MADAME D'ÉPINAY
Épinay (madame d'], fille de M. Tardieu D'Ësclavellcs, oriicter distingué, née vers 1725, morte en 1783, épousa M. de la Live d'Ëpinay, riche fermier général. Liée avec les hommes de lellres les plus célèbres de son époque, tels que Diderot, Duclos, Grimm, d'Holbach et J.-J. Rousseau, ce fut surtout à SCS relations avec ce dernier qu'elle dut sa célébrité. On a de madame d'Ëpinay : Mes moments heureux (1752), IMtres à mon fils (1758), et les Conversations d'Emilie (1783;, le plus important de ces trois ouvrages. On a public en 1818 les Mémoires et Correspondance de madame d'Épinaij; Anecdotes inédites pour faire suite aux Mémoires, etc., etc....
\Janvierl757«.
Votre lettre*, mon cher ami, me pénètre de douleur; je serais partie ce matin pour aller vous trouver, si ma mère n'était malade dans son lit de ses maux ordinaires. Je vous
^ Les deux lettres suivantes ont trait à une des querelles survenues entre Diderot et Rousseau^ et qui se trouve rapportée au livre IX des Confessions. Les griefs principaux dû Rousseau contre son ami étaient, premièrement, une réponse malveillante que lui avait écrite Diderot au sujet du Fils naturel, et ensuite les reproches mal fondés que lui adressait encore Diderot sur ce qu'il retenait malgré elle la mère de Thérèse Levasseur à l'Ermitage. C'était Grimm qui, par des motifs trop longs à expliquer ici, cherchait, à indisposer contre Rousseau tous ^s meilleurs amis.
* La lettre de Rousseau du 13 décembre 1756. Celte date est sans doule inexacte. D'après les autres lettres qui se rapportent à cette aiTaire, elle doil être plutôt du 13 janvier 1757.
avoue, mon cher ami, qu'à moins que Diderot n'articule précisément ce que vous me dites qu'il vous fait entendre, je croirai toujours que vous l'avez mal entendu, car cela serait inconcevable. D'un autre côté, j'entendis dire hier chez le baron qu'il allait vous voir samedi. Je n'y conçois rien. Oh ! mon cher et bon ami, que ne suis-je auprès de vous! Vous avez de la peine, et je ne puis vous être bonne à rien. Votre lettre nous a fait pleurer, puisse la mienne vous en faire autant. Mais que puis-je vous dire, je ne sais rien, sinon que Diderot et vous vous aimez tendrement, qu'un mot mal entendu peut-^être vous afflige. Prenez garde, prenez garde, mon cher ami, à ne point laisser cheminer le germe de l'aigreur; peut-être avez-vous commencé par avoir raison, gardez-vous de finir par avoir tort, ce qui arriverait si par exemple vous fermiez votre cœur à l'explicalion que votre ami va apparemment vous demander samedi, car un mot de pitié pour la bonne vieille peut lui être échappé sans y attacher tout le sens que vous y mettez. Enfin, il faut, ce me semble, trente preuves complètes avant d'en être à soupçonner ses amis d'avoir voulu nous manquer. Gardez-moi lettre et réponse si tout n'est pas fini samedi. J'irai vous voir le plus tôt qu'il me sera possible; mon cœur en attendant est bien auprès de vous.
Je ne réponds pas à ce que vous me dites sur Grimm ; je vais tâcher d'oublier bien vite que c'est vous qui le soupçonnez d'une infamie dont il n'y a qu'un misérable qui soit capable.
Bonjour mille fois, mon cher bon ami. Pour Dieu, calmez- Yous; vous n'êtes pas de sang-froid, il faut l'être dans ce cas, comme ami et comme philosophe. Je vous embrasse bien tendrement et de toute mon âme.
Janvier 1757.
