‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemisChapitre 26 sur 50 · DUCLOS · texte numérisé non relu

DUCLOS

Taris, le 14 février 1759.

Vous ne devez pas douter, monsieur, que je ne fasse tout ce qui dépendra de moi pour vous procurer la justice qui vous est due *. Je vous approuve fort de réclamer tous vos

' Ch. PineaU'DucloSf moraliste et historien, né en 1701 a Dinan, mort à Paris en 4772. — Historiographe de France. — Membre de l'Acndémie des inscriptions. — Secrétaire porpcluel de l'Académie française en 1755. — Ses œuvres principales sont : V Histoire de louis XI; Considérations sur les mœurs, et des Mémoires secrets sur les règnes de Louis XIV et Louis AT.

^ Les deux premières lettres de Duclos ont rapport aux démêlés que Housseau eut avec la direction de l'Opéra, à propos de son Devin du Village* Pour bien les comprendre, voyez, dans la Correspondance, la longue lettre de Rousseau à M. Lenieps, du 25 avril 1759. Rousseau y parle de ces lettres de Duclos.

droits; il vous est assurément bien permis d'être jaloux du peu que vous vous êtes réservé. Je serai toujours très-flatté des témoignages d'amitié que vous voudrez bien me donner, et vous avez grande raison de penser que la mienne pour vous sera inaltérable. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Paris, le 19 février 1759.

MM. Rebel et Francœur ne font, monsieur, aucune difficulté de vous rendre vos entrées, et comme ils n'étaient pas les maîtres de l'Opéra lorsqu'on vous les refusa, ce refus ne doit pas être regardé comme étant de leur fait. Je n'ai rien aperçu dans votre première lettre que vous puissiez regretter d'avoir écrit. En tout cas, vous savez bien que je ne ferai jamais rien d'indiscret contre vous, et que je chercherai toutes les occasions de vous prouver mon estime et mon amitié.

21 octobre 1760.

Je ne vous dirai pas sitôt assez , y eût-il le triple de volumes ^ Faites-moi le plaisir de me dire le nom de l'auteur, je vous garderai le secret. Quel qu'il soit, je Taime beaucoup. Dites-le-lui, si vous n'êtes que l'éditeur; je vous ai promis de ne vous point faire d'observations, je vous tiens parole, mais je vous promets bien de relire l'ouvrage. Je vous embrasse de tout mon cœur.

* Il est qaestion ici, ainsi que dans les cinq lettres suifanles^de la Nouvelle Héloisef que Rousseau avait envoyée à Duclos, avant qu'elle ne parût, et sans lui en nommer Tauteur.

290 LETTRES DE DUGLOS

Octobre 17G0.

Vous nie demande'^ des critiques^, monsieur, si elles étaient mauvaises vous n'en auriez que faire, si elles sont bonnes elles sont inutiles aujourd'hui. Yoici cependant quelques observations. Il me semble qu^il manque trois ou quatre lettres ^e liaison dans le premier volume, il y a d'ailleurs une obscurité sur l'époque de la première faiblesse de Julie, le bosquet de Clarens peut induire en erreur là-dessus.

Je n'aurais pas voulu de la lettre sur l'Opéra dans le second , cela est trop personnel à l'éditeur et trop animé pour votre héros, qui a bien autre chose à penser et surtout à sentir.

J'aurais voulu aussi supprimer quelques notes, mais il y en a d'excellentes ; je n'aime pas celle de la i 6*^ lettre du tome III, ni même ce qui l'amène. J'avoue cependant que certaines choses qui m'ont un peu blessé donnent occasion à des réfle^^ions et des réponses admirables. Il y aura dans le cours de l'ouvrage des obscurités pour le commun des lecteurs qui seront bien claires et bien précieuses à de certaines âmes. Cela ne réussira pas médiocrement pour le petit nombre, et cela sera célèbre pour tous. J'attends le reste avec impatience Qt mon plaisir se soutient. Je vous fais peu de critiques, peutêtre en trouverez-vous trop ; mais il me faudrait bien d'autres détails si j'entrais dans ceux qui m'enchantent. Comment l'avocat des sauvages a-t-il développé tant de délicatesses d'amour et de vertu dont le germe est sans doute dans le cœur, mais que la société seule, quoique très- corrompue, a pourtant développée? Je crois que le petit nombre de lecteurs faits pour l'ouvrage fera la loi aux autres et qu'il aura le plus grand succès. Ce que je vous ai dit sur l'auteur partait d'un intérêt d'amitié et non pas d'une curiosité indiscrète.

