‹ J.J. WeissChapitre 2 sur 3 · CONFÉRENCIER · texte numérisé non relu

CONFÉRENCIER

Dans les derniers mois de l'année i865, on voyait, en certains soirs de la semaine, arriver et se rikinir un nombre considérable de personnes sui- la place de l'Opéia, au coin des rues Scribe et des Mathurins. L'Opéra cependant était encore en construction, les hôtels qui l'entourenl n'étaient pas tous achevés, le milieu de la place était un chantier abandonné aux entrepreneurs de maçonnerie, aux tailleurs de pierre, aux menuisiers, aux peintres de l'architecte Charles Garnier. A un signal donné, la grande porte cochère ouvrait ses deux battants, toutes ces personnes assemblées s'engouffraient sous sa voûte^ puis lentement, prudemment, les unes étonnées, les autres anxieuses, descendaient un, puis deux, puis trois esca-

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liers et s'arrêtaient devant une cave. Le gaz flambait et alors apparaissait une coquette salle, véritable bonbonnière décorée avec grand art et d'un goût raffiné. Au bout, on apercevait une petite scène, avec une petite rampe éclairée ; dans le fond de la scène se dressait un orgue qui laissait supposer qu'on y faisait de la musique; plus près, au premier plan, une petite table, avec son petit verre dcau classique, attendait un conférencier. Cette salle s'intitulait V Athénée, et le public descendu dans cette cave tapissée de velours rouge venait assister à un tournoi oratoire.

Deux hommes, anciens élèves de l'Ecole Normale, dont Fuii fui un éminent j)rofesseur, s'étaient entendus pour V établir des conférences régulières. Dans les années qui avaient suivi le coup d'Etat, M. Dcschanel avait l'ait avec grand succès des conférences à Bruxelles, il avait rapporté à Paris l'expérience du métier : un art merveilleux de bien ilire, un grand savoir, une connaissance des détails matériels de l'entreprise et de la direction, un flair de son public (ij. Il trouva dans M. Yung un auxiliaire précieux. M. Eugène Yung, écrivain distingué, possédait deux grandes qualités, véritables dons de nature : il savait manier la publicité et donner une direction aux foules; il possédait en outre les qualités d'un administrateur. Tous deux adressèrent un appel aux personnalités de grand i-enom el de grand talent, et firent de la presse et du public Icui's complices. On ilécida qu'il \ aurait Irois soirées par semaine, chaque soirée se paît agei ail en deux

(1) M. E. Deschanel avait déjà, en 1881, organisé avec l'aide de M. Lissagaray les Conférences de la rue de la Paix.

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conférences; et on s'adressa au (ioiivernenienl pour obtenir l'autorisation nécessaire... Mélianl par nature, le (loiivernement inipéi'ial ne vit pas ces conférences d'un œil lavorable. 11 exii^ea d'abord le nom des conférenciers; puis il mit, comme condition, que le sujet choisi pour chacpie conférence serait approuvé par le Ministre compétent; enfin, il répondit qu'il accordait à MM. Yunf:^, liémenl, La Pommerave, Léon Sav, Taine, Wciss, AssoUant, Sarcev, Deschanel, l'autorisation de faire des conférences littéraires; mais qu'il la relVisait à MM. Saint-Marc Girardin, Jules Simon, Laboulaye, Albert de Hrogiie, Augustin Cochin. Le nom de ces derniera, l'opposition constante qu'ils avaient faite au Gouvernement impérial, leui- talent, leur liabiielé, et rauloiib' dont ils jouissaient, avaient excité au dei'iiier poinl rintpiic'hidc ombrageuse de Napoléon IlL

Malgré ces obstacles, l'institution nouvelle commença avec un réel succès : l'Athénée de Paris, i-ival de l'Institution royale de Londres, eut de belles soirées, f^e balcon, les loges étaient occupés par des dames en toilette de bal; l'orchestre, le parterre, par des professeurs, des membres de l'Institut, des journalistes, des étudiants, des curieux, des hommes instruits qui prenaient à l'Athénée plus de plaisir qu'au th('àlre. C'est sur celte scène petite et pim[)ante, c'est devant ce public choisi cjue ces jeunes orateurs presque tous professeui-s, ces écrivains connus déjà du public, à la veille de devenir célèbres, vinrent successivement parler au lieu d'écrire; les uns avec autorité et conviction, tous avec une franchise courtoise, et souvent avec une profondeur hardie et spiiituelle. Le

public suivait avec un vif plaisir et un réel intérêt ces jeunes savants dont la parole était si sùi'e, si élégante et parfois si indépendante.

C'est dans celte salle, à cette table et devant ce verre d'eau sucrée que J.-J. Weiss, eut aussi ses jours de parole ; c'est dans cette salle de l'Athénée cpiil fit ses conférences sur Molière (i). Elles sont assez piquantes, les circonstances qui amenèrent A\ eiss à exposer ses idées sur Molière. On s'était déjà occupé de Molière à l'Athénée; tout un mois on disserta dans les journaux sur ce qui s'y était dit au sujet du grand poète comique. M. Sarcey, dans une conférence, avait commencé en lançant un simple mot (2) ; ce mot avait soulevé des contradictions. Excité, piqué au jeu par ces contradictions, M. Sarcey, qui d'ailleurs était d'un caractère, d'un esprit, et d'une sùi'eté de savoir à ne pas lâcher facilement pied, continua dans le même sens pendant une nouvelle soirée. M. Deschanel vint ensuite, et répondit à M. Sarcey par le panégvriquc absolu de Molière, de sa personne, de sa vie, du roh' |)oliti([ue et social qu'il a joué ou du moins du rùlc politique et social que de|)uis une soixantaine d'années on s'est habitué à lui attribuer. l"]nfin, M. Etienne Aiago à son loui' intervint |)lume en main dans la querelle; il reprit et soutint dans son feuilleton de ['Avenir National

(1) Molière par J.-J. Weiss. Calaiann-Lévy, éditeurs.

(2j Ce mot sur Moliùre, mot risqué et bien sévère, avait trait h son rôle de poète amuseur du roi Louis XIV et de la cour. (Voyez les Souvenirs d'iige mûr de M. Sarcey, chap. IV, p. 49}.

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la thèse ([iravail déjà plaidée avec son (''Io(|ueiie(' lial)itiiello M. Deschanel. M. Sarcey se Iroma ainsi senl contre deux. C'était beaucoup d'avoir à la fois contre soi et l'éloquence aimable de M. Deschanel, et le savoir de M. Klicnne Araj^o, l'un des hommes 1res rares qui possédaient à fond l'histoire du théàlre depuis deux cents ans, et que l'on pouvait presque définir « le dernier des classiques ». Weiss eul alors en\ie d'intervenir à son tour pour venir en aide à M. Sarce\ ; non (pi'il eût la prétention de rétablir la balance, il voulait seulement peser un ])eu de son côté. Pour se faire bien comprendre, il di\l donner quelque développement à son sujet, et le partaj^ea en quatre conférences.

La thèse ou plutôt les thèses que l'on y trouvera soutenues forment un enseml)le de vues sur Molière, une étude de son génie et de son théâtre assez particulière, assez nouvelle, inattentluc même en plus d'un point, et en tout cas très personnelle. Cette conféi'cnce en quatre parties, tout animée des ardeurs de la brillante polémi(pie littéraire qui en tut l'occasion, (it-elle parmi les auditeurs de l'Athénée de i8<)") l)eaucou[) de prosélytes? Nous n'en savons rien, et, à vrai dire, il semble permis d'en douter. Mais {pielle ait été très curieusement accueillie, écoutée avec un sérieux et vif intérêt, même par ceux d'entre eux dont elle contrariait ou même heurtait, ici ou là, les sentiments instinctifs ou raisonnes à l'égard du grand poète, nous le crovons sans peine ; et, d'ailleurs, le succès d'attention et d'applautlissement (pi'elle obtint, nous

est attesté p;ii' j)liis dun coiitomporain et véridiqiie témoignage.

Nous osons espérer que les dissentiments auxquels aujourdluii, comme alors, elle pourrait donner lieu, noteront rien, pour les lecteurs intelligents, à l'intérêt de l'exhumation que nous avons cru devoir en faire à leur adresse.

Peut-être ils nous diront que le INIolière qui, dans ces pages ressuscitées, leur est offert, n'est plus celui qu'ils ont l'iiabilude d'entendre célébrer par la voix publique et par les juges compétents, d'accord avec elle, celui qu'eux-mêmes, pour leur compte, ont appris à connaître et à aimei", ou du moins qu'il en difïère notablement et s'en éloigne j)ar certains traits et par l'ensemble; que, sans être diminué, ils en conviendront sans peine, ni rabaissé, c'est là pourtant en somme le Molière de J.-J. Weiss ei de quelques autres, qui, avant ou après lui, l'ont étudié avec une égale indépendance d'esprit, sinon avec la même [)uissance d'observation et d'interprétation.

