pour sa cause. On verra, par une lettre suivante de Mouitou, que celle de Rousseau à M. Cbappuis avait réellement été falsifiée, et que les circonstances pouvaient faire excuser le procédé de Moultou.
' Toutes ces commissions dont il s'agit ici avaient sans doute été données verbalement par Rousseau à Moultou lors de la visite de ce dernier à Motiers.
Lin
29 juin 1763.
Je reçois voire lettre *, mon très-cher ami, et je rne hâte d'y répondre; j'espère pourtant que vous aurez reçu celle que je vous écrivis samedi, et vous y aurez vu l'explication que vous me demandez. — Les choses sont dans une crise bien sérieuse, les esprits s'échauffent, et je ne sais à quoi tout ceci aboutira. La réponse du Conseil a déplu à une grande partie de la bourgeoisie; on croit qu'on fera de nouvelles représentations. Cependant les magistrats sont résolus à ne rien accorder. Dieu veuille que tout se pacifie ; mais, en vérité, le moment est orageux. M. Jallabert me dit l'autre jour que, s'il n'était pas attaché à la ville par sa place, il irait à la campagne pour se tirer de cette fermentation ; il me conjure de ne rien dire et de ne rien écrire. On tâche de séparer vos amis, de les rendre suspects les uns aux autres ; on voudrait vous rendre * odieux vous-même, en vous faisant Tauteur du trouble qu'on attribue à la lettre à M. Chappuis *. Voilà, mon ami, l'état des choses, et voici mon sentiment dont vous ferez l'usage que votre sagesse vous dictera.
Le moment est fort intéressant pour vous, vous n'avez jamais été dans une plus belle position. La bourgeoisie s'est déclarée pour vous, par conséquent vos outrages sont réparés ; mais vous pouvez donner la paix à votre patrie, et voilà votre gloire. Écrivez,au nom de Dieu, des lettres très-fortes à ceux de vos amis que vous préférerez pour cela, dans les^^ quelles vous déclarerez que vous n'avez aucune part à tout ce qui s'est fait, et que, pénétré de reconnaissance pour vos
^ La lettre de Rousseau du 27 juin 1763.
^ Celte leltre de Rousseau à M. Chappuis, si souvent cilce, ne contient qu'une explication plus ample des molit's qui l'ont poussé à abdiquer son droit de bourgeoisie.
concitoyens, vous \ous croiriez peu digne de leur amoiu* et de leur zèle si vous ne préfériez le repos de votre pays à vos plus grands intérêts ; que vous les conjurez d'abandonner tout cela, et que votre cœur sera toujours avec eux, si vous n'y êtes plus vous-même. Peut-être même feriez- vous bien d'adresser cette lettre au premier syndic ; mais cette dernière idée mérite fort d'être pesée. Il faudrait écrire alors avec une grande circonspection, et d'une manière qui marquât que vous ne voulez pas faire l'homme important, mais seulement que vous êtes un vrai citoyen. Il me semble qu'en agissant ainsi, vous vous élèverez un monument qui écrasera vos ennemis et qui mettra le sceau à votre caractère. Car la lettre à M. C, dont votre ami s'est trop servi, vous a nui dans l'esprit de beaucoup de gens ; j'ai eu beau montrer vos intentions, et prouver que M. C, par sa dureté, avait forcé cette réponse, on ne m'a pas écouté. Au reste, Deluc est violent; il ne se soucie pas assez de votre réputation en faisant tout pour vous. La dernière lettre que vous lui avez écrite, selon moi, TOUS couvre d'honneur, par la modération que vous y faites paraître, et parce qu'on y voit clairement que vous n'avez été averti de rien de ce qui se passe. Je voulais qu'il en montrât ou du deux passages; il ne l'a pasTOulu. Malgré cela, j'en ai dit le sens à tout le monde, et je vois qu'il n'y a personne qui ne souhaite que. vous fassiez connaître que vous n'avez aucune part à cela, et que vous désirez la paix. J'en ai con-» féré avec M. Abauzit, qui au reste, vous défend contre tous , il pense comme moi, et vous le pensez vous-même, puisque vous dites à Deluc précisément ce que je souhaite que vous disiez publiquement.
Mon très-cher ami, votre patrie s'est honorée en prenant votre défense ; honorez-vous en lui donnant la paix. Je suis à vous pour ma vie ^
^ La réponse de Rousseau à cette lettre est du 7 juillet 1763.
100 LETTRES DE MOILTOU
iô juillet 1763.
Votre dernière lettre * m'a pénétré de tristesse. Vous prenez toujours des résolutions violentes, mais vous êtes dans des situations forcées qui ne vous laissent presque jamais le choix des partis. Je ne m'en afflige pas moms, mon cher ami, et ridée de ne plus vous revoir à Genève est insupportable pour moi. Que dira la postérité de Tinjustice qui vous persécute? que dira-t-elle de votre vertu?
Vous avez bien mal pris ce que je vous ai ditdeChappuis, ou je me suis bien mal exprimé. Quand je lui dis que des copies de votre lettre étaient falsifiées, j'attribuais cela à la coquinerie de vos ennemis, et je le lui dis. A présent je vous avouerai (et je ne voulais pas vous le dire de peur de vous inquiéter) que j'avais vu deux copies, dont une entre les mains de madame la duchesse d'Enville, dans laquelle on avait mis à la place de ces mots : cette démarche était légitime^ elle n* était pas contre les lois; cette démarche serait légitime, elle ne serait pas contre les lois. Je dis donc à Chappuis cette falsification, pour lui prouver l'intention où Ton était de vous nuire*. Vous voyez qu'il n'y avait rien là qui vous regardât et qui pût toucher à votre honneur. Il m'est cher comme le mien et le mien m'est plus cher que la vie. Au reste, je corrigerai moi-même la copie de madame d'Enville; mais toutes celles que j'ai vues depuis, et j'en ai beaucoup examiné, étaient très-bien. — Tout ici se calme, et j'espère que tous ceux qui n'ont pas juré d'être injustes vous rendront la justice que vous méritez. Cependant un de mes amis a reçu hier une lettre de Paris, dans laquelle on lui dit qu'il y a
' La lettre de Rousseau du 7 juillet précédent.
* Voir la lettre de Moultou du 25 juin précédent et la note relative à la lettre de H. Chappuis.
eu des mouveaients très- violents à Genève à votre occasion, et on lui demande si vous y avez eu part. Vous comprenez que je ferai sa réponse; mais, comme vos ennemis pourraient répandre dans ce pays-là des bruits qui vous seraient désavantageux, vous ne feriez pas mal de faire part à M. de Luxembourg, ou quelque autre de vos amis, de ce qui s'est passe et de la conduite que vous avez tenue. J'en ai écrit à mon ami de Paris, dont je n'ai point encore de réponse. M. de Gauffecourl^ me dit l'autre jour qu'il aurait grande envie de vous engager à vivre avec lui: je crois que c'est près de Lyon ; qu'il obtiendrait facilement une lettre de M. de Choiseul. Je lui dis que je le priais de ne rien faire sans vous en avertir, et que si vous acceptiez ses propositions, il devait me faire part de ses démarches pour obtenir la lettre, que je pourrais peut-être l'aider; je ne lui dis pas autre chose.