* De la Nouvelle Hélotse.

Si l'ouvrage est de vous, j'en suis bien aise, parce que je vous aime; s'il n'en est pas, j'en serai encore plus aise, parce que j'aime mieux qu'il y ait deux hommes capables de le faire qu'un seul. Je vous embrasse de lout mon cœur.

Novembre 1760»

Je suis !rès-flatlé que vous ayez désiré mon approbation , mais je ne vous pardonne de n'en avoir pas été sûr d'avance, que parce que ce n'est qu'une faute de jugement, ou plutôt un compliment; car je veux croire que vous n'en doutiez pas, ou sur quels lecteurs comptiez vous donc? Mon plaisir va croissant, je vous réponds que je ne trouve pas l'ouvrage feuillu. Je voudrais qu'il eût vingt volumes, ils me délasseraient du Dictionnaire, Je désirerais , comme lecteur et citoyen, qu'il fût d*un autre que de vous; comme ami, je serais fâché qu'il n'en fût pas. Vous me rendez, je crois, la justice de croire qu'en vous parlant ainsi je ne pompe pas votre secret; quand je suis curieux, je fais mes questions crûment; ainsi ne me j*épondez pas à cet article-là. Que de caractères honnêtes et très-diflérents entre eux I Ce n'est pas seulement une lecture de plaisir, c'est un bon livre ; je no vous aurais rien dit, ni en bien ni en mal, si vous ne me laviez demandé.

A présent que j'ai vu Touvrage, je vous dirai que je désapprouve fort l'idée de préface que vous m'avez dite. Si vous regardez cet ouvrage comme dangereux, même pour des filles, je vous déclare que vous n'êtes pas digne de le lire. Ëh vite, le volume suivant. Je vous embrasse de tout mon cœur*.

' Voyez, dans la Correspondance^ la réponse de Rousseau à celle lellre. Elle esl du 19 novembre 1760*

Novembre 1760.

Eh promptement le sixième * ! Que je suis bien fâché qu'il soit le dernier ! Vous avez raison de penser que nos goûts ont beaucoup de rapports, et vous pourriez y ajouter nos opinions; je ne crois pas que nous nous soyons mal connus, mais nous nous sommes trop peu connus. Vous auriez un grand tort de supprimer les deux dernières parties , l'ouvrage est trop fait pour qu'il puisse se passer de dénoûment, je dis même qu'il faudra l'addition de Thistoire d'Edouard. C'est précisément parce que je la comprends dans le peu qui en est dit, que j'en désire le développement. Je vous prie de le regarder comme un devoir, non d'auteur mais de philosophe citoyen. Je pense encore que vous devez, dans la préface, prévenir le lecteur sur la longueur ou plutôt l'étendue de deux lettres du quatrième tome et de deux du cinquième. Elles feraieni, à l'ex* ception de celle sur l'Elysée, un excellent traité séparé , mais qui ne sera pas lu avec tant de plaisir dans le lieu où il se trouve, parce qu'il suspend un intérêt très-vif. Les philosophes qui ne goûteront pas Julie sont privés de bien des lumières; ne regrettez pas leur suffrage. A l'égard des dévots, Wolmar m'alarmerait pour l'éditeur, si je n'espérais pas qu'ils sauront quelque gré à celui qui, en ébranchant l'arbre, en défend le tronc contre ceux qui veulent l'arracher. Le temps qui court doit les avoir préparés à cette distinction, qu'ils n'auraient sûrement pas faite autrefois.

Mandez -moi quand nous aurons l'ouvrage^ je suis trèspressé d'en être possesseur et d'en dire mon sentiment. Puisque vous me parlez du port, vous avez eu tort de le payer, vous pouviez bien penser que je n'y manquerais pas.

Si vous avez quelque chose à me répondre sur mes observations, n'attendez pas que vous m'envoyiez le sixième* Vous

^ Le sixième cahier de la Nouvelle Hélotse.

me ferez même plaisir en me Tannonçant, j'en jouirai d'avance en prévoyant le temps de le recevoir. Vale et me ama.