Oui, peut-être; et toutefois, dans ce Molière nouveau, imprévu à certains égards, nous le reconnaissons, combien de parties du Molière de tout le monde, du Molière du peuple et des doctes, du Molière à bon droit traditionnel, se retrouvent les mêmes, de nouveau appréciées, commentées, caractérisées, avec un degré d'apjjiolondissement qui les met en plus vive et plus pleine lumière (i).

i \) Celles-ci, par exemple, qu'on pourrait intituler : De la prtklominance, chez Molière, de l'élude morale et dramatique des caractères sur l'invention scénique, la techni()ue théâtrale s première conférence). — De la puis.sance de Molière à donner aux caractères qu'il met en scène une

Et même ce ([ui, clans celle éUule si fièremenl oiiginale et personnelle, pourra sembler risqué, avenlureux, paradoxal et contestable, est si étudié, si creusé, si sincère, et, d'ailleurs, si foi-tenient mêlé de vues aussi justes que pénétrantes et d'irréfutables aperçus, que, même en résistant, en prolestant, on sent, malgré soi, sa résistance toute mêlée de concessions partielles. Au contact d'esprits orii^inaux de celte trempe, d'une telle initiative et d'une telle vigueur, ce C|ui étonne ou surprend de leur part, ce qu'on n'admet pas, — ce cpii choque même, — donne à penser. \in pareil cas on ne laisse pas de tii-er un profit de lumière et d'instruction des contradiclions même qu'on essuie sans v souscrire.

Les hardies et paradoxales nouveautés d'opinion que, dans cette étude, se permet le critique doublé d'un moraliste, ne sont le plus souvent, qu'on veuille bien le remarquer, que vérités poussées verveusement à l'extrême, hvperbolic[uement affirmées, développées, sans certains correctifs ou tempéiaments qu'elles comportent ou qu'elles demandent, — des outrances de véiités. En veut-on un exemple? 11 avoue goûter peu, ou plut(M ne pas aimer (tout en convenant qu'elles sont admirablement peintes, et du plus vivant coloris) les femmes de Molière (i). Elles

valeur typique (deuxième conférencet. — De raction historique du génie de Molière : de certaines transformations heureuses dans l'esprit et l'état de la famille, dans les mœurs, dans les relations de l'état social, auxquelles, pour une part, le théâtre de Molière a contribué i troisième conférence). — Des causes personnelles et diverses de l'animosité qu'il a déployée dans sa guerre à la médecine et aux médecins (quatrième conférence), etc.

(1) C'est-à-dire les jeunes femmes et les jeunes filles de son théâtre.

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ont le tort, à ses veux, le grand tort d'être, en un sens, trop vraies. e"est-à-dire Aoisines encore, trop voisines de l'état de nature, et. dès lors, beaucoup trop, c|uoique à des degrés divers, sujettes et livrées aux instincts de leur sexe, et non pas à ceux qui les font aimer; instinct de vanité, instinct d'indépendance' et de plaisir, instinct de ruse et de mensonge, inné, se déployant avec de stu- ])éiiantes ressources dans la lutte qu'elles soutiennent contre parents, maris futurs inq)Osés, amants déçus, etc.; créatures primitives, en dépit des mœurs de civilisation avancée qu'elles partagent, et dont elles ne prennent pas le meilleur; pétries de caprice, d'artifice et d'égoïsme; en somme, malgré ce qu'elles montrent ou étalent de yràce légère ou de \i\e jeunesse, non moins redoutables qu'atlra>antes ou, tout au moins, pour (jui sait rétléchir et prévoir, point désirables ( i ).

Voilà, sans doute, sui' les femmes de Molière, un arrêt bien sévère et morose. Mais sommes-nous bien à Taise pour le démentir et le rejeter, si, sans parti pris, nous nous remettons dexant les yeux celles <pril semble viser tout d'abord? Cette Angélique, qui fait si cruellement expier au pauvre Georges D.uidin sa folie ; cette Isabelle de YEcole des Maris, moins scélérate, mais engagée trclle-mème en si audacieuse et aventureuse fourberie; et la Dorimène du Mariage forcé: et la plus séduisante, la plu> éblouissante des coquettes, qui en est aussi la |)lus rouée, la plus i)erverse, Célimène? Et comment l'aire pour que de ce rigoureux jugement il ne retombe pas

(1) Voir la seconde conférence.

une bonne part sur la célèbre ingénue de VEcole des femmes^ sur cette Agnès, dont l'ingénuité cache des abîmes de machiavélisme inconscient et d'autant pUis effrayant? Comment même refuser de mettre, avec d'autres encore (i) en cette compagnie, pour sa précoce habileté, la Louison du Malade inuKjmaire^ oui, cette petite, c[ui, avec tant de soudain à-propos et une si merNcilleuse présence d'esprit, fait la morte sous les verges dont son papa la menace, et rapporte en témoin si instruit et si lidèle tout ce qu'elle vient de voir et d'observer curieusement dans la chambre de sa grande sœur?

Ces concessions faites, auxc{uelles il est difficile, en conscience, de se dérober, nous refusons d'aller plus loin, et nous nous retranchons en toute assurance derrière quelques-unes au moins, derrière Elmire, Eliante, Henriette, derrière Elmire et Henriette surtout. Tout en consentant à mettre celles-ci à part, comme il convient, le terrible conférenciei- ne désarme pas. Il reconnaît^ il honore en Elmire l'honnête courage avec lequel, épouse de second lit seulement, et belle-mère de grands enfants, elle vient au secours du foyer domesticpie envahi par un odieux parasite et combat pour la famille en péril. Cependant l'extrême degré de souplesse et d'habileté qu'il lui voit déployer dans cette chaude affiiire (le tête-à-tête avec Tartufe de l'acte IV) ne laisse pas de l'otlusquer et lui gâte cjuelqiie peu le personnage. Il avoue n'avoir qu'une admiration froide j)our une femme aussi forte ; il avoue

(1) La Dorimène du Bourgeois gentilhomme, et cette Elise de Y Avare si aisément complice de l'installation de Valère,son amant, dans la maison de son père, sous un faux nom; et sous un masque d'intendant.

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même n'avoir qu'une foi limitée dans l'inipeccabilité d'une personne capable de se tirer d'une aussi scabreuse situation avec un aussi étonnant sang-froid et une aussi diabolique adresse, et qui ne se gène pas de témoigner le plus profond, le plus parfait mépris au sot mari qu'elle éclaire à tout risque et qu'elle venge !

Quant à Henriette, oh ! il n'a garde de contester ses excellents principes, sa droiture, sa vive intelligence, le sérieux de ses sentiments, sa sincérité : mais le charme, demande-t-il, le charme, le trouve-t-on vraiment chez, cette fille qui, d'un esprit si positif, oppose aux conceptions métaphysiques de l'amour caressées par sa sœur Armande les félicités matérielles du mariage, et tient tête aux obstinées prétentions et obsessions de Trissotin avec une si accablante supériorité de bon sens, de raison malicieuse et d'ironie? Oui, dit-il, goûtez à votre aise et justement en celle-là tant de lins mérites et de solidesvertus; mais, en songeant à son avenir de femme (comme à celui des filles que vous voulez former sur ce modèle), n'applaudissez pas trojj à ce qui entre de maluiité précoce et de virilité d'esprit dans cet idéal créé par le poète ; et, telle qu'elle est, ne vous promettez pas pour elle, aussi sûrement que vous le faites, un bonheur^ wn particulier lot de bonheur, dans le mariage, qui ferait exception au mélancolique arrêt prononcé par l'auteur des Maximes : « Il y a de bons mariages; il n'y en a pas de délicieux, (i) »

Voilà, certes, sur le compte de deux figures typiques qui nous sont chères, des i-éserves assez imprévues, et

(1) La Rocliefoucauld, /t<}/lexiontt ou sentences et Maximes inorales.

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qui vont faire bondir d'indiynalion ([iielque dévot commentateur des chefs-d'œuvre où elles paraissent. Peut-on nier, cependant, qu'elles aient un coin de vérité? Elles ne sont pas du tout d'un détracteur de Molière, encore moins d'un critique contredisant par nature et quinteux, mais d'un penseur sévère et sagace, d'un libre et pénétrant espi'it, qui regarde de près avec ses propres yeux, et scrute curieusement. Sans y donner pleinement les mains, n'est-il pas permis, n'est-il pas sage d'en tenir compte pour ce qu'elles ont de subtilement observé, et de suggestif, après tout? D'ailleurs, par l'impression, plus ou moins combattue, qu'on en reçoit et que l'on en garde, elles ont leur utilité à titre de pi-éservatif contre les admirations outrées et routinières, contre les adorations béates, que propage le fanatisme de certains moliérisles, et dont J.-J. AXeiss était à bon droit agacé. Enfin, ce qui pourra nous être accordé sans peine, elles réveillent, elles piquent, elles amusent, par la verve qui les anime et V humour qui les colore.

En abordant dans cet esprit l'œuvre originale que nous tirons de l'ombre pour eux, les lecteurs n'auront, nous l'espérons, nul effort à faire pour se laisser contredire, instruire, divertir, par les renseignements les plus personnels, et même les plus risqués en apparence, du conférencier.

Telles qu'elles sont, ces pages sur Molière nous ont paru, à plus d'iui titre, mériter de voir le jour. Ces pages nouvelles sont l'œuvre sincère de cet esprit chercheur, indépendant, jamais frivole dans ses audaces, lumineux et puissant jusque dans ses écarts.

