Hevue Bkue du iO février
ii J.-.I. WEISS, CHRONIQUEUR DE THËATRE.
concolti dit rhevalier Marini, en apostroplies brusques et néanmoins suhtïlement tournées comme un marivaudage de place publique et de taverne. C'est un sti/le trouvé, et que Je n hésite pas à trouver admirable, si je me place sous l'optique du genre. Tout en parait flétri aujourd'hui, parce que tout en a été troji répété, parce que le succès en a été, de 183'2 à 1848, trop continu, trop populaire, trop universel !... Les acteurs d' à-présent prononcent sans foi, et les spectateurs ne peuvent plus entendre sans sourire les phrases fameuses : « La belle nuit pour une oryie à la Tour!... — - Avezvous remarqué ces voix si douces et ces reijcvds si faux?... — Oh! ce sont de grandes dames, de très grandes dames... — Oh! Marguerite, à qui faut-il des nuits bien sombres au dehors, bien éclairées au dedans?... » etc., etc. Supposez que vous entendiez cela pour la première fois : ce style est au plus haut point lapidaire et théâtral.
C'était, si rou veut, forcer la note, mais en homme d'espi'it, et de laeon, ce nous semble, à ne pas discréditer l'homme de goût.
Parfois même, il ne s'est pas fait sciupuk' tlencourager ou de provoquei" certains retours vers d'autres dramaturges en renom, tels (pie Frédéric Soulié, les Auguste Maquet, les Denuery, ces gloires du boulevard, qu'il a\ail vues au temps de Louis-Philippe ou sous l'Empire, dans loul Jeui' éclal. Il ne cro\ail pas déi'oger, en jjrotégeaul corilrc le dédain des jeunes ciilicpies s(>s coidVères, uu genre de speclacle longtemps en lioiiinMir suiles théâtres populaires, e( cpii lui seud)lait expicsséiiieut y convenir. Le UH'Iodranie, a\ec ses fortes j)éripé(ies, ses teri'eurs et ses alleudrissements, ses noii'es iuli'igiies généralement (h'iKMK'cs pai' la conlusioii dw c riiiic el le Inoniphe de la
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vertu; le mélodrame pali)itant d'inlértM et moral à sa manière, lui i)arais.sait préeieux à conserver pour le divertissement des foules. Au même point de vue et dans le même esprit, il demandait justice ou j^ràce pour le drame de cape et d'êpée, le drame à panache, dont il avait en gré les héros, ces merveilleux batailleurs, ces chevaleresques aventuriers, ces hardis compagnons à surprenantes fortunes, taillés sur le patron des d'Artagnan, des Bussy,cles d'Harmental ; il voyait, non sans raison, dans le spectacle des prouesses et des adresses de ces étonnants et sympathiques personnages, comme une école de bravoure, de joyeux sang-froid et d'esprit débrouillard pour le bon populaire qui les acclame.
Au surplus, ses regrets et ses spiiituelles revendications en ce sens s'alimentaient tout naturellement de son instinctive et ]jrofonde aversion pour les tristes nouveautés (ufil \()\ait s'introduire sui' les mêmes scènes. C'était l'heure où le réalisme, qu'il avait jadis flétri de ses plus éloquents anathèmes au plus fort du succès de Madame Bovary — et encore le réalisme de la plus fâcheuse espèce, le plus cru, le plus résolument exclusif de tout idéal, le plus curieux de plates ou repoussantes peinixxYQ^ — pénétrait au Ihécàtre sous ses yeux, s'étalait dans l'horrible diame de Thérèse Raqidn, dans les écœurants tableaux de V Assommoir , de Nana, de Pot-Bouille. Ces choses-là l'excitaient d'autant à nous vanter le pathétitpie de la Bouquetière des Innocents, et même les émouvantes complications du Sonneur de Saint-Paul; son intransigeance hautaine à l'égaid de Zola et de son école le mettait d'autant plus en humeur de rompre quelques
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lances en laM'iir d'Aiiicol Bourgeois et de Bouchardv.
