‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemisChapitre 10 sur 50 · XXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVI INTRODUCTION

écrivit pendant cette affreuse agitation intérieure, sont les meilleurs comme forme, les plus irréprochables au point de vue de la beauté littéraire. C'est à Wootton que furent commencées les Confessiomy poursuivies et achevées à Trye-le- Cbâteau, à Monquin; c'est de son avant-dernière habitation, du pauvre petit logement de la rue Plâtrière^ et lorsque Rousseau voyait dans le plus inoffensif passant un délateur, un ennemi, que sont datées les Rêveries du promènent* solitaire^ livre touchant et séduisant par excellence.

Dans les Dialogues^ ce suprême témoignage de désespoir, ce monument de déraison, le talent né souffre aucun affaiblissetnent, la phrase reste ferme, sonore,^ liimitieuse, magistrale.

Essayons maintenant de déterminer les causes de ce funeste et inguérissable égarement. Elles sont de deux sortes et appartiennent h deux ordres de faits^très-différents. Distin^ guons entre la cause sociale et la cause domestique, dt sachons attribuer exactement à chacune d'elles sa part d'action.

Si Ton me demande de défmir ce que j^entend^ par celte expression, la cause sociale^ je dirai qu on ne renouvelle pas une société, qu'on n'ébranle pas un monde sans attirer à soi, sans prendre sur son compte^ le lourd fardeau des malveillances, des rancunes, des inimitiés. Les privilèges, les préjugés, les superstitions qui trouvent toujours à leur service et pour représentants otlBcieux des agents actifs, nombreux et redoutables, unissent leurs efforts contre le téméraire qui veut porter atteinte à leurs immunités, réduire à néant leur crédit, saper leur puissance par la base. Rousseau n'échappa point à la loi commune. b]ncyclopédistes et jansénistes, catholiques et prolestants, royalistes et repu-

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blicains, parlementaires et courtisans ëe donnèrent la main pour accabler Tauteur de la Profession de foi du Vicaire savoyard et du Contrat social; un moment^ il sentit littéralement la terre lui nianquer sous les pieds.

Quelque vigoureusement trempée que soit Tàme d*un vhomme, croyei-vousquecet homme en se voyant seul contre ses contemporains, seul contre son siècle, n'éprouve pas toutes les angoisses, touteâ les agonies du doute? Sur quelle autorité s'appuie-t-il pour supporter et repousser les railleries des beaux esprits, les dédains des savants, les insinuations des dévots, les foudres de la justice, les anathèmes de FEglise? Sur sa raison, uniquement sur sa raison. Comment à certaines heures d'incertitude, de découragement, ne serait-il pas tenté de se défier de son inteUigence? comment, en présence de Thostile unanimité qui l'écrase, garderait-il une juste mesure? comment conserver une sereine disposition d'esprit) et ne pas se laisser glisser sur la pente de la susceptibilité maladive, de l'eicagération, de la midanthrdpie?

Madame Sand, dans un admirable article intitulé A propos des Gharmettes et publié dans la Revue deë Deux MondeÈ\ a très-bien vu, très-éloquemment démontre, que les inquiétudes de Jean-Jacques, ses tristesses et ses plaintes étaient plus légiUmes que généralement on ne s'accorde à le reconnaître.

f Rousseau, dit-eUe, n'était- il pas condamné et banni pour avoir écrit V Emile? N'était-il pas également repoussé par les protestants, et forcé d'errer et de fuir comme un coupable? Avait-il rêvé cette persécution exercée contre lui p:lr une monarchie et une république, cet anathème

^ 15 novembre 1865. Voir aussi le spirituel et agréable article de M. Jules CInrelie, tes Charmetteè, àAns h Nouvelle Revue de Paris du 1*' octobre 1804.

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lancé par les deux Églises ? Et quand il se retranchait contre Tintolérance dans une humble solitude, cherchant un village, une chaumière, Toubli et le repos, les véritables mauvais philosophes, les Grimm et consorts, ne publiaient-ils pas contre lui des attaques plus perfides encore que celles de la gent dévote de Suisse et de France? Quel est donc ce parti pris de nier la conspiration contre Rousseau? Est-ce que les preuves n'existent pas ? Est-ce que pour lui seul Fhisioire ne prouve rien ? »

Je n'ai guère besoin de transition pour arriver de la cause sociale à la cause domestique. Une association d'idées, toute simple et toute naturelle, nous y amène. Quand on réfléchit à la situation vraiment exceptionnelle, vraiment extraordinaire, que rinflexibilité de son caractère et la direction de son génie avaient faite au malheureux et courageux réformateur, on se prend à regretter encore plus amèrement qu'il n'ait pas eu près de lui, dans des circonstances si pénibles, une compagne, une amie digne de le comprendre, de l'assister, de le consoler.

Et, à ce propos, il n'est pas inutile de remarquer que l'écrivain dont les ouvrages devaient avoir sur la condition et les sentiments des femmes une si décisive, une si heureuse influence ; que le romancier-poëte qui, le premier après l'abbé Prévost, à une époque de sécheresse, de moquerie pédante, de froide méchanceté, de sensualité raflinée, osa parler le langage de la passion, traiter l'amour avec respect, avec sérieux, avec enthousiasme et le peindre en traits enflammés, ne rencontra point dans le cours de son existence une véritable amante dans le cœur de laquelle il pût épancher, retremper le sien. Assurément, je ne prétends pas mettre madame de Warens ni madame d'Houdetot en comparaison et en balance avec cette vilaine Thérèse; mais, quand je vois combien, moralement, elles avaient peu de

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valeur, de distinction, d'élévation, je ne puis m'empécher de plaindre Rousseau de les avoir aimées.

Vainement demeuré sous le charme, même dans la vieillesse, Jean-Jacques a dépensé à les embellir, les ennoblir, les idéaliser, les trésors de son prestigieux talent, nous ne pouvons accepter, partager ses illusions. Il est évident pour nous que ces deux femmes, au point de vue des qualités de l'esprit et de Tàme, étaient de là dernière médiocrité, d'une extrême et désespérante indigence. Malgré la familiarité d'un commerce intime assez prolongé, elles passèrent à côté de Rousseau sans l'apprécier, je dirais volontiers sans l'apercevoir. Madame de Warens ne le devina pas; madame d'Houdetot ne le comprit guère.

L'amie de Saint-Lambert était une bonne et douce personne, modérément intelligente, très-éloignée, très-effrayée du romanesque, et qui, trouvant rarement l'occasion de se montrer coquette, en usa et en abusa -jusqu'à la cruauté à l'égard, du philosophe amoureux. 11 fallait toute Tabné- ^'ation et tout l'aveuglement de l'amour, pour que Jean- Jacques lui adressât les lettres à Sophie, Madame d'Houdetot ne méritait aucunement cet excès d'honneur. J'ajouterai que lors de la brouille du solitaire avec madame d'Épinay elle fit preuve d'une prudence excessive, d'une circonspection qui dégénérait en tiédeur, et garda une neutralité qui dut être d'autant plus pénible à Rousseau, qu'il pouvait ne pas s'y attendre de sa part.

Descendons maintenant beaucoup de degrés et rejoignons Thérèse Levasseur que nous avons un instant mise à l'écart. Avec elle, la tâche du critique est facile. Il n'a pas besoin de se mettre en Irais de sagacité, de recourir aux finesses

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