‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemisChapitre 42 sur 50 · LETTRES DE M. D'ÉPINAY A J.-J. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

LETTRES DE M. D'ÉPINAY A J.-J. ROUSSEAU

rcnt, et seront charmées de partager avec moi le plaisir de passer avec vous une partie de la journée.

J'ai rhonneur d'être, avec la plus parfaite considéra f ion, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

15 mai 1765.

Vous ne me saurez sûrement pas mauvais gré, monsieur, d^ avoir cédé à Fempressement qu'ont eu tous vos amis et les vrais amateurs de la bonne musique, d'entendre, au Concert spirituel, le joli motet que vous avez fait pour la chapelle de la Chevrette. Il doit y être chanté par mademoiselle Fel, demain, jour de l'Ascension. J'ai eu soin de faire faire les répétitions que l'ouvrage mérite, et je crois qu'il sera bien exécuté. Je saisis avec bien du plaisir cette occasion de me rappeler à voire souvenir, et de vous réitérer les assurances du sincère attachement avec lequel je serai toute ma vie, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Hottdetot [Sophie de la Live de Bellegarde, comtesse d'), fille d'un fermier général, née vers 1730, morte en 1813, avait épousé en 1748 un gentilhomme de Normandie, officier distingué. Elle était la belle-sœur de madame d'Épinay. Madame d^Houdetot fat une des femmes les plus remarquables du dix-huitième siècle par ses grâces, son esprit et ses qualités personnelles ; elle doit surtout sa réputation à la vive passion qu'elle inspira à J.-J. Rousseau, ainsi qu'à sa liaison avec Saint-Lambert. Elle a laissé quelques Pensées.

Été 1756 *.

Je vous renvoie, mon cher citoyen, les nippes que vous avez bien voulu me prêter. J'ai trouvé en m'en allant un chemin bien meilleur, et je vous fais part de la joie que j'en ai, parce qu'il m'assure la possibilité de vous voir encore. J'ai bien regret de vous avoir vu si peu. Restez dans vos bois, puisque vous vous y plaisez, mais permettez-nous de nous plaindre que vous vous y plaisiez tant.

Adieu, mon cher citoyen. Remerciez, je vous prie, mademoiselle Levasseur de tous les soins qu'elle a pris de moi.

^ Cette lettre se rapporte à une visite que madame d'Houdetot venait de faire d'Eaubonne, où elle passait l'été, à l'Ermitage. Dans le IX* livre des Confessions^ Rousseau parle de cette visite comme de la première que lui fit madame d'Houdetot, et il raconte qu'ayant été surprise par une pluie violente, elle fut obligée d'échanger ses vêtements contre d'autres que lui prêta Thérèse, Voilà pourquoi elle renvoie à Rousseau ses nippes.

3 mars 1757.

J'apprends que vous êtes plus dangereusement malade, mon cher citoyen ; mon amitié pour vous vous répond de mon inquiétude et de ma peine. Au nom de Dieu, ne rejetez pas les secours qui pourraient vous être nécessaires. J'envoie exprès savoir de vos nouvelles, faites-m'en donner. J'ai envoyé chez votre ami^ vous le verrez sans doute s'il peut aller. Adieu, mon cher citoyen, mcnagez-vous pour vous retrouver encore avec vos amis. J'ai lu vos copies avec un extrême plaisir; je suis de ceux qui peuvent sentir ce qu'elles valent. Mais ce n'est pas le moment d'en parler. Dites au commissionnaire ce que je puis vous devoir. Adieu. J'attends votre réponse avec crainte et inquiétude. Si vous aviez quelques papiers que vous fussiez en peine qui demeurassent chez vous, faites-les remettre au curé de Deuil avec une enveloppe à mon adresse, et le priez de les garder jusqu'à ce que vous ou moi les envoyions chercher. Je voudrais sur tous les points tranquilliser votre esprit dont le tourment peut vous rendre plus malade. Adieu. Un mot de votre état.

Soyez assuré que le curé est honnête homme et fera ce que vous lui direz.

TH

23 mars 1757.

J'envoie, mon cher citoyen, savoir de vos nouvelles. J'avais su avec bii n de la joie, par votre dernier billet, que vous étiez moins souffrant et plus tranquille que je ne croyais ; je

* Diderot.

souhaite que cela ait continue et vous prie de m'en assurer.^ Je me porte très-bien et je suis occupée de mille sentiments agréables auprès de celui qui en est Tobjet. Je parle souvent de vous et toujours avec intérêt et amitié. J'attends pour lire à mon ami ^ cette Julie qui me plait tant, que j'aie la première partie ; il la faut lire de suite. Ne mesurez pas cependant votre travail à ce sujet sur mon impatience, mais sur vos forces '. Je ne vous envoyé point votre argent, puisque vous ne le voulez pas ; quand vous le voudrez, vous me le direz. Adieu, mon cher citoyen. Si vous avez besoin de quelque chose, donnez-moi vos commissions ; comptez surtout sur mon amitié et n'en doutez jamais.

Été 1757.

Si vous n'avez rien de mieux à faire, mon cher citoyen, vous devriez venir dîner mardi avec moi ; je serai exactement seule, ma belle-sœur' même ayant affaire ce jour-là à Paris. J'avais intention de vous proposer de nous rassembler chez madame d'Épinay ou de l'engager à venir chez moi, mais elle ne sera pas de retour ce jour-là. J'espère que vous aurez appris une route plus courte. Je vous montrerai les environs. Si M. Deleyre est chez vous et qu'il veuille venir, vous me ferez plaisir de l'amener. Adieu, mon cher citoyen,

^ Saint-Lambert.

* Rousseau copiait déjà pour madame d'Hoadetot le commencement de la^ Nouvelle Hélotse; ce roman ne reçut tout son développement que dans le cours de l'année suivante.

' Madame de Blainville, qui habitait avec elle.

Été 1757.

J*ai eu des nouvelles du 10 juin, cher citoyen, et je vous en fais part : on ^ se portait fort bien à Mahon. Je n'en avais point depuis le 13 mai, et j'étais à plaindre et point à gronder. Il y a apparence que les postes ne sont pas régulières, car les lettres que j'ai eues en supposent d'autres que je n'ai point. Adieu, mon cher citoyen. Vous devriez aller mardi diner à Epinay, je tâcherai d'y aller si je suis libre; il y a un temps infini que je ne vous ai vu.

Comme je venais de fermer mon billet, j'apprends qu'il me vient du monde lundi, et jene sais s'il ne restera pas le mardi, ce qui m'empêcherait de dîner à Épinay. J'en serais bien fâchée ! il y a plusieurs jours que je n'ai pu y aller et j'aurais fort désiré vous y voir.

Été 1757.

J'envoie avec inquiétude, mon cher citoyen, savoir de vos nouvelles. Vous n'étiez pas en bon état quand vous m'avez écrit, et votre incommodité m'inquiète. C'est trop d'être triste et d'être malade, et quoique votre imagination travaille souvent 5 vous rendre malheureux, vous n'en êtes pas moins à plaindre, et je ne m'en afflige pas moins de ce que vous souffrez. Qu'elle ne mette pas au moins au nombre de vos peines celle d'être oublié et abandonné de moi. Cela ne peut être. Je m'afflige sincèrement de ce que vous souffrez et plains tous vos maux comme vos injustices. Croyez qu'il m'en coûte

' Sans cloute SninULambert.

beaucoup d'être si près de vous et de ne pouvoir pas vous voir. Faites-moi dire de vos nouvelles et trouvez bon que je vous conjure au nom de Tamitié, si votre état a besoin de quelque secours, de vouloir bien vous adresser à moi ; vous feriez un crime envers elle de me refuser ce que je vous demande. Adieu, mon cher citoyen. Je vous prie de remettre ce que vous avez de copié de la Julie à celui qui vous remettra ce billet : il est extrêmement sûr et vous pouvez la lui confier.

Paris, été 1757.

Vous n'étiez pas en assez bon état, moù cher citoyen, quand je vous ai quitté, pour que je ne sois pas en peine de vous et que je ne vous demande pas de vos nouvelles. Croyez, mon cher citoyen, que je ne puis cesser de désirer votre bien-être et de m'y intéresser; ce sentiment est aussi vrai dans mon cœur que ma sincère amitié pour vous. Vous allez donc vous réunir à Grimm ^! Je ne puis trop vous exprimer ma joie de vous voir rentrer au sein de vos amis. Vous n'étiez pas fait pour en être séparé; ils sont dignes de vous, vous l'êtes d'eux. Je vous vois avec plaisir reprendre des chaînes qui font qu'on aime la vie et par lesquelles seules elle est douce. Votre cœur est également fait pour l'amitié et pour la vertu; qu'elles embellissent toutes deux jusqu'à vos derniers jours I le bonheur n'est placé pour vous qu'auprès d'elles. Mais, en vous retrouvant auprès de vos amis, ressouvenez-vous que j'essayai, la première, de vous réunir à eux; que c'est la première marque que vous reçûtes de mon amitié

^ Rousseau raconte, au livre IX* des Confessions, l'histoire de son rapprochement momentané avec Grimm, dont parle ici madame d'Houdetot, et qui eut lieu à la Chevrette, par l'entremise de madame d'Épinay.

et qu'elle doit m'assurer la vôtre pour toujours. J*ose me placer dans votre cœar auprès de vos amis. Si la vivacité d'un sentiment que vous connaissez et qui m'unit à un être dont je suis inséparable dérobe quelque chose dans mon cœur à la perfection de Tamitié, il en reste une pour vous assez douce et assez tendre encore pour que vous me donniez quelque retour pour les sentiments que je puis vous donner, et que vous ne me fassiez point de reproche de ceux dont je ne puis disposer. Si Tamour et Tamitié réunis dans mon cœur pour un seul objet depuis cinq ans et pour toute ma vie, occupent la partie la plus sensible de mon âme, ils ne me laissent point sans sentiments pour le mérite et la vertu, pour un cœur sensible qui m'a promis* de Tamitié et pour qui je conserverai toute ma vie toute celle dont je puis être encore susceptible. Croyez que la vertu m'est précieuse, que je la désire pour moi, que je la veux pour l'objet qui m'attache; j'en connais trop le prix, c'est un bien que je veux encore partager avec lui. Aimez, mon cher citoyen, deux cœurs honnêtes qui se réuniront encore pour vous aimer; respectez et ne condamnez point une passion à laquelle nous avons su joindre tant d'honnêteté, et dans le rang sublime où la vertu doit vous mettre et où vous pouvez atteindre, excusez deux cœurs que l'amour de la vertu n'abandonnera* jamais. Voilà comme vous devez être, voilà comme je désire que vous soyez, voilà comme je vous verrai toujours pour conserver dans mon cœur pour vous les sentiments qui y sont et qu'il m'est doux d'y avoir. Madame d'Epinay m'a confié ce qu'elle avait fait pour vous raccommoder avec Grimm; j'aurais voulu le faire si elle ne l'eût pas fait. Cette action doit effacer les torts que vous lui connaissez avec vous. Sachons gré aux hommes de leurs bonnes actions et tâchons d'oublier leurs mauvaises, du moins autant que la prudence peut le permettre; il est si dur de mal penser de quelqu*un!

Je ne puis vous exprimer à quel point le tableau de Punion de ces quatre amis me touche^ Saint-Lambert, Grimm, Diderot et vous. Ah! vous devez tous être unis; il vous sied trop bien de Tctre pour que vous puissiez être séparés. J'avoue que cette idée répand quelque chose de doux dans mon ame, rien n est plus touchant pour elle que Tunion des cœurs les plus vertueux et les plus sensibles que notre siècle ait produits. QuMl serait beau pour moi le jour où je pourrais vous voir tous rassemblés! non, la nature entière ne pourrait m'offrir un spectacle plus touchant. Je suis malade et triste, mon cher citoyen, sans nouvelles de tout ce qui m*est cher ^, sans savoir s'il a des miennes, très-incertaine de son retour, inquiète même de sa santé; mon âme ne sait où répandre sa tristesse et ses peines, et je ne trouve point de cœur qui m'entende. Par malheur, je ne pourrai vous voir d'ici à quelques jours. Madame d'Épinay. vient passer quelques jours à Paris, et je ne pourrai aller à la Chevrette. Je ne puis vous voir chez moi, où je ne séjournerai pas, mais j'espère vous voir à la Chevrette. Adieu, mon cher citoyen; donnez-moi de vos nouvelles et qu'elles soient telles que je les désire. Ne dites pas à madame d'Épinay que je vous ai parlé deGrimm ; je ne lui ai pas dit que vous m'en aviez parlé, parce que vous m'aviez dit de n'en rien faire. Madame d'Epinay m'a engagée à lui tenir compagnie encore deux jours; je n'ai fait qu'un tour chez moi. A propos, je voulais vous demander à relire celte lettre que vous avez écrite à Voltaire sur le poème de Lisbonne. Copiez donc vite vos lettres de Julie. Vous savez que j'attends après. Ayez soin de votre santé, mon cher citoyen : vous vous devez à présent à tous vos amis que vous avez recouvrés et auxquels je -me joins. .

* Saint-Lambert.

Vin

2 octobre 1757.

En recevant votre lettre du 31 et celle du 1" à la fois. — Et Diderot? Quels sont donc vos griefs contre vos amis. Pardonnez, mon amije ne puis être si prompte à les condamner que vous, surtout étant aussi peu éclaircie. Suis-je mêlée dans tout cela? Je vous ai vu soupçonner madame d'Épinay d'une étrange méchanceté ! Y a-t-il quelque vérité à cela *?

Automne 1757.

