‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemisChapitre 27 sur 50 · RULHIÈRE · texte numérisé non relu

RULHIÈRE

Saini-PétersbourK» le li août 1762.

J*ai eu, jusqu'à présent, monsieur, la discrétion de ne vous point écrire. Je n'ai point usé du droit que vous m'en avez donné en faveur de ce que j'avais aidé à vous débarras* scr du grand nombre de lettres dont on vous obsédait ; il me suffisait de savoir que vous viviez tranquille dans la retraite que vous aviez choisie. Mais aujourd'hui que la solitude ne vous a point garanti des persécutions^ et qu'on vous refuse jusqu'au droit d'habiter dans les bois, je suis trop inquiet de votre sort pour ne pas m'en informer à vous-même.

* Claude-Carloman de Hulhière, liltdrateur, né en 1735 à Bondy, près Paris, moil eu 1791. — De rAcsidéinie française en 17S7. — On reiiitn|ue parmi ses ouvrages, VHistoire de la révolution de Bume en 1762, et VHûtoire de Vanarehie de Pologne^ écrites après un séjour de cinq «ns qu'il fit, en RusMe,

comme secrétaire du baron de Breteuii.

Votre traité de rËducation n'est pas encore parvenu en Russie; ce peuple qui joint à toutes les ambitions, celle de passer pour cultiver les belles-lettres et la philosophie, n*a en bibliothèques et imprimeries que les restes en décadence des établissements de Pierre 1", et d'ailleurs nul commerce de ce genre avec aucun des peuples de l'Europe. Ce n'est que sur des demandes particulières que votre ouvrage arrivera ici. Nous Ty attendons de jour en jour. Mais quel que soit cet ouvrage, il est certainement celui d'un homme vertueux. On a beau le brûler, votre nom le justifie. D'ailleurs, de quel droit le parlement de Paris vous poursuit-il personnellement, vous étranger, qui avez médité dans la solitude et dont l'ouvrage a été imprimé dans un pays étranger? Qu'il arrête le débit de ce livre, j'ignore s'il a raison; mais qu*il poursuive l'auteur, il me semble que c*est une injustice et une tyrannie. Toutes les nouvelles que je reçois m'inquiètent, on m'écrit qu'il continue à faire votre procès. Votre sévérité, monsieur, m'a plus inquiété encore que celle de vos juges; j'ai tremblé du parti que vous vous croiriez obligé de prendre. J'ai discuté longtemps, vis-à-vis de moi-même, si vous étioz dans le cas de cette obéissance aux lois qui empêcha Socrate de fuir et le soumit volontairement à une injuste condamnation. Je me suis rassuré en voyant qu'il y a entre vous deux cette unique difrérence, c'est qu'à Paris vous êtes étranger; je dis plus, à Genève même dont vous avez quitté le séjour depuis longtemps, la plus austère vertu ne vous oblige point à subir votre condamnation, et vous laisse tout entier au premier devoir de tout homme, celui d'assurer votre liberté et de pourvoir à votre conservation. Socrate, à votre place, eût fui, eût cherché un asile. Je voudrais savoir où vous le choisirez, monsieur. Les gazettes disent que vous êtes à Neufchâtel, on m'écrit que vous allez passer en Angleterre; je félicite le pays qui vous' recevra, et vous prie de m'en instruire.

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Mais pauvre et souffrant, comment \oyagez-vous ? Voilà ma principale inquiétude, elle est cruelle.

Je vous dirai peu de choses de ce pays. Il faut seulement que vous connaissiez ce que c'était que Pierre III, afin de mieux juger ce qui vient de se passer icL^ II a pendant toute cette guerre trahi cet empire. Tous les projets de campagne communiqués à la cour de Russie et concertés avec elle, il les faisait passer au roi de Prusse'. Il s'en est vanté en pleine cour en adressant la parole au complice de sa trahison. Il faudrait être Pétrone pour peindre ses plaisirs, et Tacite pour peindre sa cour. Cependant il n*avait point encore montré de cruauté, la mollesse du règne précédent ne lui laissait point Tidée de répandre du sang, mais il serait devenu cruel, car il était violent et lâche.

C'est un personnage bien remarquable que cette jeune princesse Daschkof. Sa sœur, maîtresse de Tempereur, allait peut-être devenir impératrice ; elle a sacrifié tous ses intérêts, elle a presque exécuté ce que Brutus écrit qu'il aurait fait, car il était nécessaire que son père fut du nombre des proscrits.

