SAINT-LAMBERT
Saint-Lambert (H.-Fmnçois, marquis de), poète français, né en 1717 à Vézeline en Lorraine, se voua d'abord à l'élat militaire, puis y renonça en 1757 pour se livrer aux Lettres. Il se lia bientôt avec les écrivains les plus distingués, s'enrôla parmi les philosophes et travailla à VEmyclopédU. Il publia en 1765 le poème des Saisons, fut reçu à l'Académie française en 1770, alla, pendant la Révolution, vivre à Eaubônne, dans la société de madame d'Houdetot, son amie, et mourut en 1803, âgé de quatre-vingt-six ans.
Wolfcnbultel, 11 octobre 17ij7.
Je ne reçois que le 10 de ce mois, mon cher ami, voire lettre du 4 septembre *, et j'ai le malheur d'avoir un tort avec vous 'bien plus longtemps que je ne l'aurais eu si j'avais reçu plus tôt votre lettre. N'accusez notre amie ni de légèreté ni de refroidissement : elle n'est capable ni de l'un ni de l'autre. Elle aime toujours, et de plus en plus, ce qu'elle a aimé, et
' Voyez celte lettre de Rousseau dans la Correspondance. Voici en quels termes il en parle dans le IX.* livre des Confessions ^ ainsi que de la réponse de Saint- Lambert qu'on a sous les yeux : «. La douleur que me causa le refroidissement de madame d'IIoudetot et la certitude de ne l'avoir pas mérité me Hrent prendre le singulier parti de m'en plaindre à Saint-Lambert même... Sa réponse m'apporta des consolations, par les témoignages d'estime et de considération dont elle était pleine, et qui me donnèrent le courage et la force de les mériter. »
ce ne serait pas pour un ami tel que vous qu'elle commencerait à connaître Tinconstance. C'est moi seul qu'il faut accuser de sa conduite. Son cœur n'est point changé pour vous, elle vous aime, elle vous honore, mais elle vous a moins vu parce qu'elle a voulu m'éviter des peines que vous n'auriez pas dû me faire, mais que vous ne m'aviez pas moins faites, et par ma faute. C'est moi qui ai cherché à vous lier Tun à Tautre, et ce n'est assurément pas cela que je vous reproche. Il y a dans mon cœur un désir continu d'unir et de rassembler ce que j'aime et ce que j'estime le plus, et je me suis toujours fait une image charmante de la manière dont je passerais ma vie à Eaubonne, entre elle et vous, si nous pouvions vous engager à vivre chez elle. Voici d'où vient tout le mal, voici mes sottises. Je crus, à mon dernier voyage, voir en elle quelque changement : je l'aime trop pour rien perdre dans son cœur, sans m'en apercevoir d'abord et sans le sentir cruellement. Je vous avoue que je vous crus la cause de ce que je crus avoir perdu. Ne pensez pas, mon cher ami, que je vous crusse ni perfide, ni traître ; je connaissais l'austérilé de vos principes, on m'en avait parlé, elle m'en parlait ellemême avec un respect dont ne s'accommodait pas Tamour. Il ne m'en a pas fallu davantage pour être alarmé d'une intimité que j'avais si fort désirée, et vous sentez bien qu'une fois inquiet, il a dû passer par ma tête toutes les fausses délicatesses et toutes les bêtises possibles. J'ai fait trois malheureux ; je suis le seul à qui il reste des peines, parce que je suis le seul qui puisse, avoir des remords. Il y a déjà du temps que je cherche à réparer mes injustices pour elle, je veux réparer mes injustices pour vous. Nous n'avons ni l'un ni l'autre cessé de vous estimer et de vous aimer. Pardonneznous et aimez-nous ; nous méritons votre cœur et vous serez conlent des nôtres. Je retiens cependant la parole que vous me donnez de ne lui parler jamais contre nos liens, croyez
que ce ne sont point ces fiens seuls qui m'attachent à elle, et quand il n'y aurait entre elle et moi rien de ce que vous condamnez, elle serait encore ce que j'aimerais le plus. J'avais imaginé des cœurs comme le sien, mais je n'ai trouvé que lui de son espèce, et il suffit de bien connaître son caractère pour Taimer toute la vie.