Vous savez sans doute par madame d'Épinay, mon cher citoyen, l'état du pauvre Saint-Lambert*; vous me plaignez, j'en crois l'amitié que vous avez pour moi. Ce serait par les consolations de l'amitié que je voudrais adoucir ma peine, si de telles douleurs peuvent s'adoucir; mais, hélas! dans ce moment, je ne suis en état de rien que de souffrir. J'ai reçu votre paquet et vous en remercie ; vous savez bien que toute preuve d'amitié et de confiance me sera bien chère de votre part, bon et cher citoyen. Je compte vous voir vendredi à la Chevrette, si vous y êtes encore et si je puis me traîner ^,

• ^ On se rappelle que Rousseau soupçonnait madame d'Épinay d'avoir voulu enlever de chez lui, pendant son absence, les lettres de madame d'Koudctot.

* 11 venait d'avoir, à l'armée d'Allemagne, une attaque de paralysie qui ne l'empêcha pas de vivre encore quarante-six ans.

^ La réponse de Rousseau à cette lettre est du mois d'octobre 1757.

Octobre 1757 *.

J'irai mardi au lieu de jeudi, mon cher citoyen, faire mes adieux à la vallée. Outre que je crois que le temps sera plus sûr, je pourrais n^étre pas libre d'y aller le jeudi. Je vous attendrai donc mardi, si vous pouvez venir sans incommodité. Si la pluie élait à verse, je n'irais pas; mais, à moins de Texcès de la pluie, j'irai sûrement. Vous me ferez plaisir si vous pouvez exécuter la commission dont je vous ai chargé pour M. Grimm. Comme mon projet n'est pas de réunir une société dont il s'éloigne, j'aime mieux ce parti que de lui écrire. Il suffit que je sois éclaircie; je ne veux point avoir de tort aux yeux de ceux que j'estime. Adieu, cher citoyen : j'aurais du plaisir à vous assurer mardi de ma sincère amitié ; vous n'en pouvez douter sans injustice et sans me faire beaucoup de peine.

Paris, 15 octobre 1757.

Je vous en conjure, mon cher citoyen, ne vous livrez pas à k noire mélancolie qui vous obsède : c'est la première prière de mon amitié et c'est la plus pressante. Ne vous croyez jamais seul sur la terre puisque vous y avez des amis, et ne leur faites point l'injure de penser qu'ils puissent vous oublier ou vous abandonner. Ne m'affligez plus par votre tristesse et ne m'outragez plus par votre inquiétude ; rendez-moi justice

* Cetle lettre est mentionnée au livre IX* des Confessions.

et soyez raisonnable, et nous serons contenlsTun de l'autre. H semble que votre cœur aigri se plaise à nourrir et à augmenter les sentiments qui TafQigent ; c'est sans doute relTet de vos maux et de la saison. Quelle qu'en soit la cause, je vous plains ; je suis plus en état de plaindre mes amis que de les consoler. D'ailleurs, il est souvent plus doux d'être plaint que d'entendre des consolations que le cœur ne reçoit pas toujours. Puisse la part que je prends à vos maux les adoucir! Vous savez, mon cher citoyen, si elle est sincère, vous n'en pouvez pas plus douter que de mon amitié. Je vous remercie de celle que vous portez aux miens. Ma santé est la même, pas meilleure. Hélas I je suis bien loin de la joie que vous me supposez sur le retour de mon ami, j'ai trop lieu de craindre à présent qu'il ne revienne point. Vous me connaissez assez pour savoir ce que je souffrirais si je perdais l'espoir de le voir cet hiver. Depuis cinq semaines, il n'a reçu qu'une seule de mes lettres, qu'on lui a envoyée à Ebdem; les autres lui ont été gardées au quartier général, où il n'a dû arriver que le 9 de ce mois, et la vôtre, mon cher citoyen, est sans doute* du nombre ainsi que toutes les miennes depuis le 25 d'août, qui sont les dernières qu'il a reçues à Ebdem les premiers jours de septembre. Voyez par ce détail combien vous êtes injuste pour luil Corrigez- vous de cela, mon cher citoyen. Il est cruel pour soi et dur pour ses amis d'être si prompt à les soupçonner de froideur et de négligence, ni lui ni moi n'avons jamais de reproche à nous faire pour vous; je mets ensemble deux âmes qui ne peuvent être séparées et qui se réuniront encore pour vous aimer. Oui, mon cher citoyen, nous respecterons toujours en vous cet amour pour la vertu qui ne vous abandonnera jamais; nous admirerons cet esprit supérieur et ces rares talents, et nous aimerons surtout cette âme sensible qui vous rend si propre à l'amitié. Je compte aller vendredi à la Chevrette et je désire fort vous y voir, je

vous en prie même, si vous le pouvez sans vous incommoder. Tourmenté par le noir sentiment qui vous éloigne de vos amis et de ceux qui vous aiment, vous ne trouverez que de la douceur auprès d'eux quand vous y apporterez plus de raison, moins de mélancolie, et la confiance que vous devez avoir dans leur amitié pour vous et surtout la mienne. Souffrez aussi que je vous exhorte à vous distraire en vous occupant des ouvrages que vous avez commencés et que vous m'avez montrés ; il y en a un surtout qui doit être satisfaisant à faire pour vous. Enfin, ménagez votre santé et dissipez- vous. Venez voir, mon cher citoyen, à la Chevrette, une amie qui vous est bien attachée.

26 octobre 1757.

Je me flatte, mon cher citoyen, de ne vous avoir laissé en vous quittant aucun doute sur ma sincère amitié pour vous, et j'ai eu du moins, en me séparant de vous pour longtemps *, la consolation de penser que je ne laissais plus au fond de votre cœur aucun des nuages qui ont pu vous faire douter du mien. Mais comment vous exprimerais-je l'effet que m'a fait tout ce que j'ai vu en vous de touchant et d'honnête dans nos derniers entretiens? Le sentiment ne s'en effacera jamais de mon cœur. Non, il n'est pas possible; je vous verrai toujours tel que je vous ai vu ce jour-là, réunissant tout ce qui peut être de bien dans une âme aussi vertueuse que sensible,

^ Rousseau venait, en un même jour, de faire ses adieux à madame d'Épi* nay, pariant pour Genève, et qu'il ne devait plus revoir, et à madame d'Houdetot, qu'il ne revit que dani? les circonslanccs rapportées au livre IX* des Confessions.

et tout vous assure à jamais dans mon cœur cette amitié, cette tendre reconnaissance de la vôtre qui n'inquiète plus ce que j'aime et dont l'innocence et la candeur seront éternellement dignes de tous trois. Oui, mon ami, soyez toujours tel que vous avez paru h mes yeux, et soyez sûr à jamais de deux cœurs qui doivent vous être chers et qui mériteront toujours votre amitié, au moins par leurs sentiments pour vous. Vous avez vu comme nous savons aimer, et notre amitié n*est pas indigne de vous. Croyez, mon ami, que rien n'est échappé de ce qui était en vous à ce cœur si sensible aux vertus et aux sentiments tendres et honnêtes; il est aussi incapable de manquer à Tamour qu'à Tamitié. La vôtre ajoute au bonheur de ma vie, que Tamour faisait déjà ; je jouis du plaisir de les voir réunies pour embellir mes jours et pour me faire goûter toute la félicité dont une âme sensible puisse être susceptible. Si j'avais pu former encore quelque désir, c'aurait été sans doute après un amant tel que lui d*avoir un ami tel que vous à qui je pusse parler, qui sût m'entendre, qui Taimât, qui sentit tout ce qu'il vaut, et à qui je pusse faire comprendre que l'amour, tel qu'il est dans mon âme, ne peut la dégrader et n'est capable que d'ajouter à ses vertus. Convenez, mon ami, qu'il est bien digne de tout celui que j'ai pour lui; c'est ce que j'ai toujours trouvé dans votre bouche, car vous m'avez toujours donné des raisons de nous aimer. Ne méprisons pas, mon ami, un sentiment qui élève autant rame que le fait l'amour, et qui sait donner tant d'activité aux vertus. L'amour, tel que nous en avons l'idée, ne peut subsister dans une âme médiocre, et il ne peut jamais avilir celle qu'il occupe ni lui inspirer rien dont elle ait à rougir. Mais le désir de justifier le mien à vos yeux m'emporte trop loin peut-être ; excusez et respectez des sentiments dont la confiance et Tamitié vous ont fait dépositaire; n'oubliez pas ce à quoi son amitié et sa confiance vous

engagent. Toutes les vertus sont faites pour, être dans votre cœur, et l'une ne fera point de tort à l'autre, vous en trouverez le prix dans le charme que vous aurez à les suivre. Que tout votre bonheur soit désormais placé en elles et dans les douceurs d'une tendre amitié qui ne peut jamais vous échapper et que vous avez crue nécessaire à votre cœur. J'avais besoin, mon ami, de vous parler de Tattendrissement que notre dernière entrevue m'a donné, le souvenir n'en sortira jamais de mon cœur. Après Tobjet dont vous connaissez sur moi tout l'empire, vous m*avez paru ce qui était le plus digne de mon amitié; croyez que je ne prodigue ja* mais ce mot respectable, et qu'il est pour moi, après l'amour, le plus délicieux des sentiments. Ne croyez donc pas que je le prodigue ou que je le profane, et comme après lui vous êtes de mes amis le plus sensible, vous êtes aussi celui (|ue j'aimerai le plus. Mon cœur est satisfait du bien qu'il a reçu. Après un amant tel que lui et un ami tel que vous, il n'a plus rien à chercher; mais je puis dire aussi que le ciel a prodigué ses biens au cœur qui était le phis fait pour les sentir. Conservez cette lettre, mon ami, et qu'elle soit le premier gage des sentiments que je conserverai toujours pourvous, et d'une amitié à laquelle ce que j'aime applaudit, où il m'invite lui-même, qu'il veut partager et dont je n'apprendrai qu'à être plus digne de tous deux. Je me ressouviendrai toute ma vie, mon cher citoyen, d'avoir entendu de votre bouche sortir CCS mots d'un air pénétré, que mon amour pour lui était désormais une de mes vertus. Ah ! n'oubliez jamais ce mot qui m'attache à vous d'un nœud nouveau et qu1l me fut si doux d'entendre.

• J'attends avec impatience des nouvelles sur votre voyage, soit qu'il se fasse ou non. Je souhaite vivement qu'on ne vous trouve point de tort et je suis bien sure que vous ne vous en croirez point dans le parti que vous prendrez; 'mais,

mon ami, je suis extrêmement attachée qu*oii ne vous en trouve point, et je désire que vos amis vous trouvent aussi irréprochable que je crois que vous le serez en effet. Vous m'avez promis d'expliquer à mon ami le parti que vous prendriez et les raisons qui vous déterminaient ; comme il est ce que j'ai de plus cher, c*est aussi celui que je désire qui vous rende plus de justice et qui juge mieux de vos raisons. Vous avez approuve, mon ami, le parti qu'il m'a convenu de prendre pour écarter de vos amis ou des personnes malintentionnées les soupçons que j'aurais pu contribuer par mes conseils à celui que vous pourriez prendre; du reste vous avez partagé mes craintes et approuvé mes précautions, c'est une preuve de plus que vous m'avez donnée de votre attachement et de votre honnêteté. Je suis sûre qu'il vous en coûtera autant qu'à moi d'être privé pendant quelque temps d^une société qui est plus douce que jamais pour tous les deux. Adieu, mon cher citoyen. Songez à moi dans votre sohlude, écartez la mélancolie; que le souvenir de vos amis et le mien ne vous donnent que des plaisirs. Vous êtes fait pour trouver des cœurs qui répondent au vôtre, et vous en avez trouvé deux au moins dont je puis vous répondre. En répondant à mon ami, dites-lui que vous avez été content de moi, c'est une peine que vous lui ôlerez. J'attends de vos nouvelles et je vous en demande; interrompez quelquefois vos occupations pour vous livrer à l'amitié. Je vous exhorte fort à finir les ouvrages que vous avez commencés. Quand vous aurez besoin de papier, vous n'avez qu'à m'en avertir; je compte encore vous en envoyer bientôt. Comme je n'entends point parler de vous, mon cher citoyen, je vous envoie ma lettre. Dites-moi donc ce qui a été décidé sur votre voyage et ce que vos amis vous en ont dit; vous savez bien que je prends un très-vif intérêt à tout ce qui peut vous regarder, et que cela surtout m'a paru important.

Ce !•• novembre 1737.

J'attendais, mon cher citoyen, de vos nouvelles avec impatience. Comme je vous savais en ce moment fort agité, elles me devenaient plus nécessaires, mais je ne les ai pas attendues pour vous parler de l'attendrissement que m'a donné notre dernière entrevue *■ et le redoublement d'estime et d'amitié qu'elle m'a donné pour vous. Comptez à jamais sur moi, mon ami, et puisque cette amitié vous est chère, croyez que je ne suis pas plus capable d^y manquer qu'à l'amour; je vous Tai déjà dit et t^ute ma vie vous le prouvera. Croyez aussi que mes sentiments sont très-indépendants de ceux de vos autres amis s'ils pouvaient jamais vous nlanquer. Je puis vous répondre pour toujours de deux cœurs que vous vous êtes attachés par tout ce qui est en vous de tendre et de vertueux. Un ami tel que vous ajoutera toujours à Testime que nous faisons de nous-mêmes et à notre bonheur. Madame d'Épinay est partie % mon cher citoyen ; il ne s'agit plus que de vous tranquilliser l'esprit sur ce que vous avez fait. J'étais fort persuadée de la force de^ raisons que vous avez eues de ne la pas suivre, mais je désirais que vos pmis en fussent aussi convaincus que moi, parce que je trouve qu'il est dur que nos amis nous soupçonnent d'un tort. Quel que soit ce qu'ils pensent, il faut toujours se consoler quand on n'en a point; la seule peine qu'on ne pourrait s'ôler serait d'en avoir eu. Mais il faut que je prenne un moment K* parti de votre ami *, mon cher citoyen, et que je vous parle avec la

* Le jour où Jean-Jacques prit congé de ses deux amies.

• Pour Genève.