Me voilà plus en état déjuger que ce matin ^ quand je vous ai répondu. En vérité, mon cher bon ami, je lis et relis la première lettre de M. Diderot et n*y trouve pas un mot pour vous mettre lous dans Fétat où vous êtes. Je vois sa première lettre pleine d*amitié, d'envie de vous voir ; il vous tient un propos qui n'est rien moins qu'offensant, qui ne dit mot si Ton veut, qui peut à la plus grande rigueur s'interpréter comme de ces réflexions qu'on fait entre amis sur les inconvénients qui balancent l'avantage d'un parti pris ou à prendre. Il a la délicatesse de se le reprocher et de vous prier à la fin de le lui pardonner. Et vous partez de là pour croire qu'il vous regarde comme un scélérat et pour vous conduire avec luiconune sien effet ilvoustraitaitcommetel. Jene puisvous cacher que vous avez grand tort; je fais profession de vous aimer de tout mon cœur, et c'est en conséquence que je ne balance point à vous dire mon avi^ : vous avez tort, mon cher ami. Bon Dieu, que n'ai-je des ailes et que ne puis-je être près de vous et près de ma mère; j'apporterais peut-être un peu de soulagement à vos peines. Quant à la deuxième lettre de M. Diderot, je ne puis en rien dire, c'est suivant celle que vous lui aurez écrite en réponse à la première. Je ne veux point lui envoyer votre dernière, il ne l'aura point et j'exige que vous ne la lui envoyiez point. Je me charge de lui faire dire par mon fils, qui y va demain, que vous le priez de ne point aller samedi à TErmitage à cause du mauvais temps : non pas, mon cher ami, que je ne regarde comme
\ Rousseau venait d'écrire à madame d'Épinay (voir Correspondance j iànnùr i757) en lui envoyant les lettres qu'il avait reçues de Diderot. La lettre de madame d'Épinay qu'on va lire est la réponse à l'envoi de Rousseau.
une chose très-essentielle que vous vous voyiez promptement, mais parce qu*en effet il y aurait de quoi le rendre trèsmalade de lui laisser faire un pareil voyage à pied, par le temps affreux qu'il fait. De grâce, soyez un moment de sangfroid et ne vous brouillez pas pour rien, exactement rien, avec le tneilleur ami que vous ayez peut-être. Écrivez-lui une lettre dictée par votre cœur, je suis bien sûre qu'il vous parlera pour lui, comme le mien vous parle à présent pour vous. Avouez que vous avez mal conçu sa lettre. S'il avait tort ! il l'aurait bien davantage, et ne l'ayant pas, il ne vous en aimera que mieux. Remettez à un plus beau temps le moment de le voir, priez-l'en et ouvrez votre cœur à la douce consolation de retrouver le sien sensible à votre amitié : vous êtes dignes tous deux de vous aimer, une chimère doit-elle vous séparer ! Non, mon ami, l'orage n'est passé qu'à côté de vous, ouvrez les yeux et voyez le calme qui ne vous a point quitté, le nuage n'a fait qu'obscurcir l'air qui vous environne pour un instant, pourquoi laisserait-il des traces? Ce serait une grande consolation pour moi de vous savoir au moins tranquille jusqu'à ce que M. Diderot puisse vous dire lui-même ce que j'avais bien imaginé, c'est qu'il ne vous a rien dit qui soit fait pour vous choquer. Mon ami, ne m'écouterez-vous pas, en attendant que vous soyez en état de vous écouter vous-même? Ohl mon bon et cher ami^ vous m'avez écoutée quelquefois^ vous en êtes-vous repenti? Croyez que je ne fais que vous deviner et que ce que je vous dis, vous le direz dans deux jours.
Quant à madame Levasseur, son affaire me parait aisée à arranger. Veut-elle rester avec vous ou non? Si elle le veut tout est dit; si elle ne le veut pas je m'en charge, qu'elle vienne, je l'attends dès demain, si cela lui convient ; si elle veut rester le printemps et Tété, je la ramène à Paris cet automne. Je ne dis pas seulement vos amis, mais quiconque
vous connaît n'a sûrement jamais pu imaginer qu'elle soit de force à TErmitagé. En tout cas, qu'elle parle net et que je sache sa décision deux jours à l'avance; yoilà tout ce que je vous demande
Soyez tranquille sur Romilly, j'ai fait pour lui tout ce qu'il y avait à faire ; il le s'ait. Il sait aussi que c'est vous qui m'en avez chargée. Vous pouvez vous dispenser de lui écrire si vous Toulez.