L'impératrice' fait proposer à M. d'Alenibert devenir ici pour se charger de l'éducation de M. le grand-duc ^ Je n'ai point oublié les réflexions que nous fîmes ensemble au sujet de cette éducation. Elles n'échapperont point à M. d'Alembert et le décideront peut-être à accepter cet emploi.

Le comte Czemicheff, qui devait être ambassadeur au con-

' L'assassinat de Pierre III, ordonné par a femme, l'ini])éralrice Catherine II.

* On connaît le goût excessif que le mallieureux czar avait pris pour Frédéric II, et le changement qu'il fit subir, pendant son règne si court, à la poli-^ tique russe. Le jugement de Rulliière sur ce prince ne paraitra-t^il pas bien sévère?

^ Catherine II.

* Plus tard, l'empereur Paul !•'.

grès d*Augsbourg, vient d'être nommé ambassadeur à la Chine.

Adieu, monsieur, vos malheurs rendent mon amitié plus tendre et semblent ajouter à mon respect pour vos vertus. C'est dans ces sentiments que je serai toute ma vie, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Je vous prie de m'adresser votre réponse chez M. le baron de Breteuil, ministre de France à Saint-Pétersbourg. Je veux vous dire un trait de ce ministre. Tous les orphelins français que les aventures de leurs parents ont amenés ici, y devenaient esclaves de quelque seigneur russe. M. le baron de Breteuil les réclame. Il en fait à ce moment élever quatre, pour les rendre à leur patrie.

Mo2>cour ce 20 février 1763.

Pardon, monsieur, en apprenant que vous vous dérobez à la poursuite de vos juges, j'aurais dû simplement vous demander les raisons qui vous y avaient déterminé. J*ai voulu aller plus loin, je vous ai supposé des raisons trop faibles qui n*eussent été que les prétextes d'une fuite. J'étais trop audessous de vous. Vous auriez pu me reprocher mon erreur, mais vous vous êtes contenté de m'en relever ; oui, monsieur, la plus belle action de votre vie est d'avoir fui... On ne doit point louer en face, mais puisque vous avez pu vous résoudre à agir ôomme le vulgaire des accusés, il est juste que vous ayez la consolation d'entendre qu'on admire en cela même la supériorité de votre âme.

Il n'y a encore dans tout l'empire de Russie qoc trois exemplaires de vos derniers ouvrages ' qui y ont été apportés par dos occasions particulières. Le libraire de Tuniver-

Le Contrat Social et V Emile.

site, Tunique libraire moscovite, n'en recevra qu'au retour des vaisseaux ; en attendant on s'arrache des mains tous les tomes. Les grands de Tempire doivent vous lire avant moi, si bien que je n'en ai fait qu'une lecture trop rapide et presque à la dérobée. Elle m'a appris qu'il en faut faire une qui soit réfléchie.

Ce que vous dites des Russes nous a frappés par sa vérité. C'est un coup de lumière jeté sur les mœurs de ce peuple, et qui m'en explique le problème. Vous avez dit le mot de l'énigme. Je ne cherche poiiit à vous flatter, monsieur, mais avant de vous avoir lu, toutes mes pensées sur les mœurs de ce peuple étaient confuses ; depuis que je vous ai lu, l'ordre s'y est mis, et je vois toutes mes observations dériver du principe que vous avez établi.

Vous fixez le jugement qu'on doit porter de leur législateur en le considérant. relativement à eux. Le rapport sous lequel les panégyristes de Pierre le Grand ne Font point envisagé, est le seul côté par où l'on puisse le bien voir, le seul par où Ton puisse justement apprécier sa grandeur. Si ce prince avait le génie imitatif, comme vous le remarquez, monsieur, c'est qu'il était Russe. Le caractère distinctif de ce peuple est précisément le génie, ou plus communément le talent de l'imitation. Tous les Russes possèdent, chacun dans sa médiocrité, ce que leur czar possédait en grand ; vrais singes à qui ce don national eût sans doute fait faire de rapides progrès dans les arts, si la vanité, défaut non moins national, n'en balançait les eiïcls. Tout écolier russe sous les yeux de son maître est un prodige de conception ou d'adresse ; ses prompts succès le lui font bientôt dédaigner, mais le talent lui manque aussitôt que le modèle.