^ Diderot. Voir au livre IX* des Canfessiotts tout ce qui a rapport au ^'oynge de madame d'Épinay, et les motifs qu'avait Rousseau de ne pas Taaomp-igncr. Malheureusement pour lui, ces moliff, trop bien fondés, ne pou-

sincérité digne de tous deux et de notre amitié. Vous avez mal jugé, je crois, du motif qui Fa engagé à vous presser de suivre madame d'Épinay. Il est simple que votre ami ait craint pour vous le tort de vous voir manquer dans une occasion essentielle à une amie, et qu'il vous en ait parlé avec la chaleur de Tamitié : s'il s'est trompé dans ce qu'il regardait comme une obligation pour vous, son zèle n'en était pas moins une preuve de son attachement. Ce qu'il y avait à faire, c'était de lui expliquer paisiblement vos raisons, avec autant de tranquillité qu'il y mettait de vivacité : elles suffisaient à lui répondre puisqu'elles étaient bonnes, et dans peu d'instants vous auriez ramené vos amis à les approuver et à vous rendre la justice qu'ils vous devaient. C'est l'objet que vous remplissiez dans ce que je vous conseillais d'écrire à W. Grimm. Peut-être a vez-vous mis trop d'emportement à votre réponse? Il faut se défier du premier moment, je vous l'ai dit, mon ami; il faut tâcher toujours de mettre un intervalle entre la chaleur de la passion et les réponses que vous faites, sans cela vous êtes exposé à dire bien des choses dont vous vous repentez après. Ne croyez pas non plus, mon ami, qu'on ait voulu exercer sur vous un empire tyrannique, soyez libre, vous êtes fait pour l'être ; mais vous êtes fait aussi pour excuser, pour être reconnaissant même des conseils libres de l'amitié, dont le chagrin le plus sensible serait de vous voir faire une faute. Il vous suffit de lui montrer que vous n'êtes point capable d'en faire, vous contentez par là la fierté de votre caractère sans manquer à l'amitié. Oui, mon cher citoyen, quand votre ami et moi vous avons dit notre avis sur cette affaire, le même intérêt pour vous nous a rassemblés sans nous être entendus. La douce, la tendre amitié aurait elle

wont s'avouer alors, sans compromeltre cruellement madame d'Épinay, et Rmisseau :cut la générosité d'affumer sur lui lous les loris que la coleric holkudijquc lui imputa dans celle aftiiure. .

l'empire que vous lui supposez? Non, mon ami, elle n'alarme pas ceux qu'elle aime, leur parle avec chaleur pour prévenir leurs torts et ne leur en voit que le moins possible; on lui doit, je crois, d'excuser une vivacité qui a un motif si doux et si tendre, et de lui donner, quand on le peut, le plaisir de la justification. Voilà ce qui m'a fait vous représenter d'abord ce que vous deviez au zèle de votre ami et vous exhorter ensuite à lui exposer vos raisons; cette espèce d'abandon que vous faisiez ensuite au conseil de Tamitié était la chose la plus propre à le forcer à Tattention sur le parti qu'il vous aurait conseillé, et, par conséquent, à le ramener à vos raisons^ car croyez que c'était comme votre ami, et non comme celui de madame d'Épinay, qu'il vous conseillait de la suivre. Ce n'était ni une fermière générale, ni même une bienfaitrice, que lui et moi pensions que vous deviez suivre, c'était une amie qui pouvait avoir besoin de vous« A cela vous aviez vos raisons à répondre ; il les fallait dire comme vous avez fait avec moi, et tout était fini. De tout ceci, mon ami, voyez ce qu'il y a à conclure : !*• C'est que, loin de savoir mauvais gré k Diderot de ce qu'il a fait, vous n'y devez voir qu'une preuve de plus de son amitié. 2* Il ne faut pas accuser de tyrannie des amis qui ne veulent point vous contraindre, mais qui vous aiment trop pour ne pas s'alarmer quand ils craindront de vous voir un tort ; même en ne leur cédant pas, vous devez respecter leurs motifs ; enGn, vous n'avez point de torts si vous le leur prouvez. Après cela, il ne vous reste qu'à vous tenir tranquille et à être content d'eux et de vous. Si vous devez excuser la vivacité qu'ils ont mise dans leurs représentations, ils doivent à leur tour excuser celle que vous avez mise peut-être de trop dans vos réponses. Après ces considérations, croyez, mon cher citoyen, qu'il ne restera plus au fond de vos cœurs que cette tendre amitié qui n'a péché que par la chaleur, et que vous avez plus de

raisons que jamais de rester uni à vos amis et de les aimer. Quant au billet de Grimm, je ne vois rien de ce que vous semblez y craindre ; il me parait seulement qu'il n'a pas mis autant d^importance à votre départ que Diderot et moi, et qu'il ne pense pas que vous deviez mettre autant de vivacité à vous justifier d'une chose où il ne vous voit point de tort. Sans doute il vous écrira encore, et ce qu'il pensé vous sera plus dévoilé; attendez sa lettre, et en même temps songez^ cher citoyen, combien on doit hésiter à soupçonner de perfidie et de fausseté tout ce qu'on a jugé digne de son estime et de son amitié. Voyez ici, mon cher citoyen, l'illusion de la mienne qui me persuade que je puis vous donner des avis sur des choses que vous trouvez au fond de voire cœur bien mieux encore que je ne puis vous les dire, et qu'il ne faut que calmer un instant votre première vivacité pour vous les faire sentir. Pardonnez-moi à mon tour, et commencez à faire usage de la règle que je vous donne en excusant ce zèle de mon amitié, dont vous vous passeriez bien, mais qui servira du moins à vous prouver combien elle est vive et sincère au fond de mon cœur. Dites-moi des nouvelles de la suite de tout cela, et de Diderot, et de Grimm, et, pour finir toute ma morale, promettez-moi de modérer toujours, avant de vous expliquer, cette vivacité qui vous fait dire souvent dés choses que vous vous reprochez. Puisque vous n'êtes pas toujours maître de vous, songez que les autres aussi peuvent ne pas. l'être ; il faut donc tâcher de j-e retenir soi-même dans un mouvement de passion. On y trouve un double avantage, c'est qu'on ne court pas le risque d'exciter celle des autres,, car on ne manque guère d'attirer un tort, quand on a commencé à en avoir; ils se multiplient, les liens se relâchent et, se rompent. Si Ton pouvait obtenir de soi de modérer un premier mouvement ou de se porter à l'indulgence de part et d'autre, à avouer de bonne foi sa vivacité quand elle s'est

échappée, les amitiés seraient éternelles et n'éprouveraient pas d'altération. Pardon encore, mon ami, j'ai fini. Je vous remercie de votre lettre à notre ami ^ ; je vais la lui envoyer, mon cœur me répond du plaisir qu'elle lui fera. Vous vous inquiétez trop sur ma santé ; je n'ai point consulté de quidam, mais mon médecin ordinaire pour prendre les eaux; je n'en sens pas encore beaucoup reffet et mon estomac est toujours dérangé. Quant à celui de la santé duquel la mienne dépend plus que de moi-même, il commence à retrouver un peu de sentiment dans les parties malades*. J'ai toujours son état devant les yeux ; je n'ai point pour soutenir ses maux la même philosophie que lui. Mon frère est convalescent et voit du monde. Adieu, mon ami. Songez à votre amie dans votre solitude. Je vous exhorte encore aux occupations que vous avez projetées; dites-moi où vous en êtes. Songez à mes copies. Envoyez-moi votre petit air pathétique et distrayezvous quelquefois de vos sérieuses et utiles occupations pour vous souvenir de deux cœurs qui vous aiment et qui ne sont point indignes du vôtre.

4 novembre 1757.

Je reçois votre troisième lettre. J'ai répondu à deux'; je réponds à la troisième. Vous me faites trembler d'autant plus que vous ne m*avez pas expliqué les causes de l'égarement où je vous vois. Votre avant-dernière lettre me parle d'une lettre de Grimm qui vous irrite, sans me dire ce qu'elle con-

* Lellre à Saint-Lambert, du 28 octobre 1757. ^ On sait que Saint-Lambert venait d'avoir une attaque de paralysie. ' Les trois lettres de Rousseau que madame d'Houdetot mentionne ici nous fBont inconnues.

tient ; je vous ai prie par la poste de me l'expliquer. Je vous conjure de vous calmer et surtout de n'écrire à personne dans rétat où vous êtes. Confiez-moi toutes vos peines et tout ce qu'il vous dit d'affligeant, et surtout n'écrivez à personne, pas même à mon ami. Je vous le répète encore, comptez sur deux cœurs qui ne peuvent vous manquer, le mien et celui de mon ami. Calmez-vous, je vous en conjure, je vous réponds de deux amis, et surtout ne prenez aucun parti et n'écrivez à personne dans le trouble où je vous vois ; je serai toujours la même et ne puis pas plus trahir l'amitié que. l'amour. Je vous ai écrit une longue lettre ' en réponse à celle qui était jointe à ce que vous écriviez à mon ami, et puis un billet qui répondait à l'avantridernière, et celle-ci, qui répond à celle du 2 que je reçois à l'instant. J'envoie un exprès pour vous la porter, renvoyez-le demain au malin et donnez-moi l'explication que je vous demande. Surtout n'écrivez à personne et ne prenez aucun parti dans l'état violent où vous êtes. Adieu. Renvoyez mon commissionnaire le plus tôt que vous pourrez, car vous m'inquiétez cruellement.

Calmez-vous, au nom de Tamitié, et expliquez-moi tout. Croyez que mon amant ni moi ne vous manquerons jamais ; mais n'écrivez à personne que vous ne soyez plus de sangfroid. Expliquez-moi vos griefs contre Grimm et contre tous ceux dont vous croyez avoir à vous plaindre, et dites-moi si je suis mêlée à tout cela.

Paris, ce 5 novembre 1757.

J*ai différé d'un jour à vous répondre, mon cher citoyen, parce que je vous savais plus tranquille et que j'étais malade.

* La lettre précédente.

J*ai été enfin forcée de me purger avec une vraie médecine qui m'a fait beaucoup de bien. A voir Teffel qu'elle m'a fait, je dois juger que je n'aurais pas beaucoup tardé à tomber malade sérieusement si je Tavais retardée plus longtemps. Je me sens fort dégagée; je suis mieux et suis même sortie aujourd'hui. Aitisi soyez tranquille sur ma santé. Vous venez d'essuyer un violent orage, mon ami; voyez que la promplir tude de votre imagination et votre extrême vivacité, quand elles ne vous font pas faire des fautes, vous font au moins grossir vos malheurs. Travaillez, mon ami, à la calmer, cette impétuosité qui vous est si contraire, cela est aussi nécessaire à votre repos qu'à votre bonheur. Je vous connais, vous n'aurez jamais rien à vous reprocher de sang-froid, mais si l'amitié cherche à prévenir les fautes ou les malheurs de ses amis, elle ne sait plus que les en consoler quand ils sont arrivés. Écoutez-moi donc, mon ami. Je ne sais si dans tout ceci vous avez eu quelque reproche à vous faire ; si vous n'en avez pas, tout est dit, la consolation est sûre quand on n'a rien à se reprocher; si, au contraire, vous avez quelque chose à vous reprocher, il ne faut pas hésiter, il faut réparer. Il ne faut pas craindre de trop mettre du sien pour rappeler ses amis, fussent-ils injustement éloignés de vous. Vous avez dit à mon ami qu'il est toujours doux de retrouver ses amis à quelque prix que ce soit. Je vous parle ici de celui qui touche le plus votre cœur, de ce Diderot qui vous manquerait toujours. Éclaircissez-vous des dispositions où il est pour vous, ramenez-le à vous à quelque prix que ce soit, je suis sûre que c'est le vœu le plus ardent de votre cœur. Je n'ai point reçu la lettre *■ que vous avez adressée à Grimm et qui a pu être montrée à Diderot ; j'ai bien peur que vous n'y ayez pas suivi cette modération qu'il était si nécessaire et même si honnête

* Du 19 octobre 1757. ^

d*y mettre. Réparez celte Faute si elle vous est échappée, votre ami n'est pas fait pour vous faire un grand crime d'un premier mouvement de vivacité. Je ne sais jusqu'où vont les plaintes que vous avez pu faire de madame d'Épinay, mais je sais bien que vous ne deviez vous permettre rien qui pût la blesser, surtout en parlant à un certain ami, quelque raison que vous crussiez avoir de vous en plaindre. Je crois vos raisons bonnes de ne l'avoir pas suivie. Votre seul empcurtement, en vous en défendant vis-à-vis de vos amis qui ne vous en parlaient que par l'excès du zèle de l'amitié, était un tort réel ; mais il ne faut jamais songer au passé que pour le réparer et s'en corriger. Ecrivez à Diderot dans la tendresse et dans l'effusion de votre cœur, faites-lui oublier vos torts si vous en avez, toucliez-le toujours quand vous n'en auriez pas; il entendra un ami, son cœur n'est pas fait pour repousser le vôtre et pour ne pas Taimer quand il le reconnaîtra. Quant à votre départ, je le trouve, mon ami, bien précipité. Avez-vous donné en dernier lieu de nouvelles raisons à madame d'Ëpinay d'être jusque contre vous? Si vous ne quittez sa maison que par rapport à vous, c'est une injure réelle que vous lui faites. Considérez que, dans cette occasion-ci, vous*n'avez rien eu à lui reprocher que de n'avoir pas répondu à un billet, peut-être trop vif, que vous lui aviez écrite Elle s'était contentée de vos raisons et ne vous pressait point de la suivre, c'est le zèle trop ardent de vos amis qui a seul causé tout ce trouble. Us n'ont pas eu pour votre caractère, malheureusement impétue'ux, les ménagements qu'ils devaient avoir en le connaissant, mais ils n'ont pas été plus excités par madame d'Épinay que moi, qui vous ai parlé comme eux. Aussi, mon ami, il se peut faire que dans ceci vous ayez plus de torts avec madame d'Épinay qu'elle n'en a avec ;vous, et

« Octobre 1757.