Est-il aussi facile de s'expliquer ses jugements sur d'autres œuvres, d'autres noms, de date plus récente, et qui sont, à des degrés divers, l'honneur du théâtre contempoiain?
A l'heure où il prit en main la chronique des Débats (i883), une éclatante trinilé de lalenls régnait sur la scène, sur la scène de Molière et de Beaumarchais : Emile Augier, arrivé au terme de sa carrière, et déjà presque classique de son vivant ; Dumas fils, toujours à l'œuvre, et en pleine gloire; Sardou, plus que jamais populaire. C'était une heureuse fortune pour le critique d'avoir à se prononcer sur ces maîtres nouveaux de la comédie de mœurs et de la comédie-drame. CominciU en a-t-il profité? On a dit, on a lépélé ((ue, juge très étpiitable et grand admirateur de l'auteur des Effrontés et de V Aventurière (i) il s'était montré bien avare de suffrages
(1) Encore a-t-on trouvé mauvais que tout en tenant compte et grand compte des parties du théâtre d'Augier, qui s'élèvent jusqu'à la comédie sociale (les Effrontés, le Fils dp Giboijm-, les FourchambauU), il ait témoigné une estime particulière et plus complète pour les meilleures des pièces précédentes, écrites en vers, de celles qui tiennent surtout de la comédie moyenne {Gabrielle, Philiberle, l'Aventurière). Cette préférence peut être disputée, mais pourquoi s'en formaliser? Dans un genre de comique plus doux, moins âpre, moins osé, mais pénétrant, et avec le charme de poésie qui s'ajoute à la vérité et à l'efTet moral des peintures, des dernières pif'ces se placent assez haut i)our qu'il n'y ait point caprice ou erreur de goût à les distinguer avec prédilection et à s'y complaire. — J.-J. Weiss admirait en connaisseur chez ce maître le naturel, la franchise, le relief du vers de comédie, jusqu'à le proclamer héritier direct, sous ce rapport, de Regnard et de Piron, et ne l'avait pas vu sans regret renoncer de lui-même, pour toute la seconde partie de sa carrière, aux avantages de ce don si rare. — L'Aoenlurière, que plus d'uu bon juge
et mémo prodigue de sévéï-ités envers les deux autres.
Il est vrai qu'un jour, un des jours de sa jeunesse, bien des années — vingt-six ans tout comptés — avant d'enti-er aux Débats, il avait signé dans un des périodiques du temps (i), une étude sur les premières comédies du second Dumas (en particulier sur le Demi-Monde, la Question d'argent, le Fils naturel), une ample et cui-ieuse étude, où il ne le ménageait guère. Sans méconnaître le jeune et vigoureux talent qui se révélait dans ces ouvrages, il l'estimait acclamé, fêté, avec plus de faveur encore que de raison, en contestait sans détour le bon emploi, en blâmait, avec une franchise souvent acerbe, la direction, et même essayait, par ses critifpies et ses avis, de lui tracer un autre et meilleur cours.
Par où reprenai(-ii l'heureux nouveau \Qnn avec le plus d'insistance el de rigueur? Il l'accusait, il le plaignait de payer tribut, de doiuier lui-même des gages à la littérature brutale, par un goût trop peu réprimé pour les situations risquées, d'une réalité poignante et triste, pour les scènes neuves et scabreuses, intrépidement étalées, saisissantes, mais juscpi'à l'oppression et à la gène, et d'un effet trop mêlé, trop pénible, pour que l'impression morale en vue de laquelle on ose nous les offrir, n en soit pas altérée, peut-êli-e comjjromise. Non moins sévèrement, ou plus encore, il lui reprochait de nous montrer, dans les situations les plus diverses, et même les plus importantes, des personnages nettement conçus
regarde comme la perle de ce théâtre, appartient, sans conteste, pour le fond et pour la forme, à la première manière de l'auteur. (1) Revue contemporaine, août 1858.
