‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemisChapitre 9 sur 50 · XX . INTRODUCTION · texte numérisé non relu

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tants ; les lumineuses hardiesses de son génie étaient corn* promettantes. Il importe, pour demeurer équitable, de noter ce point. Je ne puis là- dessus m'exprimer qu'avec la plus grande réserve, parce que la conviction n*est pas encore entièrement formée dans mon esprit. En lisant la correspondance de madame de Luxembourg et celle du prince de Conli, on est frappé de rattachement sincère qu'ils portent Tun et Tautre à Rousseau; on apprécie rexqui$e délicatesse de leurs procédés; on admire leur patience à supporter de choquantes bizarreries et de blessantes incartades. Je ne prétends donc point nier, ni rabaisser cette patience et cet attachement. Cependant, j'avouerai que la conduite des amis et protecteurs du philosophe dans l'affaire de XÈmle ne me parait pas exempte de légèreté, d'inconséquence et de faiblesse.

On se souvient de la scène si vivement racontée au livre XI ' des Confessions. Une lettre du prince de Conti annonçant à monsieur et à madame de Luxembourg que le Parlement de Paris vient de rendre un décret de prise de corps contre l'auteur d'Émi/^, et que ce décret doit être mis à exécution dès le lendemain, arrive dans la nuit au château de Montmorency. On envoie immédiatement réveiller et chercher Rousseau. Il accourt, il trouve la» maréchale de Luxembourg extrêmement troublée. « Dans ce moment de surprise, pcrit-il, au milieu de la nuit, je n'étais pas moimême exempt d'émotion; mais en la voyant (la maréchale), je m'oubliai moi-même pour ne penser qu'à elle et au triste rôle qu'elle allait jouer si je me laissais prendre : car, me sentant assez de courage pour ne dire jamais que la vérité, dût-elle me nuire et me perdre, je ne me sentais ni assez de présence d'esprit, ni assez d'adresse, ni peut-être

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assez de fermeté pour éviter de la compromettre si j'étais vivement pressé. Cela me décida à sacrifier ma gloire à sa flranquillitc, à faire pour elle, en cette occasion, ce que rien ne m'eut fait faire pour moi. Dans l'instant que ma résolution fut prise, je la lui déclarai, ne voulant point gâter le prix de mon sacrifice, en le lui faisant acheter. » Le maréchal, madame de Boufflers surviennent; ifs acceptent avec reconnaissance Voffre de son départ, disons mieux, de sa fuite; ils le félicitent, Tencouragent, le flattent, le pressent; nul ne songe à le retenir, à le calmer, à le rassurer ; personne ne lui conseille d'attendre, de se cacher en lieu sûr, de laisser passer Torage. Qu'il disparaisse, qu'il ne nous compromette pas : voilà le cri que chacun a, sinon sur les lèvres, au moins dans le cœur. Il s'éloigne, il part, la tranquillité renait pour ses patrons ; les en voilà débarrassés.

Peut-être trouvera-t-on celte manière de voir empreinte de quelque exagération. Comme ce défaut m'est particulièrement odieux, et que je redoute on ne peut plus un tel reproche, j'ai hâte de m'expliquer sur le sens, sur la portée de mes paroles. On me permettra d'abord d'alléguer à ma décharge que cette opinion fut, au moment même, celle de plusieurs amis de Rousseau, et qu'elle persista chez eux durant les années qui suivirent. Le marquis de Mirabeau, notamment, ne crut jamais le philosophe en péril; et, malgré la discrétion, la réserve des termes, les lettres de madame de Cheuonceaux, de madame de Yerdelin nous autorisent à penser qu'elles regardaient comme excessives les craintes de madame de Luxembourg, et qu'elles avaient peine à les partager.

Du reste, ce n'est pas sur ce terrain que je désire porter la discussion. Je n'examinerai point si Jean-Jacques courait

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un danger sérient ni si ce danger^ en admettant qu'il existât^ pouvait, par contre-coup, atteindre ses protecteurs et diminuer, ébranler leur crédit à la cour. Il est inutile d'entrer dans le domaine des probabilités et de calculer la gravité possible d'événements qui ne se sont pas accomplis. Ce qui, à juger d'après les faits, me parait suffisammetit établi et prouvé, c'est que les patrons de l'auteur d*Émile le désavouèrent et l'écartèrent avec empressement, dès que ses écrits leur semblèrent de nature à leur attirer des désagréments et des contrariétés. Or, on ne se détache si vite, on ne fait si bon marché que de ceux que l'on a choisis, adoptés, protégés à la légère «

Toute la question est de savoir au juste si madame de Luxembourg, M. de Malesherbes, le prince de Gonti se formaient une idée à peu près exacte des doctrines, des théories de Rousseau, et s'ils se rendaient compte de ce qu'il y avait de hardi, de rénovateur, de profondément réVohilionnaire, dans ces ouvrages à la publication, à l'impression desquels ils s'employaient et veillaient si généreusement. Nous n'aurons pas besoin de longues recherches pour obtenir à cette question une réponse satisfaisante. La conduite tenue par ces hauts et puissants personnages à Tannonce du décret lancé contre l'auteur d'Emile^ leur irrésolution ^ leur trouble, leur anxiété nous montrent assex qu*ils ne soupçonnaient guère quel agitateur terrible ils abritaient avec tant de complaisance. A déclarer dans son entière ingénuité mon sentiment personnel, je suis intimement convaincu qu'ils ignoraient la valeur, la signification, les tendances, le but des livres de Rousseau. Us choyaient et caressaient en lui Thomme singulier, l'original, Vanimal

