‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemisChapitre 24 sur 50 · DIDEROT · texte numérisé non relu

DIDEROT

Janvier 17S7.

-Vous voyez bien, mon cher, qu'il n'est pas possible do vous aller trouver parle temps qu'il fait, quelque envie, quelque besoin même que j'en aie. Auparavant tout le monde était malade chez moi ; moi d'abord qui ai été tourmenté de coliques et de dévoiement pour avoir pris de mauvais lait ; ensuite l'enfant, d'un rhume de poitrine qui faisait tourner la Icte à la mère el qui m'a inquiété, tant il était sec et rauque.

* Rousseau élnnl parti de Monlmorency le 11 juin, pour éviter la prise do corps décrétée contre lui, celte lettre, datée du 15 et adressée à Montmorency, n*a dû lui parvenir à Moliers'qùe beaucoup plus tard - ' ' i

Tout va mieux, mais le temps ne permet rien. Savez-vous ce que vous devriez faire? Ce serait d'arriver ici et d'y demeurer deux jours incognito. J'irais samedi vous prendre à Saint- Denis, où nous dînerions et de là nous nous rendrions à Paris dans le fiacre qui m'aurait amené. Et ces deux jour^, savez-vous à quoi nous les emploierions? A nous voir, ensuite à nous entretenir de votre ouvrage; nous discuterions les endroits que j'ai .soulignés et auxquels vous n^entendrez rien si nous ne sommes pas vis-à-vis Fun de Tautrc. Vous finiriez en même temps l'affaire du manuscrit du baron, soit avec Pissot, soit avec Briasson et vous prendrez des arrangements pour le vô!rc, et peut-être arrangerez- vous une troisième affaire dont je me réserve à vous parler quand vous viendrez. Voyez donc si vous voulez que j'aille vous prendre. Je sms bien aise que mon ouvrage vous ait plu et qu'il vous ait touché^. Vous n^êtes pas de mon avis sur les ermites. Dites-en tant de bien quHl vous plaira^ vous serez le seul au monde dont j* en penserai, encore y aurait-il à dire là-dessus si Von pouvait vous parler sans vous fâcher. Une femme de quatre-vingts ans! On m'a dit une page d'une lettre du fils de madame d-Epinay^ quia dûvons peiner beaucoup^ou je connais mal le fond de votre âme. Je vous salue, je vous embrasse, j'attends votre réponse pour vous aller prendre à Saint-Denis et même jusqu'au parc de Montmorency, voyez. Adieu, j'embrasse aussi madame Levasseur et sa fille, je vous plains tpus beaucoup par le temps qu'il fait. Jeudi.

' Les trois premières lettres qu'on va lire se ratlachent à la brouille qui éclîita entre Diderot et Rousseau, à propos de la comédie du Fils naturel, et qui est racontée, en détail, dans le IX" livre des Confessions. C'e^t suilout' dans les deux. premières lettres qu'on trouvera les passages qui cliagrinêi'ent tant Roussenu, et qui lui fournirent plusieurs de ses principaux griefs contre Diderot. Nous donnons en italique ceux de ces passages qui se trouvent transcrits dans les C(W/fe«sw««.

Je vous demande pardon de ce que je vous dis sur la solitude où vous vivez. Je ne vous en avais point encore parlé. Oubliez ce que je vous en dis et soyez sûr que je ne vous en parlerai plus.

Adieu le citoyen ! C'est pourtant un citoyen bien singulier qu'un ermite.

JanYier 17S7.

Il est vrai qu'il y a quinze ans que j'ai femme, enfant, domestique, nulle fortune, et que ma vie est si pleine d'embarras et de peines que souvent même je ne peux jouir de quelques heures de bonheur et de relais que je me promets. Mes ennemis en font, selon leur caractère, un sujet de plaisanterie ou d'injure. Après cela, de quoi aurais-je à me plaindre. Je neveux plm aller à Paris. Je n'irai plus , pour cette fois je Vai résolu. Il n- est pas absolument impossible que ce soit là le ton de la raison.

Vous ne savez quelle peut être l'affaire que j'ai à vous proposer, cependant vous la refusez et m'en remerciez. Mon ami, je ne vous ai jamais rien proposé qui ne fût honnête, et je n'ai pas changé de ce que j'étais.