Adieu, mon cher et malheureux ami. Que je vous aime, que je vous plains I Si vous vouliez venir passer vingt-quatre heures avec moi, et ne voir uniquement que moi, je vous enverrais mon carrosse lundi matin à Montmorency, qui vous ramènerait le mardi matin. C'est que je prévois que ma mère sera bien encore huit jours sans que je puisse la quitter.
12 avril 1757.
Je suis encore bien souffrante, mon cher ami, mais j'ai au moins la tête un peu plus libre, et j*en profite pour vous dire que je compte incessamment avoir le plaisir de vous embrasser. S'il fait beau, j'irai jeudi m'établir pour huit jours à Épinay, afin d'achever de là de meubler la Chevrette; s'il fait vilain, je ne ferai point d'établissement à Épinay et je partirai de Paris vendredi de bonne heure pour aller passer toute la journée à la Chevrette, où je vous attendrai à diner. Vous pouvez vous arranger sur cela, parce que s'il me survenait quelque empêchement je vous enverrais un exprès. Bonjour, mon bon et cher ami. Je vous embrasse.
Je suppose pour vendredi qu'il ne fera pas une tempête tciie qu'au moment où je vous écris.
a août 1737.
Je vous ai laissé trop souffrant pour n'élre pas fort inquiète de votre état. Donnez-moi de vos nouvelles, mon cher ami, car je ne sais pas au juste quand j'irai vous retrouver. Je crois que la baronne d'Holbach n'ira pas de quatre à cinq jours au plus sans accoucher. Tout le monde se porte bien et moi aussi, si vous en exceptez le mal de tète que m'a donné l'air fou et ivre de Paris à mon arrivée. M. de Bachelai m'a fait prier de vous écrire pour vous demander si vous voudriez vous charger de copier un livre de politique manuscrit; il le faudrait copier à présent. J'ai dit que je ne croyais pas que vous vous en puissiez charger dans ce moment-ci ; mais on veut votre réponse et non la mienne.
y^i envoyé votre lettre à M. de Latour; il n'a point répondu, mais il a dit à mon laquais de vous dire qu'il irait dans une quinzaine de jours, vous porter à l'Ermitage la copie que vous lui demandez. Voyez si vous voulez l'accepter. Nous pourrions lui faire un petit présent qui passerait par vos mains ; c'est à vous à décider, je crois qu'à la rigueur vous le pourriez sans scrupule.
Août 1757.
Je vous avertis, mpn cher ours, que tous vos confrères dinent ici aujourd'hui et vous attendent, mais pas avec plus d'impatience que moi. Je ne veux point de vous demain, parce que vous ne voudrrez point de nous; nous aurons des Temmes. Je ne sais où M. d'Ép... a pris que je devais aller dîner avec vous.
Août 17S7.
Voilà mon carrosse, mon cher ami, je désire bien que vous en puissiez profiter. M. de Saint-Lambert me charge de mille amitiés pour vous et de vous demander si vous ne lui apporterez pas ce que vous lui avez promis de lui lire. J'imagine que c*est de Julie dont il est question.
n compte être obligé de repartir dans une quinzaine. Bonjour, je vous embrasse.
Été 1737*.
Pourquoi donc ne vous vois-je pas, mon cher ami ; je suis inquiète de vous. Vous m'aviez promis de ne faire qu'aller et venir de TErmitage ici; sur cela je vous ai laissé libre, et point du tout pour y passer huit jours. Si on ne m'avait pas dit que vous étiez en bonne santé, je vous croirais malade. Je vous attendais avant-hier ou hier, et je ne vous vois point arriver. Mon Dieu! qù'avez-vous donc? Vous n'avez point d'affaires, vous n'avez pas non plus de chagrins, car je me flatte qu'alors vous seriez venu sur-le-champ me les confier.