Je serais bien fâché, monsieur, que vous eussiez supprimé les deux dernières parties, surtout la sixième. Je n'aurais pas eu la valeur d'une feuille à retrancher sur tout Touvrage, si j'avais été le maître du manuscrit. J'attends avec impatience que l'édition paraisse pour la relire, les dévots ne le prendront pas médiocrement bien ou mal. Je suis chargé de vous faire une proposition de la part de M. de Bastide. Voudriez-vous lui donner, pour un ouvrage périodique qu'il projette, votre ouvrage sur VÊducation moyennant quatre louis par feuille ^? Je sais que vous m'avez dit qu'il ne pouvait pas s'imprimer ici; mais je me rappelle aussi que ce qu'il y a de critique n'est que vers le second volume. On consentirait à ce que vous arrêtassiez où vous le jugeriez à propos , et vous seriez toujours en état et en droit de traiter du reste avec un libraire qui réunirait ce qui aurait paru par morceaux. Faites-moi, je vous prie, réponse là-dessus au plus tôt, parce que M. de Bastide irait vous trouver et prendre avec vous tous les arrangements qui vous conviendraient.

Je serais fort curieux de lire le morceau que vous avez fait sur la Providence. Je vous embrasse de tout mon cœur.

8 décembre 1760.

Vous m'avez mis bien à l'aise, monsieur, en me permettant de dire d'avance mon sentiment sur votre ouvrage*, et

A Voyez, au livre IX* des ConfesiioM, ce que Roussetu dit de ce H. de Bastide, et des efi'res que lui fabait ce dernier pour acquérir set ouvrages. • IM Nouvelle Hélme,

je m'en suis acquitté en pleine Académie et dans plusieurs lieux à peu près aussi secrets. Je serai fort trompé, mais trèspeu humilié, si cela n'a pas le plus grand succès. J'ai remis à M. de Bastide le manuscrit sur la Paix perpétuelle^, et je vous exhorte fort à faire paraître successivement tous les ouvrages de Tabbé de Saint-Pierre. En vous faisant honneur, cela vous serait très-utile, et il me semble qu'il est aussi honorable de vivre des fruits de son travail et de son esprit que de sa terre. M. de Bastide a voulu absolument déposer une somme chez moi que je vous enverrai par la voie que vous me marquerez; j'ai rendu à madame de Chenonceaux la lettre imprimée à Berlin *.

M. de Bastide m'a parlé d'un conte fort agréable que vous avez; si vous voulez me le confier, cela me fera plaisir. 11 m'a dit aussi que vous ne vouliez pas qu'on changeât un mot dans votre manuscrit'. Je ne suis pas minutieux ; mais il y en a un qui n'est sûrement pas dans votre façon de penser, et qui aest pas décent, c'est celui de secte en parlant du christianisme ; j'y substituerais celui de culte ou je répéterais le mot de christianisme ; voyez et jugez.

Robin m'a dit que l'édition n'étant partie de Hollande que le 22 novembre, il ne la recevrait que vers la fin de celui-ci. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Commencement de 1761.

Je vous renvoie le conte ^ que j'ai lu avecpipisir; mais je ne crois pas qu'il puisse paraître ici sans vous commettre.

* Rousseau avait consenti à céder à M. de Bastide son extrait de la Paix perpétuelle de Tâbbé de Saint-Picrrc, pour être inséré dans un journal périodique, appelé le Monde,

* La Lettre à Voltaire sur son poème du Désastre de Lisbonne^ imprimée A Berlin, sans l'aveu de Rousseau, par M. Formey.

* Du Projet de paix perpétuelle,

* La Beine fantasque.