ce serait lui faire une nouvelle injure que de sortir de chez elle dans ces circonstances. Si vous lui avez écrit quelque chose qui ait pu la choquer, écrivez-lui un mot qui répare ; vous le devez et tout sera fini si elle y répond comme elle le doit. Si elle ne le faisait pas, ce serait alors que, cette circonstance constatant sa colère, vous pourriez sortir de chez elle sans vous reproclier rien. Croyez, mon ami, que ce que je vous dis la ne vous nuira pas. Mais l'amitié doit être sincère, et je vous dis tout ce que je pense, La grâce que je vous demande, c*est de réfléchir et de peser toutes les raisons avant de prendre un parti, et de ne pas hésiter à retourner à TErmitage si vous les trouvez bonnes, quand même vous Tauriez quitté. Il est sûr que vous n'en pouvez sortir sans afficher une rupture avec madame d*Êpinay, et il ne faut pas qu*on dise que vous vous êtes brouillés parce que vos amis vous avaient conseillé de la suivre et que vous vous êtes tous expliqués trop vivement. Voilà, mon cher citoyen, ce qui vous regarde surtout. Quant à ce qui me touche, mon cher cœur a commencé les bains ^; il faut en attendre le résultat. Il a quelque sentiment dans les parties malades, mais leur usage est nul encore. J*ai reçu aujourd'hui une lettre de lui où il y a mille choses touchantes pour vous; il se reproche encore ce dont il vous a parlé; il vous aime, il m'engage à vous montrer mon amitié. Que ne puis-je vous rendre tout ce qu il me dit pour vous ! vous vous en croiriez plus obligé à l'aimer. Si vous m'en croyez, vous lui écrirez et lui confierez toute cette affaire de madame d'Epinay, et vos vivacités et vos raisons; je voudrais que ce que j'aime pensât sur vous comme moi. Au moins, je vous puis répondre de son amitié comme de la mienne. . . Vous

^ Les hains d'Aix-la-Chapelle, que Sainl-Lamberl était allé prendre après son attaque de paralysie.

mériterez toujours et les sentiments et la conGance de nos cœurs; vous ne les tromperez point. Tout ce que mon amitié vous demande, c'est de ne combattre jamais et de respecter toujours dans Tun et dans l'autre le tendre amour qui nous unit, et de ne le condamner que par votre silence. Adieu, mon ami. Donnez-moi de vos nouvelles ; dites-moi si vous en avez de Diderot, enfin si vous reprenez quelque tranquillité. L'innocente et pure amitié qui nous unit me rend intéressant tout ce qui vous regarde ; soyez assuré que vous ne perdrez jamais ni mon estime ni mon amitié, tant que votre âme ne cessera point d'être honnête. Aimez ce que j'aime, je vous réponds de lui; nous ne faisons tous deux qu'une âme dont je vous réponds. Je n'ai pas l'inquiétude que vous m'avez supposée, je ne l'aurai point; ne parlons jamais de tout cela. Ditesmoi quand vous aurez besoin de papier. Surtout ne quittez pas l'Ermitage, revenez-y plutôt et pesez mes raisons. Adieu, mon ami. J'ai une grâce à vous demander : ne brûlez jamais mes lettres, que je puisse les faire lire à mon ami s'il en est besoin. Notre amitié est tout à vous, et vous n'avez pas plus à vous défier de lui que de moi-même.

7 novembre 1757.

Mon cher citoyen, soyez sûr de tout ce que vous désirez de moi; jamais mon amitié ne refusera les éclaircissements que vous me demandez. Croyez aussi que je sais excuser en vous les premiers mouvements d'une vivacité que vous avez peine à combattre. Soyez donc tranquille sur mon amitié; je ne crois pas que nous ayons jamais querelle, mais si nous en avions.

une, soyez assuré que je me comporterais comme vous le demandez. Vous attestez mon amitié pour vous trop chère, pour qu'elle ne vous soit pas doublement assurée. Tout ce que nous engageons de la vôtre et à laquelle la nôtre s'attache, c'est de ne jamais nous rien dire contre un amour qui fait le charme de notre vie. Soyez sûr à ce prix que vous ne pouvez cesser de m'étre cher, ni à lui non plus, et que cette vertu dont vous me donnez des preuves^ même par la manière dont je vous vois revenir des fautes que vous avez pu faire, vous assure à jamais de tous les sentiments d'estime et d'amitié que vous me demandez et que vous méritez. L'ami me dit mille choses tendres pour vous ; il ne sera pas plus sévère que moi, il vous aime tendrement^ et comme son ami et comme le mien : promettez-moi, mon cher citoyen, que vous répondrez toujours à son amitié. J'ai une grâce à mon tour à vous demander : ne quittez point encore l'Ermitage de quelque temps et pesez les raisons que j'ai commencé à vous dire pour y rester. Si mon avis a quelque empire sur vous, vous ne ferez point légèrement cette démarche. Adieu, mon ami. Vous n'avez point de meilleures leçons à recevoir que de vos propres réflexions quand vous pourrez obtenir de votre vivacité qu'elle vous permette d'en faire. Le fond de votre cœur est bien bon ; Thonneur et la vertu, la probité et l'amitié y régneront toujours; c'est à lui que je promets et l'estime et l'amitié que je veux avoir pour vous toute ma vie, et je puis vous répondre que mon cœur partagera toujours ces sentiments-là avec moi. Adieu ; il faut que j'expédie ces lettres. Prenez soin de votre santé, calmez-vous un peu et rêvez bien au parti que vous voulez prendre en quittant l'Ermitage. Ne le quittez pas, s'il se peut, sans vous être bien convaincu de la bonté de vos raisons et même sans les avoir fait goûter à l'amitié, qui peut être plus de sang-froid que vous. L'ami est toujours à peu près

dans le même état. Je suis un peu mieux depuis ma médecine. Quant à la chambre louée, je trouverai qui la reprendra.

'Tâchez, mon ami» de nêlre pas si impatient; vous ne ferez jamais que des fautes et vous serez toujours injuste pour vos amis. Vous verrez sûrement Diderot le plus tôt qu'il pourra, et il en a autant de besoin que vous, à ce qu'il roc parait, par ce qu'il m'a mandé lui-même. Je vous ai écrit dimanche au soir une lettre que j'ai fait mettre à la poste hier ; entre dimanche et le jour qu'on m'a remis votre lettre il n'y a que deux jours, et je vous mandais que j'écrirais à mon aise. C'est folie d'envoyer un exprès : en attendant, je vous avertis que je le fais payer. Apprenez donc en6n à rester tranquille, et à ne plus douter ni de l'amitié ni des soins des amis qui vous aiment; il faut avoir d'eux meilleure opinion, et vous auriez fait un très-mauvais arrangement de vous établir loin d'eux pour en être toujours inquiet. Adieu, mon cher citoyen. Je me porte un peu mieux; il en est de même d'Aix-la-Chapelle, d'où l'on me parle toujours de vous avec une grande amitié. Il n'écrit encore qu'à moi et me dit qu'il avait eu envie de vous faire écrire, mais qu'il avait peur que cela ne vous fit peine et qu^il attendrait qu'il le pût luimême. Il me charge de mille choses pour vous. Les eaux l'ont bien alTaibli. Il m'écrit très-peu à moi-même et n'écrit qu'à moi et pour ce qui est indispensable. Travaillez donc, mon cher citoyen, et songez qu'il est juste que vous me disiez ce que je vous dois pour ce que vous avez déjà copié pour moi. J'ai fait affranchir ma lettre et vous devez l'avoir.

Paris, 10 novembre 1757.

Je reçois à Tinstant votre lettre*, mon cher citoyen. Ne quittez pas TErmitage, du moins dans ce moment ; vous n'êtes pas en état de changer de place et, en supposant même que vous le fussiez, vous n'avez qu'une trop bonne excuse de rester dans ce moment-ci. Je prends tout sur moi et j'écrirai à madame d'Epinay. Votre ami va vous voir; je vous vois plus tranquille. Attendez encore, je répondrai à mon aise à votre lettre. Adieu. Ayez soin de votre santé et comptez sur ma sincère amitié, mais ménagez-vous et tranquillisez-vous, au nom de tout ce que vous avez d'amis. Je suis un peu mieux. L'état de mon ami est toujours le même.

Novembre 1757.

Vous me feriez frémir à mon tour' si je ne connaissais la vivacité de vos premiers mouvements. Quelle est donc cette

^ Dans sa lettre à madame d'Houdetot du 8 novembre 1757, Rousseau raconte sa rupture dérmilive avec Grimm, amenée par la lettre injurieuse qu'il en a reçue, et il annonce à son amie sa résolution de quitter l'Ermitage. l\ parle dans les Confessions de cette lettre de Grimm comme d'un billet de sept à huit lignes qu'il n'acheva pas de lire. « C'était, nous dit-il, une rupture, mais dans des termes tels que la plus infernale haine les peut dicter, et qur même devenaient hôtes, à Torce de vouloir être ofTensants... Je le lui renvoyai sur-le-champ. » Les Mémoires de madame d'Ëpinay donnent à ce sujet une lettre assez longue dont les termes n'ont aucun rapport avec ceux que devait contenir le billet. 11 est Tacile d'en conclure que Grimm. le dépositaire et l'éditeur des Mémoires de madame d'Épinay, arrangea, comme il lui convint, sa propre lettre que Rousseau lui avait renvoyée.

' Madame d'Houdttot répond à la lettre exaltée de Rousseau, de novembre

382 LETTRES DE MADAllE D'HOUDETOT

lettre de Grirnm? Tâchez de me l^expliquer mieux. Surtout calmez-YOus, ne prenez un parti sur rien que vous ne soyez plus de sang-froid et n'écrivez à personne; voilà ce que je vous recommande au nom de Famitié. Dites-moi mieux ce que contient la lettre de Grimm; vous savez que vous pouvez vous fier à moi. Voilà tout ce que je puis vous dire étant aussi peu éclaircie. En attendant ne vous tourmentez pas; comptez sur mon ami et sur moi, ces deux cœurs vous sont assurés ; les autres ne peuvent vous manquer tant que vous serez honnête et vertueux. J'attends de vos nouvelles avec impatience.

Novembre 1757.

Apprenez donc à ne plus vous croire abandonné quand on ne répond pas dans l'instant aux lettres où Ton a déjà répondu un mot et oii Ton vous prévient qu'on prendra son temps pour répondre. Tenez-vous tranquille et occupez-vous de quelque chose. Votre imagination se dévore elle-même et vous tourmente. Je vous ai dit ce que je pense sur les amis que vous aimez, tenez-vous tranquille et vaquez à vos occupations. Il n'a pas tenu à moi que vous n'ayez vu Diderot plus tôt, mais soyez sûr qu'il ira et qu'il a envie de vous voir.

Paris, novemlue 1757.

Votre lettre*, que j'ai lue et relue avec attention, ne m'a

1757. Elle ge trouve dans la Correspondance, après celle du 8 octobre de la même annce.

* Lettre inconnue.

point fait changer d'avis, mon cher citoyen, sur le conseil que je vous ai donné de rester à TErmitage, sans juger des sujets de plainte que vous croyez avoir de madame d'Ëpinay. Vous convenez au moins qu'il est plus honnête que vous les teniez cachés ; donc, en prenant ce parti, vous ne pouvez alléguer pour votre défense les raisons qui vous déterminent, et vous devez vous conduire comme si elles n'existaient pas. Gela posé, il ne reste phis entre vous et madame d'Épinay que les expressions trop vives que vous avez employées peutêtre dans les raisons que vous avez données pour ne point la suivre à Genève, et cette vivacité, mon cher citoyen, vous la condamneriez vous-même si des raisons secrètes ne vous indisposaient déjà contre elle. Voici donc ce que je pense à ce sujet : Il n'est pas douteux qu'on ne doit point, autant que l'on peut, rester obligé à ceux dont on n'a pas lieu d'être content. Mais l'honnêteté vous faisant une loi de ne recevoir de bienfaits et de n'être redevable qu'à l'amitié, vous persuadant que vous n'êtes plus dans ce cas avec madame d'Épinay et vous prescrivant en même temps le silence sur les raisons que vous avez de croire n'y être plus, je crois, mon chor citoyen, que si vous avez à vous retirer, ce doit être sans bruit et non dans un moment où votre départ aurait un air de rupture et de mécontentement vis-à-vis d'une femme qui n'a jamais paru être pour vous qu'une amie empressée et prévenante. Retirez-vous en silence, et, content d'être justifié à vos propres yeux et aux yeux des amis que vous estimez, ne donnez point prise aux autres qui ne pourront point vous juger. Laissez-en ce moment-ci les choses dans Tétat où elles sont, rien ne vous presse vis-à-vis de madame d'Epi-' nay, vous êtes censés l'un et l'autre ignorer ce qui s'est passé dans les lettres que vous avez écrites et dans les réponses qui vous ont été faites. Tenez-vous-en vis-à-vis d'elle à Tétat où vous étiez quand vous l'avez quittée, et si vos ressen-

3Si LETTRES DE MADAME D^HOUDETOT

timents subsistent au printemps, retirez-vous sans bruit; il vous sera aisé de trouver un prétexte, et vous serez quitte avec elle par une lettre honnête sur les anciennes marques d'amitié que vous avez reçues d'elle. Je vous dis là, mon cher citoyen, ce que je pense et ce que je ferais si j'étais à votre place; il me semble qu'en prenant ce parti, les règles de Thonnéteté sont remplies, et que tout se passerait sans éclat. Yoilà, mon chef citoyen, tout ce que je puis vous dire à ce sujet ; je dois vous croire d'autant plus dispose à prendre ce parti, qu'il est un de ceux que vous avez proposés vous-même. Si vous en parlez à Diderot, je ne doute point que ce ne soit aussi celui qu'il vous conseille. Si vous vous retiriez chez lui, ce serait encore, je crois, un moyen bon nête de sortir d'où vous êtes sans qu'on pût vous blâmer; c*est à quoi vous réfléchirez, mais je vous ai dit sincèrement ce que je pense. Avez-vous vu votre ami? Sachant le besoin que vous en aviez et l'embarras où il pouvait être pour une voiture, je lui avais fait proposer de le conduire à l'Ermitage, comptant vous y laisser ensemble et aller faire un tour chez moi. Cette proposition l'a effarouché*; mais assurez-le bien, quand vous le verrez, que mon intention n'a été que de rendre service à deux amis qui avaient besoin de se voir, et non de le forcera me connaître et à m'avoir quelque obHgalion. Vous qui me connaissez, dites-lui que n'ayant point un assez grand crédit pour espérer de lui être utile, et les amis que j'ai ne me laissant pas le besoin d'en avoir d'autres, j'ai toujours respecté l'éloignement que je lui connais pour les nouvelles connaissances. Personne ne serait plus charmé de le connaître que moi, assurément; j'admire son génie et son mérite