Quant à la forme de ce nouvel écrit, elle est autre, à certains égards et différente. A celui-ci, le dernier et délicat tra\ ail qui arrête le détail de la composition et du style, et donne à tout le fini, le poli; le travail de la dernière main a manqué. Létat du manuscrit semble indiquer que, sa conférence faite, J.-J. \\ eiss l'a recueillie à peu près telle quelle, l'a parlée, de nouveau, au papier, en quelque sorte pour mémoire, en vue dune publicité possible, mais lointaine, et dont l'heure n'est jamais venue. Ou bien, avant sa conférence, il a, non rédigé, mais mis en forme une première fois ses idées et leurs développements, d'une main rapide, en se transportant en esprit devant son public d'auditeurs. Quoi qu'il en soit, dans l'un et l'autre cas, c'est ici, ou peu s'en faut, sa parole cpie l'on entend, c'est lui-même ; c'est sa libre parole, avec les inégalités, les négligences, les hasards, les parenthèses, les redites rapides, les soudaines et courtes digressions, que l'improvisation orale comporte et qu'elle excuse; mais aussi, avec un caractère particulier de naturel, une facilité entraînante, une abondance, un abaudon sans cesse traversés de traits expressifs, de mots cjui se gravent, de vives saillies... Ce mélange même, au lieu de nuire au succès du volume, Molière, lui donne peut-ètie une chance de plus d'accueil curieux et bienveillant.

Cette fois, en effet, au lieu de Vécrivain tjue l'on connaît, de l'iriéprochable, de l'impeccable écrivain, dont on sait la langue constamment exemplaire et définitive, la verve serrée, l'essor hardi, mais toujours sûrement réglé, nous offrons un aulie .l.-J. Wéiss, dont le

souvenir se perd ou s'est effacé, celui qui se révélait avec tant d'imprévu et de charme dans la causerie sérieuse comme dans les propos familiers; un J.-J. Weiss conférencier, littéraire et mondain, et l'un des plus originaux, des plus inoubliables, que l'Athénée d'il y a trente ans ait entendus.

Le «on skns. — Le bon sens c'esl la fleur bleue de la bruyère, elle croît aux champs, où on la foule aux pieds ; les bounes gens de province la mettent à leur boutonnière, le soir, quand ils reviennent de goûter le frais dans les prairies d'alentour, et cela les expose à la risée des élégants qui ont vu la capitale. Mais faites attention qu'il se fabrique dans le monde bien des bouquets où l'on associe avec fracas la tulipe de Hollande aux cactus des tropiques, et où manque la petite Heur bleue.

J.-J. Weis.s avait dit adieu aux lettres depuis un temps considérable, lorsqu'il leur revint au commencement de i883. La politique avait pris, avait dévoré vingttrois ans de sa vie. Ce fut parmi les lettrés, parmi ceux qui savent reconnaître et estimer à leur juste prix les vrais talents, ce fut une joie de voir l'éminent écrivain rtMidu à ses premières études. De cette ardente mêlée des

(1) Les Théâtres Parisiens, par .I.-J. Weiss, Calmann-Lévy, éditeurs.

partis au fort de laquelle il avait si longtemps combattu, il n'emportait aucune latigue, aucun ralentissement d'essor ni de verve; il était arrivé à ces années de la vie, qui, chez les natures richement douées, sont celles de la pleine et entière maturité de l'esprit. Quelle nouvelle et brillante carrière il était homme à parcourir, soit qu'il se donnât, comme au temps de ses débuts, à la meilleure littérature de journal et de revue, soit que, plus ambitieux et jaloux d'attacher son nom à des œuvres moins éparses, il consacrât ses loisirs à quelque entreprise de longue haleine, à l'enfantement de quelques beaux iirres, tels cju'à cette heure on n'en fait |)lus guère. Le vaste champ de la critique, celui de l'histoire littéraire, celui de l'histoire, lui étaient également ou\ei'ts, et paiini tous les sujets qui s'offraient à lui, neufs encore ou non épuisés, il n'avait que l'embarras de choisir.

Mais quoi, v a-t-il des loisirs, des loisirs dont on puisse, comme on l'entend, disposer, là où manquent à la fois situation et fortune? Après de tardives élévations, bientôt suivies de chutes soudaines, après avoir été, sous l'Empire finissant, secrétaire généi-al du Ministère des Beaux-Arts, puis, sous la République, conseiller d'Etat quelque temps, jusqu'à destitution et conq)lète disgrâce, enfin directeur des affaires politiques au Département des Affaires Étrangères pour quelques jours à peine, précipité de ce dernier poste, avec Gambetta, j)ar la plus inattendue des bourrasques parlementaires, il n'était plus rien; il se trouvait, après ce dernier revers, aussi peu assure du lendemain, ou moins encore, c[u'à son entrée dans la vie au sortir de l'Ecole Normale. Les vainqueurs

J.-J. WEISS, CHRONIQUEUR DE TIlfiATRE. 17

du 26 jan\icr i883 se fussent honorés en lui réservant^ à Téeart du champ de bataille, quelque emploi digne de lui et riche de loisirs. Mais, dans l'ivresse du triomphe, les partis songent-ils à ménager de justes dédommagements aux plus distingués, aux plus intéressants des vaincus?

Gambetta premier ministre, avait appelé auprès de lui le général Miribel au Ministère de la Guerre et J.-J. A\ eiss au Ministère des Affaires Étrangères. Ce dernier n'était pas de la carrière et passait pour un républicain douteux à cause de ses attaches avec le régime inqjérial. Ces deux nominations excitèrent une vive émotion dans le camp des ennemis de Gambetta. M. Jules Simon et surtout M. Clemenceau poussèrent des cris d'alarme. Avec le mot d'ordre : H>/*y el Mirihel, serviteurs de l'Empire^ ils lirent tomber le Grand Ministère.

Weiss répondit aux attaques dirigées contre lui, attaques inspirées par l'esprit sectaire et philistin de ses adversaires. La réponse (i) fut fière et hautaine.

En rentrant au mois de décembre dernier dans le service }tulilii\, s'érria-t-il, f eusse été fier d'être un campé, car je crois discerner cjuun campé est celui qui est arrivé par le seul effet de sa valeur intrinsèque, sans aucun mélange de mamouchisme. La vérité est que je ne suis quun simple arrivé. El moi aussi, J'ai suivi des filières! Et moi aussi, je suis décoré ou chamcu-ré d'autant de concours et d'examens qu'il en peut exister! J'ai fait mon temps d'école de gouvernement ; je suis agrégé de l' Instruction publique, et, je crois aussi, docteur ; j'ai dix-huit

(1) Voir le volume : Le Combat Constitutionnel, p. 'ioO.

18 J.-J. WEISS, CHRONIQUliL'H DE TIlÉATHt:.

ans de service dans Fenseiyneinenl public et dans la haute administration ; j'ai été professeur de lycée, professeur de faculté, directeur des sciences et lettres, secrétaire du ministère, commissaire du fiouvernement près des Assemblées, conseiller d'Etat en service ordinaire, tant à la section du contentieu.r qu'à la section de l'intérieur. Je suis moins fier de tout cela, sachez-le, o snobs et ji/iilislins, que d'une dizaine d'art ir /es que J'ai /nib/iés au Journal des Débats, au Journal de Paris, à la Revue des Deux Mondes, voire au Figaro, qui a l'heur de tant vous offusquer, ô philistins et snobs, et où J'ai peut-être réussi à mettre le corps et le bouquet. Mais qu'est-ce qu'il vous faut donc à présent, snobs et philistins, si tant de certificats que Je viens de vous énumérer, les plus difficiles à conquérir de tout le mandarinat , tant de titres accumulés, qui sont les ji/us hauts de l'État, 7ie suffisent plus jiour f.ror voire estime et p/our ravir votre idolâtrie?

Je vous entends. Vous dites qu'il faut aussi ajouter le mérite. Mais vous n'êtes pas les Juges du mérite, ô philistins et snobs; vous 7ie l'êtes que des galons.

Weiss se résigna dont-, ou plulùl, d'un cœur vaillant, se décida à reprendre son métier de journaliste, en dehors^ cette fois et désormais, de l'arène politique, lorsque la chronique théâtrale du Journal des Débats, (ju'un de ses confrères venait d'abandonner, lui fut offerte avec le phis flatteur empressemeni jjar une directit>n intelligeiile.

Il a((C|)(a sans hésiter, et peu de jours après l'effondrcinciil du firand ministère, celui (|ui tout à l'heure, de s<jii cahiiicf du quai d'Orsa\ , adressait aux ambassadeurs de la liépublique française des notes ou instructions diplouialiques rédigées de sa plume la plus habile, lit, au re/-

J.-J. WEISS, CIIRO.MQUKUH DR THIÎATRE. 19

dc-chausséo de la célèbre feuille, son déhul dans la profession de lundiste.

On se rappelle eneore avec quel éclat de talent et de succès il s'en empara. Du premier coup, il y déployail à Taise les qualités d'espril, de goût, de verve qu'elle commande; il en portait allègrement, et d'un facile entrain, les assiduités laborieuses et les servitudes ( i ).