Je viens d'avoir une dispute assez vive avec V. à votre occasion. Il vous réfute, mon ami, et prouve dans son livre que vous n'êtes pas chrétien ; il voulait me communiquer son ouvrage; jugez comme j'ai reçu sa proposition. Vous le verrez par la lettre suivante que je lui ai écrite et que je vous envoie ici : « J'ai été tros-touché de votre lettre, mais je ne me fais aucun reproche; je vous aurais vu si l'on ne m'eût obligé de restera RoUe jusqu'à huit heures, et si je n'avais pas craint de mettre en peine mes parents qui nous attendaient pour dîner. A l'égard des conseils que vous me donnez, cher ami, ils peuvent être bons en général, mais très-certainement ils ne le sont pas pour moi; je dirai ce que j'ai vu, et, comme je n*ai rien vu que de très-simple, je le dirai avec simplîcilc. Les écrits de Rous<eau m^avaient enthousiasmé, son commerce m'a attendri ; c'est un homme, mon cher V., un
* Un Genevois établi en France, dont il est question dans les CotlfeêsionSf et qui fui longtemps l'un des plus inlimes i\mis de Rousseau.
102 LETTRKS LE MOULTOU
homme bon, sans fanatisme, sans singularité, ain^ant les hommes et les plaignant de leurs erreurs et de leurs vice?, mais sans aigreur, sans misanthropie, et comment en auraitil? ce n'est pas à. eux qu'il impute leurs folies, mais aux in* slitutions sociales dans lesquelles ils sont submerges. S*il y a des hommes assez fous pour me reprocher d'aimer un tel homme, je suis glorieux de leur blâme, et je me tiendrais déshonore si je pouvais mériter leur approbation.
« A l'égard de la chose dont vous me parlez, je m'estimerai toujours fort' heureux d'être assis auprès de vous; mais j'aimerais bien mieux être à vos cfttés sous un chêne à Satigny et sur un gazon que sur un morceau de drap à Genève. Tout cela s'assortit fort peu avec mes plans. Je suis détache plus que vous ne pensez, et, quand une fois mon parti est pris, je suis inébranlable dans mes résolutions. Je savais que vous travailliez à réfuter Rousseau. On m'a dit que le professeur Vernet vous avait cédé son ouvrage que vous continuiez; on a ajouté que l'on vous a assuré que cela vous aiderait à avoir la chaire de professeur, et que vous aviez déjà donné une lettre dans le Journal encyclopédique. Vous faiton tort? Je n'en sais rien, car je n'ai pas lu celte lettre. Au reste, mon cher, comme il me convient d'être neutre dans cette dispute, vous me dispenserez de voir votre manuscrit.
« Je ne suis pas dans Vidée quil faille être absolument chrétien comme Rousseau^ car je crois qu'il y a plus d'une manière d'être chrétien, et ne le pensez-vous pas aussi? vous me l'avez dit plus d'une fois. Le christianisme de votre catéchisme n'était pas celui de M. Osterward. M. le professeur Pictet n'était pas chrétien comme M. Turretin, ni M. Maurice le père comme Vernet. Un socinien est pire qu'un déiste pour un orthodoxe. Lisez le troisième volume d'Abadie, et vous le verrez. Quant aux preuves de fait, chacun a son esprit qui les évalue à sa manière, et cela ne dépend pas encore de nous.
Il est aussi ridicule de disputer là-dessus qu'il Test de disputer des goûts. Il est trois lémoins pour certifier un fait, qui ne me sera suffisamment attesté que par quatre; un autre en voudra cinq, un autre six, etc. Quel est donc le chrétien? Celui qui pense comme Jésus-Christ, et croyez-vous que Jésus- Chriât.eàt taii des miracles si les hommes avaient embrassé sa doctrine parce qu'elle était raisonnable et vraie, et par cela même divine? Que la religion d'Adam se fût conservée pure, de quoi les miracles auraient-ils servi? Le miracle de la créa* tion vaut bien seul tous les autres miracles. Ce n'est pas que je n'admette aussi ceux du Nouveau-Testament; mais je ne refuserai jamais le nom de chrétien à quelqu'un qui, recevant la doctrine de Jésus-Christ, ne sentira pas comme moi la preuve que nous tirons des miracles. Hommes vains que nous sommes, nous avons sous nos yeux des démonstrations, et nous les laissons pour chercher des preuves contestées au delà de mille ans. Mon cher, vous rendrez un grand service à la religion en prouvant que R*.. n'est pas chrétien, parce qu'il ne croit pas aussi dur qlie vous les miracles. Ce serait à peu près comme si quelqu'un prouvait que Montesquieu ne croyait pas à la moralité des actions humaines parce qu'il attribuait au climat beaucoup d'influence sur ces mêmes actions. Or un tel homme pourrait, par un tel ouvrage, mériter des chaires et des pensions ; mais s'il ambitionnait l'estime des sages, sûrement il ne l'obtiendrait pas« Mon ami, on vous trompe ; vous serez la dupe de ceux qui vous met» tent en jeu. Et pourquoi craignent-ils de se servir eux-mêmes des armes qu'ils ont mises entre vos mains? Mais la flatterie est toujours agréable, et le langage sévère de l'amitié est souvent amer. Etc., etc. y>
lOi LETTRES DE MOULTOU
27 juillet 1765.
Voilà, mon très-cher ami^ le livre de V. Je ne sais ce que vous ferez. A mon avis, cet ouvrage ne mérite que le silence, et Y. triomphera si vous l'honorez d'une réfutation. Mais, d'un autre côté, il a été encouragé à le faire par nos théologiens; son écrit a été revu par Vernet, Claparède, Bonnet, le même que vous avez attaqué dans le Mercure de France^ sous le nom de Philopolis. En un mot, c'est presque l'ou^ vrage de tout ce monde-là, j'en suis sûr, quoique je ue puisse vous en donner aucune preuve que ce que tout le monde dit^ et Faveu de V. lui-même, qui convient que ces messieurs lui ont donné des conseils. Des gens d'un autre parti ont engagé V. à écrire dans d'autres vues; ils se flattent par là d'éloigner nos bourgeois de vous, en leur proavant que vous n'êtes pas chrétien; ils espèrent que si vous répondez, vous donnerez prise contre vous, et qu'en attaquant noire clergé, vous vous l'aliénerez davantage encore. Voilà, mon cher, Tétat dlf^.s choses; vous devez savoir mieux que moi ce que vDus devez faire. Permettez, cependant, que je vous dise ma pensée. Je me promenais hier au soir avec M. Abauzit; il vous aime de tout son cœur et me parut irrité au dernier point contre V. J'imaginai donc que si vous écriviez encore quelque chose, il faudrait l'adresser à M. Abauzit. Voilà le tribunal auquel vous citeriez notre clergéy le juge sage et impartial devant lequel vous débattriez vos droits sans crainte. Cette idée me parait grande et belle. C'est un vieillard, un homme obscur, j)resque oublié, que vous opposerez aux puissances de la terre, à toutes les compagnies de prêtres; en un mot, c'est un juge de qui vous ne pouvez rien attendre, et qu'il vous importe peu de flatter, parce qu'il aime et qu'il connaît la vérité. Examinez cette idée, elle me plaît beaucoup.