L'état déplorable où est ma santé me force d'aller aux eaux d'Aix-la-Chapelle; je suis paralytique d'un bras et d'une jambe, et mes faibles nerfs ont succombé aux fatigues de cette campagne. Donnez-moi de vos nouvelles à Aix-la-Chapelle, parlez-moi de votre santé et de vos occupations, ditesmoi que vous me pardonnez et que vous m'aimez. Je ne sais ce qu'il y a entre Grimm et vous, mais je vous dois de vous • dire qu'il m'a parlé de vous comme d'un homme qui le respectait, mais dont l'injustice faisait son malheur. Regardezmoi et traitez-moi comme votre ami, et soyez sûr que cette amitié fera un des plus grands charmes de ma vie.
Âix-la-Chapelle, 21 novembre 1737.
11 m'en coûte encore un peu d'écrire, mon cher ami, j^t j'ai à vous dire des choses que je ne veux point dicter ; je ne veux cependant pas différer davantage de vous écrire. Je sais que vous êtes malheureux; votre imagination est noircie, et peut-être me soupçonneriez-vous d'une négligence que je n'aurai jamais, du moins pour vous. Notre amie vous a sans doute appris qu'il y avait du mieux dans ma santé, mais de ce mieux qui n'annonce pas encore un prompt rétablissement, et cependant je suis tranquille; pourvu qu'on me laisse continuer de l'être, je ne me trouve point trop à plaindre. Le
calme et Tcspérance sont les jouissances des malades, cl je les ai.
J'ai appris avec plaisir voire raccommodement avec Grimm. Quand il m'a parlé de vous, il ne m'a paru qu'uji ami tendre et piqué, et je ne veux pas' croire qu'il m'ait trompé. Dans ce moment, vous ne me paraissez pas bien ensemble, et j'espère que vous vous raccommoderez encore ; je féliciterai celui des deux qui fera les avances. Je trouve tout simple et très-honnête que ^ous n'ayez point suivi madame d'Épinay, vous en aviez de très-bonnes raisons, et ce qui les rend encore meilleures, c'est qu'elle-même les a trouvées bonnes et qu'elle a'a point du tout été offensée que vous soyez resté à Paris, qu'elle n'a point pensé que vous ayez tort de ne pas l'accompagner.
Au reste, mon cher ami, si vous étiez parti avec elle, je ne vous aurais point vu faisant partie du cortège d\me fermière générale^ étalant dans votre pays votre misère et votre esclavage*] je vous aurais vu auprès de votre amie malade, ou bien suivant auprès de votre bienfaitrice le doux sentiment delà reconnaissance, ou du moins, mettant les procédés qu'on a quand on le veut à la place du sentiment auquel on ne commande pas. Si d'autres avaient vu en vous un vil complaisant, un parasite, etc., est-ce du jugement de ces gens-là que vous faites quelque cas? Je vous répète encore que je trouve votre conduite très-honnêle et irréprochable : ce sont vos principes dont je ne conviens pas. Il y en a encore un dans votre lettre que je n'aime pas : vous avez, dites-vous, plus d'horreur de la faiblesse que de l'ingratitude; je ne vous dirai qu'une chose, on n'est pas le maître à'être fort ou faible, on l'est de n'être pas injuste, et il y a de l'injustice dans l'ingratitude, il y a même de la faiblesse. On n'a pas la
* Lettre de Rousseau du 28 octobre 1757.
force de sacrifier Tintérêt de quelques passions à ses devoirs. Ces principes-là, mon cher ami, sont ceux de votre colère et ne sont pas les vôtres. Que votre esprit juste et étendu ne soit point circonscrit par votre caractère, ne le renfermez pas •dans le cercle de quelques petites passions d'un moment. Vous verrez le vrai dans la morale; je ne vous demande qu'une grâce : ne mettez point de passion entre lui et vous.