et dessinés, mais constamment et même uniformément armés de sang-froid et de logique dans l'expression de leurs intérêts, de leurs sentiments, de leurs passions, de tous les états d'esprit ou d'àme dont se compose leur rôle. Etrange théâtre et sans pa'écédent, disait-il, où règne impérieusement une nouvelle muse, la logique: Sinaulier monde dont les acteurs même au\ instants les plus critiques de la bataille de la vie, têtes froides et bons lutteurs, se permettent à peine un rapide éclair de joie ou de douleur, de colère ou de tendresse, s'interdisent l'épanchement, l'effusion, comme temps perdu et déclamation fade ou stérile, se refusent l'éloquence, l'éloquence de l'émotion pour se livrer à celle des faits, des raisons, qu'ils manient, d'ordinaire, avec un rare degré de précision, de clarté, de rapidité; — où les passionnés eux-mêmes semblent ignorer les troubles d'àme, et ne connaissent pas les larmes, ou refusent de les laisser covder; où les victimes d'une faute, à l'heure tragique des aveux, plaident leur cause par le seul enchaînement de circonstances que présente un récit sincère ; où les jeunes amants f[iriin arrêt cruel sépare, ont assez d'un échange concis et positif de serments et de calculs d'avenir pour s'assurer de leur mutuelle tendresse; où les rôles de naïfs et d'ingénues sont eux-mêmes atteints de cette précision agile, incisive, de langage et d(> ton, pailoul répandue. De là, concluait-il, tout un spectacle animé et marchant d'un merveilleux train, mais plus ou moins glacé, où, si on l'aime mieux, Irappé d'une particulière sécheresse dans le mouvement qui l'emporte. On ne |)eul nier f|u'il n'\ eût dans ces objections, dans ces attaques,
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surtout dans la dernière, une part de sagacité réelle, un fond de vérité irrécusable... Mais avec une verve juvénile de polémique littéraire, égale à celle qu'en ce tempslà il commençait à déployer sur un autre champ de bataille, il les poussait à l'extrême, jusqu'à méconnaissance inique et malicieuse, dans des pages comme celle-ci :
Le dialogue, tel que l'entend et le pratique cet auteur, est une série de raisonnements alternés qui vont droit devant eux à la façon des boulets de 48; /emprunte cette comparaison à M. Dumas lui-même. On voit avec surprise un théâtre qui n'est occupé que de déduire; il suppose des faits, il indique des sentiments, il constate des actions; ce sont comme des lignes que trace un géomètre avant de rechercher les propriétés d'une figure; et de la combinaison tranquille de ces lignes il construit des personnages qui sont des rectangles.
Que nous donne-t-il ainsi? Un spectacle aride, où le drame et la comédie n'existent qu'à l'état virtuel et ne se traduisent Jamais par des émotions saisissables. Plus la série d'argumentations qui sort dun incident est en elle-même irréfutable, plus l'âme absente se laisse regretter. Plus le langage est net et sans équivoque, moins le sentiment nous touche. Il ne nous touche point, parce que trop de netteté lui donne trop de raideur, et, chose remarquable, par la raison qu'il ne nous touche point, il nous parait aussitôt moins net; nous sommes tentés de croire qu'il n'existe pas. Il existe cependant, mais sous forme de cristallisation sans vie. L'émotion naissait, elle allait s'épanouir; la logique souffle sur elle, la dessèche et la fige en arêtes aiguës. Je ne sais si c'est bien parler, mais il y en a qu'il traite par Téthérisationl Quai-je dit tout à l'heure qu'elles n'étaient pas saisissables? Elles sont là au contraire, à portée de la main; on les voit, on les prend, on les palpe, on les tourne, on les
rctouiiie, on les remet en place aussi commodément cjne des minéraux dans une galerie du Muséum : minéraux, purs minéraux : Jetez-les avec force contre le mur : ils casseront peut-être : Vous n'entendez pas de gémissements en sortir et ces petites veines ne crèveront point pour ouvrir passage au sang. Or, le propre des sentiments est-il de se démontrer ou d'être sentis et de se faire sentir? Et que nous importe au théâtre une série de propositions vraies, sous lesquelles il nous est impossible de découvrir ni amertume concentrée, ni colère, ni passion qui éclate, ni pudeur qui lutte, ni éloquence d'aucune sorte, ni rien enfin qu'un enchaînement de pro/)Ositions.