A J.J. T\UUSSEAU. 405
Ce qui vous étonnera bien, c*est que, par le conseil de ses amisy V., ou quelqu'un des siens, fait partir aujourd'hui son livre pour M. rarebevéquc de Paris. Des ministres de Genève le prennent pour juge de leur foi; bon Dieu, quelle bêtise I Je ne voudrais pas pour vingt louis qu'ils ne Teussent pas faite. Yoilà un beau début, si vous écriviez une lettre à M. Abauzit. Au reste, si vous le faites, il sera bon que je le sache ; je pourrai vous fournir des passages des Pères ou des théologiens qui vous seront utiles, et, si vous le voulez, le Catéchisme de V., dont il me reste un exemplaire. Vous avez vu par ma lettre que je ne le joue pas ; il sait ma façon de penser à son égard, et la dit à tout le monde, mais il n'importe pas moins que tout ceci soit secret.
Je ne doute pas que Deluc ne vous ait écrit contre moi, par la façon. dont il en parla àRoustan il y a quelques jours. Mais Roustan ne fut pas de son avis, et il se mit aussi fort mal avec lui. Voici le fait : Deluc, surpris de votre dernière lettre S prétendit que je vous avais donné de faux avis, qui vous avaient obligé d'écrire en conséquence. J'envoyai làdessus, à Deluc, une copie de la lettre que je vous avais écrite' : Roustan la lui porta. Cela ne lui fit pas changer d'avis, au contraire. Roustan eut beau lui dire de ma part que la démarche patriotique que je vous avais conseillée, au lieu de vous nuire auprès de vos amis, ne pouvait qu'augmenter leur attachement pour vous, et les irriter davantage contre vos ennemis ; que ce qui importait le plus, c'était de ménager votre réputation, de montrer votre vertu : seuls moyens d'exciter le respect, la pitié pour vous, et l'indignation contre les autres. Deluc ne comprit rien à cela, maltraita Roustan, déclara qu'il ne montrerait jamais votre lettre. Ce-
^ La lettre de Rousseau à M. Deluc, du 7 juillet 1763, où il lui témoigne ses regrets de ce qui s'était passé à Genève à sou occasion. * La lettre du 20 juin précédent.
pendant, mon très-cher ami, je ne vous ai écrit (ju'après avoir pris Tavîs de MM. Abauzit, Jallabert, Ils vous l'écriront si vous voulez, et voire ami Gauffccourta fort approuvé vos dernières lettres, quoique nous pensions les uns et les autres que vous avez tort de vouloir vous obligera ne rentrer jamais à Genève. Au reste, la chose était si chaude quand je vous écrivis, et j'étais tellement suspect et abhorré, que M. Jallabert vint exprès chez moi pour me supplier de me taire, et d^aller à la campagne pour quelques jours. Il vous le dira quand vous le voudrez. Je répète que Deluc est un honnête homme, mais un frénétique; c'est un grand malheur qu'il n'écoute aucun conseil. On va faire de nouvelles représentations. Rey m'a écrit; j'ai refusé ce qu'il me demande, parce que je n'ai pas gardé la lettre qu'il voudrait; mais, quand je l'aurais eue, je ne l'aurais point donnée. Soyez sûr que la calomftic est tombée, et si vous voulez savoir les raisons qui m'engagent à refuser, elles sont telles que vous serez forcé de les approuver, si vous exigez que je vous les dise. Je ne les ai pas dites à M. Jallabert, mais il croit que ce que Rey veut faire serait la chose du monde la plus inutile et la plus nuisible. Je vous embrasse de tout mon cœur. M. Beauchâteau me remet en ce moment une lettre de vous*, qui m'a arraché des larme.^. Nous nous verrons quand vous le voudrez; mais que cette entrevue sera cruelle si je dois vous revoir pour la dernière fois. Je n'ai pas blâmé votre dernière démarche *, mais en l'approuvant je sentis qu'elle me déchirait le cœur. Vous vous élevez tous les jours davantage; vos ennemis ne sentiront-ils jamais les sacrifices que vous faites à la vertu! Omon cher Rousseau, que ne puis-je montrer votre lettre à V.! elle mettrait le remords dans son cœur.
' Cet le lettre de Rousseau n'est pas connue.
' La renonciation de Rousseau à son droit de bourgeoisie.
Permeitez-rooi de la montrer au public. Roustan est ici ; il vous embrasse et me prie de lui laisser écrire un mot^
13 août 1763.
Vous me mettez dans une cruelle peine! point de lettre de vpus, après celle que vous m'avez écrite I Votre état a-t-il empiré? mais je pense que mademoiselle Levasseur m'en aurait informé. Cher ami, j'ai relu vingt fois voire lettre; elle me remplit d'amertume*. Vous êtes malheureux, tourmenté, vous qui méritez tant le bonheur I 0 Dieu, que cette vie est misérable, et que les méchants ont peu à faire pour la rendre insupportable! Cependant ils y travaillent avec autant d'opiniâtreté que si la chose était bien diflicile. Je gémis de vos maux, je les sens tous, ils me déchirent, et pour ma part je ne suis point heureux. Votre pays m'est devenu insupportable, et il faut que j'y vive. Moins à plaindre en cela que moi, vous êtes libre de vous en éloigner. Mon cher ami, vous vivrez donc avec David Hume et le sage Keith '; il semble que la Providence, qui prévit vos malheurs, forma tout exprès ces deux hommes pour vous en consoler. Mais moi, que me reslct-il? Vous vous éloignez de moi; tous ceux que je vois ici me haïssent, et je n'y aime que le seul Roustan. Si j'ai une fois une solitude où je puisse m'ensevelir avec ma famille, voilà la dernière lueur de félicité qui me reste. Si elle s'évanouit, je n'ai qu'à mourir.
*■ La réponse de Rousseau est du 1" août 1765. . * La lettre du 1*' août. Écrite duns un moment où les soulTranccs de Rousseau avaient empiré, cette lettre respirait une noire mélancolie qui alarmait avec raison Moullou sur l'état de son ami.
' Milord Maréchal. Cette phrase fuit allusion au projet de Rousseau d'aller s'établir en Angleterre. Uilord Maréchal était dans ce inoment-là en Ecosse.
iOâ LETTRES DB MOULTOU
Je ne montrerai vos lettres sur V. à personne, 14 m'a fait écrire par un de ses élèves une lettré, dans laquelle'ce jeune homme me dit qu'il avait relu les lettres de V., qu'il les trouvait meilleures que quand il m'en avait parlé; que j'avais un cœur assez vaste pour aimer deux hommes à la fois; que j'aimais Roustan qui vous avait pourtant réfuté, et qu'à l'égard de la mauvaise foi avec laquelle je prétendais que V. avait cité votre ouvrage, c'était une prétention injuste, puisqu'il en avait usé à votre égard comme vous avec l'archevêque; qu'il avait été obligé, comme pasteur, de vous réfuter et qu'enfin il me priait d'aimer un homme qui n'avait jamais dit que du bien de moi. Voici ma réponse : « Je vous remercie de vos éloges, monsieur, je ne les mérite pas; de vos conseils, je verrai ce que j'en dois faire. Je vous félicite d'avoir relu les Lettres sur le christianisme de M. Rousseau et de les avoir jugées d'une manière phis favorable, c'est la marque d'un très-bon esprit que de revenir de son erreur, et personne ne sent plus que moi tout le mérite de Vaveu que vous en faites.
