LETTRES DE LA DUCHESSE DE MONTMORENCY
se fâche point d'avoir un ami semblable ; c'est ce qui me fait avancer ce propos qui ne conviendrait pas à tout le monde. J'ai été bien fâchée de sa mort et j'ai eu bien du regret de ne lui avoir pas donné à manger davantage à Montmorency. Je vous avertis, monsieur, que je tremble en vous écrivant, mais j'ai une telle confiance dans la bonté de votre cœur et dans votre indulgence, que quoique je remarque qu'il y a bien des mots répétés dans cette lettre, je ne la recommencerai point. Vous y verrez un style un peu long et peu agréable, mais c'est le cœur qui conduit ma main en vous écrivant, et l'envie de faire le bien de ma fille que je ne veux pas qui soit aussi ignorante que moi. Il se présente un maître pour lui montrer la géographie, qui va souvent chez M. d'Épinay et qui se pique d'aller vous voir ; il est maître à Port-Royal, où ma fille est au couvent. Je voudrais que vous me mandiez naturellement ce que vous en pensez, et si vous le croyez bon maître et capable de bien montrer. Il dit leur apprendre beaucoup de choses. Je l'ai soupçonné de se vanter, comme tant d'autres, de vous connaître. J'attends votre réponse pour me décider. J'irai sûrement vous remercier, et manger le bœuf à la mode convenu depuis si longtemps, dès que je le pourrai; cela ne sera pas de quelque temps encore, parce qu'il faut que j'aille chez ma grand*mère. Je voudrais savoir si vous souffrez moins, et si vous dormez et vous promenez, si ces questions ne vous déplaisent pas trop. Si c'était un autre que vous, je n'enverrais pas cette lettre ; mais critiquez^ la si vous le pouvez, non pas qu'elle n'en soit fort susceptible, mais vous en êtes incapable par votre âme compatissante et par l'indulgence que n'ont pas ordinairement les gens qui ont autant d'esprit et de savoir que vous. Je n'aurais pas écrit à tout autre pour rien au monde. Vous voyez^ monsieur, que je crois que c'est diaprés les défauts des parents qu'il faut élever les enfants; voilà comme je pense pour ma fille. Je
veux, par exemple, qu'elle apprenne bien le français, et surtout Torthographe, pour ne pas être comme moi. Adieu, monsieur. Je croirais vous déplaire en vous faisant le compliment ordinaire de la fin des lettres; j'espère que vous me traiterez de même, et qu'à présent que vous connaissez mon style, vous me permettrez de vous ennuyer quelquefois. Rendez justice aux sentiments les plus sincères; permettez aussi que je vous embrasse comme si j'étais à Montmorency ^
Boulogne, 24 mai 1762.
Quoique vous n'aimiez point à recevoir de lettres, monsieur, je me hasarde de vous déplaire par celle-ci pour vous faire mes remerciments de ce que vous avez bien voulu penser à moi pour lin exemplaire de vos ouvrages '. J*ai grande impatience de lire votre livre. Je vois avec plaisir arriver le moment où nous allons être le meilleur cœur et l'exemple de la sensibilité, de la charité, en un mot de tous les sentiments réunis ensemble à la société la plus agréable. Voilà ce que vous inspirez aux petits esprits comme aux grands lorsque Ton vous connaît, monsieur, et ce que je ne cesse de dire aux gens qui ne connaissent que votre réputation d'esprit. Il faut espérer que vous nous procurerez le plaisir de vous voir davantage, à moi celui de vous écouter et de vous admirer, et que votre santé nous sera favorable en ne nous privant point de vous. J'espère que vous me connaissez assez, monsieur, pour me rendre la justice de croire que je suis ennemie
^ La répotlse de Roasseau à cette lettre a été publiée pour la premièi'e fois dans le volume des Œuvres et Correspondance inédUes de J.-J. RousseUu (Paris, 1861). Elle est datée du mois d'août 1761.
* Un exemplaire de VÉmile, qui venait de paraître;