* On sait, par les Confessions cl prr les Mémoires de madame d'Épinay, que Diderot évitait, autant que pofsihlc, de faire de ncuvclles connaissances, jurloul avec les femmes.

tne touche, je le connais trop par ses amis pour ne pas penser ainsi, mais je n'ai pas le besoin de le connaître davantage. Je Testime trop cependant pour ne pas désirer qu'il ait de moi une idée avantageuse et qu'il ne me soupçonne de rien d'indigne des amis que j'ai; mais c'est à ces amis qui me connaissent à lui montrer l'opinion qu'il doit avoir de moi : je suis bien entre leurs mains. Vous pouvez lui lire cet article de ma lettre si vous le voyez, et lui dire que, s'il veut, je le ferai avertir si je suis dans le cas d'aller à Eaubonne et le mènerai à l'Ermitage, sans que cela tire à la moindre conséquence et sans que cela lui doive donner le moindre embarras : je ne lui dirai plutôt pas une parole dans le chemin. Assurez-le bien de plus qu'il peut regarder cette proposition comme nulle sans que je lui en sache le moindre mauvais gré. Adieu, mon cher citoyen. Je digère un peu mieux. J'ai aussi d'un peu meilleures nouvelles d'Aix, mais seulement d'aujourd'hui. Je sais que vous vous intéressez à tout cela, je connais et je compte sur votre amitié, vous pouvez compter sur la mienne; je suis bien sure que votre âme ne cessera jamais de la mériter. Yous avez déjà fait plusieurs copies pour moi que je vous dois; il faut me dire combien, cela est juste. Songez à mes lettres de Julie quand vous le pourrez.

18 novembre 1757.

Vous êtes encore une fois injuste pour moi, mon cher citoyen. J'ai prétendu vous reprocher, non vos lettres, mais l'inquiétude qui vous les fait rendre si fréquentes et qui est offensante pour vos amis. Quittez donc le ton que vous avez

pris dans votre dernière lettre ', je ne le mériterai jamais. Je crois, mon cher citoyen, que vous avez pris le bon parti, et je vous ai conseillé suivant ce que je pensais moi-même. Vous pourrez exécuter au printemps vos résolutions si elles sont toujours les mêmes, et vous éviterez par là un éclat qui aurait été fâcheux. Maintenant, que vous n'avez plus qu à vous tranquilliser, ne me «reprochez point de vous exhorter au travail; outre qu'il vous est nécessaire, il achèvera de dissiper les traces de tristesse qui peuvent être restées dans votre âme, et il peut être aussi utile pour elle qu'il est nécessaire à votre situation. J'apprendrai avec plaisir que vous vous occupez d'ouvrages qui ne peuvent que relever votre âme et lui donner du courage, en vous rappelant tout ce qu'elle vous a fait dire et penser.

Je renonce dès à présent, mon cher citoyen, à ce que vous prétendez que je ne vous dois point; vous pensez hien que mon intention ne fut jamais de vous blesser, mais de vous représenter une chose que je croyais juste, ayant d'ailleurs usé sans ménagement de votre temps. Je vais très-fort à présent vous presser pour mes copies, cependant qu'elles ne vous empêchent point de travailler; d'ailleurs je ne demande que la préférence sur les copies que vous voudrez faire. Je n*eus jamais d'autre intention, mon cher citoyen, en proposant à Diderot de venir à l'Ermitage, que celle de vous l'amener plus tôt, parce que vous en aviez besoin. Quel qu'ait été le succès de ce soin et quelle qu'en soit la suite, je ne me repens pas d'un projet que m'avait dicté la seule amitié. Je vous répète ce que je vous ai dit pour lui, mes amis ne me laissent pas le besoin d'en avoir d'autres. Personne ne sent mieux que moi ce que vaut votre ami et ne serait plus aise de le

* Cette lettre est inconnue. D'après celle de madame d'Houdetot qu'on a sous les yeux, elle devait ec rapporter à Diderot et à ees efforts pour engager Rousseau à passer Thivcr à THniiitage.

connaître, mais croyez aussi que je ne Timportunerai jamais sur ce point ; j'en saisirais Toccasion avec joie, mais je ne mettrai nulle importunité à la chercher, vous Ten pouvez assurer. Vous me connaissez, vous savez combien Diderot me plaît; ainsi il n'entre point d'humeur dans le propos que je tiens, c'est simplement ma façon de penser. Je désire seulement qu'il m'estime, et ce que mes amis lui diront de moi me satisfera sur ce point. Adieu, mon cher citoyen. Donnezmoi des nouvelles de votre santé, après tant d agitations; croyez que ma tendre amitié ne peut cesser de s'intéresser à tout ce qui vous regarde. J'ai mille chpses tendres à vous dire de notre ami. Hélas I il ne vient point ici après les eaux. Il m'annonce une lettre pour vous. Cette nouvelle absence ne contribuera pas au rétablissement de ma santé ; elle allait mieux depuis quelques jours. Adieu, mon cher citoyen. J'ai voulu vous répondre avant la lettre de notre ami que j'attends d'ici à quelques jours, pour vous mieux prouver toutes vos injustices pour moi. Je ne ferai plus affranchir mes lettres, puisque cela vous déplaît; mais, mon ami, apprenez qu'il ne faudrait pas que l'amitié se blessât ainsi pour des riens. Oh! je vous pardonnerais tout cela, si je voyais au moins que la vôtre me donnât ce plaisir que j'attends d'elle et qui me prouverait si bien cette amitié. Vous m'entendez, mon ami ; il me semble que vous devez compte à mon amitié du moindre besoin que vous lui tairiez et qu'çUe se croirait si heureuse de vous épargner.

?,fi LETTRES DE MADAME D'HOUDETOT

27 novembre 1757.

Je vous envoie, mon cher citoyen, une lettre de noire ami. 11 est plus raisonnable pour vous que pour moi. Il m'a écrit une lettre qui m'a fort affligée. Vous qui connaissez mon cœur, quand vous lui répondrez vous pouvez lui dire que vous le connaissez bien, qu'il n'y peut entrer aucun sentimerit d'amitié que pour ce qu'il a lui-même jugé digne d'être de ses amis, et que, s'il s'intéresse à ma santé, il craigne d'affliger mon âme. Vous n'entrez pour rien dans le chagrin qu'il me fait; il vous croit bien, mon cher citoyen, ce que vous êtes, et il vous aime en conséquence. J'ai reçu de vous une lettre charmante ^ où tout ce que la vertu et l'amitié ont de plus touchant et de plus sensible est exprimé. N'appréhendez point, mon ami, j'ai au fond de mon âme de quoi me garantir des dangers que vous craignez ; ma raison même ne peut pas être séduite. Jecrois que je démêlerais aisément les personnages dont vous parlez et qu'ils ne seraient pas dangereux. D'ailleurs mon cœur est fermé désormais à toute autre amitié comme à l'amour; ce que j'aime me suffit. Ah ! si notre ami, si vous aussi me connaissiez bien, vous n'auriez jamais d'alarmes, lui pour mon cœur, vous pour les dangers que vous craignez pour moi.

Disposez, mon cher citoyen, de vos copies comme vous voudrez; vous savez bien que j'en suis impatiente. Me pourriez-vous envoyer le commencement de ce que vous avez déjà copié? Voyez et hâtez-vous. Songiez à estimer ce qu'il vaut le temps que vous donnerez à ces copies et qu'elles doivent en employer beaucoup. Adieu, mon cher citoyen. Je ne vous

* Lettre inconnue.

conseille pas de parler à notre ami dos sujets de plainte que vous avez contre madame d'Épinay qui me regardent : vous voyez qu'il pense comme moi pour éviter Téciat d'une rupture . Si par hasard on vous en avait impo.<ré sur ce qui la regarde, mon cher citoyen, je suis plus compromise que vous dans ce quelle a fait; elle n'est pas autant mon amie et je doute. Adieu, mon ami. Je ne puis aujourd'hui vous écrire davantage. J'allais un peu mieux, cette maudite lettre* a tout dérangé. Je me flatte que cet orage passera comme les autres : on est bien fort, cher citoyen, quand on a pour soi sa conscience et son cœur ; il faut toujours les mettre de son côté, c'est le vrai et le seul moyen de se tirer de tous les embarras de la vie.

Paris, 2 décembre 1757.

J'ai reçu, mon cher citoyen, votre lettre du 30 et j*ai envoyé celle qui était pour notre ami *. Je vous remercie mille fois de la manière dont vous êtes entré dans mes peines et de ce que vous m'avez dit pour les diminuer; je sens bien vivement, mon cher citoyen, tout ce que je dois dans cette occasion à votre amitié pour moi. Je suis à présent aussi contente que je peux l'être de notre ami, et je puis avec cela tout supporter. Il m'a fait approuver ses raisons pour ne point se rendre à Paris dans ce moment, et son cœur me donne toutes les consolations qui peuvent me rendre cette privation supportable ; cependant vous croyez bien que je la sens encore assez pour être fort à plaindre jusqu au temps où je pourrai le voir. C'est là le cas de faire usage de sa philosophie et de

^ La lettre que madame d'Houdetot venait de recevoir de Saint-Lambert. * Saint-Lambert. La lettre que lui écrivait Rousseau n'est pas connue.

kna raison ; on peut l'appliquer aux peines qui ne nous viennent que du cœur, et c'est ce que je fâcherai de faire. On est bien fort quand on n'a point à se plaindre de ce qu'on aime. Mais c'est assez vous parler de moi, mon cher citoyen. Je vois avec chagrin que vous avez écrit à madame d'Ëpinay une lettre oii vous paraissez déterminé à rompre avec elle^ Si vous m'eussiez consultée auparavant de l'écrire, je ne vous l'eusse point conseillé ; il était très-aisé de vous en éloigner peu à peu si vous conserviez de justes ressentiments contre elle, sans afficher la rupture. De plus, cher citoyen, si, comme cela n'est pas impossible et, comme j'aime à le croire, on vous en avait imposé sur les rapports que l'on vous a faits d'elle, les raisons tirées de son caractère dont vous me parlez, ne sont pas suffisantes pour vous brouiller tout à coup avec une amie de dix ans, dont vous avez dû connaître et dont vous avez sans doute supporté le caractère pendant tout ce temps. Je vous parle toujours, mon cher citoyen, avec toute la franchise que l'amitié doit donner, vous me l'avez permis et je ne crains point d'exprimer ce que je pense à mes amis. Au reste, mon cher citoyen, trouvez bon que je ne vous donne plus de conseils dans une affaire où vous paraissez déterminé à agir contre ce que vos amis ont pu vous dire; je me bornerai seulement à vous dire, si vous le voulez, ce que je pense sur ce que vous voulez faire, et d'après cela je vous répète que je crois que vous faites très-bien de rester à l'Ermitage, et que je crois que vous avez très-mal fait d'écrire à madame d'Ëpinay comme vous avez fait. Je vous conseillais de rester à l'Ermitage dans la vue d'éviter un éclat qui me paraît toujours fâcheux et d'éviter d'afficher la rupture, parce que cela vous mettait dans le cas, ou de revenir à votre amie si vous aviez su d'ici au printemps qu'on avait tort de Tavoir

* La letlre de Rousseau à madame d'Épinay du 25 novembre 1757.

accusée, ou de vous retirer alors sans bruit si vos griefs continuaient. Or, la lettre que vous avez écrite est absolument déplacée d'après ce plan, et vous pouviez répondre au billet de madame d*Êpinay ^ sans afficher comme vous faites votre rupture avec elle. Je ne vous en parlerai plus, mon cher citoyen, vous aurez le temps pendant tout Thiver de faire des réflexions et vous vous conduirez toujours bien quand vous ne le ferez pas d'après quelque passion. Je n'ai rien à vous dire sur le parti que vous prenez de ne point venir à Paris; je ne vous soupçonne pas de le prendre par indifférence. Je joindrais mes prières à celles de votre ami pour vous engager à venir si je pensais que vous le pussiez sans incoifvénient. Vous savez bien tout le plaisir que j'aurais à vous voir; j'en verrai arriver le moment avec bien du plaisir, mon amitié pour vous vous en répond. Je m'occupe beaucoup de ma santé, mon cher citoyen; elle est trop chère à tout ce à quoi mon cœur s'attache pour n'y pas donner tous mes soins ; c'est par eux que j'aime la vie et c'est pour eux que je la veux conserver. 0 amour! ô amitié ! tant que vous existerez pour moi, vous embellirez mes jours et vous me les rendrez chers. Ne me demandez pas quelle est ma vie : je remplis indifféremment les devoirs de la société, auxquels je ne fais que me prêter; je vois mes deux amies pour ma satisfaction particulière; je vais aux spectacles pour mon amusement et ma dissipation. Mais mon occupation la plus chère, la plus continue, la plus délicieuse, c'est de me livrer aux sentiments de mon cœur, de les méditer, de m'en nourrir, de les exprimer à ce qui me les donne. Voilà ce qui compose ma véritable vie et qui me fait sentir le plaisir d'exister. Tous mes jours sont uniformes d'après ce tableau et vous en pouvez juger; voilà ce qui

^ La lettre de madame d'Épinay à Rousseau, datée du 12 novembre 1757.