« Vous dites que l'on a cité Rousseau comme il a cité Tarchevéque ; vous avez voulu dire comme l'archevêque a cité Rousseau. Quant à. vos leçons sur l'amitié, elles peuvent être excellentes, mais le cœur seul qui se donne sait à quel prix il peut se donner.
« Oui, monsieur, j'aime Roustan, quoique Rouslan ait réfuté M. Rousseau ; ce sentiment ne m'est point pénible, et je pense bien plus comme lui que comme M. Rousseau. Mais un chrétien ne décide jamais qu'un homme sage et vertueux, qui se déclare hautement chrétien, ne l'est pourtant pas, et un ami ne trouvera pas qu'on a raison de pendre ou de brûler son ami. A l'égard de ces consi* dérations d'un ordre supérieur, dont vous me parlez, et qui donnent lieu à de nouveaux devoirs en tout opposés à
ces premiers devoirs, j'ai eu jusqu'ici le malheur de ne les point connaître, et le malheur plus grand encore de ne m'en être pas moins eslimé. »
Je vais passer quinze jours à Bière \ c'est à une journée d'ici ; il est très-possible que je m'échappe de là pour aller verser mon âme dans votre sein ; mais ne nous livrons pas trop à celte espérance. Je voudrais recevoir auparavant une de vos leltres. Adieu, cher ami. Connaissant les hommes comme je les connais, je ne devais pds vous connaître : je ne sentirais que le chagrin de vivre avec eux, sans avoir le regret de ne pas vivre avec vous.
Aoûl 1763.
Je reviens de la campagne, mon cher ami, et dans le même instant je reçois votre terrible lettre*. 0 mon ami, ne vous laissez point abattre par vos maux ; vos douleurs sont affreuses, mais elles vous laissent de bons intervalles ; vivez pour ma consolation, et pour celle de ceux qui aiment encore la vertu. Si votre état empirait, si le danger devenait pressant, écrivez-moi; au même instant je pars; ô Dieu, qu'il serait cruel pour moi I Soyez tranquille sur le compte de mademoiselle Levasseur, je sais tout ce qu'elle vaut, et il n'est rien que je ne fisse pour elle; ne sais-je pas combien elle vous est chère? Mon cher Rousseau, soyez tranquille ; au nom de Dieu, reposez-vous sur votre ami, n'aggravez pas vos maux, songez que je les partage tous. Adieu, cher ami ; aimez-moi, car vous me serez cher lors même que vous ne serez plus.
^ Un village du canton de Vaud.
^ Celte lettre de Rousseau n'est pas connue. Il paraît qu'en proie à des souffrances continuelles, le malheureux Jean-Jacques croyait sa fin prochaine, et c'est dans cette persuasion sans doute qu'il écrivit à Moultou pour lui recommander Thérèse.
Octobre 1763.
iMonsieur Beauchâteau ^ est heureux, mon très-cher ami ; il va vous voir. Il y a longtemps, que je ne fais rien de ce que je veux, et que je sens trop qu'une bonne conscience ne suftit pas pour le bonheur de la vie. Que doit-ce être du méchant? Quand vous avez méprisé les hommes, vous avez pu les fuir, et moi je suis forcé de vivre avec eux, et je n'ai pas même la consolation de pouvoir, de temps en temps, m'approcher du seul homme que j'estime. Je n'ai plus que Roustan et M. Âbauzit; ils vous aiment autant que moi, el c'est encore une douceur de pouvoir parler de vous avec eux. Que de folies on a fait ici, mon cher, depuis un mois ; qu'une têle sage aurait bien changé les choses ! Si Ton avait su s'en tenir à un point, il aurait été bientôt décidé. M. Beauchâteau vous dira tout; c'est un honnête homme, un très-bon esprit, vous pouvez avoir en lui une confiance sans bornes.
J'ai enfin reçu une réponse de Paris ; j'en augurais bien parce qu'elle venait tard; je me trompais, les hommes injustes ne se repentent jamais. Voici l'endroit de la lettre qui vous concerne : « J'ai tardé, monsieur, à répondre aux lettres que « vous m'ayez fait l'honneur de m' écrire parce que je voulais i( vous dire la réponse...» mais je pense qu'il vaut mieux que je vous envoie la lettre même*, que vous aurez la bonté de me renvoyer par M. Beauchâteau. Vous y verrez que j'avais écrit deux lettres, celle que vous savez, et une seconde pour rendre compte de ce qui se passait ici, prouver que vous n'y aviez aucune part, et que le jugement qu'on avait porté contre vous était contraire à notre Constitution. Vous sentez combien tout cela doit rester enseveli. Au reste, si cet homme dit que vous
* Un simple horloger genevois, admirateur passionné de Rousseau. La Correspondance renferme plusieurs lettres adressées à Beauchâteau.
* C'était une lettre de l'abbé Quesnel, qui n'a pas été conservée.
A J.-J. ROUSSEAU. m
abusez de vos talents, la faute en est à son esprit qui ne voit pas plus loin ; ne lui en sachez pas mauvais gré ; il est fort honnête homme et vous sait distinguer, malgré ses préjugés, de Tessaim des sophistes modernes. — Cher ami, ce pays m'est devenu toilt à fait insupportable ; les seules gens avec qui je pourrais vivre m'estiment et m'abhorrent; il faut donc en changer. Je me rapprocherai de vous ; je cherche à acquérir une terre en Suisse; je ne veux pas qu'elle soit plus près de Genève que Morges *, ni plus loin. Alors je serai près de vous et comme avec vous. Pour mon bonheur il ne m'en faut pas davantage, mon cher ami ; si j'avais à revivre, je voudrais vivre comme j'ai vécu, et si j'avais à effacer quelques actions de ma vie, ce seraient peut-être celles qui m'ont fait aimer, mais non pas celles qui m'ont fait haïr *•
23 novembre 1764*.
Mon cœur souhaita longtemps votre amitié, et ma raison me fit toujours ambitionner votre estime. Je crus avoir obtenu Tune et l'autre, et j'étais heureux de vos dons. Un moment m'ôta tout, et sans perdre l'estime de moi-même, je
' Une petite ville au bord du lac de Genève.
^ La réponse de Rousseau est du 15 octobre 1763. Plusieurs éditeurs la don« nent à tort comme étant de l'année 1764.