Il est vrai que les Tarlares sont de terribles gens, mais sont-ils à craindre au point que vous le croyez ? Cette question est décidée si l'exacte discipline, Tartillerie, les forliQ<

cations, les arts militaires assurent Tavantage contre Thcroïsme indiscipliné, presque nu et mal armé. Cet objet m'occupe beaucoup, monsieur, et mes idées s'élèvent en songeant que c'est avec vous que je les discute. L'histoire ancienne nous oiïre un objet de comparaison. Nous retrouvons la position des Russes entre les Tartares et l'Europe, dans celle des Macédoniens entre la Thrace et la Grèce. Les Macédoniens n'ont-ils pas toujours conservé leur même supériorité sur les barbares leurs voisins ou leurs sujets? Ils n'ont été vaincus que par une discipline meilleure et une tactique mieux combinée que la leur. Les barbares du Nord ont autrefois conquis le monde et subjugué tous les peuples policés, mais dans quel temps ? lorsque la discipline était encore plus relâchée, les arts militaires plus négligés que les mœurs, n'étaient corrompues. Nous sommes amollis, je l'avoue, mais la perfection de tous les arts employés aujourd'hui à la guerre, y laisse-t-elle à la valeur d'autre mérite que celui de la fermeté? La science des armes est plus forte que toute la force humaine. Ainsi, monsieur, la révolution qui vous parait inévitable, ne me parait pas aussi nécessaire ; mais nous pourions nous rapprocher dans un point, ce serait de regarder comme inévitable, l'événement qui donnera à quelqu'une de ces nations ce qui lui manque pour être aujourd'hui conquérante. Cet événement a été prêt d'ai'river de nos jours. Quelques officiers suédois, envoyés en Sibérie avec toute la déplorable colonie des prisonniers de Pultava, étaient passés de là chez les Kalmouks. Cette nation brave et nombreuse au delà de cent mille combattants, formée par les leçons de ces officiers, devenait de jour en jour plus terrible aux deux empires de la Chine et de la Russie. Les divisions intestines Tout perdue et ont mis les Chinois en état de l'exterminer toute entière. Cette victoire a rendu ceux-ci maitres de toute la petite Bucharie, pays de ces Kalmouks, et ils ont

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gagné par là beaucoup de terrain vers les frontières russes. Cet événement fut peut-être encore sur le point d'arriver sous Charles XII. L'exécution de son projet essuya tant de traverses qu'elle perdit son auteur. Peut-être a-ton eu tort de le juger sur Tévénement, peut-être aussi s'est-il trompé dans le choix des moyens. Mais le projet en lui-même était digne du héros qui le forma, de soulever contre leczar les peuples qui eussent été son asile, de dissoudre par ce seul coup tout l'empire russe, et en les formant lui-même dans ses armées, de devenir le chef de ceux que vous croyez destinés à être les conquérants du monde.

M. d'Alembert a refusé la proposition que lui faisait notre impératrice ^ Sa lettre à ce sujet est la plus simple du monde. En vous retirant sous la protection du roi de Prusse, n^avez vous point écrit à. ce monarque? Y a-t-il de Findiscrétion à vous demander cette lettre? j'observerais toutes les réserves que vous m'imposeriez.

Savez-vousce qui est arrivé à notre malheureuse madame de Chenonceaux? Son mari* à Pierre-Encize lui tourne exactement la tête. Elle était dans un délire affreux, avec des convulsions où six hommes ne pouvaient la tenir, quand on in*a écrit le 3 janvier.

J'imagine que mademoiselle Levasseur est avec vous. Je Tembrasse de tout mon cœur. Adieu, monsieur, je n'oublierai jamais la preuve d'estime que vous venez de me donner en me détaillant les motifs de votre conduite', et je sens combien votre estime est un encouragement à la vertu. Je me flatte que vous connaissez, monsieur, mon attachement et mon tendre respect pour vous.

* On lai avait offert la place de précepteur du grand-duc.

* n était enfermé pour cause de l'olie.

'^On voit que Rousseau avait répondu à la loUre préctSdente. Celte réponse n'est pas connue.

A J.-J. ROUSSEAU. 3ii

N'oubliez pas, je vous supplie, que vous m'avez promis la suite de ce qui s'est passé à Genève à votre occasion.

Stokholm, 12 juillet 1764.