Je trouve que l'abrégé de l'abbé de Saint-Pierre vous convenait très-fort, et par Téchantillon que j'ai vu, l'ouvrage vous ferait honneur et, ce qui doit vous toucher davantage, serait très-utile ^ Vous avez tout ce qui pourrait vous faire de sots ennemis et vous joueriez sur votre gain . A l'égard de Julie^ il y en a six exemplaires qui courent le monde et que Rey a donnés. Quoique l'ouvrage soit bon intrinsèquement, vous savez qu'il y a des choses qui peuvent être mal interprétées, et faire arrêter le livre assez longtemps pour faire naître des contradictions pour le débit et occasionner des contrefaçons. Si vous ne traitez Rey que comme une bête, vous lui ferez grâce. Cet étourdi grossier s'imagine-t-il que c'est sans raison que vous avez fait imprimer en Hollande et que vous lui avez donné pour cent louis ce qui pouvait vous en valoir ici cinq cents ? Donnez-moi , je vous prie, de vos nouvelles par la poste, je vous embrasse de tout mon cœur.

Je vous envoie, monsieur, ce que vous m'avez fait la politesse de me demander* ; mais je vous prierai aussi de m'en dire votre avis ; j'aurai le plaisir, quel qu'il soit, d'avoir un jugement sans passion. J'ai bien encore une misère intitulée : Madame de Luz, que je vous enverrai dès que je Taurai recouvrée.

J'attends avec autant d'impatience la seconde lecture de la Julie que le public en a pour la première. Je ne conçois pas qu'après les plates étourderies de Rey, vous lui ayez con-

* On sait que Rousseau projetait de faire des extraits de tous les volumineux manuscrits de l'abbé de Sainl-Pierfe. Il n'en fit que deux : celui sur la Pai^ perpétuelle et celui sur la pQlys\piodie,

' Sans doute un des ouvrages de Duclos.

29» LETTRES DE DUGLOS

fié votre second ouvrage K Recommandèz-lui du moins d'être plus exact.

J'eus le plaisilr hier d'entendre M. le maréchal de Luxembourg me parler de vous comme j'en pense ; je l'en aime, l'en estime et Ten respecte davantage.

Vous m'aviez annoncé une seconde préface raisonnée sur la Julie, Quand paraiira-trelle ? Je suis avide de tout ce qui vient de vous. J'ai envoyé chez M. de Bastide qui prétend que la Paix perpétuelle est encore chez l'examinateur. Quand je le verrai, je tâcherai de vous délivrer de ses impressions. Vous me répondrez quand cela vous conviendra; je vous écris de même, et là<-des$us je vous embrasse de tout mon cœur.

Paris, ce i% mars 1761.

Je comptais toujours vous porter ma réponse moi-même; mais je suis retenu journellement par des entraves académiques, et la semaine sainte n'est pas plus libre pour moi qu'une autre. J'espère cependant aller vous voir dans les premiers beaux jours, et comme cela ne se bornera pas à une visite, vous croyez bien que j'aurais été charmé de rendre mes respects à M. et à madame de Luxembourg, à qui je rends dans mon cœur Tamitié qu'ils ont pour vous : j'ai déjà éprouvé qu'il y a des grands qui en sont capables ; les gens de lettres n'en doivent attendre que de leurs égaux, ou de ceux dont le rang leur est très-supérieur. J'ai reçu hier les estampes de la Julie^ j'en suis très-content, mais je crains qu'elles ne soient un peu trop grandes pour le format du livre. Projetteriez-vous par hasard une édition in 8®? je serais bien aise de le savoir, afin de ne pas faire relier le mien. J'ai

* Le Contrat social.

élé frappé d'une chose dans votre seconde préface; Tauteur fait plusieurs réponses que vous m'avez écrites, mais je ne vous avais certainement pas fait les mêmes objections. Nous causerons de cela et d'autres choses, lorsque nous nous verrons ; en atiendant, je vous embrasse de tout mon cœur.

Le projet de la Paix perpétuelle est si bien reçu que vous auriez grand tort de ne pas continuer Tentreprise de Tabbé de Saint-Pierre, vous le devez au public et par conséquent à vous-même.

Printemps 1761.

Lesdeux livres reliés sont des doubles de M. deMirabaud,qui m*a laissé ses livres. Il est bien singulier que vous ne receviez pas ce que je donnerai sûrement, je vous les renvoie donc. Je compte aller vous voir aux premiers beaux jours. Je suis dans le moment si enfoncé dans les épreuves du Dictionnaire qu'il faut rendre sur-le-champ, que je n'ai que le temps de vous embrasser de toute mon âme, mon cher ami. Je ne sais pas ce que vous pensez du succès de la Julie; mais, à moins que je ne sois comme ceux qui ont la jaunisse, je ne rencontre que des gens engoués de Touvrage.