Il eut cependant (pielque |)eine à se faire à l'une de celles-ci. Il regrettait et souvent on l'entendit se plaindre de ne i)Ouvoir, dans sa critique hebdomadaire, garder aux grands classiques de la scène, à Corneille, à Racine, à Molière, aux chefs-d'(euvre consacrés, sujets inépuisables d'étude et d'enseignement, la place qu'il eût aimé leur donner. La clironicpie théâtrale du lundi est essentiellement vouée à l'actualité, et ne s'y dérobe pas comme il lui plaît : elle se doit surtout et avant tout à l'examen des nouveautés que chaque semaiiu? voit éclore sur nos

(1) PréCaco de : Le Thràlre el les Meurs, \yàr J.-J. Weiss, [i. ai ot suivantes :

« Mais ce qui a été l'enchantement de mes jeunes années, c'est le théâtre. J'avais septans quand on m'y conduisit pour la première fois...

» Ce fut ma vie, une ou deux fois par semaine...

» A Paris, pendant que je suivais le collège, je ne fus jamais privé de théâtre...

» De vrai, je puis dire que j'ai fait mes classes moitié à Louis-le-drand, moitié à Feydean, au cintre, et à l'Odéon.

» Je lisais tout ce que je n'avais pu voir.

» J'approchais de la vieillesse, lorsque M. Jules Bapst, directeur du Journal des Oéhats, me proposa de prendre le feuilleton dramatique illustré jadis par Geoffroy et Jules Janin; j'acceptai sans hésitation. Plusieurs de mes confrères me témoignèrent leur surprise de me voir aborder si tard une tâche si lourde, où il semblait que je dusse être novice. J'étais, au contraire, solidement préparé. »

théâtres si noiubreuv et si divers, ou à de fréquents retours vers ces œuvres plus ou moins contemporaines qui, bien qu'applaudies et en possession de la scène, n'v régnent pas sans conteste, et demeurent encore suhjudice. C'est à certains jours seulement ,que l'événement d'une reprise, ou le début, dans quelque grand rôle, d'un talent dacteur naissant ou déjà célèbre, procure au criticjue de journal l'occasion ou lui apporte le devoir de payer, lui aussi, après tant d'autres, aux maîtres immortels, un tribut d'admiration raisonnée. Avec quelle vivacité d'empressement J.-J. \\ eiss saisissait ces bonnes fortunes, trop rarement offertes, et cjuels trésors de pénétrante intelligence, de haute expérience humaine, d'émotion sincère, d'enthousiasme jeune et conimunicatif, il y répandait !

On pouvait croire que tout était dit sur Polyeucte^ si souvent étudié, commenté, célébré, de nos jours, et par des plumes éloquentes! La manière dont J.-J. Weiss nous en parle à son tour dans cet incomparable feuilleton du G octobre i884 (impro\iséau lendemain du second centenaire de Corneille), nous en donne, n'est-il pas vrai? comme un sentiment nouveau (i).

Avait-on jamais appuyé de raisons aussi senties et aussi décisives l'opinion des connaisseurs, qui met Pnlyeucte à son rang, à son vrai rang dans l'œuvre du poète, c'est-à-dire au premier? Avait-on jamais marqué de touches aussi vives la forte économie du drame, la fidélité, la réalité histoiique du tableau de moeurs, surtout la beauté idéale et vraie des caractères, et, par-dessus

(1) Voir le vûlumn : Aulatir dv lu C.nmrdlr-Fvançaise, ch. xviii, p. 23t).

tout, l'originalité, la complexité délicate, la grandeur héroïque, le charme divin du rôle de i>auHne?

Un autre jour, tout heureux d'une reprise longtemps attendue de Bérénice, et encore tout ému de ses ravissements de la veille, il s'attachait, dans une rapide et lumineuse analyse du pur chef-d'œuvre (i) à en montrer non seulement la merveilleuse structure et la poésie enchanteresse, mais aussi et surtout le pathétique puissant, l'intérêt, quoi qu'on ait pu dire, véritablement tragique, et faisait définitivement justice de cette vieille critique superficielle, qui s'obstine à ne voir, dans ce drame de passion et d'héroupie sacrifice, qu'une touchante et un peu longue élégie en cinq actes. Inutile de rappeler ces inoubliables pages sur Esther, et, à jjropos tVEstlter, sur Athalie (2) : elles font si bien comprendre à quelles conditions et par quels dons le génie de Racine a pu s'élever, dans ces deux tragédies saintes, à la perfection de celte espèce de drame si difficile à implanter sur la scène moderne, et de quelle sublimité, de quelle pureté, de quelle douceur de sentiments chrétiens, sous une enveloppe biblique, se composent la beauté religieuse et l'universel et bienfaisant attrait de l'une et de l'autre.

Et tout à côté, quelques échappées dans un sujet tout différent, quelques articles ou bouts d'articles sur le théâtre de Molière [Amphitryon, le Bourgeois gentilhomme), sur celui de Regnard [Les Ménechme.s, le Légataire), ont

(1) Voir le volume : A propos de llv-àlre, ch. xv, p. "240.

(2) Voir encore, sur l'action dans Britannicus, la page qui commence ainsi : « La meilleure tragédie de Racine est toujours pour moi celle qu'on joue ». Autour de la Comi' die- Française, ch. xi, p. Kio.

'22 J.-.l. WEISS, CHRONIQUEUR DE THfiATRE.

offert une égale originalité d'impressions, la nièine sagacité et la même nouveauté d'aperçus, les mêmes grâces piquantes de langage.

Pourquoi la campagne, toute littéraire cette fois, qu'il avait entreprise aux Débats, s'est-elle d'aussi bonne heure et sans retour interrompue? En la poursuivant pendant des années encore, il aui-ait plus souvent louché, toujours heureux d'y revenir, à la grande lilléiature dramatique du xvii'^ siècle; et de tout ce qu'il nous en aurait dit, appris, révélé en des occasions diverses, il eut été possible de former, sous un litre |jarliculier, un recueil distinct, un volume homogène, et de quel prix ! Nous aurions ainsi une suite d'éludés, déludes aussi solides que brillantes, sur les maîlres qu'il avait si familièrement pratiqués, et qu'il adorai l !■

Mais ne regret lOns rien. Si ce n'est pas aussi souvent que nous l'aurions voulu, et en tout loisir, c'est avec une irrécusable supériorité qu'il a fait ses preuves dans cette sorte de critique rétrospective et toujours féconde, c[ui revient aux plus belles œuvres du temps passé, aux plus définitivement consacrées dans la mémoire des hommes, pour en pénétrer j)lus à fond et nous en faire plus complètement goûter les beautés immortelles. Et dans celle, moins commode en un sens, ou autrement difficile, qui s'exerce, à ses risques et périls, sur les productions du jour, ou de la veille, ou des épocjues récentes, qui a mission et devoir dcjttye, de qui l'on attend des avis concluants ou des ai-rèls motivés, à qui il appartient d'éclairer par une équitable et franche dispensation de l'éloge et du biftme, la justice incertaine, souvent j)artiale et aveugle

.l.-,l. WEISS, CUROMQUKUR DE THÉÂTRE. '23

(lu |)iil)lic, il s'est |)liué par rinU'-grilé cl la Icrnu'k'' de sa raison, par la délicatesse Nii;ilaiite de son goût, par Tindépendance de sonespi-il, au i-ang des maîtres. Il a déployé là le savoir, le talent et le courage d'un critique militant, tel qu'on n'en Noil i)lus guère à cette heure, surtout dans la littérature de presse quotidienne; armé de principes, de principes essentiels, et classique de doctrine, mais sans résistance aux nouveautés légitimes, sans dogmatisme jaloux et intransigeant; très sincère, volontiers décisif, mais gardant toujours, même dans ses plus grandes et plus magistrales sévérités, la mesure et le ton d'un galant homme, et la leste allure, les vives et libres saillies d'un esprit ailé.

L'idée réfléchie qu'il se taisait des droits et du premier devoir de la critique, ses fermes convictions à cet égard, s'étaient hautement manifestées dans (pielques-uns de ses écrits antérieui-s; — relisez ses considérations sur les Mœw's et le théâtre en 1865, publiées à cette date dans la Reçue des Deux Mondes. — Il s'y plaignait sans détour de voir Messieurs les critiques du temps présent, particulièrement ceux qui traitent dans le journal des choses du théâtre, et non pas les moins instruits de ceux-là, ni les moins accrédités, éluder trop souNcnl. comme périlleux, ou délaisser, comme pc'-dantesque et suranné, le rôle d'Aristarque, se dérober, soit à dessein, soit par suite d'entraînements divers, à leur fonction propre, essentielle, au devoir de juger et de mettre à leur place les talents vrais ou prétendus, d'après les lumières d'un goût clairvoNant et probe, appuyé d'un certain nombre de principes et de règles trop nécessaires pour être vraiment

oppressives et ineommodes à d'autres qu'iuix médiocres ou aux impuissants.