^ Ici se trouve une lacune de plus d'une année dans la cotrcspondance de Moultou avec Rousseau. Un examen minutieux des lettres écrites plus tard par les deux amis prouve que la principale cause de leur refroidissement venait d'un malentendu. Rousseau avait eu le tort d'écrire cette phrase blés-santé : « Vous songez à changer de pays ; c'est fort bien fait, à mon avis ; mais il eût été mieux encore de commencer par changer de robe, puisque celle que vous portez ne peut plus que vous déshonorer... » Il s'offensa du silence de Moultou, et la brouille aurait duré sans l'intervention de quelques personnes dont nous ignorons les noms, et qui parvinrent sans peine a les réconcilier. Ce fut Moullou qui, fidèle à son caractère, rompit le premier le silence.
vis trop dans votre dernière lettre * qu'une bonne conscience ne sert qu'à faire endurer votre froideur. Deluc s'était fait un plaisir barbare de me coniirmer votre haine en riant.. Était-ce par vous que je devais connaître le malheur? Quinze mois, le chagrin a surchargé mon*.àme. Tous mes amis, qui vous avaient vu à Motiers, ne me laissaient pas sur mes soupçons les plus légers doutes. Que devaisje faire? Me plaindre! Non, monsieur; je ne me reprochais rien. Vous m'avez enfin mieux connu; d'honnêtes gens vous ont dit que vous n'auriez pas dû me méconnaître; ils m'ont fait retrouver mon ami, j'oublie que j'ai pu le perdre un moment *. — Mais sachez qui je suis! et par un seul trait jugez ma vie ; on savait notre refroidissement à Genève, et j'ai pris ce moment de fermentation terrible pour dire que jamais, non jamais vous ne m'aviez été plus cher; voyez, monsieur, les conséquences de cet aveu ; que je parle à présent ou que je me taise, mon silence même dira plus contre moi que n^auraient pu dire tous mes discours. — J'ai4u votre livre ' : ce sont les gémissements d'un héros, ils ont brisé mon âme. Mais que vous dirai-je? ai-je pu vous juger un seul instant de sang-froid. C'est à l'Europe à prononcera présent; si elle vous absout, que répondront-ils? Mais, monsieur, quel sera parmi nous l'effet de cet ouvrage? Dieu seul sait si vous l'effacerez un jour avec vos larmes, ou si votre patri.e vous devra des autels. — Homme illustre, vous êtes persécuté ; mais n'avez-vous pas dû vous y attendre? Tout novateur, Socratemême, nel'a-t-il pas été? vous avez plus de droit de l'être, monsieur ! L'honneur d'annoncer la vérité vaut bien peu, s'il ne vaut pas qu'on souffre pour elle ; mon
* La malheureuse lettre du 15 octobre 1763.
' Les sentiments que Moultou professe dans celte lettre font bien connaître toute l'étendue de son affection et de son dévouement pour Rousseau. ^ Les Lettres de la montagne, qui venaient de paraître.
tour viendra peut-èlre ; je Fattends, je m*y prépare, je suis prêt, si les coups qu'on me porte ne percent plus un père infirme et mourant. Un siècle encore, monsieur, et vos mâles écrits brisent tous les fers de TEurope, et la religion mieux entendue ne fait plus de victimes et ne consacre plus de persécuteurs ; souffrez donc les outrages de vos contemporains, c'est le sceau de la vérité qu'ils mettent à vos écrits : et le ciel n a-t-il pas fait naître pour vous défendre, un héros, un sage, qu'il a placé au rang des rois ^ ! Il vous juge aujourd'hui comme la postérité vous jugera Tun et l'autre. Genève même qui vous rejette, Genève un jour s'honorera de vous, et nos descendants la verront pleurant sur votre mausolée, et détournant les yeux d'un bûcher, offrir à Tinstruction de Tunivers cette inscription gravée à ses pieds : Luget et monet. Cette prophétie est aussi sûre que votre gloire ; que ne puis-je rapprocher les temps * I
30 janvier 1765.
J'ai pris vingt fois la plume, mon très-cher et très-respectablê ami, pour vous écrire, mais des embarras, des affaires absorbent depuis quinze jours tout mon temps, et ne me laissent pas disposer d'un seul moment. La santé de mon père, qui va de mal en pis, le détermine cnfm à faire un voyage à Montpellier, il espère y trouver des secours plus efficaces que ceuiT qu'il avait ici ; à soixante-dix-huit ans, on doit peu tenir à la vie, mais à tout âge il est permis de chercher à ne plus souffrir ; son mal est à peu près comme le vôtre, mais on ne Ta point sondé, et il se pourrait très-bien qu'il eût une pierre dans la vessie; cette seule possibilité me transit de
* Frédéric II de Prrfsse.
* r.a réponse de Rousîcau est du 7 janvier 176ri.
peur. Quoi qu'il en soit, ses douleurs depuis plus de six mois sont continuelles, elles augmentent même de jour en jour; jugez de ma situation, il n'est rien au monde que j'aime plus que mon père. Comme notre voyage sera de six mois au moins, je prends avec moi ma femme et deux de mes enfants ; je quitte Genève sans regret ; mais ce n'est pas sans peine que je m'éloigne de vous; croyez-m*en, vous connaîtrez une fois mon cœur, si vous ne l'avez pas vu dans ma dernière lettre, c'est que je n'osai pas me livrer à son impulsion ; je ne savais plus ce que le vôtre était pour moi. Mon ami, voiis payeriez mon amitié de votre sang ^ I Et moi, je ne veux conserver le mien que pour vous aimer ; il ne tient qu'à vous de me faire chérir la vie. M. d'Ivcrnois peut vous dire Témotion que votre lettre me donna.
Non, les conseils que vous me donnez ne m' éloigneront jamais de vous ; il y a longtemps que je me les donne à moimême; mais dans votre première lettre*, en me prescrivant de changer d'état, vous faisiez dépendre votre estime pour moi de si peu de chose, que je n'y pouvais reconnaître la voix démon ancien ami. N'en parlons plus, mais je ne reviendrai pas ministre à Genève ; et si je puis un jour la quitter, croyez que je ne ferai pas un sacrifice. J'ai apprécié depuis longtemps vos Genevois ; vos affaires me les ont fait connaître, mais j'ai encore des liens très-forts qui me retiennent parmi eux. Le seul moyen de m'en éloigner promptement était d'acheter en Suisse une terre qui m'aurait rapproché de vous ; J'y étais résolu, la santé de mon père a renversé mon plan. Un jour je pourrai me satisfaire. Au reste, je ne voulais qu'une terre médiate, car je ne puis souffrir de maîtres. J'ai relu
' Moullou ci(c textuellement ici un passnge de la dernière lettre qu'il avait reçue de Rousseau (7 janvier 1765).
^ La lellre de Rousseau du 15 octobre 1763, qui avait été la cause du refroidisseiTicnt entre luiet Moultou.
votre livre avec un Irès-grând plaisir ; quand je vous ai dit qu'il ferait un très-grand mal ou un Irès-grand bien, je pensais aux dangers d'une médiation ; des Français, des Bernqis avec leurs principes sont toujours à craindre, et les ennemis de la bourgeoisie ont des amis très-puissants parmi eux. Car du reste voire livre doit à l'avenir être notre code, et si le gouvernement de Genève se perfectionne une fois, ce sera en suivant le plan que vous avez tracé. On m'écrit de Paris sur cet ouvrage, d'une manière qui ne m'a pas satisfait ; je sais d*où cela vient ; on a prévenu contre vous de Genève, et le livre n'est pas encore connu de beaucoup de gens à Paris. Je voudrais que vous en eussiez envoyé un exemplaire* à Hume ; il est dans tous vos principes, et il a la plus grande vogue à Paris. Le Conseil n'a rien fait, mais il voulait fort que le Consistoire lui dénonçât votre ouvrage ; il ne l'a pas voulu, vous l'avez enfin rendu sage.