Paris, ce 24 mai 1762.

Je viens de recevoir, mon cher citoyen, avec la plus vive reconnaissance, Touvrage que vous m'avez fait remettre^, et je ne doute pas que je ne vous aie encore plus d'obligation lorsque je l'aurai lu. Si je ne vous ai pas vu depuis longtemps, je me flatte que vous ne me soupçonnez pas de refroidissement. Un travail continuel et indispensable ne m'a

^ VÉmile qui venait de paraître.

permis de sortir d'ici que pour aller voir une mère respectable de quatre-vingt-dix-huit ans, et ce temps, le mieux employé de ma vie, il a fallu le réparer ici comme s'il eût été perdu ; j'espère cependant aller cet été vous voir et vous embrasser de tout mon cœur.

Taris, le 12 juin 1762.

Un rhume opiniâtre, mon cher citoyen, m'a empêché de voyager; je comptais cependant aller vous voir incessamment, mais on vient de m'apprendre que je ne vous trouverais pas chez vous*. J*en conçois les raisons, et comme vous pouvez avoir des mesures à prendre, j'ai six cents livres à vous offrir que je remettrai à qui vous me marquerez. Je prends, je crois, la meilleure voie qu'il y ait pour vous faire rendre ma lettre. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Paris, ce 23 août 1762.

J'ai été très-sensible, mon cher citoyen, à la marque de souvenir que vous m'avez donnée ; mais vous n'y parlez ni de votre santé, ni de l'état de vos affaires; j'en entends parler si diversement que je n'en croirai que vous. Avez-vous en effet éprouvé l'ostracisme de Genève*? Dites-moi ce que cela signifie. Qui et quels sont vos persécuteurs ? Quelque imprudence que vous ayez pu faire, vos inlentions ont sûrement été droites. Je me flatte que vous me trouverez à vôtre égard ce que je dois être. Parlez-moi \le vous, de votre situation, de vos affaires, parlez-m'en avec étendue, vous n'en parlerez jamais longuement. Je n'ai rien à vous marquer d'ici, parce que j'ignore ce qui peut vous y intéresser ; mais

1 C'était la veille, le 11 jain, que Rousseau avait fui de Montmorency pour se retirer en Suisse.

^ Duclos fait allusion à ce qui s'était passé à Genève, où VÉmile avait été brûlé par la main du bourreau.

je vous répondrai à ce que vous me demanderez. Je vous embrasse mille fois de tout mon cœur.

Paris, ]e 17 décembre 1762.

Vous auriez grand tort, mon cher citoyen, de me soupçonner de refroidissement pour vous, je n'ai que des motifs de redoubler d'intérêt. Vous êtes du très-petit nombre d'hommes que j'aime le mieux et avec qui je voudrais vivre pour la sûreté et pour ragrément. Je suis sûr que vous êtes persuadé de ce que je vous dis. Je n'ai eu aucun éclaircissement à vous donner d'ici, voilà ce qui m'a empêché d'écrire, mais vous auriez eu trente lettres successives, si j'avais eu successivement trente choses à vous mander et aucun égard ne m'aurait retenu. Je me souviens que vous m'avez dit un jour : écrivons-nous quelquefois, sans nous astreindre aux réponses régulières. Etant jeune et vivant jeunement, je voyais mes maîtresses avec les transports que la vivacité de mon caractère et la force de ma santé vous font aisément supposer, mais je leur écrivais rarement.

Je dois encore vous dire que j'ai actuellement un travail forcé qui consiste à faire des extraits de pièces que je n'ai que pour un temps et qui sont nécessaires à mon histoire, car je veux remplir mon devoir, et peut-être Irouvera-t-on un jour que je ne n'en suis que trop scrupuleusement acquitté*. Bonjour, mon cher citoyen, je vous aime et vous embrassé de tout mon cœur.

J'ai entendu parler d'une lettre que vous avez écrite à l'avocat général, je serais bien aise de la voir.

Paris, le 12 avril 1763.