592 LETTRES DE MADAME D'HOUDEtOT

m'occupe après mes devoirs dans ma maison et pour mes enianls que j'aime et pour lesquels mes soins sont si doux. Je vous exhorte, mon cher citoyen, à presser vos copies. Ce n'est point en personne pressée d'un ouvrage commandé que je vous en presse, c'est en amie pressée de jouir de ce qui vient de vous, d'un ouvrage où je trouverai mille choses qui fortifieront mon âme et la rendront meilleure ; c'est un bien qui! me sera doux de devoir à l'amitié. Vous m^avez promis, mon cher citoyen, la description de vos estampes % je vous prie de me Tenvojer; je crois qu'elles ne pourront qu'ajouter à l'intérêt de rouvra|L>e. Vous ne me dites point si vous avez fait quelque accommodement avec votre Ubraire. Adieu, mon cher citoyen. J^ai grande envie d'avoir la Julie ^ qui ne peut qu'entretenir en moi tout ce qu'il peut y avoir de bien et que vous m'exhortez de conserver d'une manière si charmante dans votre avant-dernière lettre. Je la relirai souvent cette lettre ; si elle ne sert point de préservatif contre des dangers qui n'existent pas pour moi, elle est au moins une preuve bien douce de l'intérêt que vous prenez à moi. Animée par les sentiments les plus vertueux, elle ajouterait encore, s'il était possible, quelque chose au charme de tous les sentiments qui sont en moi et dont mon cœur sent tout le bonheur et la voluplé.

G décembre 1757.

Vous aurez toujours tort, mon cher citoyen, quand vous soupçonnerez mon amitié pour vous; vous devez me connaître et être sur que je suis aussi ferme sur l'amitié que sur

^ Sans doule les estampes qui devaient accompagner l'édition de la Nouvelle Helme.

ramour. Demandez-le à mon ami, il vous dira qu'il n*a jamais été malheureux que quand il en a douté, et il a toujours eu tort de Tavoir fait. Je montrerai votre prospectus à mon frère sans le lui laisser. Je vous puis jurer que votre lettre à Voltaire^ n'est point sortie de mes mains; mais, en ces sortes de choses, j'ai à vous dire que je ne réponds jamais que de ce que vous n'avez confié qu'à moi. Si j'avais eu la faiblesse de la confier, j'aurais eu le courage de vous le dire; mais n'ayez point là-dessus d'indignes soupçons et croyezmoi sincère ou ne me confiez rien. Adieu, mon cher citoyen. L'ami est toujours à Aix ; les eaux lui font du bien ; les ])rogrès sont lents, mais ce sont toujours des progrès. Je suis un peu mieux moi-même, mais toujours triste; ma. tristesse est douce, je ne m'en plains plus, je n*ai qu'à me louer de lui; elle est devenue même un plaisir pour moi et je m'y complais. Je vous enverrai du papier. Adieu encore, cher citoyen. Com|>tez sur votre amie et, sans calculer l'amitié sur l'intervalle des lettres, soyez bien assuré que la mienne ne peut changer pour vous, que je vous en assure un jour plus tôt ou un jour plus tard.

Ne quittez pas TËrmitage, encore une fois, dans ce moment; je crois que vous feriez fort mal.

7 décembre 1757 '.

J'accepterai avec plaisir vos copies comme une preuve de votre confiance et du ressouvenir de notre ancienne amitié, mais trouvez bon que je vous les paye, parce que je croirais

^ lia lellre sur le poème du désastre de Lisbonne.

> Pour bien entendre cette lettre, il faudrait avoir sous les yeux celle de Rousseau qui la provoqua; malheureusement elle est inconnue.

vous voler le prix du temps que vous y aurez emphoyé et parcQ qu'il est juste que chacun vive du métier qu'il a choisi; je ne croirai point les avoir achetées et ma reconnaissance restera la même. Je vous prie de vous conformer à cela et de croire, malgré votre amitié retirée et la rupture de notre liaison (à laquelle je ne pouvais donner autant que vous pouviez y donner vous-même et qui devenait trop orageuse, mais que vous seul m'avez forcé de rompre), que je ne me suis rien reproché tant qu'elle a duré et que je ne me reprocherai rien après. Je vous verrai avec plaisir si l'occasion s'en présente; je conserverai de l'intérêt pour vous et de l'estime pour le bien qui est en vous, et m'emploierai toujours pour vous conserver les amis qui vous restent et vous défendre contre ceux qui se sont éloignés de vous. Si vous avez reçu quelque bienfait de moi, je ne vous en demande pas une autre reconnaissance. Si vous continuez toujours à être inquiet sur la lettre à Voltaire qui est entre mes mains, je vous la remettrai en vous, priant d'être sur pour votre tranquillité qu'elle n'a pas été une minute sous d'autres yeux que les miens, et sans m'offenser plus de celte injure-là que je n'ai fait des autres que je ne mérite pas. Adieu.

14 décembre 1757.

Je n'ai plus rien à vous dire, mon cher citoyen, sur un parti que vous avez déjà pris et sur lequel désormais les conseils sont inutiles. La lettre de madame dÉpinay ^ me parait

^ Lettre du 1*' décembre 1757. Dans celte lettre, transcrite au livre IX des Confessions, madame d'Épinay signifiait à Rousseau son congé de l'Ermitage. Ce procédé, il est vrai, ébût justifié par la lettre que Jean-Jacques avait adressée à cette dauie le 23 novembre précédent.

une suite de tout ce qui s'est passé et qu'on pouvait éviter peut-être eo se conduisant plus modérément. J*ai tout adouci autant quejfi l'ai pu; mes intentions étaient bonnes. Je ne dispute plus avec vous sur lé parti auquel vous vous déterminez, nos idées sont trop différentes sur le fond de la chose. Je vous crois honnête homme puisque vous êtes de mes amis, en ce cas vous faites bien de suivre ce que votre conscience vous impose, et si vous vous trompiez même sur vos devoirs, je ne puis que vous plaindre et ne vous en aimerai pas moins. Je suis très-fâchée que les choses en soient venues au point où elles en sont, mais pour vous dire jusqu'au bout ce que je pense, il me semble qu'il eût mieux valu vous retirer auprès de votre ami, de Diderot, en quittant l'Ermitage, mais il eût fallu le faire sans bruit et avant d'afficher que vous ne vouliez plus rester dans la maison de madame d'Epinay. Enfin, je n'ai plus rien à vous dire là-dessus, car tout ce (|ue je pourrais dire ne serait plus qu'une discussion inutile. Je n'ai point vu Lalive ^ encore ; je l'ai pourtant fait prier de passer chez moi. Sa vie, qui est très-dissipée à Paris, lui laisse peu de temps à me donner : quand je lui aurai parlé, je vous rendrai compte de Ce qu'il m'aura dit. J'ai lu avec un grand plaisir vos projets d'estampes; mais, mon cher citoyen, il faudrait le génie de l'auteur des lettres et des sujets pour pouvoir les rendre comme il faut, et je doute que vous soyez content de quelque peintre que ce soit. Je tiendrai pour un des plus grands peintres celui, qui pourra parvenir à les rendre; celui du tableau de la Conversation, que vous connaissez à ce que je crois, est le seul, à mon sens, qui pourrait en rendre quelque chose. Dites-moi un mot de mes copies ; vous n'êtes pas dans ce moment en situation de les avancer beaucoup. Je vous prie de m'envoyer le modèle de la forme

* Frère de madame d'Houdelot.

du papier quîl vous faiit; j'ai eu la bêtise de n'en point garder. L'ami est toujours à Aix ; les eaux continuent à lui faire du bien, et moi je suis toujours triste ici, séparée dé lui et n'espérant de plaisir que 'quand le sort m'en aura rapprochée. Ma santé va mieux cependant depuis quelques jours. Je n'ai point entendu parler de l'épître dont vous avez été inquiet; tant qu'elle ne sera qu'entre mes mains vous pouvez être tranquille, je ne vous en réponds plus si elle passe à une troisième personne, fût-ce à Diderot. Adieu, mon cher citoyen. Vous me donnerez de vos nouvelles quajid vous en aurez le loisir. Vous ne me dites point si vous avez vu votre ami. Comptez sur mon amitié tant que je vous croirai estimable. Je plaindrai vos fautes que j'aurais voulu prévenir; je n'approuverai point quelquefois des principes qui ne sont point les miens, mais, mon cher citoyen, vous pouvez toujours compter sur mon tendre attachement qui tiendra toujours à vos vertus, et à votre amitié pour moi et pour ce que j*aime.

âO décembre 1757.

Ce n'est point moi qui peux changer mon amitié pour ceux que j'estime et dont je n'ai point à me plaindre ; ce n'est pas moi encore qu'on persuade d'abandonner un ami malheureux, ainsi ce n est point à moi que s'adressent les inquiétudes et les reproches ofiensants qui sont dans votre lettrée Si nous ne différons point dans les principes qui sont les mêmes pour tout honnête homme, nous différons pour leur interprétation; c'est ce qui fait, mon cher citoyen, que je supprimerai désormais mes conseils. Vous devez être plus

' Leltrc inconnue.

éclairé qu6 moi sur vos devoirs, ainsi je n'ai rien de plus à vous dire sur votre conduite. Votre lettre me fait connaître que le fond de votre cœur est aussi bon que je Tai toujours cru, quoique je croie voir quelques erreurs dans l'application de vos principes. J'aime, mon cher citoyen, la franchise avec laquelle vous vous expliquez avec moi, et je dois y répondre. Vous connaissez mon cœur et à quel point il est occupé; je vous ai promis et je vous garderai toujours toute Familié qui peut exister encore dans une âme remplie comme la mienne, vous ne la verrez jamais se démentir. Vous savez quelle est ma vie : je la passe presque à écrire, et cette occupation, ma seule consolation, est tout ce qui me rend ce que l'absence me fait perdre; mais ce que mes devoirs exigent d'ailleurs et ce que mon penchant me demande, m'occupe et me fatigue même assez pour ne pouvoir beaucoup étendre d'autres écritures. Je vous connais, vous attribuerez à rindiflerence ou à l'oubli ce qui aurait une cause si différente. Je vous explique librement ce qui peut rendre mes lettres ou moins fréquentes ou plus courtes; mes sentiments seront les mêmes, ils ne peuvent varier sans cause, et mille siècles les retrouveraient comme le lendemain. La sincérité et la fermeté sont moti caractère, vous ne le verrez pas se démentir. J'aurai besoin des preuves de votre amitié, et je vous en donnerai de la mienne, mais ne soyez ni injuste, ni inquiet, quand ces preuves seront moins fréquentes que peut le désirer un ami solitaire et qui ne s'occupe que d'une seule amitié. Je me suis hâtée de vous répondre, je ne devais pas vous laisser un instant livré au soupçon que vous aviez conçu, quoique vous méritiez bien d'en être puni. Je vous préviens des seuls inconvénients que vous aurez à craindre de mon amitié; si à ce prix elle vous convient, vous pouvez en être assuré pour toujours. Je n'ai vu que très-peu l'homme que vous accusez *,

' Giimm.

qui n'a point cherché à vous nuire auprès de moi ; il y a apparence que je le verrai fort peu, mais vous, c'est une injure que vous me faites de penser que je puisse me laisser prévenir par aucun mauvais propos contre Tamitié. Adieu, mon cher citoyen. J'ai vu enfin mon frère et lui ai parlé de vos estampes. Il croit que cela sera fort cher, il en veut parler à un peintre cependant, mais il trouve, ainsi que moi, la difficulté extrême de rendre dans un petit espace ce que vous demandez. Quand il aura parlé à son peintre, je vous dirai la réponse qu'il m'aura faite. Vous ne m'envoyez point le modèle du papier de vos copies, envoyez-le moi assez à temps pour que vous n'en manquiez point et donnez-moi de vos nouvelles, vous savez qu'elles me sont intéressantes. Je me porte beaucoup mieux. Je vous ai dit, mon cher citoyen, tout ce que vous pouviez craindre de moi ; ne me faites donc plus d*injures, ne doutez point de mon amitié telle que je puis vous Toffrir et soyez sûr qu'une âme honnête comme la vôtre, même avec des défauts aussi sensibles, ne me verra jamais changer de sentiments qu'elle mérite. Ils sont aussi invariables que ceux que vous me connaissez sur ce que j'aime le mieux.

30 décembre 1757.

J'ai reçu, mon cher citoyen, votre lettre du 26*. Vous y êtes encore injuste pour moi, mais je ne m'en mets point en colère parce que le temps suffira pour vous prouver votre injustice et Tinvariabilité de mes sentiments. Ne soyez point en peine non plus de ce que j'ai pu vous dire sur la différence de nos opinions : c'est plutôt dans l'application de vos prin-

* Lettre inconnue.

cipes que dans vos principes mêmes que nous pouvons différer. J'avoue que pour moi, mon cher citoyen, je ne me résoudrai jamais à regarder comme des chaînes les bienfaits de Tamitié, et que la reconnaissance sera toujours douce à mon cœur. Je ne me croirai point esclave quand je me reconnaîtrai redevable à Tamitic, et que je serai dans le cas de le lui marquer par tous les soins qui pourront lui être agréable et qu*on peut rendre; je ne me ferai pas même une peine de lui sacrifier quelque chose de ma liberté. Ce qui vous parait une chose basse et un dur esclavage ne serait pour moi, en pareil cas, qu'un acte agréable de ma reconnaissance, et quoique je pense comme vous que celui qui donne est obligé à celui qui reçoit, je pense aussi que celui qui a reçu quelque bienfait est engagé à la reconnaissance et qu'elle lui doit paraître douce. Celui qui donne ne doit pas Texiger, mais celui qui reçoit ne doit jamais s'en dispenser. Mon cher citoyen, je vous souhaite pour cette année plus de tranquillité, s'il est possible, et que vous puissiez être toujours content de votre cœur et de celui de vos amis. Mon ami et moi penserons toujours de même pour vous, n'en doutez pas. Je ne lui demanderai pas l'explication dont vous me parlez, elle est puérile et n'est pas nécessaire ; consultez ce que vous avez de lui et ce que vous en avez vu, et vous verrez que vous n'avez besoin de rien de plus pour vous répondre. Adieu, mon cher citoyen. Je vous ferai porter du papier dans la semaine. Je vous exhorte à mettre quelque assiduité à vos copies ; vous savez combien je suis pressée d'en jouir.