C'était trop, beaucoup trop refuser. Impossible de souscrire jusqu'au bout à cette pénétrante et humoristique analyse. Dans ces fortes scènes (|ui, mémo à la simple lecture, s'emparent de nous tyranniqueinent, il y a autre chose que des séries alternées de propositions bien déduites; ces personnages, dont nous suivons avec une ardente curiosité la conduite et la fortune, ne sont pas de froides entités, vouées à une aride escrime; ces personnages que vous dites à la glace n'ont cette calme impassibilité qu'au dehors et à la surface; si contenus qu'ils soient et se piquent d'être, si persistants et habiles logiciens qu'ils se montrent, ils ne laissent pas d'être hommes, cl, (piand il le faut, ils sont éloquents, éloquents à leur manière. Sans doute, éloquents de l'émotion intérieure qui les travaille, et qui, sans éclater, respire et se trahit dans leurs nets et fermes raisonnements, dans leurs récits probants, et y répand chaleur et vie croissante, sans briser les uns, ni entrecouper les autres. Et l'action dans ia([uelle se meu\eiit ces origi-
nales et vivantes figures, construite de la main la plus savante et la plus rompue au métier, marche et court, de la plus entraînante allure, h son but final, c'est-à-dire à la leçon morale ou sociale, ou l'un et l'autre à la fois, que l'auteur a résolu d'en faire sortir.
Mais, pourquoi défendre qui certes n\'n a pas besoin contre le J.-J. W'eiss de i858, en répondant à des critiques mêlées de vrai, de faux, outrées, et parbà ruineuses, dont le J.-J. \A>iss de i883, dans sa fonction de diioniqueur aux Débais, s'est manifestement désisté?
Celui-ci, en effet, ne poursuit nullement cette Apre guerre entreprise au tenqjs jadis : plus de ces attaques à fond, de ces violents assauts, de ces dures sentences assaisonnées de quelque persiflage, dont on \icnt de voir un amusant échantillon. S'il n'a pas désarmé sur toute la ligne, s'il fait encore, au besoin, surplus d'un |)()int, ses réserves, c'est en modérant l'exercice de son droit, juge moins prompt désormais, assagi, ramené, et, en grande partie, reconquis. Le temps, un inévitable progrès de maturité, cette largeur nouvelle d'esprit qu'apportent les années, un long supplément d'expérience littéraire et d'expérience humaine, lui ont appris la mesure et l'équité envers un justiciable de cette valeur. Parfois sévère encore et mordant sur le détail, il a cessé de contester le genre; i\ l'accepte ou le subit avec résistance; et là où il approuve, ou admire et applaudit lui-même, quelle plénitude d'accord avec le sentiment public, jadis si fièrement combattu et contredit! Quelle sincérité d'éloge! Quelle vivacité d'hommage! Il est vrai que les pièces par lesquelles il s'est le plus \o|oii(iers laissé séduire et vaincre, sont
celles où, sans modifier extérieurement sa manière, le dramaturge penseur et moraliste a mis plus résolument, et avec plus de conviction, son art au service de généreuses et salutaires visées, et dans la même forme rapide et serrée a versé plus d'âme, poyr ainsi dire : fAmi des femmeSj les Idées de Madame Auhray, Denise : — « Compositions supérieures (c'est le critique qui parle), compositions supérieures, qui, par une émotion scénique plus riche et plus variée, par un sens du réel plus profond et plus intçnse, par une originalité morale plus saine » lui semblent dépasser les premiers triomphes de rauteur(i). Chose remarquable, il ne craint pas de mettre également en première ligne la Visite de noces (2), quoique prise au vif dans le vice mondain, quoique vrai à donner parfois la nausée, mais utile, comme le fer rouge qu'une main hardie met dans certaines plaies, mais éloquente et morale par les dégoûts mêmes qu'elle soulève. Moins satisfait, et non sans raison, de l'Etrangère, comment termine-t-ilTaltentive et impartiale analyse où vient d'être magistralement signalé, entre diverses fautes, un regicltable déplacement, à moitié chemin, du sujet? Par cet aveu qu'en dé|)it de tout, son plaisir et son admiration lui arrachent :
Toutefois nous ne croyons pas qu'avec tous ses défauts, l'Etrangt-re ait marqué chez M. Dumas un fléchissement du talent dramatique. Bien au contraire, le métier, là, est sti et pratiqué à fond. La griETe reste sûre et puissante. L'art de construire un acte, une
(1) Lr r/iràtre fl les Mœurs, seconde édition (1889), nouvelle préface.
