‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemisChapitre 23 sur 50 · D'ALEMBERT · texte numérisé non relu

D'ALEMBERT

30 juillet 1760

Je suis très-sensible, mon cher monsieur, aux bontés dé madame la maréchale de Luxembourg , et je vous supplie de lui en témoigner toute ma reconnaissance. Je ne puis avoir auprès d'elle un meilleur interprèle que vous. J'attends d'une heure à l'aulre le moment de revoir le pauvre abbé*, dont je me Batle enfin que la captivité va finir. Voltaire écrivait h quoiqu'un ces jours passés : Cesl grand dommage qu'un si bon officier ait été fait prisonnier à Ventrée de la campagne. Adieu, ma santé n'est pas trop bonne et tput ce qui se passe n'est pas propre à la rétablir.

Heu ! fuge, nate deû, teque his, ait, eripe ilammîs. Hostis habct muros, ruit alto à culmine Troja.

Voilà, mon cher philoxsophe, ce que tous les gens de lettres qui pensent, doivent se dire aujourd'hui. Adieu , je vous embrasse.

i"aoûtl7C0.

Grâce à vos soins, mon cher philosophe, l'abbé est sorti de la Bastille, et sa détention n'aura point d'autres suites. 11 part pour la campagne et vous fait, ainsi que moi, raille remerclmenls et compliments. Vale et me ama.

' L'abbé Morellet, que Rousseau venait de faire sortir de la Bastille par l'intermédiaire de la maréchale de Luxembourg. Voyez, pour plus de détails, le livre X* des Confessims,

A J.-J. ROUSSEAU. 269r

Recevez, je vous prie, mon cher monsieur, celte nouvelle édition de mes éléments de musique, à laquelle j'ai fait, ou je crois nvoir fait beaucoup d'améliorations. Pardonnez-moi d'avoir mis en exemple le monologue d'Armide; vous verrez que je ne le donne que comme une leçon d'écolier, pensant d'ailleurs exactement comme vous au sujet de ce monologue. On dit que nous aurons bientôt un nouvel ouvrage de vous, le public Taltend avec impatience et je le lirai avec intérêt. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Février 1761.

J'ai lu, monsieur, on plutôt dévoré le nouveau livre ^ que vous avez bien voulu, m'envoyer, et je vous remercie égalelement de votre souvenir, et du plaisir que vous m'avez fait. Cette éloquence du cœur,, cette chaleur, cette vie, qui fait le caractère de vos ouvrages, brille surtout dans celui-ci, qui doit, ce me semble, mettre le sceau à votre réputation. Il est vrai que ce suc n'est pas fait pour tous les estomacs^ et vous avez dû vous attendre à trouver des censeurs dans un pays où Ton parle tant de sentiment et de passion et ou on les connaît si peu. Mais les censeurs se tairont et l'ouvrage restera. SI j'avais quelque chose à y désirer, ce serait le retranchement de la plupart des notes qui ne me paraissent pas dignes do l'ouvrage et de vous, la suppression d'une douzaine <le pagt s tout au plus, éparses çà et là, dont le ton ne me semble pas assez noble, et peut-être l'adoucissement de quelques phrases de la préface. Mais les fautes qui n'ont besoin ({ue d'être effacées pour être corrigées, ne sont point des fiiutes, surtout

quand des beautés sans nombre les rachètent.

• La Nouvelle Héloute,

Quelques personnes paraissent surprises que la Lellre sur la Comédie cl /a JVo«p^//t! Moïse (qui vaut mieux- que l'autre) soient sorties de la même plume, mais bien loin de me joindre à ces critiques, plus ils auraient raison et plus je devrais vous remercier pour ma part. Continuez, monsieur, à méditer et à mériter du genre humain, il mérite également l'un et l'autre, et conservez votre amitié à ceux qui, comme moi, vous aiment cl vous honorent K

IS juin 176).

J'attendais, monsieur, comme j'ai eu l'honneur de vous le faire dire, que j'eusse achevé la lecture de votre ouvragu*

pour vous en faire mes remercîmcnis et pour vous ai triera vec quelque détail.