J'use rarement, monsieur, de la permission que j'ai de vous écrire; je respecte trop vos occupations et votre loisir même; mais ce ne serait pas sentir le prix de cette permission que de n'en user jamais , et mon attachement pour vous ne se contente plus de l'incertitude de nouvelles publiques. Les Anglais se vantent ici que vous êtes allé en Angleterre avec milord Maréchal, d'autres nous affligent sur votre santé, on nous écrit que vous composez à présent un poème en prose, si poème en prose il y a , dont le titre et le sujet sont : les douze parties de la femme envoyées aux douze tribus K Qu' estil de tous ces bruits? Il est bien temps que j'apprenne de vous-même si votre asile est fixe, si vos maladies ont un |)eu de calme, si vous vous occupez en effet de l'ouvrage qu'on annonce. Je le crois, parce que, si je saisis bien l'esprit de ce sujet, il doit contenir les principes politiques sur les confédérations que vous indiquez dans le Contrat social et les exposer de la manière la plus agréable par une action intéressante.

Pour moi , monsieur, ma position est toujours la même et le temps ajoute à mes espérances, mais ce n'est ni de ma position présente, ni de mafortupeà faire que je voudrais pouvoir vous entretenir librement. Je voudrais vous parler de ce qui m'occupe le plus dans mes voyages , des mœurs et des gouvernements que j'ai vus. Ce sera quelque jour quand j'irai voir vos sages républiques, et du même pas, vous rendre compte de moi-même et rectifier dans votre entretien ce que le tumulte des affaires et l'intérêt dicté que j'y dois prendre

* ÎjB IJvite tFÉphraïm, que Rousseau avait composé pendant sa fuite de Montmorency à Moliers, et qu'il avait peut-être l'intention de retoucher, en en changeant le titre.

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m'aurait fait ma voir. Mais à présont le dieu du silence a mis son doigt sur ma bouche , et il me fait signe que trois cents maîtres de postes qui pourront lire ma lettre avant qu'elle ne vous soit rendue, interpréteraient à tort et à raison mes réflexions les plus simples , que ma position donne une fausse importance à mes discours et qu'on ne voudrait voir que de grandes affaires dans les humbles confidences d'un disciple à son maître.

Je veux pourtant, monsieur, vous parler d*une observation dans laquelle je me confirme tous les jours et qui dérive des principes que j'ai puisés dans vos ouvrages. C'est au sujet de cette grande question sur Tinfluence du climat par rapport à la liberté, question décidée, puisque vous, monsieur, et M. de Montesquieu , vous réunissez dans le même avis.

Il me parait que les climats septentrionaux favorisent la liberté, uniquement en ce qu'ils s'opposent aux vices du luxe et de la mollesse, tellement que si cette opposition peut être vaincue, l'influence du climat par rapport à la liberté devient nulle.

M. de Montesquieu répond mal , à mon avis , à la contradiction apparente que le gouvernement de Russie oppose à son principe. « Que la noblesse moscovite, dit- il (liv. XVII, chap. ni), ait été réduite en servitude par un de ses princes, on y verra toujours des traits d'impatience que les climats du Midi ne donnent point : n'y avons-nous pas vu le gouvernement aristocratique établi pendant quelques jours? » M. de Montesquieu a cru , sur les cruautés du czar Ivan le Terrible, que c'est ce prince qui a asservi la nation. Mais les relations antécédentes à ce règne peignent déjà le plus rude despotisme. Depuis Ruric, en 900, tous les monuments de l'histoire russe ne parlent que d'esclavage. Qu'est-ce qu'il appelle des traits d'impatience que les climats du Midi ne donnent point? Les révolutions tiennent au despotisme. La Perse et la Turquie ont plus vu de ces scènes que la Russie.

L'histoire des inlbrlunés princes Dolgoronky prouve l'ambition d'une famille contre laquelle tout l'empire se souleva pour reprendre ses chaînes. M . de Montesquieu soutient que si les Tartares vivent sous des gouvernements despotiques , ce sont les influences du midi de l'Asie qui se sont communiquées au nord : ici c'est le contraire, si le nom de liberté a été prononcé en Russie7 c'^st par quelques voyageurs qui Tavaient appris dans notre Europe, et qui , croyez-moi, y ont pensé vainement.