Quelqu'un disait l'autre jour devant moi au respectable Abauzit, que vous traitiez durement les magistrats ; il répondit ; « Pensaient-ils qu'il leur devait des compliments ? » On parla du droit négalif ^, il dit que ce mot était malsonnant, et que, quand l'auteur Aes petites lettres * avait comparé ce prétendu droit à celui des rois d'Angleterre, il avait voulu dire sans doute des rois de Danemark. J'ajoutai que cela n'était pas surprenant, car il avait le premier de ces gouvernements seulement dans la tête, et l'autre éternellement dans le cœur. Au reste, M. Abauzit me chargea de vous faire un million de remercîmenls, et de vous dire qu'il avait lu le livre' avec un si grand plaisir, qu'il le lisait encore; il pense sur tous ces
* Un droit du Conseil souverain de Genève.
* Les Lettres écrites de la campagne par le procureur gcuéral Tronchin. Moultou les nomme Petites lettres, par opposition aux Lettres de la montagne, qu'elles avaient provoquées.
5 Les Lettres de la montagne.
objets comme vous, et dit que cet ouvrage doit intéresser en tout pays les hommes libres. J'en ai envoyé un exemplaire à M. de Monlclar, qui ne m'a point encore écrit. Deluc lui a envoyé aussi les Lettres des citoyens. En vérité cet ouvrage m'a surpris. La liberté forme des hommes d'État parmi des marchands et des artisans, espèce d'hommes qui n'a pas le sens commun dans les monarchies. J'ai trouvé un peu d'embrouillé dans ce qu'ils disent du droit négatif, mais il n'y a pas grand mal à cela, vous avez mis ce point dans le grand jour. Comment ceci (inira-t-il ? Dieu le sait! Mais ce sera l'époque de notre vraie liberté, ou de notre asservissement. On a répandu que la lettre que vous rapportez à la page 129 du T" v. des Lettres * était de moi, quoique vous disiez expressément qu'elle est d'un ministre d'un clergé plus orthodoxe que celui de Genève, auquel j'ai pourtant le malheur d'appartenir, mais qui n'a pas, je crois, grande envie de revendiquer ses droits sur moi. Vous ajoutez encore que c'est un de vos antagonistes, et l'on sait trop que j'ai toujours défendu votre personne et vos écrits. N'importe, en m'attribuant la lettre, on nous ferait du mal à tous les deux, et pour cela on ne chicane pas sur les preuves. Mais on voulait attaquer ma foi, et pouvoir dire que vous manquiez à celle que vous deviez à vos amis. Pour moi, j'ai déclaré que j'avais vu votre extrême délicatesse dans l'avis que vous donniez que le ministre n'était pas du clergé de Genève, que je ne doutais pas que vous ne l'eussiez fait par égard pour moi, quoiqu'alors il y eût quelques nuages entre nous. On fera tout pour désunir la bourgeoisie. Deluc m'a dit qu'il ne croyait pas qu'on réussît. Si j'avais su que vous travailliez sur les miracles, je vous aurais donné quelques petits passages des Pères qui auraient bien fait à votre cause ; un entre autres de
* Les Lettres de la montagne.
saint Chrysostôme qui pensait en philosophe à cet égard. Un tel passage rachète bien des sottises. Est-il vrai que vous allez imprimer tous vos ouvrages à Moliers ? Mon Dieu, que j*ai été touché de l'éloge que vous donnez au vertueux Keith I Rien n'est plus tin que ce que tous dites du roi de Prusse. Ce n'est pas ainsi que Louis XIY a été loué. Mais quelle distance entre ces deux hommes, et qu'il y a loin de Boileau à vous. Pardon ! si je suis aussi grossier que lui, mais avec tous je pense tout haut et je n'y veux pas d'autre façon. Je ne compte partir que dans quinze jours ou un mois. J'aurai donc peut-être encore une de vos lettres, mais ne vous gênez point pour cela, car je sais que vous êtes accablé. Il suffit que je sache que vous m'aimez, mais je ne veux pas que mon amitié vous soit importune en aucun temps. Je vous embrasse du fond de
mon cœur*.
15 février 1765.
Oui, mon ami, oui, je leur aurais prêté ma plume, quand j'aurais dû la tremper dans mon sang". Il s'agit de remplir un trop grand devoir pour qu'aucune considération humaine eût pu m'arrèter un instant. Mais ces hommes sages n'avaient pas besoin de moi, et je n'oublierai pourtant de ma vie que vous m'avez cru digne de les servir. Puisse mon fils connaître un jour ce témoignage que vous m'avez donné de votre estime, et puisse-t-il allumer dans sou cœur ce brûlant amour de la patrie qui ne s'éteindra jamais dans le mien. Nous avons passé des jours bien cruels; jamais dans une aussi
« La réponse de Rousseau est du 7 février 1765.
* Moullou fait allusion au passage suivant de la lettre qu'il venait de recevoir ; a Je sais des gens qui auraient grand besoin d'une plume, et je sais un homme bien digne de la leur fournir. » Par ces gens, Rousseau entendait ses partisans de Genève.
profonde paix la république ne fui plus près de sa ruine; je n'entrerai dans aucun détail, MM. Deluc et V... vous ont instruit de tout, mais je vous jure que je suis à peine revenu de mon saisissement ^ La postérité ne comprendra rien à cette résolution inconcevable, mais elle admirera la démarche de la bourgeoisie. 0 mon ami, avec quel attendrissement j'allai appuyer des représentations qui n'étaient qu'un hommage que mille citoyens rendaient à votre patriotisme ! Vous aviez eu la couronne des martyrs, la couronne civique vous était due, et chaque cœur vous la donnait; joignez-y à présent celle des triomphateurs; onze cents citoyens Font posée jeudi sur voire tête. Qu'ils brûlent à présent, c'est trop tard *. Que vous importent donc les indignes et basses satires de Tabbé de Mably, car certainement la lettre est de lui'; je n'avais pu le croire, et maintenant je n'en puis douter. Cette lettre est adressée à madame Saladin, et je liens d'un proche parent de cette dame que cet extrait est authentique. J'en suis fâché pour l'abbé de Mably que j'estimais, mais enfin le voilà jugé, il ne vaut pas mieux que les autres. Je suis en vérité bien indigné de la bassesse des gens de lettres; il n'y a plus parmi eux d'hommes que le sage Abauzit, et quelques vertueux Zurichois. Tout le reste est sans âme et sans nerf,* Fenvie, l'intérêt ont séché dans leurs cœurs les derniers germes de la justice; ils ne connaissent de la liberté que le nom, et ne s'en servent que pour orner leurs écrits. Cepen-
* On venait de brûler à Genève les IMtres de la montagne.