Je n'apprends que dans le moment, mon cher citoyen, que

* Il était, on se. le rappelle, historiographe de France»

300 LETTRES DE DUGLOS

vous n^avez envoyé un exemplaire de votre réponse à Farchevéque ^ Elle ne m'est point parvenue, j*eu ignore les raisons; mais je n'en suis pas moins sensible à cette marque de votre souvenir qui me sera toujours infiniment cher. Tôt ou lard» le hasard me procurera le plaisir de lire Touvrage. J'ai été vivement touché du détail que vous m'avez fait de ce qui s'est passé à Genève à votre sujet. Vous avez bien raison de penser que votre arrivée dans votre patrie n'y serait désagréable qu'à vos ennemis qui n'oseraient manifester leur haine ; j'ai vu quelques Genevois ici qui en sont fort persuadés. Ne croyez pas avoir perdu aucun ami parmi nous, votre malheur vous en a fait de nouveaux. Quand je dis votre malheur, c'est que je ne doute point que vous ne regrettiez Montmorency et surtout le maitre du château'. Je l'aime de tout mon cœur à cause des sentiments que je lui connais pour vous. Je trouverai peut-être d'ici à quelque temps une de vos plus dignes amies, madame deBoufflers, qui part pour Londres, où je compte aller passer le mois de mai. Je veux me guérir de l'envie de voir l'Angleterre ; je vous écrirai à mon retour et je serais bien aise de trouver de vos nouvelles à mon arrivée ici, qui sera dans les premiers jours de juin. Je suis très* inquiet de votre santé ; à quoi vous occupez-vous ? Vous n'êtes pas fait pour demeurer oisif. Si je vous suis ici de quelque utilité, je compte assez sur votre amitié, pour croire, mon cher citoyen , que vous ne vous adresserez pas à d'autres. Je vous embrasse de tout mon cœur.

23 jaillet 1763.

J'arrive d'Angleterre, mon cher ami, car je ne vous nomme plus citoyen, depuis que j'ai vu dans les gazettes votre libelle

*■ La IMtre à Christophe de BeautnatUf archevêque de Paris. ' Le maréchal de Luxembourg.

de répudiation ^ Je vous estime trop pour croire que vous ayez tort d'avoir renoncé à une patrie qui vous est chère* Je m'en rapporterai à ce que vous m'en direz, d'autant que je vois dans votre lettre tout ce qu'il en coûte à votre cœur pour le divorce. D'ailleurs , j'apprends que beaucoup de citoyens ont réclamé en votre faveur, vous aviez donc des exceptions à faire. M. Cramer, le cadet, ne m*a parlé de vous qu'avec la plus grande estime, je le crois cependant du magnifique Conseil; je vous demande de m'éclaircir là-dessus. Vous vous devez à vous-même et à vos amis, car il vous en reste, et je serais offensé du doute, vous devez donc une sorte de manifeste sur une telle démarche. Je sais que vous avez éprouvé beaucoup d'injustices, vous me les avez montrées dans nos conversations particulières. Je voudrais que tout le monde en fût instruit comme moi , que vous fissiez connaître à tout le mronde comment, étant mal avec beaucoup de gens, vous devriez être bien avec tous. Que j'aurais de choses à vous dire qu*une lettre ne comporte pas, ce n'est pas la timidité qui me retient, vous me connaissez, mais retendue de la matière. Je suis Français, je le suis de cœur, et je sens que j'aurais été attaché à ma nation, quelque part que je fusse né; je vivrai et je mourrai dans ces sentiments. Ce n'est pas que je ne voie et ne sente toutes les sottises qui se font en France, mais, à tout prendre, je ne changerai pas, je conserve mon estime à tout ce que j'ai vu de bon ailleurs. J'ai trouvé partout de quoi me plaire et me dégoûter. Les folies des philosophes me jetteraient du côté des dévots , si les actions de ceux-ci ne me rejetaient de Tautre côté. Ces deux aimants, qui mie repoussent sans m'attirer, me maintiennent dans un milieu qui est la morale de l'honnête homme. Donnez-moi de vos nouvelles, je vous donnerai quelquefois

^ Roosseau venait de renonder publiquement au titre de citoyen de Qenève

des miennes, sans gêne de part ni d'autre; mais aimez-moi toujours, car je vous aime de tout mon cœur.