Je complais même faire mieux que de vous écrire, je me flattais d'avoir le plaisir de vous voir à Montmorency et de m en enlretemr avec vous, lorsqu'il a plu à une troupe de fanatiques qui se font appeler Pères de la patrie dans les gazettes, de vous persécuter pour avoir eu faison , et pour avoir donné aux hommes le plan d'une religion raisonnable, te malheur, auquel je prends, monsieur, toufe la part qu'une ancienne amitié et la plus grande estime doivent m'inspirer ne me laisse de force que pour vous parler de vous-même etpour vous offrir, dans la situation où vous êtes, tout ce qui peut dépendre de moi pourl'adoucir. Si dans le dessein où vous êtes sans doute de chercher un pays où l'on puisse penser librement sur les superstitions des hommes, les États du roi de Prusse pouvaient vous convenir, les bontés dont ce prince m honore m'en deviendraient plus chères en me mettant a portée de vous être utile. Je ne doute point qu'il

' Sfe!"* '' ^'"''''"^'^'"^' >• '«Po-se de U<,u«e.u,d« 15 février 1761.

n*accueillU cômmic il le doit un homme deWott*e iréputatiou et de voire mérite; il en a trop lui-même pour ne pas sentir combien des hommes tels que vous sont rares, combien on doit élre glorieux de les posséder et honteux de n'en pets sentir le prix. Si le malheur qu'il a d*étrc roi était auprès de vous une tache que sa qualité de philosophe et son estime pour vous ne pussent effacer, si vous craigniez de vivre dans une cour qui n'en a pourtant que le nom parce qu'il n'y a point de courtisans, vous trouveriez, je crois, à Neuchâtel, dans les Etats de ce même prince, une retraite telle que vous pouvez la désirez, et un gouverneur ^milord Maréchal) qui vous recevrait etr vous traiterait comme les patriarches de l'Ancien Testament recevaient et traitaient la vertu perse-* cutéc.

Je ne vous fais point, monsieur, d'autres offres; je ne doute point que vos amis n'y aient pourvu, si vous avez été dans le cas d'en avoir besoin ; j'ai su et je vois par moi-même le tendre inlércl qu'ils prennent à votre malheur, et cet intérêt me les Tait aimer comme s'ils étaient mes égaux ^ ; je les honore aujourd'hui autant que je les respectais auparavant, et quelque juste prévenlion que vous ayez contre la cour, je ne doute point que vous n'ayez dit en cette occasion ce que disait Molière dans une occasion bien diflerente d'un mendiant qui lui rapportait un louis d'or : Oh la vertu va-t-elle se nicher?

Si quelque chose peut adoucir votre peine, c'est de pen* ser que depuis Socrate jusqu'à vous il y a eu des cuistres et des.... que, tandis que des imbéciles vous relèguent loin d'eux, les gens de lettres, qui savent écrire et penser, vous placent à leur tête, et que vous trouverez partout mille bouches ouvertes pour le dire et mille bras ouverts pour vous

1 B'Alembert Teul sans doute parler ici de la famille de Luiembourgi

Ô72 LETTRES DE DIBEHOT

recevoir! Votive dernier ouvrage, si plein de vérités neuves el grandes, de vertus, de sentiments et d'éloquence, met le comble à votre réputation en mettant le comble à votre malheur, et vous pouvez l'appeler l'enfant de votre dou-» leur et de votre gloire. Les honnêtes gens (car il en est encore, et vous avez eu la consolation de l'éprouver) auront une voix plus forte que celle de Thypocrisie et du fanatisme; et le suffrage de ces amis respectables vous fora goûter d'avance celui de la postérité qui prononcera votre nom avec respect et ne saura pas même celui de vos méprisables ennemis. Adieu, monsieur, haïssez (rien n'est plus juste) le gros des hommes comme il le mérite ; mais aiiïiez-en quelquesuns, çt daignez me mettre du nombre*.

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