... Faut-il répéler, disail-U, qui, y a un art du théâtre avec ses l'ègles propres? Oui, sans doute, et nous sommes un j>eu confus d'avoir à énoncer avec autant de solennité une proposition aussi ingénue; mais les donnes traditions comme les bonnes éludes ont été, dans ces derniers temps, si généralement négligées ou abandonnées, quon a presque l'air de soutenir un paradoxe quand on parle de régies quelconques. Personne ne croit plus aux règles, et la critique y croit moins que personne. La critique a prodigieuse^ ment étendu, de nos jours, son domaine : elle se confond volontiers elle-même avec l'histoire, la philosophie et la morale, et nous ne songerions jioint à l'en blâmer, si elle n'oubliait trop, sur les sommets nouveaux où elle plane, sa première fonction, bien modeste, mais bien utile, qui a été d' apprécier le mérite littéraire des ouvrages de l'esprit, d'en montrer les défauts, d'en signaler les qualités, de chercher ci maintenir les saines méthodes de composition et de style. Non seulement la critique dédaigne de remplir son ancien office, mais encore elle désavoue et renie les principes élémentaires sur lesquels il était fondé. Il s'est formé et développé deux écoles de critique, la première Irojt exclusivement historique, la seconde purement mécanique et dynamique, qui sont venues aboutir toutes deux, par des chemins divers, à l'indifférence en matière de goût. La première n'étudie dans un auteuj' que ses passions et ses instincts; à ce titre elle admet comme excellent tout ce qui a du relief, et elle fait autant de cas des grossièretés de Shakesjiearé que de ses beautés. La seconde se contente de dégager dans une o'uvre la quantité de talent et d'esprit quelle contient, comme le chimiste dégage la quantité d'alcool répandue daus une liqueur généreuse. Le talent une fois mesuré et l'esjrrit une fois décomposé en ses divers éléments, l'une et l'autre école jugent futile de se demander jusqu'à quel

point est légitime Femjiloi qui a été fait de ce talent et de cet esprit {i). C'est qu'il n existe point pour ces observateurs empiriques un type de perfection relatif à chaque art, et dont il faut faire effort pour se rapprocher le plus possible. N'est-il pas évident néanmoins, pour revenir au sujet particulier qui nous occupe, que le iliéàtre a des lois? N'est-ce pas là un fait confirmé par l'expérience elle-même?

Pourrait- on soutenir, par exemple, que Phèdre n'est pas une pièce mieux com/iosée que Hamlet? Si l'on transporte Hamlel devant un public anglais, sans rien changer à la pièce, telle que l'auteur l'a écrite, si le lendemain on donne Phèdre au même public, v/ d'ailleurs les deux ouvrages so>it interprétés avei- un art égal, y at-il un Atiglais au monde, malgré toutes les raisons tirées de la race et du climat, malgré la supériorité du génie de Shakespeare sur celui de Racine, qui refusera de convenir qu'il a commencé par assister à un sptectacle où les sensations sublimes étaient mêlées d'une insurmontable fatigue causée par le choc de contrastes trop brusques, et qu'il a ressenti le lendemain le plaisir aisé et sans mélange d'un spectacle constamment pathétique? D'où vient cela, si ce n'est que l'une des deux pièces a été constamment accommodée aux nécessités de la scène, et que l'autre est restée à l'état brut? Qu'est-ce qu'observer les nécessités de la scène, si ce n'est piatiquer des règles et reconnaître un art?

Et ailleurs, dans le même dessein, et pour en \enir avec un redoublement d'évidence à la même conclusion, il mettait à côté et en regard de Phèdre^ non plus VHanilet de Shakespeare mais VOthello, et les considérant, les

(1) J.-J. Weiss parait bien ici viser, derrière ces deux groupes, d'une part Taine. de l'autre Sainte-Beuve, sinon comme chefs d'école de tout point responsables, du moins comme ayant engagé par leur méthode et leurs exemples la critique littéraire dans ces voies nouvelles.

scrutant tour à tour, triomphait à montrer que des deux parts, en dépit de tant d'extrêmes différences, soit de procédés de composition, soit de cadre et de durée, entre les deux chefs-d'œuvre^ — sous hi forme très épurée et fortement concentrée où l'un se resserre comme sous la multiplicité d'incidents et la réalité de peintures que se permet l'autre, — les sources réelles de l'intérêt, les conditions fondainenlalcs de l'émotion dramatique se retrouvent exaclcnient les mêmes : unité d'action, unité non factice, mais intime et substantielle d'une action où, de près ou de loin, tout concourt à l'événement tragique qui la termine; enchainemcnt de situations non fortuites, naissant toutes, ou presque toutes, du mou\ement même et du conilit des passions mises en scène; naturel et profondeur de celles-ci; vérité vivante et typique à la fois, consistance et fidélité à eux-mêmes des caractères à travers l'ondoyante succession et le contraste de leurs états divers, etc.; enfin tout ce qui imprime nécessairement à une œuvre de théâtre, tragédie classique ou drame shakespearien, vie intense et durée (i).

Les auteurs contenq)orains ou récents de pièces applaudies, auxquels, tout en constatant leur heureuse fortune, il ne laissait pas de dire les vérités que sa conscience et son goût lui dictaient, eussent été mal venus à s'abriter contre lui du mot célèbre de Molière, trop souvent appliqué à pareil usage, de Molière croisant le fer sur la scène même avec les censeurs de f Ecole des femmes : « Je voudrais bien savoir si la grande règle des règles n'est

(1) Hevue Uleiie du -2 décembre IS8'2. Le Drame dans ]lctor Hugo.

J.-J. WKISS, CIIIIOMQUEUR DE THÉÂTRE. 27

pas de plaire. » Mot de bon sens, vérité non douteuse, pourvu toutefois <proii ne la prenne pas trop à la lettre, et qu'on ne veuille |jas Féi-iger en absolue maxime sur les ruines de toute [)oétique. Aussi n'y souseri\ ait-il (|uc moyennant d'avisées restrictions, tout prêta y contredire ouvertement, si l'on s'en autorisait pour mettre hors de cause l'auteui- qui réussit, et si l'on prétendait faire de ra|>plaudissement le critérium souverain de la valeur des o-uvres. H maintenait inq)erturbablement en face du succès, même signalé, même retentissant, mais fragile, ou sujet à de légitimes réserves, le droit de la critic[ue, le droit inaliénable de la critique sérieuse. D'autant |)lus lésolu à l'exercer tête haute, c(u'en étudiant, comme il était attentif à le faire, de sa stalle d'orchestre, la conqjosilion ilu public, il le trouvait à l'ordinaire, et même dans nos grands théâtres, bien mélangé, plus qu'autrefois, par l'inévitable efTet de nouvelles et diverses causes, plus foule, d'autant moins compétent, moins difficile sur la C[ualité de son plaisir, moins capable d'intelligents suffrages.

Peut-on se dissiiniiler, disail-il dans une de ces pufjes où la franchise du moraliste observateur répond à la verve de /'écrivain, peut-on se dissimuler que le mouvement inusité des affaires, les spéculations hardies, les coups du sort plus fréquents au lendemain d'une révolu/ion, ont porté au premier rang de la société un flot nouveau de bourgeoisie dont la fortune a été prompte, dont l éducation sera tente, qui a vendu néanmoins, par droit de fortune, se donner les Jouissances de l'esjirit avant d'avoir l'esprit cultivé; que les chemins de fer, influant d'une façon bizarre sur l'état intellectuel de la société comme sur son état économicpie, versent chaque

jour dans Paris, juge souverain des (juestions d'art, une niasse mobile, mais serrée, de provinciaux affairés, à peine munis d'un peu d'orthographe et de latin, n ayant fait que des lectures sans choix, qui s'établissent ici pour une saison avec leurs femmes, leurs enfants cl leurs petits-enfants, admirent, l'après-midi, les boulevards et les restaurants en vogue, veulent, le soir, admirer les théâtres, et y forment une portion notable des spectateurs ; que, delà sorte^ les décisions suprêmes en matière de littérature sont soumises à un public sans expérience, pour qui tout est prodige et nouveauté, qui est pressé, qui ne demande qu'à être ému d'une façon quelconque du roman nouveau, qui se divertit au pas de course dans des salles de spectacle devenues succursales de la Bourse...

Que conclure de faits si évidents? une vérité bien simple : c'est que cette monnaie d' applaudissements , qui est le signe sensible du succès, na comme toutes les momiaies qu'une valeur variable. Le succès ressemble aux présents que se font les amants, dont la prodigalité ne constitue pas le prix. De même qu'il fut un bon vieux temps

« Qui sans grand art ci soin se démenait; Si qu'un bouquet donné d'amour profonde, C'était donner toute la terre ronde;

De même il est des épocjues où un jardin dévasté en l'honneur de Madame Ristori ne vaut peut-être pas la simple fleur tombant jadis pour Rachel de la main délicate d'un amoureux de vingt ans qui ne lisait pas Bérénice /lour la prem'ière fois le jour de la représentation. La critique digne de ce nom n'a pas autre chose à se dire. Elle est vis-à-vis du succès dans la situation du roseau pensant. Le succès l'accable; mais, tout accablée qu'elle en soit, elle ne perd ni le droit ni la force de le juger 1 1 i.