A peine y a-t-il quinze jours que le temps où j'ai dû vous parler de votre ouvrage est expiré, il fallait en conférer ensemble; il le faut, et vous ne voulez pas venir à Paris. Eh bien, samedi malin, quelque temps qu'il fasse, je pars pour l'Ermitage. Je partirai à pied, mes embarras ne m'ont pas permis d'y aller plus tôt, ma fortune ne me permet pas d'y aller autrement, elfl faut bien que je me venge de tout le mal que vous me faites depuis quatre ans.

Quelque mal que ma lettre ait pu vous faire-, je ne me repens pas de vous Tavoir écrite. Vous êtes trop content de votre réponse, vous ne reprocherez point au ciel de vous

avoir donné des amis ! Que le ciel vous pardonne leur inutililet

Je suis encore effrayé du danger de madame Levasseur^ et je n'en reviendrai que quand je l'aurai vue (je vous dirai tout bas que la lecture que vous lui avez faite de votre lettre pouvait élre un sopliisme bien inhumain), mais à présent elle vous doit la vie et je me tais/

Le lettré^ a dû vous écrire quil y avait sur le rempart vingt pauvres qui mouraient de faim et de froid et qui attendaient le liard que vous leur donniez. Cest un échantillon de notre petit babil ^ et si vous entendiez le resté il vous réjouirait comme cela.

Il vaut mieux être mort que fripon ; mais malheur à celui qui vit et qui n*a point de devoir dont il soit esclave !

Scipion avait pour amis tout ce qu'il y avait de grands dans la république, et je me doute bien que le chemin de Rome à Linterne et de Linterne à Rome était souvent embarrassé de litières. Mais le plus opulent des vôtres ne saurait payer le louage d'un fiacre sans se gêner, et voilà pourquoi Ton ne trouvera sur le chemin de TErmilage à la Chevrette que quelques philosophes pédestres , gagnant pays le bâton à la main , mouillés jusqu'aux os et crottés jusqu'au dos.

Cependant, en quelque endroit du monde que vous voulussiez vous sauver d'eux, leur amitié vous sjiivrait, et l'intérêt qu'ils prennent à madame Levas^eur; vivez, mon ami, vivez, et ne craignez pas qu*elle meure de faim.

Quelque succès qu'ait eu mon ouvrage, et quoi que vous m'en disiez, je n'en ai guère recueilli que de l'embarras et n'en attends que du chagrin. Adieu, à samedi.

* Surnom que Ton donnait dans l'intimité au jeune fils de madame d'Ëpinay.

' Voyez, dans Ja Correspondance y la réponse de Rousseau à ceUe IcKre, elle est datée du mercredi noir 1757, et commence par ces mou i Quand vous pre* nez des engagements.,.

Janvier 1757',

Madame d'Épinay m'a fait dire vendredi par monsieur son fils que vous arriyeriez samedi et qu'il était inutile que j'allasse à TErmitage. Il eût été si bien à vous de venir et j'étais si convaincu que vous arriviez que je vous attendis tout le jour. Il n'est pas difficile de devineç par quelle raison une femme honnête et vraie a pu se déterminer à ce petit mensonge.

Je comprends, vous m'auriez chargé d'injures; vous m'auriez fermé votre porte, et l'on a voulu vous épargner un procédé qui m'aurait affligé et dont vous auriez eu à rougir. Mon ami, croyez-moi, n'enfermez point avec vous l'injustice dans votre asile, c*est une fâcheuse compagnie. Une bonne fois pour toutes, demandez-vous à vous-même qui est-ce qui a pris part à ma santé quand j'ai été malade? qui est-ce qui m'a soutenu quand j'ai été attaqué? qui est-ce qui s'est intéressé vivement à ma gloire? qui est-ce qui s'est réjoui de mes succès? Répondez-vous avec sincérité et connaissez ceux qui vous aiment. Si vous avez dit à madame d'Épinay quelque chose qui soit indigne de moi, tant pis pour vous; on me voit, on m'enlend, et l'on comparera ma conduite avec vos discours. Je vous renvoie votre manuscrit*, parce qu'on m'a fait assez entendre qu'en vous le reportant, je vous exposerais à maltraiter votre ami. Oh ! Rousseau, vous devenez méchant, injuste, cruel, féroce, et j'en pleure de douleur. Une mauvaise querelle avec un homme que je n'estimai, et que je n'aimai jamais comme vous , m'a causé des peines et des insomnies. Jugez quel mal vous me faites. Mais je crains que les liens les plus doux ne vous soient devenus fort indifférents.