* Les trois billets suÎTants, écrits dans la même journée, sont transcrits au IX* li^re des Conflssmtu. Pour bien les comprendre, il faut relire les réponses de Rousseau, également transcrites dans les ConfèsHofUf et le récit de sa querelle avec madame d'Ëpinay. Jean-Jacques soupçonnait celte dame de s'être livrée à d'indignes manœuvres pour s'emparer des lettres que lui écrivait madame d'Houdetol, et ses soupçons Tayant empêché de se montrer pendant plusieurs jours chez madame d'Ëpinay, il en reçut la lettre qu'on va lire.
Vous êtes donc malade? Tirez-moi d'inquiétude bien vite, je vous en prie. Adieu, mon cher ami, que cet adieu me donne un bonjour de vous.
Du même jour que la précédente.
Savez-vous que votre lettre m'effraye? Qu'est-ce qu'elle veut donc dire? Je Tai relue plus de vingt-cinq fois. En vérité, je n'y conçois rien; j'y vois seulement que vous êtes inquiet et tourmenté et que vous attendez que vous ne le soyez plus pour m'en parler. Mon cher ami, est-ce là ce dont nous étions convenus! Qu'est donc devenue cette amitié, cette confiance I et comment l'ai-je perdue; qu'ai-je donc fait? Est-ce contre moi ou pour moi que vous êtes fâché? Quoi qu^il en soit, venez dès ce soir, je vous en conjure; souvenez-vous que vous m'avez promis, il n'y a que huit jours, de ne rien garder sur le cœur et de me parler sur-le-champ. Mon cher ami, je vis dans cette confiance... Tenez, je viens encore de lire votre lettre ; je n'y conçois pas davantage, mais elle me fait trembler. Il me semble que vous êtes cruellement agité. Je voudrais vous calmer, mais comme j'ignore le sujet de vos inquiétudes, je ne sais que vous dire, sinon que me voilà aussi malheureuse que vous jusqu'à ce que je vous aie vu. Si vous n'êtes pas ici ce soir à six heures, je pars demain matin pour l'Ermitage, quelque temps qu'il fasse et dans quelqu'état que je sois, car je ne saurais tenir à cette inquiétude. Bonjour, mon cher bon ami. A tout hasard, je risque de vous dire, sans savoir si vous en avez besoin ou non, de tâcher de prendre garde et d'arrêter les progrès que fait l'inquiétude dans la solitude : une mouche devient bientôt un monstre, je l'ai souvent éprouvé.
Du même jour que la précédentp.
Je n'entendais pas votre lettre de ce matin, je vous Tai dit parce que cela était ; j'entends celle de ce soir* N'ayez pas peur que j'y réponde jamais, je suis trop pressée de Toublier, et quoique vous me fassiez pitié, je n'ai pu me défendre de l'amertume dont elle me remplit Tftme. Moi, user de ruses, de Gnesse avec vousl Moi accusée de la plus noire des infamies I Adieu, je regrette que vous ayez... Je ne sais ce que je dis... Adieu. Je serai bien pressée de vous pardonner. Vous viendrez quand vous voudrez ; vous serez reçu mieux que vos soupçons ne Texigeraient. Dispensez-vous seulement de vous mettre en peine de ma réputation ; peu m'importe celle qu'on me donne ! Ma conduite est bonne et cela me suffit. Au surplus, j'ignorais absolument ce qui est arrivé aux deux personnes qui me sont aussi chères qu'à vous.