(1) Revue contemporaine, août 1858 {Etude sur les premières Contcdies d'Alexandre Dumas fils}.

On ne pouvait parler pour elle d'un ton plus fier, ni formuler en son nom une revendication plus léi^itime.

On s'est plaint, il est vrai, — et nous n'avons garde de nous en taire, — on s'est plaint que, cédant aux impatiences ou aux scrupules d'un goût trop difficile, J.-J. Weiss ait fait, en plus d'une occasion, un usage bien rigoureux, et trop dédaigneusement contraire au sentiment public, de ce droit dont il se montrait si justement jaloux. On lui a reproché des réserves excessives, et même des sévérités ou duretés d appiéciation, écpiivalant à un déni de justice, envers des renommées contemporaines dont cjuelques-unes sont déjà presc[ue de la gloire. On lui a demandé compte aussi de certaines admirations inattendues, trop particulières, dit-on, et personnelles pour n'être pas suspectes de parti pris ou de caprice. On a dit, on répétait tout récemment encore cjue ce même J.-J. Weiss qui, par sa conception théoric[ue du théâtre, et par l'esprit général de son esthétique, se rangeait presque parmi les doctrinaires de lettres, sous le drapeau de la critique de principes, à l'opposite de la critique d impressions, ne s'est pas, en fait, gardé de celle-ci, comme on l'aurait pu croire; que maintes fois, sans le vouloir il y a lui-même payé tribut, trop vif esprit et trop mobile, troj) ardente et primesautière nature, pour tenir constamment une voie tracée, et mettre régulièrement ses exemples d'accord avec ses principes.

On lui conteste ainsi, on lui retire l'autorité, l'essentielle qualité sans laquelle il n'y a pas, en critique, de maîtrise; on ne veut que lui laisser comme une assez belle

part. IV-clal, le prestige, les séductions d'un esprit original et d'un talent rare.

Nous ne réclamons pas pour lui l'inaltérable équité d'un juge inl'aillible. (^)uel est le criti([ue, même parmi les mieux doués et les plus honnêtes, opérant sur les œuvres du jour ou d'hier, à qui puisse être raisonnablement accordée une telle clairvoyance et sûreté d'examen? Seule, la postérité, souvent tardive, a compétence et pouvoir pour faire le triage déllnitif de ce qui doit vivre et de ce (pii doit mourir, et pour distribuer irrévocablement les places et les rangs. Ceux-là même cpii, par la sagacité d'un heureux instinct, ou à l'orce d'attentive et pénétrante étude, savent le mieux entrevoir ou pressentir ses ai-i'êls, doivent s'attendre à ce cpiune bonne j)art de leurs opinions ou de leurs sentences soit revisée, corrigée ou refaite par ce juge suprême. L'œuvre crititpie de J.-J. Weiss, éminente à coup sur, ne saurait échapper à cette commune loi. Qu'on veuille bien, d'ailleurs, ne pas confondre avec ce qu'on y pourrait relever de jugements plus ou moins réformables, ceux plus sûrs et d'une équité non douteuse que compromet peut-être, à première vue, mais ne doit pas faire méconnaître l'entrain mal contenu d'une rédaction trop vive.

Pour ne pas s'y tromper, il faut, en esprit de justice, faire la part de la verve de l'écrivain, d'une verve qui, par sa chaleur, son éclat, son brio, ses originales soudainetés et boutades, donne parfois à de très bonnes vérités un(> apparence de passion et de fantaisie; celle aussi d'un naturel enjouement desprit, qui se plaît aux exagérations piquantes, et encore d'un tempérament de journaliste,

excité par une vie guerroyante de tant d'années dans l'arène politique, et gardant de ses longs combats une humeui- quelque peu batailleuse et taquine. De là, ces spirituelles outrances d'expression, ces mots à la fois caractéristiques et exorbitants de déplaisir ou d'admiration, qui partent comme des fusées, mais d'un fonds d'étude et de raison, et dont, à l'ordinaire, il n'est pas malaisé de rabattre à (|ui sait lire. De là, ce tour de paradoxe, cet air d'excentricité et de défi donné à des appréciations fort saines, à des thèses très sensées, ou à des nouveautés d'opinion dignes d'un sérieux accueil. Il ne faut souvent que tourner la page ou jeter en arrière un rapide coup d'œil pour réduire à leur juste valeur ces provocantes, étincelantes, amusantes saillies; ce qui les suit, inlelligcmment rapproché de ce qui les précédait, répare la nuance un moment altérée, rétablit la limite franchie et remet les choses au point. Nos concessions ne sauraient aller plus loin sans retirer l'hommage senti que tout à l'heure nous nous plaisions à rendre à un solide et charmant génie et sans nous mentir à nousmème.

En fait, qu'a-t-on, surtout objecté ou reproché à Weiss? Envers qui et sur quelles œuvres l'a-t-on accusé et l'accuse-t-on de s'être montré censeur rigide, étroit, ou, à

linverse, juge dune bienveillance illimitée, excessif et trop complaisant approbateur?

Il est vrai qu'en mainte page, il avoue, avec la plus entière franchise, ne pas admirer le théâtre de ^ ictor Hugo, même en s'arrètant à ceyx de ses drames qui ont été le plus souvent remis à la scène, et dont la vogue ne semble pas épuisée. Était-ce incorrigible parti pris, aveugle résistance d'un obstiné classique aux révélations d'un art nouveau? Pas le moins du monde. On a vu tout à l'heure par ce rapprochement d'un sens profond entre la Phèdre de Racine et VOthello de Shakespeare, que son goût raisonné, sa préférence, son faible, si l'on veut, pour la vieille tragédie, pour celle dont Boileau a tracé le code, n'avait rien d'exclusif. 11 acceptait parfaitement le drame, le drame avec toutes les libertés qu'il comporte, mais aussi avec toutes les obligations dont elles ne sauraient l'affranchir. Dans ce plus large cadre, il voulait trouver autre chose encore c|ue des chocs de passion retentissants, que de surprenants coups de théâtre, que de terrifiants dénouements; autre chose que de beaux vers, des rimes sonores, des tirades d'une éloquente poésie, et des effets artistement combinés de mise en scène et de costume. 11 y voulait aAant tout ce que le poète de théâtre doit au spectateur : un tableau de la vie, où se rencontrent cl luttent des êtres laits comme nous, semblables à nous, en (pii chacun de nous puisse à première vue se reconnaîlie. à quelque distance que les mettent (\c nous leur condition, leurs vertus ou leurs crimes, leurs aventures tragiques ou fortunées; des homniesenfîn, des figures vraies, filles, non de l'imagination qui invente et forge en

se jouant, mais du génie qui crée, les yeux fixés sur l'éternel modèle. De toutes les lois auxquelles il jugeait le théâtre absolument soumis, celle-là est, à coup sur, la première et la plus imjjérieuse, et c'est précisément à celle-là que le grand poêle révolutionnaire lui paraissait être resté le moins lidèle. Il s'expliquait ainsi à lui-même l'impression de froideur persistante que lui laissaient, en dépit de tous leurs éblouissements et de tous leurs prestiges, les |)lus renommés de ses drames, el qu'il avouait sans détour.

Que les vieux tenants du lomanlisme aient |)rotesté avec indignation contre rinsnllt' faite à leur dieu, soit. Les plus avisés d'entre eu\ (■(•[jcndanl sr bornent à tenir ferme pour Hernani, Riuj lilas, Murion Delnnne, pour les deux premiers surtout, qui revenus à la scène après mainte éclipse, ont l'air de s'y acclimater, et, même à cette heure, ne cessent pas, paraît-il, de faire d'assez belles recettes...

De quel poids un tel arguriient peut-il être en un pareil débat? Par où ces deux ouvrages, à les regarder de près, se distinguent-ils des autres drames partis de la même main? Nous otfrent-ils un fonds de vérité plus grand? De bonne foi, \i\ent-ils, existent-ils, ces persoiuiages prétendus shakespeariens, étrangement conçus ou capricieusement développés, inconsistants, fantasques, sujets à plus de désaccoi'ds avec eux-mêmes et de contradictions que les défaillances de la volonté ou les orages du cu'ur n'en expliquent et n'en justifient, et dont le rôle se déroule en ligne tellement brisée, (pie l'auteur semble avoir svstématiquement rejeté comme un joug importun l'auticjue pré-

cepto d'Horace et de Boileau, rélernelle loi, dont nul ne saurait impunément s'affranchir :

Sprre/ttr a<l imiim Qitalis ab iiiceplo prncesserit et sihi conslet.

Qu'est-ce que cet Ilernani, ce conspirateur bandit, cet oiit/aiv espagnol, que pousse une haine liéréditaire, qui, dans l'ondjre, s'attache avec l'ardeur tlune furie vengeresse au\ |)as de don Carlos, qui veut sans cesse le tuer, le tient, ici et là, au bout de son poignard, et jamais ne le lue, et toujours le hiisse aller sans aucune bonne raison; non moins surprenant, (piand proscrit, fugitif^ traqué sous un déguisement et toujours affamé de vengeance, il jette lui-même le masque, par un désespoir d'amour aussi injuste (pi'insensé et s'obstine à li\rer luimême sa tète mise à prix à qui veut la preiulre?... Que dire de ce vénérable seigneur, loyal, hospitalier, magnaniinc, t\pe d'iionneur et de vertu, dont un dé|)it, une douleur, si l'on veut, de vieillard amoureux, fait un monstr<', et cpii, aijusaut tl'un pacte baroque, vient, comme un ni)ir diMiion, substituer au dénouement heui'eux le dénouement atroce, par la plus impiévue et la plus satanique des vengeances...