Permettez-moi de trouver vos amis très -peu sensés et trèsinjustes. N'est-il pas misérable qu'après le départ de madame U'Ëpinay cette belle question v.- Devait-il, ne devait-il pas la suivre? vous ait attiré des reproches amers, des lettres qui vous ont mis et ont dû vous mettre hors de vous? Que penser surtout de Grimm, à la décision duquel vous soumettez votre «enduite, qui vous écrit d'abord une lettre par laquelle vous devez entendre que vous |ne devez point partir, et qui, lorsqu'il n'est plus temps de faire ce qu'il lui plait d'appeler votre devoir, vous accable de la vue de ce devoir et le met «ous vos yeux dans tout son éclat. Je n'entends pas cela^ disons qu'il y a de la folie. Il y en a certainement dans ce que vous me copiez de la lettre de Diderot.
Mais où il y en a le plus, mon cher ami, c'est dans ce que vous avez fait depuis qu'a commencé ce commerce épistolaire. Permettez-moi de vous le dire, vous êtes le plus fou de Cous, mais vous êtes le moins coupable, et vos amis doivent très-aisément vous pardonner. Ils vous ont donné la fièvre, et ce n'est point à eux à vous reprocher ce que vous avez fait dans le transport. Il y aurait aussi trop d'amour-propre à vous à vouloir justifier ce délire, à vouloir le conserver ou ii vouloir exécuter de sang-froid les projets formés dans le délire. Ne rompez point avec madame d'Éptnay, elle a de Tamitié pour vous, j'en suis sûr ; elle a peut-être eu des torts, ayez le plaisir de les lui pardonner. Je ne veux pas vous parler de s«s bienfaits comme bienfaits, mais comme des témoignages.
comme des preuves de son amitié. Les attentions se comptent pour beaucoup, entre amis, pourquoi les services ne se compteraient-ils pas? Croyez-naoi, ils sont des preuves plus essentielles d'attachement que vous ne le pensez. Songez combien les gens opulents sont avares, et madame d'Epinay n*est pas riche. Tout ce que vous avez dit contre elle depuis votre colère n'est point sorti du petit cercle de vos amis; ils se tairont et vous réparerez. Il y a six ans que madame d'Epinay a de Tamitié pour moi et que j'eii ai pour elle, j'ai toujours eu à m'en louer : si nous avions vécu plus intimement, peut-être aurions-nous eu des torts, je ne l'assure cependant pas. Mais si vous pensez qu'elle ne mérite pas de vous les mêmes sentiments que vous avez eus pour elle autrefois, modérez et ne détruisez pas. Une suite de torts mutuels est l'histoire de presque toutes les intimités ; qui est sage ne les multiplie pas, et dans celles dont on n'est pas content il faut relâcher la chaîne sans la rompre, excepté celle de l'amour. Je crois que vous devez rester l'ami de madame d'Epinay. U faudrait être le dernier des misérables pour lui rendre une des choses qui vous sont échappées dans la colère; elle doit ignorer vos fautes, et elle n'aura point de raisons de s'éloigner de vous. Ne vous séparez pas d'elle, ne vous en séparez jamais, et si cela était nécessaire le moment était mal choisi. Elle est malade ; vous n'auriez que des raisons de la déserter, que vous lui devriez encore des consolations, ce serait le payement de ses bienfaits. Ce que vous dites de l'argent qu'il n'est que de la boue est fort beau ; cela est vrai de celui qui vient de notre travail et de nos biens, mais celui qui vient des autres est un métal précieux dont ils se sont privés pour nous. Je voudrais que vous vissiez notre amie ^ ; faites un petit voyage à Paris. Sa douceur, sa tendresse pour vous, son bon-
' Madame d'Houdetot.
nêtelé feront du bien à votre âme. Elle pense comme moi, excepté que j'insiste encore plus qu'elle sur la nécessité que vous restiez Tami de madame d'Épinay.
Je reprends encore une feuille, malgré la faiblesse de mes yeux. Ne soyez point humilié, mon cher ami, du petit avantage de raison que j'ai sur vous dans ce moment-ci, il n'est que du moment et de la circonstance. Hors d'intérêt, il m'est aisé de voir le vrai, je n'ai de mérite que celui de le dire, et l'estime que j'ai pour vous, ce que je pense de vous, rend ce mérite là bien facile. Vous aurez à prendre votre revanche dans la suite. Vos fautes ne vous font perdre rien de mon amitié ni de mon estime, et je vous demande d'avance la même indulgence. Je vois avec plaisir que vous tenez tous de bien près à vos faiblesses et je vous en aime davantage. Donnez-moi de vos nouvelles et de ce que vous faites. On vous tracasse, il faudrait vous encourager. Le malheur d'être né trop sensible à ce qui se passe autour de nous tue les talents ou les rend inutiles. Si vous voyez notre amie, comme je vous en conjure, parlez-moi de sa santé et de son régime.