Pour vous, monsieur, qui, comme le soldat de César, présentez toujours le fer. au visage de vos ennemis, et les frappez à la tête, vous diles : « Distinguons toujours les lois générales des causes particulières qui peuvent modifier Teffet , etc. » Les causes d'exception que vous énoncez subsistent en Russie : elle est extrêmement fertile, a ses rivières très-poissonneuses , et ses peuples asservis un grand quart de l'année au carême le plus rigide, etc. J'ajouterai que les Russes, avant que l'Europe les connût, étaient bien un peuple barbare, mais leurs vices n'étaient point ceux de la férocité : c'étaient ceux de la corruption. La mollesse y régnait dans la crasse, et le luxe dans la grossièreté. L'époque de cette corruption date sans doute de la grande communication qu'ils avaient eue avec l'empire grec, dans le temps que leur capitale était à Kiew.

Je ne pousserai pas plus loin les applications pressantes de ce principe, mais je remarquerai qu'en envisageant l'influence, du climat sous ce point de vue, je ne suis plus étonné de voir la Perse vertueuse et libre avant Cyrus, toujours esclave depuis ; la patrie de Lycurgue sous le joug du Turc, l'infaillibilité à Rome, l'inquisition sur les ruines de Numance. Je vois le luxe commencer en Asie et s'étendre peu à peu et de proche en proche chez tous les peuples de l'Europe. La mollesse s'avance sous le pôle avec plus de lenteur ; mais elle s'avance, et je ne vois pas où fuira la liberté.

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Ces pensées exigeraient plus de méditations que mes occupations et ma capacité ne me permettent, mais en vous les communiquant, j'ai plus fait que la méditer (la liberté?) moimême pendant des années. Elle sert à prouver de plus en plus que les hommes se corrompent par leur perfectibilité ; un peuple ancien ne peut être ni libre ni bon.

M. de Buffon a exposé dans le premier volume de son Histoire naturelle un système sur la formation des terres nouvelles , et vous connaissez mieux que moi , monsieur, les vraisemblances et les difficultés du système; mais j'ai été singulièrement frappé de voir que les peuples les plus corrompus et les plus esclaves habitent les terres qu'il regarde comme les plus anciennes, et ceux qui défendent encore la véritable nature humaine sont ceux qui , suivant lui , sont les peuples nouveaux.

Adieu, monsieur, dans tous les projets dont je m*amuse agréablement il entre toujours celui d'aller passer quelques jours auprès de vous à mon retour en France. En attendant, je pense souvent à vous : je pense à me conserver digne d*étre toujours votre ami, et les années ne font qu'augmenter le tendre et respectueux attachement avec lequel je serai, toute ma vie, votre trcs-humble et très-obéissant serviteur.

CO.NDILUC'

P:iris, le 7 septembre*.

Vous VOUS souvenez peut-être que vous m'avez dit que M. de BuiTon prétend que vous avez fait des erreurs sur rhistoire naturelle. Il y a quelques jours, j'en parlais à iM. Leroi, i^t il me dit qu'il savait ce que c'était que ces ( rrcurs , et que c'était lui qui , le premier, en avait parlé à M. de Buffon. Je le priai de me donner ses observations et de me permettre de vous les faire passer, l'assurant que vous ne lui en sauriez aucun mauvais gré. Rempli d'estime pour vous et pour vos ouvrages , il a eu cette confiance, les voilà , lisez et jugez.

Je ne pense pas avoir le plaisir de vous voir une seconde fois , comme je vous l'avais promis , parce que je fus obligé de retourner à Paris le même lundi que je comptais passer dans les bois de Montmorency.

Voici une proposition sur laquelle je vous prie de me donner une réponse le plus tôt que vous pourrez ; je connais une personne qui est dans le cas de faire des discours publics , voudriez-vous, dans l'occasion, vous charger de cette besogne? On vous communiquera le sujet, le lieu du discours, et même à peu près ce qu'on aura à dire. Il est bon de vous

* Etienne Bonnot de Condillac, abbé de MureauT, célèbre philosophe, né à Grenoble, en 1715, d'une famille noble, et morl en 1780, près de Beaugency. Nommé, en 1757, précepteur de l'infant de Parme, et membre de l'Académie française en 1768. — 11 est regardé comme le fondateur de l'école matérialiste en France, et a laissé de nombreux ouvrages.

* La date de l'année manque dans celte lettre. Comme il y est question de Montmorency, elle doit avoir été écrite de 1756 à 1762.

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