Kl ce CJiarles-Quiiit, roi d'Espagne, qui en i5i9, au leiiq)s où il attend des nouvelles de la Diète de Francfort léunie pour l'élection d'un enqjcreur, se livre aux ébats d'une jeunesse à la don Juan, fait le guet sous les balcons, péiHître en séducteui- dans les maisons honnêtes, se cache dans une armoire, enlève à main armée la beauté qu'il [)oursuil. à la barbedundes vieux et des plus respectables

grands d'Espagne, oncle de la dofiaet de son fntiir époux!... Ilétait vraiment teni[)s de dire la Mérité an piililic sur ces fantoches, et mieux (|u'on ne l'axait [)u l'aire à l'origine (i). Et cet autre, ce Ruy Blas! Quel étonnant composé! Comment suivre dans ses incarnations variées et ses volteface ce bi/.arre mortcd, lacpiais, poète, amant d'une reine, patriote, grand homme d'Etat, (pii,des hauteurs où une noire intrigue et son propre \ol l'ont porté, se laisse préci|)iter avec une docilité inconcevable, et, dans son elfondrement, ne s'avise (pi'à la dernière extrémité du coup d'é()ée(pii sauNC à grand'[)eine du pire des scandales et du plus affreux destin celle cju'il adore? Kegardés de près, analysés de sang-froid, ces exccntri([ues personnages perdent corps et substance, et sendjlent moins ligures de drame ([ur de fantasmagorie. Sous la main du redoutable anatomiste ([ui sé[)ai(' h's éléments hétérogènes

(1) Au surplus, depuis peu, la jeune école qui se lève, de critiques éveillés et indépendants, ne s'en lait pas faute. Le brillant successeur de J.-J. Weiss aux Débats, au lendemain d'un anniversaire du poète célébré aux Français avec représentation gratuite et apothéose, écrivait : « Si miraculeusement versifié qu"il soit, et quelque plaisir qu'il nous donne à la lecture, ce n'est pas le théâtre de Victor Hugo qui peut justifier ces honneurs extraordinaires. Dès qu'on essaie de les réaliser sur la scène, de donner un corps à ces froides et éclatantes chimèies, ces drames sonnent si faux, que c'est une douleur de les entendre. Ou plutôt, tranchons le mot, ils ennuient. (Le.s contemporains, t. III, 18S9). — M. Emile Faguet n'en juge pas autrement et se prononce dans le même sens d'une façon non moins irrévérencieuse. Voir ses Études sur le A/X" siècle, 18S7,p. iSI. — M. Ernest Dupuy, admirateur fervent, lui, de Victor Hugo, reconnaît que ses drames sont trop imprégnés de lijrisme pour ne pas perd}-e beaucoup à être représentés, et avoue sa préférence pour le Théâtre en liberté [Torquemada, la Forêt mouillée, Gallus, etc. I destiné à la lecture, et où le poète, en conséquence, a pu produire, sans se heurter aux mêmes écueils, sa puissante fantaisie. Voir Victor Hugo, V homme et le poète, 1887.

dont ils sont formés, et met à nu leurs antinomies, ils ne tiennent pas. — Voyez en particulier le feuilleton, le plaisant et magistral feuilleton du 19 novembre i883 sur une reprise de Ruy Blasl — Cependant, aux clartés du lustre, l'audace confiante et juvénile avec laquelle ils sont jetés, sur la scène, la vie factice qui les anime, la fière désinvolture de leur langage, le relief de leui^s attitudes, la soudaineté même des péripéties, le romanesque étrange, souvent féerique des situations, l'éclat de l'appareil théâtral, occupent, saisissent une assistance en grande partie formée comme toujours, et plus que jamais aujourd'hui, de spectateurs impressionnables, fort accommodants au fond, beaucoup plus naïfs qu'ils ne croient l'être, prêts à s'intéresser à ce qui vivement les étonne. Ceux que plus de culture et quelque dose d'esprit critique mettent sur leurs gardes, et les délicats, et les connaisseurs — il en reste encore — épars dans la salle, demeurent froids, même aux endroits les plus acclamés, mais non pas insensibles à tout ce qui, dans le mouvement et la qualité du style, révèle un rare tempérament de poète; ils prennent plaisir au jaillissement des vers bien frappés, à l'escrime éblouissante du dialogue, à l'envolée l)ri([ue des meilleures tirades, plaisii' tout littéraire, plaisir de tête où Vémolion, celle dont il s'agit, l'émotion dramatique, n'a point de part. Interrogez-les, et s'ils ont le courage de leur opinion, ils en conviendront aussi franchement que le faisait pour son compte notre critique.

Pour moi, (Usa'U-'il, je vois snnx une lanne e.ipirer Dona Sol et Ileniuni; fenlcnds sans terreur ni trouhle le Ue profundis i/ue

J.-.I. WEISS, CIIHONIOrEUIl DE THËATRE. 37

rhantent les moines sttr Gennaro et sur les jeunes [nus ses amis. Enfin, tous les effets de ce théâtre glissent sur moi sans m'entamer. C'est peut-être une infirmité de mon esprit; en tout cas, elle est profonde, elle est incurable... Victor Huçjo possède à un haut degré le don des accessoires et de l'appareil du drame; il ne possède pas le don du drame même... Ses drames sont avant tout des spectacles ( i ) .

Les fervents aclinirateurs du poète (|iie blessent ou désolent ces aveux, ces arrêts, ne sauraient é({uitahlemeiit en incriminer la bonne foi, ni méconnaître l'honnête impartialité du critifjue. Personne, en effet, n'a plus volontiers que lui reconnu, proclamé la ro\auté du même génie, en d'autres et vastes régions du domaine poétique. Nul n'a mis en plus haute place le maître inspiré, souverain, du chant I\ritpie, c'esl-à-dire de la poésie par excellence, sous ses formes les plus diverses, religieuse, philosophique, personnelle et à demi élégiaque, guerrière, nationale, l'audacieux et heureux régénérateur de notre langue poétique appauvrie, l'inventeur sans égal de rythmes nouveaux, ni salué d'un plus joyeux étonnement la muse d'Archiloque, toid à coup réveillée dans les strophes vengeresses des C/idtiments. Personne n'a mieux senti et mieux signalé dans les plus vivants récits de la Légende des Siècles le génie de la chanson héroïque et du romancero, ou, pour mieux dire, la puissance de l'inspiration épique.

Non content de glorifier en Victor Hugo le poète, J.-J Weiss s'est attaché, dans une étude attentive et syni-

(1) Autour de la Comédie- Française, p. "270. — Le Théâtre et les mœurs, 1X89, p. 73.

])allii(|U(' de l'homme, ii démêler, à saisir, à traviM^s les différentes é|)oqiies de sa carrière et les diverses oscillations de sa pensée, la persistance intime d'un même esprit, les impulsions de plus en plus agissantes d'une même foi, enfin, (pu>i (pion ait jni dire, l'unité, oui, l'unité d'une fière et noble vie ^i). Tout compté des deux parts, il l'a jugé c^rand, et ne l'a trouvé surfait ni par l'espèce de culte dont nous avons au sa \ieillesse entourée, ni par les honneurs extraordinaires, sans exemple, dont le deuil publie a entouré ses funérailles. 11 ne s'est pas montré surpris, comme d'auli'es l'ont été, de voir le cercueil du poète-citoNcn triomphalement promené de l'Arcde l'Etoile, sa dernière station funèbre, aux caveaux du Panthéon : il demandait seulement que, dans cette ovation suprême, ce qu'il appelait le droit des tiers fût réservé^ c'est-à-dire que la France Noulùt bien, parla pensée, associerpour une part, à tantd'honneur, la gloi-ieuse pléiade de génies dont \ ictor Hugo disparaissait le dernier (2). (lommenl donc l'hugolàlrie la plus exigeante, la plus jalouse, pourrait-elle suspecter d'antipalhie malveillante et de dénigrtMnent prémédité la sentence qu'on Aient de voir rendue contre la dramaturgie du j)oète?

II est \ rai (|ue l'auteur de cet ai'rêt s'est prononcé d'une manière assez différente sur l'ceuvre de cet autre père du théâtre ronianli([ue, contemporain de Hugo, et, durant quelc|ue temps, son rival. 11 est vrai (pi'il s'est intéressé avec une fa\eur mai'(puH" aux reprises de (piehpies-uns

(1) Voir .4 propos du théâtre, cli. xx.