0 philosophes dignes des étrivières, je vous honore et vous aime tous, et suis fort aise de vous trouver des hommes !
Paris, le 23 juin 175<>.
Voilà,'monsieur, le papier que vous avez demandé S et je souhaite, pour ma propre satisfaction d'abord et pour la vôtre un jour, que vous en ayez bientôt fait l'emploi. Madame d'Houdetot a trois cent cinquante et une pages de Julie^ et elle me charge de vous envoyer ces deux louis, qui font à peu près le payement de vos copies. Elle vous renouvelle ses
^ Pour les copies de la Nouvelle Hélme
remerciments. Je pars demain pour la Lorraine; je vous serai obligé de m'y envoyer l'ouvrage dont vous m'avez parlé lorsqu'il paraîtra ^ Mon adresse : A Nancy, chez madame de Saint-Lambert. Je vous souhaite repos, santé et goût du travail, et soyez sûr qu'il y a dans le monde deux personnes qui ne vous manqueront jamais.
Eanbonne, 9 octobre 1758.
Nous sommes ici depuis deux jours, monsieur, et l'un et l'autre nous avons la plus tendre amitié pour vous ; j'irai vous en assurer si vous voulez me dire à quelle heure on vous trouve ordinairement. Madame d'Houdetot a une grande impatience de voir ce que vous avez fait de nouveau à la Jtdie, et j'ai pour cet ouvrage le même empressement que j'aurai toujours pour tout ce qui vient de vous. Si le temps n'était pas si mauvais, vous m'auriez vu aujourd'hui. On m'a dit que vous vous portiez bien ; vous savez combien votre santé m'intéresse. Donnez-nous de vos nouvelles par ce commissionnaire. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Eanbonne, 10 octobre 1758.
En vérité, monsieur, je ne puis accepter le présent que vous venez de me faire*. A l'endroit de votre préface, ou, à l'occasion de Diderot, vous citez un passage de YEcdésiaste^y le livre m'est tombé des mains. Après les conversations de cet été, vous m'avez paru convaincu que Diderot était inno-
' La UUre à d'Alembert $ur les Spectacleê,
* La Lettre à d'Alembert.
* (Note de Roasscau.) l\ s'est trompé; c'efit de Y Ecclésiastique,
cent des prétendues indiscrétions que vous lui imputiez. Il peut avoir des torts avec vous, je Tignore, mais je sais bien qu'ils ne vous donnent pas le droit de lui faire une insulte publique. Vous n ignorez pas les persécutions qu'il essuie, et vous allez mêler la voix d*un ancien ami aux cris de Tenvie ! Je vous assure, monsieur, que je ne puis vous dissimuler combien cette atrocité me révolte. Je ne vis point avec Diderot, mais je Fhonore et je sens vivement le chagrin que vous donnez à un homme auquel, du moins vis-à-vis de moi, vous n'aviez jamais reproché qu*un peu de faiblesse. Monsieur, nous différons trop de principes pour nous convenir jamais. Oubliez mon existence. Cela ne doit pas être difficile^ je n'ai jamais fait aux hommes ni le bien ni le mal dont on se souvient longtemps. Je vous promets, moi, monsieur, d'oublier votre personne et de ne me souvenir que de vos talents ^
^ Rousseaa a transcrit cette lettre au X* livre des Confessions , en parlant da mécontentement qae conçut contre lui Saint-Lambert à la lecture de la IjCttre sur les Spectacles, Il répondit le lendemain par une lettre qui était une rupture, et à laquelle Saint-Lambert ne s'attendait pas, car, moins de quinze jours après, il pria M. d'Épinay de lui ménager une entrevue avec Jean- Jacques. M. d'Épinay engagea en effet Rousseau i venir dîner à la Chevrette, avec Saint-Lambert et la comtesse d'Houdélot, par la lettre du 26 octobre 1758 qu'on a lue dans ce recueil. Rousseau, ayant accepté, se réconcilia avec ses anciens amis.