Automne 1757 ^
Si VOUS cliez dans votre état naturel, je vous laisserais réfléchir tout seul ; mais, mon ami, je ne vois que trop combien votre âme est ulcérée et noircie par l'amertume de votre
*■ Rousseau mentionne cetti' lettre au lÎTre IX" des Confe»»iom. Madame d'Épinay 'y cherche à excuser Grimm des torts qu'il avait eus envers Jcan> Jacques et & le raccommoder avec lui. Voici le passage des ConfeuioM qui se rapporte à cette lettre : « Le lendemain, au heu de s'expliquer verbalement avec moi, elle me remit une lettre très-adroite qu'ils avaient minutée ensemble (Grimm et madame d'Ëpinay), et par laquelle, sans entrer dans aucun détail des laits, elle le justifiait par son caractère concentré, et, me faisant un crime de l'avoir soupçonné de perfidie envers son ami, m'exhortait a me raccommoder avec lui. Cette lettre m'ébranla... » *
situation. Je vous le répète, je suis dans votre cœur et j'y lis mieux que vous-même ; mais cela ne suffit pas, je veux toujours être à vos côtés pour tenir la balance entre votre naturel et rhumeur que votre état vous donne. C'est donc ce papier à la main que je vous prie de réfléchir. La démarche que je vous demande est dictée par votre cœur, pourquoi ne voulezvous pas Técouter? Vous vous êtes attendri un instant, cela me suffit pour vous juger. Est-ce à un homme comme vou8 à ^'endurcir sur ses torts par des sophismes? Vous ne pouvez être un instant la dupe des accusations que vous faites contre votre ami ; si vous étiez en droit de Ven soupçonner, vous auriez nécessairement celui de le mépriser, et vous ne seriez pas le maitre de ne le pas faire. Oh I certainement rien n'aurait pu vous attendrir pour lui, et vous jouiriez de cette indifférence que vous avouez désirer à son égard et que je vous réponds que vous seriez bien fâché d'avoir. Mais examinons un peu votre situation envers lui et la sienne envers vous. Vous Tavez connu, dites-vous, Thomme du monde le plus aimable par les qualités du cœur, mais toujours un extérieur froid! — Cela est en lui, il ne faut donc pas exiger de démonstrations d'un homme qui n'en peut point avoir. Vous l'avez nimé comme cela pendant trois ans et vous convenez que c'est l'homme du monde que vous avez aimé le plus tendrement ; au bout de trois ans, votre situation vous ayant rempli l'âme d'amertume, vous lui avez vu des torts! IMais je ne sais ce qu*on veut dire, moi, lorsqu*on s'écrie : Il a eu bien des torts avec moi! Là il a manqué de confiance, ici il a préféré telle chose à une attention qu'il me devait... il aurait dû me faire tel sacrifice... Et puis vient une bouderie, qui ne serait rien encore si elle était suivie d'une exphcation... Ah! laissons, laissons ce commerce de misères à tous ces cœurs vides de sentiments et à ces têtes sans idées ; cela ne va qu*à ces petits amants vulgaires qui n'ont que les sens agités et
qui, au lieu de cette confiance et de ces délicieux épanchements, lesquels dans les âmes fortes, telle qu*est la vôtre, augmentent les sentiments par la vertu et la philosophie même, mettent à la place de petites querelles qui rétrécissent Tesprit, aigrissent le cœur et rendent les mœurs plates quand elles ne les rendent pas ridicules. Youdriez-vous que votre humeur remportât sur vos sentiments et votre raison, et vous rit courir la même carrière que ces dévots faibles et bornés qui mettent aussi de petites pratiques superstitieuses à la place du véritable amour de Dieu I Tous les faits vrais que vous avez à articuler contre lui ne portent pourtant que sur des misères de cette espèce que votre noir (?) a pris soin d'accumuler. Quant au grand grief, je n'en parle point : il n'existe pas, il ne peut exister, cela est démontré dès le commencement de l'autre page, et cela Tétait bien avant dans votre cœur et dans le mien. Mais tout chimérique qu'il est, ce grief, il a été articulé par vous et à bien d'autres qu'à lui, ou pour mieux dire à tous vos amis, pendant quatre mois, excepté à lui ; il est donc offensé et il l'est d'autant plus que vous n'avez rien fait depuis deux ans pour réparer cette offense, au contraire. Voyez, mon ami, les sentiments de votre cœur à part, si vous avez le choix sur ce que vous avez à faire I Oh! combien cet acte de justice doit-il non-seulement ne pas vous coûter, mais vous être doux, puisqu'il doit vous réunir à un ami que vous aimez, qui vous aime et qui n'attend que la plus légère marque de ce quMl est en droit d'exiger pour resserrer une amitié qui vous est chère et précieuse à tous deux. Songez surtout que dans l'impossibilité où est une âme tendre comme la vôtre de s'isoler et ne tenir à rien, la seule consolation qui lui reste dans votre affreuse situation est de multiplier ses appuis, ou du moins de jouir de tous ceux qu'elle s'est choisie. Je ne dirai donc pas trop en vous disant que l'honneur, votre cœur, et par conséquent votre
amour-propre, tous obligent à ce que je vous engage de faire. Je cite Tamour-propre parce qu'il a nécessairement un trèsgrand rôle à jouer dans tout ceci ; il ne peut que vous y porter s'il est bien entendu, il vous en einpécherait s'il l'était mal. Mais commencez par voir les choses de sang-froid, et je ne suis pas en peine du parti que vous lui laisserez prendre.