(2) Autour de la Comikiie-Française, p. 154.
scène, un discours, n a jamais été plus ferme. Jamais le dialogue plus rohusle et plus rapide; jamais plus déliée et plus claire la direction de la scène, où ton voit apparaître et circuler à la fois, sans gène ni heurt, jusquà dix personnages qui ont tous parmi les préoccupations communes^ des apartés d'intérêt et de sentiment. On ne s'ennuie pas, même quand on réclame; on ne languit pas, même quand on s'étonne quelquefois; on s en va content (i).
Contciil,ah! il Triait, de l'arDii aiiti'cincMil intime et {profonde, en sortant du Ihéàti'eapi'ès la première de Denise \ et dans son feuilleton du lendemain, après a^oirconseieneieusement noté dans un vivant récit de la pièce, ce qui cloche çà et là pour les mœurs et la vraisemblance, il s'écriait :
Mais que fait tout cela? M. Dunuts sait, veut et peut le drame. // le peut, le sait et le reut profondément, franchement, puissamment. Quand la commotion pathétique arrive, toutes les objections qu'on ferait pèsent peu.
La scène de l'aveu dans Denise, qui est le sommet du drame, efface tout, enlève tout.
Denise est une digne sœur de Clara Yignot {9.) et de Jeannine (3) , mais d'un autre élan. Quand elle se trouve en face d'André quelle aime, et qui lui demande sa main, il lui suffirait de ne pas prononcer un certain mol jiour fonder son bonheur et celui d'André. Elle s'est laissé séduire par Fernand; mais deux personnes seulement le savent, qui ne parleront pas, ne peuvent pas parler... Elle a eu un enfant de Fernand; mais cet enfant est mort : la faute est ensevelie avec lui dans un cimetière de village. Un mensonge, ou seulement le silence, sauverait tout. Denise ne mentira pas, ne se
(1) Autour de la Comédie-Française, p, 154.
(2) La mère de Jacques dans le Fils naturel.
(3) L'inconnue dont s'est épris le fils de Madanne Aubray.
taira ])as, tiiri/ie au prix de son ho)ihein\ iminc au prix du bnulicur de celui qu'elle aime. C'est ici r/iéro'/snie. un liéro'isnie vrai, que la vie engendre, — et c'est re qui la fait belle, — aussi naturellement quelle engendre la vilenie et la platitude. C'est ici la vérité du beau, d'un beau que la nature humaine est capable de donner. L'effet de l'aveu est irrésistible; il n'atteint pas à la sublimité, parce que depuis le commencement du drame, nous nageons dans troj) de choses médiocres (i), il excite les larmes qui font du bien. Dans cette scène si bien amenée et si bien conduite [sauf un on deux traits qui ne concordent pas et même qui g rincent \, on doit particulièrement admirer le récit de la mort de l'enfant chez la nourrice de Colombes. Peu de mots, pas de déclaration ; le vrai tout nu ; la tristesse sinistre du fait en soi; un don de jiremier ordre chc: M. Dumas, de l'essence de Dumas. La nourrice était une brave femme, robuste et soigneuse; l'enfant n'a manqué de rien; il est mort tout de môme au bout de si.r mois; il n'a manqué que d'un p'ere et d'une mère... Ceux qui n'étaient pas le/ auraient réchauffé le pauvre petit et l'auraient fait vivre. Le meurtre de l'enfant par abstention, voilà la fin fatale des séductions et des dérangements de conduite et de tous les amours sans règle. M. Dumas, sobrement, dans son récit, nous met la catastrophe sous les yeux. Quelle leçon! Elle porte autrement que les brochures de M. Dumas en l'honneur des femmes qui tuent (2). Ici se montre le Dumas digne du nom
{{) Mi-dUtcrfix, iiioralenient parlant. Jusqu'à celle admirable scène où Denise, lasse de ineulir par son silence, se décide à loul dire, le spectacle qui nous esl offert n'a rien, tant s'en faut d'héroïque. André de Bardannes, si sympathique que l'auteur ait réussi à le faire, a, lui aussi, dans son passé une erreur qui pèse lourdement sur sa conduite présente. C'est une attachante et pénible histoire que celle qui se déroule dans cette action où Madame de Thauzet et son fils Fernand apportent l'une sa triste légèreti», l'autre son inconscience odieuse.