Je continue d'être mieux ; avec des ménagements je crois que cela continuera.

4 Janvier 1758.

Je reçois à Tinstant votre lettre du 31 * et j'apprends que vous êtes malade. Je suis inquiète de vous de toutes les manières. Au nom de Dieu, mon cher citoyen, modérez-vous sur toutes choses et ne vous abandonnez à rien, comme vous faites; rappelez votre raison pour soutenir vos chagrins ou pour prévenir des Fautes; songez que tout peut nous égarer sans elle. Ménagez-vous, la nature et Tamitié vous engagent à prendre soin de vous. Je vous envoie votre papier, mais je vous prie de vous modérer sur vos copies comme sur tout le reste ; soyez raisonnable et vous serez content de vous et de tout le monde. Faites-moi donner de vos nouvelles si vous ne pouvez écrire; ménagez-vous là-dessus. Adieu, mon cher citoyen. Soyez tranquille sur ma santé et sur mon amitié : Tune ne peut vous manquer et l'autre va mieux. Il a paru ici un livre d'horreurs contre Y Encyclopédie j que je crois que votre ami va quitter. J'en suis fâchée d'abord, et puis je ne l'approuve point. 11 ne faut répondre, à ce qu'il me semble, à ce qu'on dit contre nos mœurs qu'en en ayant d'irréprochables, et, à ce qu'on dit contre un ouvrage, qu'en continuant à en faire de bons et qui peuvent tendre au bien. Adieu, moa cher citoyen. Au lieu de toutes les protestations d'amitié que je reçois avec plaisir de votre part et dont je ne doute pas, ayez soin de votre raison et de votre santé; et si voire état demande quelques secours que vous ne pouvez avoir là-bas, adressez-vous à mon amitié, c'est là la manière de riionorer et de lui donner les plus véritables satisfactions.

' f.cllrc inconnue.

9 janvier 1758.

Votre lettre ne m'a point offensée; je méritais trop peu les injures que vous m'avez dites pour en êlre en colère. Elle m'a fait voir seulement, ainsi que votre avant-dernière lettre \ où vous faif es le procès à tout attachement et à toute amitié, que votre caractère et vos opinions sont trop exposés en différentes choses pour que notre liaison ait pu subsister sans orage ; c'est ce qui m'a déterminée à la rupture que vous m*avez proposée. Ce n'est pas que je puisse cesser de vous rendre justice, vous avez des vertus que je connais, que j'estime et que je défendrai contre tous ceux qui voudraient les attaquer, et vous pouvez être sûr que l'on n'entendra jamais de moi que des choses qui feront respecter celui qui fut mon ami; mais votre conduite et l'opposition qui est entre nous m'ont montré la nécessité d'accepter ce que vous proposiez. Je romps sans aigreur et sans rancune une liaison où je ne pouvais jamais vous contenter. Mon cœur, plein de la passion qui l'occupe, à laquelle se sont joints encore les charmes de l'amitié, ne pouvait peut-être donner à une autre amitié autant qu'elle pouvait exiger. J'ai cru, en vous offrant mon amitié et en recherchant la vôtre, assurer à ce que j'aime et à moi un ami que nous estimons et qui ajouterait de l'agrément et de la douceur à notre vie; vous m'avez prouvé que cela n'était pas. Je suis au moins satisfaite que ceci se soit passé dans un temps où vous n'avez à vous en prendre su, ^ personne de ce qui nous sépare. Les injustices de ce que j'aime sont passées. Je vous ai défendu contre elles, et d'ailleurs je les mérite trop peu pour ne l'en pas faire revenir.

' Les deux lettres de Rousseau mentionnées ici ne sont pas connues. I. 26

Je connaissais trop son cœur pour n'èlre pas sûre qu'il en reviendrait quand il me verrait innocente et qu'il me jugerait avec toute sa raison. Je vous ai défendu aussi contre les amis qui se sont éloignés de vous, et je le ferai toujours. Je ne vous ai trompé sur rien, et c'est vous seul qui m'avez fourni les raisons de souscrire à ce que vous m'avez proposé et où je suis sûre que vous reviendriez souvent. Croyez que, malgré le parti que nous prenons, nous nous intéresserons toujours Tun à Tautre ; nous nous devons de i'estirhe et nous aurons toujours l'un pour l'autre de Tamitié. Je vous le dis encore, je rends justice à vos vertus, et, malgré vos injures et ce que je vois dans votre caractère qui ne s'accorde pas avec le mien, je ne cesserai point de vous estimer et même de vous aimer, et pour ne pas avoir un commerce si suivi, nous n en serons que plus tranquilles et meilleurs amis. D'ailleurs je dois vous avertir que j'attends mon mari samedi ou dimanche prochain ; si vous avez quelque chose à me dire, il faudra, passé ce jour-là, le mettre sous enveloppe à d'Andy, mon suisse; ne l'oubliez pas. Je vous ai dit ce que je pensais sur vos copies; je les désire encore par un autre motif : c'est comme un des livres qui m'ont fait le plus de plaisir et où il y a le plus à profiter. Adieu, mon cher citoyen. Ne me croyez point en colère; nous éviterons peut-être de nous brouiller tout à fait en prenant le parti que nous prenons. Croyez que je conserverai mon amitié pour vous; quoi que vous pensiez, je n'ai pas mérité que vous m'ôtiez la vôtre, et vous m'en garderez aussi. Passez-vous votre vie à écrire à Diderot et îi lui faire des querelles? Mon cœur ne change pas, mais nous ôtons seulement des occasions de trouble et de querelle. D'ailleurs la présence de mon mari me laissera peu de loisir de répondre et me donnerait de l'embarras à recevoir des lettres qu'il faut lui cacher.

J'enverrai savoir de vos nouvelles et vous prie de me faire donner des vôtres*.

10 janvier 175S.

J'ai bien peur, mon cher citoyen, de m'être trop emportée dans les dernières lettres que je vous ai écrites. Je vous avoue que les vôtres m'avaient fait trembler et m'avaient fait penser qu'il serait difficile de vivre en paix avec vous sans craindre chaque jour quelque nouvel orage. Votre extrême vivacité, une mauvaise opinion de vos amis trop aisée à faire naître, et quelques sentiments solitaires sur Tinconvénient de toute amitié, m'avaient fait penser que tôt ou tard je vous verrais rompre vous-même une liaison où vous paraissiez renoncer assez volontiers; c'est pourquoi je prenais le parti de commencer dès aujourd'hui ce que je pensais que vous feriez un jour vous-même. Mais mon amitié pour vous ne peut s'accommoder du parti que j'ai pris. Je n'ai pu me résoudre à abandonner un ami-dans le temps que les autres l'abandonnent, et, fût-ce par sa faute, il suffît qu^il soit malheureux et qu'il me soit attaché encore pour que je ne puisse m'y déterminer. M'eût-il offensée, je dois plutôt sentir son malheur que ses fautes, surtout tant que je pourrai penser que mon amitié peut être de quelque consolation pour lui. Je me repens donc, mon cher citoyen, de ce que j'ai fait; j(3 ne rougis point de vous en demander pardon, et j'en suis trop punie si j'ai causé un instant de chagrin de plus à un êtro qui est déjà malheureux et qui est mon ami. Répondez-moi donc, mon cher", pour m'assurer que vous avez oublié ma

* La réponse de Rousseau à ceUc lettre est de janvier 1758. ^ l\ est probable que Rousseau avait déjà envoyé à madame d'Houdctot la réponse citée plus haut quand il reçut celte lettre. Il ne lui eût pas écrit

vivacilé comme j'ai oublié la \ôlre. Je n'ai point un cœur qui sache ainsi s^éloigner de ses amis et ne point oublier leurs fautes. Ne me montrez plus seulement cette humeur solitaire qui vous fait regarder toute société avec haine et comme une source de mal ou comme un esclavage onéreux, ni celte défiance de vos amis qui vous donne trop souvent pour eux ou d'injurieux soupçons ou une opinion désavantageuse, et qui se répand en injures et en termes méprisants ou dénigrants. Vous voyez que j'emploie avec vous cette sincérité rustique dont vous m'avez parlé, mais je vous ^is, avec la même franchise, que je me repens d'avoir répondu trop durement, même aux injures d'un ami qui est malheureux, et que je le prie d'oublier cette faute comme j'oublierai les siennes. Voyez, mon cher citoyen, si vous acceptez cela. Si vous ne le faites pas, j'aurai du moins la satisfaction d'avoir écouté ce que me demandaient l'honnêteté et la sensibilité de mon cœur, et quand même vous refuseriez cette réparation, je vous conserverai toujours et de l'amitié et de l'estime pour ce que vous avez de vertus. Vous pouvez répondre à celle lettre avant l'arrivée de mon mari et je vous en prie, mais faites-le sur-le-champ; quand il sera ici, ne m'écrivez plus. Il y aurait de Tinconvénient à le faire, même par mon suisse, et je vous prie de ne le pas faire, vous pourriez m'exposer. J'aurai soin d'envoyer chez vous un exprès pour avoir de vos nouvelles. Attendez ces occasions, je ne les négligerai pas, et tous les quinze jours, plus ou moins, je saurai de vos nouvelles. Croyez que, pour ne pas vous écrire plus souvent, je n'en conserverai pas moins mes sentiments pour vous et je n'en douterai pas plus des vôtres. Si vous connaissiez bien mon cœur, vous seriez sûr qu'il est invariable, il ne peut changer sur ce qu'il pense pour vous que vous ne l'y forciez

sans doute une Icllrc aussi désespérée, s'il avait eu sous les yeux les touchantes expressions de regret que lui adresse ici madame d'Houdetot.

vous-même. Ce. que j'aime, el qui est aussi le premier ami de mon cœur, ne peut que m'en aimer et m'en estimer da^antage quand je rendrai tout ce que je dois à l'amitié.

P. S. Je profite d'un exprès qui va dans vos cantons. J'aurai plus tôt réparé l'offense de mes dernières lettres et j'aurai plus tôt votre réponse à celle-ci, sûrement, mon mari pouvant arriver d'un jour à l'autre.

28 janvier 17S8.

Je ne puis, mon cher citoyen, rester plus longtemps sans vous demander de vos nouvelles et sans envoyer savoir comment vous vous portez. Le froid est rigoureux et votre habitation incommode ; vous vous accommodez de tout, mais vos amis souffrent de vous savoir mal à l'aise et craignent plus que vous de vous voir souffrir. Ma santé est un peu rétablie, mais pas parfaite. Mon mari est revenu en bonne santé et mes enfants se portent bien. Ma vie est toujours la même ; le carnaval n'est plus un temps qui se marque pour moi. Je vis également dans mes sociétés; je n'avais pour ces espèces d'amusements qu'il procure qu'un goût d'enfant attaché au spectacle et au bruit. J'aime encore la danse, qui est un exercice qui tient à la gaieté, mais je n'ai plus le courage de l'aller chercher. Notre ami ^ se trouve mieux aussi ; les jours ne se marquent point, mais au bout de quelques semaines il est mieux. J'espère que bientôt, mon cher citoyen, je jouirai des fruits de votre solitude et de vos occupations. Vous m'aviez fait espérer une partie de la Julie pour la fm de ce mois, je l'attends ^avec bien de l'impatience, vous savez combien je la désire. Je voudrais cependant que vous ne vous amusas-

* Saint-Lambert.

sicz pas tant à copier que vous ne vous occupiez de produire pour que votre esprit s'y portât ; ce sont de nouvelles ressources que vous vous donnerez. Je serais bien fâchée d'y nuire en vous faisant occuper d'autre chose. Adieu, mon cher citoyen. Je ne vous oublie point au milieu des attachements de mon cœur, de ma famille et de mes sociétés ; ne m'oublies pas dans votre solitude. Avez-vous quelques nouvelles de Diderot? Je l'ai rencontré l'autre jour chez le baron*. II m'a fui, je le crois; j'avais un panier et des diamants; malgré tout cela j'avais en vérité aussi un cœur bien fait pour sentir Pamitié, le mérite des bonnes choses et surtout des bonnes actions et des belles âmes, et il aurait bien pu m'aborder. Adieu encore, mon cher citoyen. Donnez-moi de vos nouvelles. Tous pouvez confier au porteur quelques cahiers s'il y en a de copiés. Mandez-moi aussi ce que je pourrais vous devoir, et croyez que ces preuves de votre confiance et de votre amitié seront senties, comme elles doivent Fétre, par un cœur dont rien n*altcre les sentiment^ pour tout ce qui lui est cher.

Paris, le 12 février 1758.