Voyons actuellement ce qui le concerne (Grimm). Son âme est vraie et droite, un peu resserrée naturellement et l'a été encore davantage par les différents malheurs qu'il a éprouvés. Il est extrêmement sensible, quoique tranquille; il est né mélancolique, ce qui lui donne un extérieur indifférent auquel il n'y a cependant que ceux dont il n'est pas connu qui se puissent méprendre. Vous le connaissez incapable de feindre un sentiment, ni même une opinion; vous le voyez fuir soigneusement tous les gens qu'il n'aime point, ou garder le silence s'il est forcé de rester où il lui déplaît d'être : il est au contraire à son aise avec les gens qu'il aime, il y apporte la franchise,, la liberté et tout ce qui prouve qu'il est content. Voilà les seules démonstrations extérieures qu'il faut attendre de lui dans le courant de sa vie. Qu'il se présente ensuite quei-
'^ ques occasions où l'on ait besoin de lui, si ce ne sont que des gens qui lui soient indifférents, sa bienfaisance et son aménité naturelle pourront bien lui faire désirer de les obliger,
^ mais sa paresse l'empêchera souvent de réussir. S'il est au contraire question de ceux qu'il aime, sa paresse se change en une activité qui lui fait tout prévoir, tout faire, et qui ne laisse rien à désirer. Gomme c'est moins son portrait que je prétends faire que d'établir votre position à tous deux, celte ébauche sufBt pour vous montrer sa conduite claire envers vous, et loin que l'amitié se trouve offensée par celle qu'il a tenue avec vous, vous voyez comme il est en droit de se plaindre de Toffense que vous lui avez faite. Ses sentiments pour vous ne sont point sortis de son cœur ; je lui ai ouï dire
vingt fois que s'il eût pu croire un instant tenir aussi fortement à vous, il aurait évité de vous connaître, tant votre situation rafTectait. Ce ne sont point là les sentiments d^un homme indifférent. Vingt fois môme, depuis que vous ne vous voyez plus, il s'est de lui-même entretenu avec moi des moyens qu'on pourrait trouver pour rendre votre état supportable par les dédommagements que Tamitié peut offrir, soit en cherchant à vous procurer un établissement qui tint le milieu entre votre retraite actuelle, où vos amis l'hiver ne peuvent aborder, et Paris que vous fuyez, soit d'autres soins que je n'aurais pas sitôt détaillés et qui prouvent un cœur occupé de vous.