^ Voyez, dans la Correspondance, la lellre de Rousseau à madame d'Épinay, de 1757, qui commence ainsi : Je reçois votre lettre, ma bonne amie... * De la Nouvelle Héloise,

Si je ne vous éloigne point par ma visite, écrivez-le moi, et J'irai vous voir, vous embrasser et conférer avec vous sur voire ouvrage. 11 n'est pas possible que je vous en écrive, cela serait trop long. Vous savez que je n'ai que les mercredis et les samedis, et que les autres jours sont à la chimie. Faitesmoi signe quand vous voudrez et j'accourrai ; mais j'attendrai que vous fassiez signe.

M. DHolbach vous prie de prendre arrangement avec quelque imprimeur ou libraire, afin que Touvrage que vous savez puisse paraître ^

Automne 1757*.

Je suis fait pour vous aimer et pour vous donner du chagrin. J'apprends que madame d'Épinay va à Genève et je n'entends point dire que vous l'accompagniez. Mon ami, content de madame d'Ëpinay, il faut partir avec elle. Mécontent, il faut partir beaucoup plus vite. Êtes-vous surchargé du poids des obligations que vous lui avez , voilà une occasion de vous acquitter en partie et de vous soulager. Trouverez-vous une autre occasion dans votre vie de lui témoigner votre reconnaissance? Elle va dans un pays où elle sera comme tombée des nues , elle est- malade, elle aura besoin d'amusements et de distractions.

L'hiver! voyez, mon ami, Tobjection de votre santé peut vive beaucoup plus forte que je ne le crois. Mais étes-vous plus mal aujourd'hui que vous ne l'étiez il y a un mois et que vous ne le serez au commencement du printemps? Ferez-vous dans trois mois d'ici le voyage plus commodément qu'aujourd'hui? Pour moi, je vous avoue que si je ne pouvais sup-

^ Voyez, dans la Correspondance ^ la réponse de Rousseau, datée de janrier 1757, et qui commence par ces mots : Tai envie de reprendre en peu de mots...

^ Les deux dernières lettres de Diderot qu'on va lire ont trait au voyage de madame d'Épinay à Genève et aux tracasseries qui en furent la suite.

27^ LETTRES DE DIDiîROT

porter la chose, je prendrais un bâton et je la suivrais. Et puis, ne craignez-vous point qu'on ne mésinterprète votre conduite r'on vous soupçonnera ou d'ingratitude ou d un autre motif secret. Jesaisbien que, quoi que vous fassiez, vous aurez pour vous le témoignage de votre conscience ; mais ce témoignage suffi r a -t-il seul? Et est-il permis de négliger jusqu'à un certain point celui des autres hommes? Au reste, mon ami , c'est pour m'acquitter avec vous et avec moi que je vous écris ce billef, s'il vous déplaît, jetez-le dans le feu et qu'il n'en soit non plus question entre nous que s'il n'avait point èïé écrit. Je vous salue, vous aime et vous embrasse *.

Automne 1757.

Il est certain qu'il ne vous reste plus d'amis que moi ; mais il est certain que je vous reste. Je l'ai dit sans déguisement à tous ceux qui ont voulu Tenlendre, et voici ma comparaison : c'est une maîtresse dont je connais bien tous les torts, mais dont mon cœur ne peut se détacher. Une bonne fols pour toutes, mon ami, que je vous parle à cœur ouvert. Vous avez supposé un complot entre tous vos amis pour vous envoyer à Genève, et la supposition est fausse. Chacun a parlé de ce voyage selon sa façon de penser et de voir. Vous avez cru que j'avais pris sur moi le soin de vous instruire de leurs s'entiments, et cela n'est pas. J'ai cru vous devoir un conseil et j'ai mieux aimé risquer de vous en donner un que vous ne suivriez pas que de manquer à vous en donner un que vous devriez suivre. Je vous ai écrit, homme prudent, une lettre qui n'était que pour vous et que vous communiquez à Grimm et à madame d'Épinay; et des embarras, des réticences équivalentes à de petits mensonges, des équivoques,

* Celle letlre-ci a 6i6 transcrite en entier par Rousseau, au livre IX* des Confessions, ainsi que la réponse qu'il y fit.

des questions adroites, des réponses détournées ont été les suites de cette indiscrétion ; car, après tout, il fallait garder le silence que vous m'aviez imposé, et tons vos torts avec moi ne pouvaient me dispenser de la parole que je vous avais donnée.