^ La fermentation qu'avait produite dans le peuple de Genève la condamna^ >ion de V Emile disdiii recommence quand le Conseil lit brûler les iMtres de la montagne. Moultou rend compte ici des nouvelles représentations que les bourgeois firent au gouvernement au sujet des mesures arbitraires qu'il avait prises contre Rousseau.
' Un anonyme avait envoyé à Rousseau l'extrait d'une lettre adressée par Vabbé de Mably à une dame de Genève sur les litres de la montagne, Gomme Rousseau y était fort maltraité, il ne voulait pas admettre qu'elle fût de l'abbé. (Voir la lettre de Rousseau à Moultou du 7 février précédent.
dant j'ai voulu punir Tabbé de Mably, et voici mot à mot ce que j*ai écrit à un de ses amis qui lui montre toutes mes lettres.
« On répand, monsieur, sous le nom de Tabbé de Mably, une lettre que le sage Hume n'aurait pas signée. Cette lettre, pleine d'invectives contre M. Rousseau, est sans doute le flambeau dont on veut se servir ici pour brûler ses Lettres de la montagne; je n'ai pas attendu pour l'éteindre qu'il eût allumé le bûcher. J'ai osé m'inscrire en faux contre cotte lettre, qui ne porte point le caractère de l'auteur auquel on ne craint pas de l'attribuer. Il est affreux qu'on abuse à ce point du nom d'un homme aussi respectable. Cette lettre est d'ailleurs bien maladroite, l'auteur ne voit que des têtes échauffées parmi les républicains de Genève, qu'il espère ramener en les insultant, et il croit que sans l'ennuyer on peut parler tant qu'on veut de politique à une Genevoise; il est vrai que, s'il en parle, au moins il n'en raisonne pas. Je vous conjure, monsieur, de communiquer à l'abbé de Mably cet article de ma lettre ; je suis indigné qu'on outrage à ce point un homme pour lequel j'ai tant d'estime; je sais d'ailleurs qu'on a envoyé ce méprisable chiffon à M. Rousseau, mais on ne réussira pas à le brouiller avec cet abbé, il est trop sage pour s'y méprendre. » Voilà, mon ami, ce que j'ai écrit, et j'ai en effet protesté ici contre cette lettre, mais les citoyens de Genève ne sopt pas si dupes que vous le pensez. Nos affaires les ont instruits. Un nom quel qu'il soit n'est pour eux qu'un nom ; il faut à présent étayer son avis de quelques raisons si l'on veut qu'ils le reçoivent. Quel homme que M. V..., que ne l'ai-je connu plus tôt 1 Oh 1 si j'avais traité votre affaire avec lui, et non pas avec Deluc, vous seriez avec nous aujourd'hui ; je n'y veux plus penser, cela me déchire trop. J'ai écrit il y a six mois tout ce qui s'est passé à Genève à votre égard, je me
propose d'y joindre tout le reste de nos affaires, et je crois que le morceau sera intéressant. Il ne serait pas convenable de le montrer, aujourd'hui, mais je pense qu'il pourrait trouver place un jour dans vos ouvrages; on pardonnerait le style en faveur des choses, et Tautorité de quelqu'un qui a vu est de quelque poids. Je suis très-bien avec M. V..« j'en pourrai tirer des lumières. Il est persuadé, ainsi que moi, que Vernes n'a point de part au libelle^; je ferai tout mon possible pour découvrir quelque chose. Mais au reste cet indigne écrit i\a trouvé nulle créance à Genève, et il doit faire connaître à Paris quels ennemis vous avez ici. Je suis persuadé que Vernes n'a pas senti tout ce qu'avait de mal son premier ouvrage *, et qu'il ne voit pas encore qu'il justifie trop ceux qui lui ont attribué le second. Au reste M. Y... m'a dit qu'il vous écrivait sur tout cela ; nous nous voyons et nous agirons de concert. Le procureur général * a avoué les Lettres de la campagne. Que signifie cet aveu? il a voulu, je crois, laisser au Conseil à décider seul sur votre Hvre et celui des citoyens, et c'est pour cela qu*ii s'est déclaré partie. S'il y avait eu des hommes fermes dans les Deux-Cents S la déclaration projetée
* Les Sentiments des citoyens j dont le yéritable auteur était Voltaire, quoiqu il l'ait toujours nié. On sait que Rousseau, induit en erreur par le style du libelle, avait cru reconnaître celui de M. Vernes, et, comme il n'était pas bien disposé à l'égard de ce dernier depuis leurs anciens démêlés, rien ne put le faire changer d'opinion sur le compte de ce pnsleur. Rousseau était cvidemment dans son tort et calomniait un innocent. Nous sommes heureux de pou> voir réparer ici un oubli dont nous nous sommes rendu cdUpable lors de la publication des Œuvres inédites de J.-J. Rousseau, (Paris, 1861. Chez Michel Lévy.) En donnant dans ce volume une lettre inédite de Rousseau à M. Verne» (p. 419), lettre fort injurieuse qui avait trait a cette affaire du libelle, et qui réclamait une note propre à en détniire l'efret, nous n'avions pas son:;é à rectifier l'erreur du philosophe, dans la persuasion que la notoriété publique suftisail pour en faire justice.
^ La réfutation de V Emile,
5 Tronchin.
^ Le conseil des Deux-Cents.
A J.-J. ROISSEAU. 121
n'aurait pas fait peur. Mais on craignait qu*il ne là joignit au petit Conseil, et la médiation serait venue! Je n*ai jamais vu tant de terreur; les rues étaient pleines de citoyens consternés, et semblaient désertes par leur silence ; tout le monde voyait le danger, personne ne savait comment on pourrait Vécarler. M. Y... et moi fûmes du même avis, et ce fut un coup décisif. Il n'y a pas dans nos annales une journée aussi mémorable que celle de jeudi. C'est un chef-d'œuvre de politique, et une chose sublime. Que votre nom va grand à la postérité !
Adieu, mon ami, je partage vos douleurs, celles de mon père sont cruelles; je pars au commencement de mars. Je vous écrirai encore, je vous demanderai de m'écrire à Montpellier. Je vous embrasse bien cordialement, et je vous conjure de ne pas oublier quelqu'un qui vous aimera toujours où qu'il soit et dans quelque situation que vous puissiez-êlre.
16 février 1765.