(2) Voir A propos di' tliéiiti-e, cli. xx.

des draines de Dumas père. Antony, remis après de longues années à la scène, lui a paru très digne d'en reprendre possession. Henri III et sa Cour a trouvé grâce, non point k titre d'exhumation curieuse, mais pour sa valeur propre, auprès de l'inexorable censeur à' Hernani et de Ruy Blas. On s'en est étonné; quelques-uns même s'en sont plaints comme d'une regrettable inconséquence. Pour(|uoi, a-t-on dit, uni' telle divergence d'a|)|)réciations sui* des (euvi'es écloses à la même heure, nées Aw même soufUe régnant, et qui ont entre elles tant tie rapports d'esprit et d'origine? Pourquoi cette sévérité froide d'un côté, cet accueil bienveillant, chaleureux même, de l'autre?

La réponse est facile, et la raison est des plus simples. Le criti(pie mis en cause a trouvé d'un côté ce que de l'autre il cherchait vainement. Quoi? L'instinct île la scène, le tempérament et la vocation du poète dramatique, enlin ce qu'il appelait tout à l'heure le don, le vrai don du drame.

Hernani, sans aucun doute, éclipse Antony par toutes les splendeurs de poésie dont il étincelle; mais Antony se relève et se défend par l'habileté supérieure du tissu et de la conduite, et par le sentiment de la vie. Soyons justes. Avec deux personnages mis aux prises dans une action aussi simple que rapide, que nul incident ne complique, où rien n'est donné au plaisir des yeux, Alexandre Dumas a su faire un drame d'un intérêt tragique, aujourd'hui encore vivant et vrai, malgré ce que le temps et la mobilité des goûts et de la mode ont pu, par places, éteindre ou ternir. En dépit des éclats de sa mélancolie byronienne et satanique et de ses allures fatales, à la façon

de i83o, le personnage d'Antony, conçu dans un moment démotion sincère, est encore debout : lamant d'Adèle d'Hervey, même à cette heure, nous attache, nous émeut, nous effraie, tout en se faisant plaindre, par l'ardeur et le délire croissant de la passion, de la grande et terrible passion (pii fait les Othello et les Oreste. Mais c'est surtout de celle qui en est l'objet et la victime que nous vient l'impression profonde. Elle a de cpioi toucher les âmes les plus froides, cette Adèle d'Hervey, l'honnête et noble femme, qui voit et sent à plein son péril et tremble d'y succomber; qui, tant qu'elle peut, se protège ellemême, d'abord pai' la lutte héroïquement vertueuse, puis par la fuite, et (pie tout trahit et déjoue à mesure, et dont tous les etTorts poiu' éviter l'abîme qui l'attire ne servent ipi'à l'y précipiter. Peu de rôles de femme sont empreints dun pathéticjue aussi continu, aussi pénétrant. La pièce, où tout porte coup, nous entraîne d'un mouvement irrésistible à cet étrange et farouche dénouement qu'un art savant de prépai-ation a su rendre comme nécessaire. Si ce drame, œuvre de jet terminée en quelques jours, d'im style qui se ressent trop d'une production luUive, n'est pas, tant s'en faut, un chef-d'œuvre, c'est, à coup sûr, le remarquable essai d'un génie né pour la scène; c'est, après tout, l'œuvre ([ui donnait les plus sérieuses promesses dans cette aurore du théâtre romantique naissant.

Il n'y avait pas moins de convenance et d'équité à signaler aux générations nouvelles cet Henri 111 et sa Cour, qui, avant Her/tani, fut le grand événement littéraire de i8ay. On peut sans doute ne pas goûter autant c[ue la fait

.I.-J. WEISS, CHROMOrEUR DR TII lÎATIU-:. i[

3.-3. Weis.s le draine criiistoire (jiii, là, par une combinaison hardie, s'enchev»Mre avec le drame de passion. Les scènes qui mettent sous nos yeux les complots des ligueiu\s, ceux des Guises, les intrigues souterraines de Catherine de Médicis, les élégances et les brutalités de la (loui' des Valois ont-elles eu l'effet, l'expressive lidélité, la puissance d'évocation qu'il leur prête? Elles ont paru à d'autres veux c[ue les siens, et à de bons \eiix, plus industrieusement c[ue fortement tracées, et assez froides en somme. Mais ces tableaux d'histoire, aux(|uelsil attache, ce semble, plus de prix (pion ne devait s'y attendre», occupent à peine un tiers de l'action totale. A partir du troisième acte, reprend cl se dévelojipe cet émouvaïit drame de passion, cbupiel il n'a dil rien de trop. D'une donnée très simple, mais tragic[ue, et (pie plus d'un alFreux souvenir de ces temps véi'ilie, l'auteur a su tirer des effets répétés et croissants de terreur et de [)itié, au\(piels les spectateurs d'hier n'ont pas plus résisté que ceux d'il y a soixante ans. On ne saurait contester la beauté allendrissante et poignante à la fois de la scène ([ui fait à elle seule le dernier acte, de celle où riiitré[)ide et cliarmant héros, le chevaleresque adoraleur de la tluchesse de (luise, attiré dans un siiiislre guel-apens par la main violentée de sa dame, reçoit, à l'heure du péril suprême, le premier aveu et le dernier d'un amour (pi'il va payer de son sang. On regrette toutefois ({ue, par un drame de cette nature, pour de telles scènes, surtout pour ce duo final, où les divines ivresses de la passion s'échangent, en face de la mort, entre deux jeunes co'urs, l'auteur n'ait pas eu à sa disposition, au lieu dune prose clain», animée, mouvemen-

i2 J.-J. WEISS, CHRONIQUEUR DE THÉÂTRE.

tée, rapide, sans forte empreinte, les magiqnes puissances de la langue des vers. Alexandre Dumas sentait lui-même tout ce que la faculté poétique, unie au génie de l'invention, eut ajouté à son œuvre de force et d'éclat. Ce regret lui échappait, avec peu de modestie d'ailleurs, dans un mot spirituel qu'on a retenu : Ah\ disait-il, si je faisais les vers comme Victor on si Victor faisait le drame comme moi! Si du moins, par un sérieux et de plus en plus savant usage du don pi'éeieux qu'il possédait, et en gardant au cœur la noble ambition de ses débuts, il eût travaillé de son mieux à marcpuM- sa place dans le théâtre nouveau que l'école romantique, superbe en ses promesses, se flattait de créer!... Mais on sait comme bientôt l'enivrement du succès, une lièvre impatiente de produire et d'occuper les cent voix de la Renommée, une fécondité d'invention débordante emportèrent l'heureux nouveau venu hors de la haute voix à peine tentée, et firent du rénovateuientrevu, un moment espéré, le prestigieux, l'étonnant, l'amusant dramaturge que l'on a vu à l'œuvre pendant tant d'années. Ajjrès Henri III, après Antofiy, on eut la Tour de Nesie, — et vingt autres |)ièces (pii, sous hniivernis romanticpie, ressuscitaient, en le rajeunissant plus ou moins, le bon vieux nuModrame, ou découpaient eu scènes d'un mouvement vertigineux le roman d'aventures, le roman mi-partie de fiction et d'histoire, dit de cape et (Vépée. [Les Mousquetaires^ la Jeunesse des Mousquetaires, la Reine Marqot, c\c. i

Là même, .1 .->! . \\ Ciss, à l'occasion, ne laissait pas de relever la fertilité d'imagination, la clarté d'agencement, \c crescendo i\"in\vvi'\ , le /irio scéniqi/e (pii révèlent par des

J.-.l. WEISS, CHHUMgLEUR DE TIFÉATHE. 43

signes éclatants X hoinnu' de théâtre. Un jour, a\antà parleid'une reprise de cette i'anieuse Tour de Nesie, il se divertissait à mettre en reliel' l'art avec lec|uel sont déduits d'acte en acte les exploits du capitaine Buridan, et laissait échapper le mot de chef-d'œuvre. Le mot, en un sens, n'avait rien d'excessif. La pièce est bien un des tvpes achevés, un des chefs-d'œuvre du yenre. On s'est ému et même un peu scandalisé de voir ce lettré de marque, ce lin connaisseur, ce critique redouté, en admiration devant la Tour de Neslel C'était faute de se placer au même et juste point de vue; faute aussi de faire la part de l'outrance enjouée, du mélange de sincérité et d'ironie qui règne d'un bout à l'autre de ce feuilleton, un des plus amusants qu'il ait écrits (i). Après avoir fait le conq)le de toutes les horreurs accumulées dans la pièce, de tous les crimes qui s'y commettent sans effrayer trop pouilanl, ni fatiguer le spectateur, il ajoutait de son ton le plus leste :

Le drame est mené si liuitl hi main, et ai-er une telle ciguear, quon ne songe pas à s'horrifier de tant de forfaits, au delà de ce quil faut pour ressentir C agréable émotion d'une terreur dramatique à dose tempérée. Là encore est la marque de Dumas ! Une bonhomie littéraire pantagruélique, qui ose tout aisément et victorieusement! Une gageure de scélératesse ! Une gasconnade patriarcale de crimes! Du pur Dumas, Je t'ous assure!

Et le style! car, dans la Tour de Nesle, /'/ y a un stylo tout en gestes, en poses, en effets de buste et de rapière, en coups de dague rapides, en sanglots ciselés et savamment alternés 'omme les

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