Je suis persuadée, jnon cher citoyen, que vous me connaissez trop bien à présent et que vous êtes trop sûr de mes sentiments pour en avoir sérieusement douté, parce que je ne vous en donne pas d'aussi fréquentes assurances que vous pouvez le désirer. Soyez persuadé que mon amitié pour vous ne peut varier et qu'elle n'a pas besoin de protestations nouvelles pour se soutenir et se prouver. Quant à ma santé, vous

* D'Holbach.

n'en devez élre nullement inquiet, elle va nnieux de jour en jour; plus de tranquillité et de ménagements l'ont rétablie, et vous n'en devez pas être en peine, mon cher citoyen. Celle de mon ami va aussi de mieux en mieux, c'est ce qui a le plus contribué au rétablissement de la mienne. J'ai vu avec peine, mon cher citoyen, que vous mettiez encore de rinquiétude à votre dernière lettre* et que vous vous tourmentiez mal à propos. Calmez-vous, ne doutez jamais de vos amis et surtout de ceux que vous connaissez aussi bien, vous en serez plus heureux. Quant au scrupule qui vous, tourmente sur le secret que je fais à mon mari de notre liaison, je vous dirai franchement la chose. Et comme philosophe et comme bel esprit, votre commerce lui déplairait également, et tout ce qui a fait votre réputation dans le monde serait pour lui un sujet d'éloignement. Je ne doute pas qu'il ne voulût m'éloigner de vous voir sMl savait que je vous vois. J'ai cru, sans me rien reprocher, pouvoir conserver et former une liaison d'une innocente amitié avec un homme que j'estime et qui ne lui déplairait que par une très-injuste prévention. Comme la vie retirée que vous menez vous . mettrait hors de portée de vous trouver avec mon mari, qui ne vous plairait pas plus que vous ne lui plairiez, j'ai cru que je pouvais vous voir sans nul inconvénient, parce que vous ne le rencontreriez jamais et que vous ne pourriez point cire choqués de vous rencontrer. Quant à la calomnie dont vous me parlez et qu'il ignore, soyez sûr que si elle lui parvenait, elle ne ferait nul effet. Mon mari me connaît et m'estime, il peut penser que mon cœur est tendre et excuser en moi une

^ On voit qu'il reste bien peu de lettres de Rousseau à madame d*Houdeiot. Gela n'a rien d'étonnant, puisqu'on lit dans les Confessions que celte dame détruisit elle-même presque toutes les lettres que le philosophe lui avait écrites. Celles qui font partie de la correspondance imprimée ont été retrouvées probablement à l'état de brouillons parmi les papiers de Rousseau.

faiblesse dont il se doule peut-être et qui ne le rend pas malheureux ; mais il connaît mon cœur et la calomnie ne trouvera pas foi en lui contre moi. Voilà, mon cher citoyen, la raison de (aire à mon mari notre liaison, qu'il n'approuverait pas peut-être s'il la savait, et dont il ne s'informe pas. 11 est vrai que je n'ai pas songé à lui demander si je devais avoir de l'amitié pour vous et désirer la vôtre. Vous me feriez très-grand plaisir, mon cher citoyen, de vouloir bien m*envoyer la partie que vous avez copiée de la Julie; je me ressouviens parfaitement de la première. Je n'oublie point ce qui me frappe et j'ai une extrême impatience d'en avoir quelque chose. Le porteur est sûr. Quant à l'autre ouvrage que vous ne voulez pas confier, il faudra attendre, pour que je le voie, que nous nous voyions. Adieu, mon cher citoyen. Donnez-moi de vos nouvelles et quelque chose de la Julie j et soyez sûr que ce qui m'en fera le plus de plaisir sera la marque de confiance et d'amitié que vous me donnerez en me l'envoyant. Ayez donc toute confiance en moi et en mon amitié ; vous le devez, en vérité.

19 lévrier 17b .

J'ai reçu votre lettre *, mon cher citoyen, et j'approuve fort que vous n'ayez point remis la Julie à l'exprès si vous avez craint qu'il ne fût visité. Je vous ai répondu de l'homme, qui est très-sûr, mais je ne savais pas cette circonstance, et vous avez très-bien fait de ne la lui pas donner. Je suis bien affligée de vous savoir plus malade, mon cher citoyen ; je ne vous vois souffrir d'aucune manière avec indifférence. Tâchez du moins de prendre sur vous pour les maux que le courage

' LeUre inconnue.

peut adoucir : votre imagination travaille trop à vous tourmenter et à noircir vos amis. Je n*ai vu nulle part aucune trace de ce que vous me mandez; en tout cas, le petit nombre de vos amis ne sera pas susceptible de s*en laisser imposer. Je vous pardonne de tout mon cœur vos injustices à mon égard ; rien ne me ferait vous abandonner que vous-même, et tant que vous ne le forez pas, vous n'aurez rien à craindre des autres pour moi. Quant à Diderot, vous le condamnez légèrement pour avoir été longtemps à vous répondre. Ahl mon cher citoyen, n'apprendrez-vous jamais à vous contenir, et à ne pas accuser et tourmenter par vos inquiétudes ou vos soupçons injustes ceux que vous aimez le plus? Ne craignez rien pour Diderot, on ne peut point lui faire un crime de ce qui s'est passé il y a longtemps; il faudra plus de ménagements dans la suite pour donner moins de prise aux méchants. Au reste, qu'il travaille, dans dix ans on ne parlera plus de ses critiques et de ses calomniateurs, et ses ouvrages seront immortels. Je vous en conjure, mon cher citoyen, défendez-vous du chagrin et ne vous en laissez pas abattre; ib flétrit Tâme, lui ôte toute énergie et la rend incapable de tout eflbrt, il met tous les objets dans un faux jour, il rend injuste et nuit également à tout bonheur et à tout travail. Soyez content de vous, sûr de vos amis et indifférent pour les vains bruits du monde. Vivez en paix avec vous et avec vos amis, tranquillisez-vous de tous points, écartez vos tristes pensées, et si vous aviez à craindre quelque malheur, vous pourrez confier à ceux que vous croirez les plus dignes et qui vous seront les plus chers ce que vous voudrez qui subsiste après vous : ce sont eux aussi qui doivent hériter du soin de la personne^ qui vous sera restée attachée. Je compte, mon cher citoyen, aller à Eaubonne avec mon mari un jour de cette semaine; j'aurais pensé à vous voir, si

^ Thérèse Lievasseur.

illO LETTRES DE MADAME D'HOUDETOT

cela eût élé possible, mais cela ne se pourra pas à cause de ma compagnie, et je vous enverrai un de mes gens à qui vous pourrez remettre en sûreté la Julie. Adieu, mon cher citoyen. Ne me répondez pas par la poste. Je désire, quand j'enverrai chez vous, apprendre de meilleures nouvelles. Comptez davantage sur une amie qui vous aime et qui ne vous manquera jamais.

XXXYI

Hircr, 1758.

Non-seulement, mon cher citoyen, vous pouvez renvoyer chercher les Iles flottantes, que je vous prie d'accepter, mais vous me ferez toujours beaucoup de plaisir de vous adresser à moi pour tout ce qui pourra vous être utile ou agréable. Comptez toujours sur les 'sentiments d'une amitié qui ne s'étonne point des injures, qui pardonne les injustices et qui plaint les fautes et les faiblesses, au progrès de laquelle vous «avez été le plus grand obstacle, mais qui, telle qu'elle est, subsistera toujours pour vous tel que vous soyez, excepté le crime et l'indignité, dont je ne vous croirai jamais capable. Croyez que je vous ai toujours vu beaucoup meilleur que vous ne vous montrez quelquefois vous-même. Je vous prie de reprendre vos copies, que je vous demande en grâce de ne plus quitter; s'il vous arrivait tous les quinze jours une erreur pareille à celle qui vous les a fait suspendre, elles n'avanceraient guère. Soyez sûr que mon goût pour vos ouvrages aura autant de constance que les sentiments de mon amitié pour vous. Adieu, mon cher citoyen. Je laisse en dépôt oii vous les avez mis les livres que vous aviez à moi, je n'en ai que faire pour le moment, et s'il en arrivait un où ils pussent vous être utiles, ils seraient sous votre main ; je vous prie

d'en user toujours quand tous en aurez besoin. Envoyez chercher les Iles flottantes et acceptez-les, puisque vous paraissez les désirer. Conservez la paix et la tranquillité de votre âme, vous savez que je l'ai toujours sincèrement désiré; le plus grand bonheur est d'être bien avec soi et d'en être content. Ayez soin aussi de votre santé, j'en enverrai toujours savoir des nouvelles avec le même intérêt et la même amitié ^

XXXYII

Eaubonne, 6 mai 1758*.

Il y a longtemps que vous n'avez entendu parler de moi ; il est juste de vous en dire les raisons et celles de la conduite que je dois avoir avec vous à l'avenir. J'ai à me plaindre de votre indiscrétion et de celle de vos amis. Je vous aurais gardé toute ma vie le secret de votre malheureuse passion pour moi, et je la cachais à ce que j'aime pour ne pas lui donner

* La difTérence de ton qui règne entre la lettre qu'on Tient de lire et Ja suivante fait Toir clairement qu'il y a une lacune dans cet endroit de la correspondance. D'après la lettre de Rousseau du 25 mars 1758, madame d'Houdetot a dû, Tcrs cette époque, lui en écrire plusieurs qui ne se sont pas retroii- ▼ées.

* Yoici comment Rousseau, au livre X des ConfenioHSj parle de cette lettre, qui est très-importante : c Je retouchais et mettais au net cette lettre (la Lettre à d'Alerabert), quand, après un assez long silence, j'en reçus une de madame d'Houdetot, qui me plongea dans une affliction nouvelle, la plus sensible que j'eusse encore éprouvée. Elle m'apprenait dans cette lettre que ma passion pour elle était connue de tout Pans... d Saint-Lambert alla droit à Rousssau, et voulut avoir avec lui une explication directe. Cette explication, à la suite de laquelle ils demeurèrent contents l'un de l'autre, donna à Rousseau la certitude que Diderot avait indignement trahi les secrets dont il l'avait fait le seul confident. Ce fut là le motif de la rupture définitive des deux anciens amis, rupture que Jean-Jacques fit connaître au public par une note insérée dans la Lettre iur les Spectacles ^ et qui faillit brouiller Rousseau avec Saint- Lambert, comme on peut le voir par les lettres de ce dernier.

de Téloignement pour vous. Vous en avez parlé à des gens qui Font rendue publique et qui ont fait voir contre moi des vraisemblances qui pouvaient nuire à ma réputation. Ces bruits sont parvenus depuis quelque temps à mon amant, qui a été affligé que je lui eusse fait mystère d'une passion que je n'ai jamais flattée, et que je lui taisais dans Tespérance que vous deviendriez raisonnable et que vous pourriez être notre ami. J'ai vu en lui un changement qui a pensé me coûter la vie. La justice qu'il me rend enfin sur Fbonnéteté de mon âme et son retour à moi m'ont rendu mon repos ; mais je ne veux pas risquer de le troubler davantage, et je me dois à moi-même de ne pps m'y exposer. Je dois aussi à ma réputation de rompre tout commerce avec vous, je ne puis en conserver qui ne soit dangereux pour elle. Vous savez que presque tout ce qui compose ma société vous déplait et que vous n'avez jamais cherché à me voir avec mes amis. Depuis qu'il est établi dans le monde que vous êtes amoureux de moi, il ne serait pas décent pour moi de vous voir en particulier. Je l'ai fait dans un temps où j'ai cru que votre passion resterait cachée, et oii vous demandiez à mon amitié de vous aider à vous guérir. Vous pouvez être tranquille sur la manière dont nous pensons de vous, mon amant et moi. Dans les premiers mpments qu'il a appris votre passion et ce qu'elle vous avait fait faire, il a cessé un instant de voir en vous la vertu qu'il y cherchait et qu'il y croyait trouver. Depuis, il vous plaint plus de votre faiblesse qu'il ne vous la reproche, et l'un et l'autre nous sommes fort éloignés de nous unir aux gens qui veulent vous noircir; nous osons et nous oserons toujours parler de vous avec estime. Au reste, vous sentez que vousme devez de n'avoir là-dessus ni confidence, ni explication, et qu'il faut laisser oublier parfaitement et voire passion et les peines qu'elle m'a faites. Tout ce que vous devez est de rester tranquille, vu qtre mon repos est rétabli, que

mon innocence, que vous pourriez vouloir défendre, est reconnue, que nous ne pensons pas mal de vous et que nous n*en laisserons pas dire. J'enverrai savoir de vos nouvelles avec intérêt, et soyez persuadé que, malgré le parti où ma réputation, le soin de mon bonheur et de mon repos m'oblige, je ne cesserai jamais de m'intéresser à vous. Si vous voulez continuer pour •moi les copies de la Julie^ je vous en serai obligée, sinon, je vous renverrai celles que j'ai déjà, mais qu'il est juste de vous payer. Adieu.

Madame d'IIoudetot accepte avec remercîment et sensibilité l'exemplaire de la Julie que M. Rousseau a bien voulu Ibi destiner. Elle était digne de celte distinction de sa part par le cas qu'elle fait de l'ouvrage et celui qu'elle fera toujours de l'auteur. Elle le remercie encore de celui qu'il va lui copier ; elle va l'attendre avec impatience comme tout ce qui vient de lui. Elle lui fait mille sincères compliments .

Si M. Rousseau avait besoin de quelques livres ou s'il avait quelques commissions à faire faire à Paris, madame d'Houdelot le prie de vouloir bien compter sur tout ce dont elle peut disposer ; il lui fera un très-grand plaisir d'en user.

Paris, le 8 décembre 1760.

Plusieurs voyages et quelques affaires ont empêché madame d'Houdetot d'écrire plus tôt à M. Rousseau, et de le prier de vouloir bien lui faire la copie du Traité de rÉilucation pai' parties; elle le remercie bien de sa complaisance. Elle

est aussi chargée de tous les remercîments et de tous les compliments de M. de Saint-Lambert pour celle * que M. Rousseau a consenti que Ton communiquât au roi de Pologne. Madame d'Houdetot le prie de vouloir bien lui dire quand elle pourra envoyer chercher une partie du Traité de VEducation qu'elle attend avec bien de Timpatiencc. Elle lui demande la permission de la laisser voir à la seule personne * à qui il a trouvé bon qu'elle montrât la Julie^ elle lui promet un secret inviolable pour tout autre. Elle lui fait mille compliments et le prie de lui dire des nouvelles de sa santé.

* Une copie de la Nouvelle Hélotse^ qui allait paraître. Au commencement du livre XI des Confessions^ Rousseau parle ainsi du fait dont il est question dans cette lettre : « Madame d'Houdetot avait obtenu de moi pour Saint- Lambert la permission de la faire lire (la copie] au roi de Pologne, qui en avait été enchanté. »

' Saint-Lambert.

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