Autre inadvertance : vous me faites une réponse et vous la lisez à madame d'Epinay, et vous ne vous apercevez pas qu'elle contient des mots offensants pour elle, qu'elle montre une âme mécontente, que ses services y sont appréciés et réduits , et que sais-je encore? et qu'est-ce, par rapport à moi, que cette réponse? Une ironie amère, une leçon aigre et méprisante ; la leçon d'un précepteur dur à son clerc ; et voilà le coup d'oeil sous lequel vous ne craignez pas de nous faire voir l'un et Taulre à une femme que vous ayez jugée.

J'ignorais sans doute beaucoup de choses que peut-être il eût fallu savoir pour vous conseiller ; mais il y en avait de très-importantes dont vous m'aviez instruit vous-même et je n'ai rien entendu des autres que je ne susse comme eux. Pour Dieu , mon ami , permettez à votre cœur de conduire votre tête et vous ferez toujours le mieux qu'il est possible de fair» ; mais ne souffrez pas que votre tête fasse des sophismes à votre cœur : toutes les fois que cela vous arrivera, vous aurez une conduite plus étrange que juste, et vous ne contenterez ni les autres ni vous-même.

Que deviendrais-je avec vous, si l'âprelé avec laquelle vous m'avez écrit m'avait déterminé à ne plus vous parler de vos affaires que quand vous me consulteriez? Mais tenez, mon ami , je m'ennuie déjà de toutes ces tracasseries ; j'y vois tant de petitesse et de misère que je ne conçois pas comment elles peuvent naître et moins encore durer entre des gens qui ont un peu de sens, de fermeté et d'élévation.

Pourquoi délogez-vous de l'Ermitage? Si c'est impossibilité d'y subsister, je n'ai rien à dire; mais toute autre raison d'en

280 LKTTRE DE D'ESCHEHNY

tlclogêr est mauvaise, excepté celle encore du danger que yous y pourriez courir dans la saison où nous allons entrer. Songez à ce que je vous dis là , votre séjour à Montmorency aura mauvaise grâce. Eh bien , quand je me mêlerais encore de vos affaires sans les connaître assez , qu*est-ce que cela signifierait? Rien. Ne suis-je pas votre ami, n'ai-je pas le droit de vous dire tout ce qui me vient en pensée? N'ai-je pas celui de me tromper? Vous communiquer ce que je croirai qu'il est honnêle de faire, n'est-ce pas mon devoir? Adieu, on ami , je vous ai aimé il y a longtemps, je vous aime toujours; si vos peines sont attachées à quelque mésentendu sur mes sentiments, n'en ayez plus, ils sont les mêmes.

Neucbâtel, le 23 mars 1765^

Je ne me suis point hâté d'apprendre à M. Diderot la réponse que vous avez faite aux propositions de paix que je vous ai portées de sa part, mon peu de succès m'a retenu jusqu'à présent. J'en ai reçu une lettre* ces jours derniers, il me demande de vos nouvelles; il me reproche ma négligence et mon silence sur la commission dont il m'avait chargé auprès de vous ; il a raison, j'ai des torts vis-à-vis de lui. Ne voudriez-vous point, monsieur, par une réponse plus favorable, en diminuer le degré, et enfin celle que vous m'avez fait la grâce de me rendre, est-elle votre dernier mot? Devrais-je vous faire observer que si M. Diderot vous a manqué,

* Nous avons placé à la suite des lettres de Diderot le fragment suivant, comme ayant trnit aux relations de ce dernier avec Rousseau. D'Escherny était un Neuchâtelois lié avec les deux anciens amis, et dont Diderot avait cru pouvoir se servir pour opérer sa réconciliation avec Jean-Jacques. On va voir que cette réconciliation n'aboutit pas.

il le reconnaît en partie et l'attribue plus à légèreté, précipitation, malentendu, qu'à un dessein réfléchi de vous nuire. Cependant il prétend que par celte note de votre Lettre à M, d'Alembert, vous Tavez percé d'un trait cruel et douloureux qui fait le malheur de sa vie ; il ajoute que quelque graves que pussent être ses torts, ravir Thonneur à un homme sensible, c'est plus que lui arracher la vie, et que c'est le cas où vous êtes vis-à-vis de lui. 11 y aurait de la témérité à moi de vous parler de la disposition à pardonner, naturelle aux âmes grandes et généreuses. J'ignore vos motifs ; mais quels qu'ils puissent être, quelque atrocité, quelque noirceur que je suppose aux procédés de M. Diderot, je mets les choses au pis, pourrez-vous refuser l'oubli du passé et le désaveu de cette note funeste à un ami de vingt années, que vous avez blessé mortellement, et qui vous en prie, en vous demandant grâce...?

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