Je remis hier à M. Y..., mon très-bon ami, les Sentiments* des citoyens que vous m'avez demandes, et qu'il doit vous envoyer avec la nouvelle brochure. Bon Dieu ! où en sommes nous? mon sang bout dans mes veines, mon cœur se soulève, et je n*ai pas d'expressions pour peindre ma douleur et mon désespoir. Yoilà donc cette paix sur laquelle nous avions compté I Mais que faire? nous en avons conféré avec cet ami, et nous avons conclu qu'il fallait plier et se taire. Quel parti! En effet, si nous répondions, les choses seraient poussées à l'extrême; dire peu, serait ne rien dire, tout dire serait gâter tout. 11 faut donc attendre. Qu'il en coûte! car comment êtesvous traité ! On juge bien mal de tout cela en France ; on pré-
tend que c^est votre livre qui nous divise \ on croit que les griefs des citoyens sont des objets frivoles, on ne voit pas leurs conséquences avec le système entier de notre liberté. Il ne nous serait pas difficile sans doute de développer le système contraire et d'expliquer des démarches évidentes pour qui veut les voir. Mais quand il faut supposer des intentions, quoique les faits les rendent probables, on court toujours de grands risques; nous avons tout balancé, nous avons vu qu'il fallait en rester là. Adieu, mon ami, ma douleur est extrême, il me tarde bien de mettre en pratique vos conseils. Non, la vertu la plus pure ne peut se conserver toujours telle, avec un pareil monde ; mais quand elle pourrait compter sur ellemême, elle aurait trop à souffrir avec lui. Adieu, mon ami, mon cœur gontlé d'amertume aurait besoin de se répandre dans le vôtre. Oh! si j'étais plus libre, si je pouvais renoncera tout ce que vous avez abandonné! Mais la destinée me garrotte de ses pesantes chaînes. Libre par le cœur; contraint, gcné, lié par ma situation, je ne vis que dans le temps oii je pourrai me soustraire à tout ce qui me captive. !\|on cher ami, malgré tous les efforts de vos ennemis acharnés, vous êtes plus heureux que moi, si vous savez sentir que vous l'êtes. Adieu *.
6 mars 1765.
Si je suis en reste avec vous, c'est bien malgré moi, mais à la veille de mon départ une foule d'embarras m'accablent. Outre ma correspondance, je suis chargé de celle de mon père, et comme notre voyage sera de plus de six mois, il m'a fallu mettre toutes ses affaires en règle ; vous pensez bien que je suis peu au fait de tout cela et que j'ai eu plus de peine à m'en
* Les Utlres de la montagne,
* La réponse de Rousseau est du 18 février suivant.
tirer que s'il se lut agi de choses plus importantes. Nonseulement je n'aurais pu copier ce que vous me demandiez, mais ce chiffon, quand je le mettrais au net,ne serait pasdigne de vous ^ Il faut que je le travaille encore, et j'y veux ajouter une histoire abrégée de nos tracasseries, dans la vue de montrer au public que si les griefs des citoyens sont en euxmêmes très-peu importants, ils le sont beaucoup par leurs conséquences. La liberté tient à si peu de chose, et ici elle était tout entière attaquée. Gela n'allait pas à moins qu'à ôter au peuple la législation. Quant à vous, ce que je me propose, c'est de justifier votre conduite dans toute cette affaire, et de montrer qu'elle a été un sacrifice continuel de vous-même et de vos plus chers intérêts à la tranquillité de votre patrie; vous sentez le parti que je tirerai de vos lettres; vous m'en avez écrit qui sont des chefs-d'œuvre de patriotisme; rien ne peut vous honorer comme cela, et je ne vois pas ce que vos ennemis pourraient opposer à ces lettres.
Soyez persuadé, mon cher et respectable ami, que je m'occuperai sérieusement de ce petit écrit pendant mon séjour à Montpellier, d'oti je me propose de vous l'envoyer; j'y dis aux Genevois des vérités dures; mais nous verrons, car pourtant je ne dois pas leur donner trop de prise contre moi, s'il faut que je revienne vivre avec euxl ils me haïssent déjà beaucoup. Si vous saviez comme je fus traité hier au soir, pour avoir osé blâmer la lettre de Tabbé de Mably, et pour avoir dit que la plupart des étrangers pensaient bien autrement que lui des Lettres de la montagne. En vérité Genève ne m'est plus rien, je ne la vois que dans quelques-uns de vos amis ; du reste elle est tout entière où vous êtes.
' Moultou, dans une du ses lettres précédcnles, parle d'un écrit qu'il avait fait en faveur de Rousseau sur les événements qui venaient de se passer à Genève. Le philosophe, dans sa dernière lettre, le priait de le lui en— Hoycr.
124 LETTRES DE MOULTOT
12 mars 1705.
Cher ami. dans quel état me met votre lettre*! Il était donc pour vous de nouveaux malheurs! Les scélérats, et ils se disent les apôtres du meilleur des maîtres! Ils me feraient abhorrer la nature entière si je ne connaissais encore des hommes capables de compatir à vos peines et de partager vos douleurs. Omon ami, si j'étais seul, je vous lejure, je m'unirais à votre infortune, et j'irais, s'il le fallait, avec vous au bout de Tunivers. Mais espérons encore, voire courage peut les étonner, une âme forte doit imposer à ces âmes de boue; quoi qu il en soit, votre conduite vous honore et l'opprobre dont ils se couvrent ne finira pas même avec eux. Mon ami, ne vous découragez point, vous avez tout fait pour le mieux; un jour les préventions seront détruites, vos ennemis mêmes se joindront a ceux qui vous admirent et qui vous aimcnt,et leurs remords vous vengeront. Cependant, pourquoi, si d'autres asiles ne vous sont pas offerts, pourquoi vous effrayez-vous du voyage d'Angleterre? Mon ami, c'est moi que ce voyage désespère; comment puis-je renoncera l'espoir que j'avais toujours nourri chèrement dans mon cœur de finir ma vie auprès de vous; voilà ce qui me déterminait à fixer mon séjour en Suisse. Vous voulez vous cacher au monde, cher Rousseau, il n'est pas digne de vous posséder; mais, mon ami, ne vous dérobez qu'à vos persécuteurs, que je puisse, où que vous soyez, percer Tobscurilé de votre retraite, et faire couler encore dans votre sein les larmes de l'amitié. Mon cher, mon très-cher ami. Dieu m'est témoin que je n'ai pas cessé un seul instant de vous aimer; l'in-
^ La lettre du 9 mars 1765. Elle apprenait à Moultou les tracasseries suscitées à Rousseau par le clergé neucbâtelois et par M. de Montmolliu, à la suite de la publication des J^ettres de la montagne.
justice de vos ennemis, leur aveugle haine a toujours réchauiïé le feu de mon amitié. Jusqu'à mon dernier soupir je serai le même pour vous. Souvcnez-vous que vous êtes nécessaire à mon bonheur. — Adieu, mon cher et vertueux ami, je pars demain ; il m'en coûte de m'éloigner de vous dans un moment aussi terrible ; je serai longtemps sans avoir de vos lettres. 0 mon Dieu ! que Tamitié est douce et cruelle. Mon père, mon respectable père me charge de vous dire mille choses tendres. Les préjugés ne Tempéchent pas d'être homme ; il vous aime, il vous révère et il abhorre vos ennemis ^
' Les lettres de Moultou s'arrêtent ici. On se rappelle que Rousseau, étant parti précipitamment de Moticrs pour rÂnglelcrre, avait confié à son ami, M. Du Peyrou, tous ses papiers, parmi lesquels se trouvaient les lettres qu'on vient de lire. Quoique la correspondance ait continué, coninie le prouvent les lettres de Rousseau postérieures à cette époque, les réponses de Moultou nç se sont pas retrouvées.