("2) Allusion au sujet et même au titre de l'un des opuscules de M. Dumas.
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de moraliste et J'iyne du nom de jilnlosoplie ; c'est le Damas moraliste adéquat au draauiturge (i).
Enli'o autres iKimiiuij^cs ('■clalanls cl réparaleurs, tels que ceux dont nous pai'lioiis tout A riicuiv, celui-ci méritait sans doute d'être cité tout au lony. M. Dumas a pu mettre cette reconnaissance formelle de son tlouble génie par un de ses plus vifs et plus distingués assaillants d'autrefois, au nombre de ses plus belles victoires (2).
Mais M.Dumas est moraliste encore autrement qu'à la ■scène et avec des acteurs pour truchements : il l'est luijnènie, veut l'èti'e en son jjropre et privé nom, et s'y applique dans ces amples préfaces, mélangées de dissertation, de satire et d'honudie, dont la plupart de ses pièces, à l'inqjression ou à la réinqjression, ont paru escortées. A l'égard de M. Dumas moraliste en chaire, J.-J. Weiss s'est montré jus(prau bout irréconciliable. 11 n'a pu se faire en aucun temps, peut-on lui en vouloir? à cette espèce de .prédication laïque, l)i/.arrement accolée à des pièces de théâtre, souvent tlitruse, où le talent de l'éci'ivain si con-
(I) Autour de lu Comédie- française, p. 302.
(-2) Voir aussi, comme ù l'occasion d'une reprise, il revient à la Dame aux Camélias, et s'y arrête, non pour rectifier, en l'adoucissant, son premier jugement, ce qu'il n'avait nullement à l'aire, mais pour goûter etnous faire goûter tout à son aise la beauté de ce drame simplement touchant, et très faussement accusé, à son avis, de tourner à l'apothéose de la courtisane. Le fonds de froideur qu'il conserve à l'égard du Demi-Monde et du Fils naturel ne l'empêche pas de signaler dans celui-ci, comme marqués du plus sur coup de griffe, comme étant du meilleur Dumas, le prologue et toutes les scènes les plus décisives, et de saluer dans le Demi-Monde un chef-d'œuvre de composition et de conduite. {Le drame Jdstorique et le drame passionnel, p. 189 et 206).
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tenu, si sobre, à la scène, habiluellement ennemi de l'emphase et de la déclamation ne se garde pas, dans son allure intempérante^ de ce double écucil ; prédication trop souvent équivoc|ue ou paradoxale, soit par le risqué des doctrines, soit par le pessimisme (les mercuriales, et d'un effet compromettant pour les œuvres mêmes qu'elle prétend illustrer, et dont elle outre ou fausse l'idée morale dominante^ la thèse ^ comme on dit, en les commentant à l'excès.