Je m'acquitte en ceci de ce que mon amitié vous doit à tous deux ; comme c'est mon cœur qui me dicte tout ceci, je n'ai pas pris garde aux termes dont je me suis servie : en tout cas, vous connaissez assez mon âme et ma façon de penser pour être sûr que je ne veux ni vous ofTenser ni vous ménager. Je crois devoir vous dire encore, mon cher ami, que je crois si fort votre devoir et votre bien-être engagés à tout cela, que c'est pour vous beaucoup plus que pour lui et pour moi que je vous parle; vous avez tort, et s'il est dans l'humanité la plus parfaite d'en avoir, il est indigne d'un homme comme vous de ne savoir pas les réparer. CTest déroger à votre caractère, et moi qui vous aime pour vous et de toute mon flme, j'agirais contre mon cœur et contre mes principes si je ne vous y engageais de tout mon pouvoir. C'est assez vous dire, mon ami, que je nie croirais obligée à l'exiger de vous si je n'aimais mieux vous en laisser le mérite, mérite que^ous ne manquerez pas davoir si vous voulez être un instant de sang-froid et éloigner ces malheureux sophismes qui seraient en effet fort commodes s'ils pouvaient prendre toujours la place de la vérité, mais leur règne n'est jamais de longue durée.
Oui, je suivrai dans votre rêverie jusqu'à la moindre de vos pensées; vous m'entendrez vous dire, d^accord avec votre conscience : er Je m'en impose! elle a raison, » et puis vous direz : a Mais que veut-elle de moi ! que je me réconcilie avec un ami que j^ai offensé, et qui, malgré cela, attend les bras ouverts que je retourne à luil » Cette idée seule vous attendrira, et vous direz malgré vous : « Elle a raison, mon cœur me le dit. » D'ailleurs, envisagerez-vous indifféremment la douce, l'inépuisable satisfaction d*avoir rempli un devoir dont la récompense est dans les jours heureux et tranquilles que nous passerons tous ici? Songez-vous au bonheur qui doit suivre nécessairement cette démarche? Je suppose un instant que vous ne retrouviez pas d'abord Tun pour Tautre cette même tendresse que vous avez eue, comptez- vous pour rien d'avoir détruit cette gêne qui nous met tous les trois mal à Taise? Mais vous n'en serez pas pour ce seul avantage, je vous en fais garant.
Yoilà, mon cher ami, ce que la rapidité de la conversation et l'attendrissement que j'éprouve souvent en parlant des choses qui me tiennent fortement à cœur, m'ont empêchée de vous dire de suite; d'ailleurs je remplis mieux mon projet en vous écrivant, puisque je veux être toujours comme une ombre heureuse autour de vous, qui vous entraîne au bonheur malgré vous.
Genève, 12 novembre 1757 *•
Je n'ai reçu votre lettre du 29 qu à mon arrivée ici, c'està-dire le 9. J'ai eu peine à croire qu'elle fût de vous et qu'elle
' Dans les CmfessionSf Rousseau mentionne cette lettre san^ la transcrire. Peu de jours auparavant, il en avait reçu de Grimm une fort injurieuse dans
fût pour moi : elle n*est pas d'un homme qui, la veille de mon départ, me jurait qu il n'aurait pas assez de sa vie pour réparer les outrages qu'il m'avait faits. Cette manière de réparer est toute nouvelle, je n"ai point de réponse à y faire. Vous me faites pitié ; si vous êtes de sang-froid, votre conduite m'effraye pour vous, car je ne la trouve pas nette : il n*est pas naturel de passer sa vie à soupçonner et à injurier ses amis. Il y a dans tout cela des choses incompréhensibles. Ce que je puis vous dire encore, c*est que vous abusez de la patience que m'a donnée jusqu'à présent mon amitié pour vous.
laquelle ce dernier rompait ouvertement avec lui. Le ressentiment de Grimm et de madame d'Ëpinay provenait de son refus d'accompagner cette dame dans son voyage à Genève. La lettre de Rousseau qui provoqua cette réponse de madame d'Epiray se trouve dans la Correspondance en date d'octobre 1757. Voici le jugement de Rousseau à ce sujet : « Huit jours après avoir reçu cette lettre (celle de Grimm), je reçus de madame d'Épinay sa réponse, datée de Genève, à ma précédente. Je compris, au ton qu'elle y prenait pour la première fois de 6a vie, que l'un et l'autre, comptant sur le succès de leurs mesures, agissaient de concert, et que, me regardant comme un homme perdu sans ressource, ils se livraient désormais sans risque au plaisir de m'écraser... »