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cwieux. Quant au rooralisle, au publiciste, au rérorniateur, ils ne le goûtaient, ne Tappréciaient, ne le comprenaient en aucune façon. S'ils l'avaient compris, je le répète, ils auraient agi tout autrement dans l'afTaire de YÉmile. Ils n'eussent pas été surpris, parce qu'il n'y avait pas à Tétre pour quiconque cotltiâissait les doctrines de l'auteur; plus au courant, mieux préparés, ils eussent été plus fermes, plus habiles et peut-être auraient-ils réussi à détourner le coup ou du moins à l'amortir; mais ils ne furent sensibles qu'à l'inconvénient d'avoir accueilli et réchauffé dans leurs salons Un hôte si incommode et si compromettant, leur principal souci fut de Téloigner, de le renier, et cette préoccupation leur voila, fort heureusement pour eux, la révoltante inconséquence de leurs actes.

Aitlsi, les rappoits de Rousseau avec les grands, ces rapports qui n'étaient nés et ne subsistaient qu'en vertu d'un malentendu, se terminèrent aussitôt qu'en présence d^une circonstance décisive le malentendu cessa. Des deux côtés, on eut à se repentir : les nobles patrons d'avoir, par élourderie et par dilettantisme, encouragé, prôné, fêté un adversaii*e, et pis que cela, un ennemi ; l'écrivain démocrate de s*âtre fié à des sympathies superficielles, d^avoir cru à In possibilité d'un commerce suivi, fructueux, presque d'une alliance, avec des personnes que leur situation et leurs préjugés rendaient incapables d'entendre ses idées, de s'associer à ses passions et qui^ si elles avaietit daigné tin instant y réfléchir, n'auraient eu que du dédain, de la colère pour ses espérances et ses vœux.

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Moti ers-Travers ! Woolton! Trye-le-Château! Nous avons encore à parcourir ces stations de la voie douloureuse; nous avons à étudier attentivement tes derniers actes connus du long drame intérieur qui, avant d'avoir son dénoûmenl dans une mort dont, jusqu'à présent, rien n'a éclairci le mystère, aboutit à la plus étrange et à la plus navrante des folies. Grâce à nos documents, nous ne perdons point pendant quel- . ques années la trace de Tillustre et infortuné fugitif. Les lettres de milord Maréchal nous renseignent sur le séjour à Motiers-Travers ; celles de David Hume, de madame de Boulflers, de madame de Yerdelin, du marquis de Mirabeau, sur le voyage en Angleterre et rétablissement à Woolton ; celles enfin du prince de Conti jettent quelque lumière sur l'épisode si arfligeant, si embrouillé et, en dépit de tout, si obscur, de la retraite à Trye-le-Château. Nous continuerons à chercher dans celte précieuse collection les renseignements, les indications qui nous sembleront le plus propres à dissiper nos incertitudes, à vérifier nos hypothèses et à fournir des éléments indispensables aux futurs biographes deRousseau^ Dans une étude impartiale sur l'auteur des Confessions^ il .

' L'histoire de Jean-Jacques Rousseau est encore à écrire. Rendons cependant justice au solide travail de Musset-Pathay, fort complet pour le temps. On ne saurait même, à l'heure qu'il est, s'en passer. Mais avec les progrès que fait de nos jours le genre biographique, ce travail ne tardera pas à devenir insuffisant. On peut d'ailleurs lui reprocher beaucoup de confusion, de désordre et une excessive partialité en faveur de Jean-Jacques. La partie purement interprétative e^t extrêmement faible. Quand donc M. Saint-Marc Girardin terminera-t-il et réunira-t-il ses beaux articles de la Revue des deux Mondes?

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n*y a pas moyen d* éluder, de négliger Texamen sérieux et approfondi de son étal mental. Agir autrement, ce serait tomber dans une sorte d'idolâtrie et, par excès d'attachement ou de déférence, manquer essentiellement de respect à la mémoire de celui qui mit en tète de ses ouvrages cette altièrc devise : Viiam impendere vero. Un tel examen, d'ailleurs, importe à Thonneur de Thomme. Si, à la suite des cruelles tribulations que Rousseau eut à subir, sa raison n'avait pas reçu de graves atteintes et si, à mainte place, ses écrits, principalement ses confidences autobiographiques, ne se ressentaient trop évidemment de ce désordre intellectuel, on serait fondé à révoquer souvent en doute sa véracité, a suspecter la bonne foi de ses déclarations, à l'accuser de médisance et même Ile calomnie. Au lieu de nier un trouble cérébral qui éclate et se révèle dans les moindres actes de Jean-Jacques, qui n'a rien de déshonorant et qui, au contraire, lorsqu'on connaît les circonstances à la suite desquelles il se manifesta, s'explique facilement, se justifie, pour ainsi dire, l'historien psychologue doit préciser la nature de cette folie, en fixer les limites, en chercher les cau2^es, en constater soigneusement les effets.

En ce qui touche la nature et les limites de cette singulière aliénation d'esprit, il n'y a qu'une observation à faire. Même lorsqu'elle atteignit à son maximum d'intensité, elle n'exerça aucune influence sur le talent de l'écrivain ; elle n'altéra ni ne paralysa chez le grand prosateur le coloris du style, la pureté de diction, l'harmonie, le mouvement, la construction de la phrase, la puissance de jet, la solidité de déduction et d'enchaînement, Téminente faculté de composition. Les derniers ouvrages du philosophe, ceux justement qu'il

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