Répondez-moi , ne fût-ce que pour me dire si ma lettre vous a été rendue, car j'ai pris toutes les précautions en affranchissant , excepté lorsque M. Jannel a contre-signe lui-

même*,

Paris, le U février 1764.

Il y a longtemps, mon cher ami, que je n'ai su de vos nouvelles par vous-même. J'ai fait un voyage en Bretagne, et à mon retour j'ai trouvé une nouvelle édition de vos ouvrages que je me suis procurée. Mais on m^a dit qu'elle n'est pas complète et que vous aviez donné récemment des lettres sur votre affaire' avec les Genevois; faites-moi le plaisir de me donner une liste de ce que vous avez fait paraître, dont je puis n'avoir pas connaissance. J'ai toujours désiré que vous fissiez des mémoires parlicuUers de votre vie , il me semble que vous les aviez commencés. Je trouve dans Héloise et dans Emile des morceaux qui sont plus copiés qu'imités de la nature. Ce nest pas ainsi quon imagine. Je désirerais que vous me donnassiez quelques mots de l'énigme. Je me flatte que vous ne pouvez les confier à personne sur qui vous comptiez plus. J'aurais été bien aise de trouver dans le recueil de vos ouvrages un conte de fées très-philosophique^ dont vous m'aviez fait part. L'enveloppe la plus badine des vérités ne doit pas les faire dédaigner.

. Mandez-moi, je vous prie, si vous êlcs toujours résidant à Moliers-Travers, où je vous adresse cette lettre, marquez-moi aussi par quelle voie je pourrais vous faire remettre un ou*

1 La réponse de Rousseau à celle letlrc csl du 30 juillet 1763. * Les Lettres de ta Montagne.

^ La Heine fantasque*

vragedont vous m*avez paru penser favorablement. Ce sont les Considérations sur les mœurs qu'on m'a engage à revoir et où j'ai interpole beaucoup d'artieles. Y aurait-il quelqu'un à Genève ou à portée de vous à qui je pourrais les adresser? J'ai des facilités pour tout le royaume jusqu'à la frontière. Que je sache surtout par vous comment vous vous trouvez, tant au physique qu'au moral. Je ne vous demande point si vous me conservez votre amitié, je vous sais constant pour ceux qui la méritent. Je vous embrasse de tout mon cœur ^

Paris, le 14 décembre 1764.

Voici , mon cher ami , la nouvelle édition des Considérations. Comme l'ouvrage est assez différent de ce qu'il était, vous me ferez plaisir de m'en dire votre avis. Vous voyez que je ne veux pas être flatté, puisque c'est à vous que je m'adresse.

J'ai lu la première partie de vos Lettres de la Montagne^ je crois que l'archevêque eu solliciterait la publication , s'il les connaissait, et je ne doute pas qu'on ne les permette ; j'en ai parlé très-publiquement.

Dites-moi un peu ce que c'est que ce code pour les Corses ^ qu'on vous demande. Je vous exhorte plus que jamais à écrirez les mémoires dont je vous ai parlé, dussent-ils avoir un jour un codicille. J'approuve fort aussi que vous donniez une édition complcle de vos Œuvres. Elle ne ruinera sûrement pas le libraire. Donnez-moi quelquefois de vos nouvelles, mais sans gêne. Personne ne s'intéresse à vous plus que moi. Je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.

Vous trouverez un portrait à la lête de mon ouvrage. C'est

* La réponse de Rousseau à cette leltre ett du 2 décembre 1764.

* Le Projet de constitution pour les Corses, publié pour la première fi)is dans le volume des Œuvres inéditesde J.-J. Boussem, en 1864 (chez Michel Lévy).

304 LETTRES DE BULHlÊRE

une galanterie que me fit , il y a dix ans , mon libraire, et que je Tai obligé de garder sous la clef. Il ne sera pas aux exemplaires vendus. Comme il ne paraîtra qu'aux yeux de mes amis, la planche sera longtemps neuve. Vous en avez ici (|uelques-un8 avec qui je ne suis pas aujourd'hui mieux que vous ; mais je puis dire que je n'en ai jamais perdu que par leurs vices. Je respecterai les anciens nœuds par mon silence, et sans vouloir jamais les ramener ni même les recevoir, je ne serais pas insensible au plaisir de les humilier par des services , cela s'est déjà trouvé.

Page 1