Ce dernier des griefs articulés par la ( iiti({ue contre le préfacier n'est pas le moindre. Qu'avons-nous à faire, demande-t-il, des gloses abusives de celui-ci, de ses généralisations audacieuses, lesquelles, si nous n'y prenons garde, nous gâteraient en nous les rendant moralement suspectes, les émotions légitimes que nous devons au dramaturge? Que dans le Fils naturel, M. de Sternay commette une faute sans excuse, même au point de vue de son bonheur, en abandonnant la noble fdle qui s'est donnée à lui (Clara Vignot); que l'excellent M. de Montaiglin relève par le plus évangélique, le plus sublime des pardons, la triste Raymonde, en qui il a trouvé une admirable épouse (i); fpie Madame Aubray et son fds ouvrent, d'accord avec nous, leurs bras à cette Jeannine de tant de sens et de tant de cœur, et, malgi'é la tache de son passé, si digne de leur estime et de leui' tendresse; ce n'est pas à de tels romans, vraiment humains, mis en drame de main de maître, c'est bien plutôt à ses théories d'une philanthropie aventureuse, étalées en avant-propos,
(l) Troisième acte de Monsieur Alphonse.
qui les accompagnent, que M. Dumas doit s'en prendre de s'être vu maintes fois accusé de revendication systématique et sans mesure, de propagande antisociale et dangereuse en faveur de la fille séduite. Apiès tout, quelle idée maîtresse, quelle leçon se dégage incontestablement de ces ouvrages, c[uelle thèse précise en ressort, sinon cette moralité générale, et, en somme, raisonnable « que tout mariage est bon, quand il est une assurance mutuelle légalement contractée pai' deux personnes de bon sens et de bonne foi en vue du bonheur de la vie et contre ses risques? »
Ce serait commettre une erreur esthéticjue grave de regarder les drames de M. Dumas à travers les théories douteuses de ses préfaces... Au théâtre, quand je suis devant une pièce de M. Dumas, je n'ai pas devant mo M. Dumas tout entier, j'ai une pièce et je m'y tiens. Si la pièce m'intéresse, si c'est Denise et que j'y pleure, si je trouve qu'André de Bardannes en épousant Denise fait une action noble et raisoiuiable, si l'auteur me communique la certitude que de ce mariage sortira le bonheur d'André, vais-je m'inquiéter de ce qu'adviendraient la Société et les familles, si l'action d'André de Bardannes tournait en pratique habituelle; vais-je me demander si M. Dunuis ne m'a jjas tendu un piège pour me prendre à ses théories captieuses?. ..Assurément non : je suis gagné à Denise et à André; je ne suis con\erti à aucune théorie (i).
11 est curieux, n'est-il pas vrai? de voir ce juge trop
(1) Aulour de la Corné die- Française, p. 297.
diffirile, qu'on accuse de ne pas rendre assez justice à l'illustre auteur, la demander poiu" lui en avocat clairvoyant et convaincu, laver le draniaturj^e du tort que lui font les chimères ou les témérités du « sociologue » et plaider pour M. Dumas contre lui-nicme?
Est-on plus en droit de le mettre on cause pour la façon dont il a traité (surtout dans quelcpies articles de la Revue bleue (\) M. SardouV?
Si l'on veut bien y regarder de près, ses impressions et jugements sur la considérable portion du Ihéàti-e contemporain que représente ce nom, ne diffèrent pas de ce qu'en ont pu dire, soit en bien soit en mal, ceux des critiques ses confrères dont l'opinion compte — ou n'en diffèrent (pie dans la forme, par <ertaines vivacités et pétulances de langage.
Au fond, et en définitive, (pielle place réserve-t-il à M. Sai'dou? Que lui accorde-t-il, «pie lui refuse-t-il?
Il reconnaît chez lui, à un degi-é peu commun, cette faculté d'invention qui tient à la puissance de l'imagination et du souvenir, im esprit délié et [jronqjt aux métaniorphoses, un vif sentiment des cjioses qui font rire et de celles qui font pleurer, une intré|)ide et merveilleuse habileté de construction scéniipic, une langue agile, d'une aisance et d'une prestesse d'allure qui la rend toute propre à l'escrime du dialogue, une entente sans égale de la mise en scène et du spectacle, cnlin une souplesse, une fécondité de talent qui lui permet d'aborder en heureux vaiufjueur les genres les plus divers, comédie, drame
(I) Revue hleup do février 1880 et de décembre I88'2. — Figaro de ISSl.
passionnol, drame histoiique, mélodrame, vaudeville, etc. et de défrayer sans relâche nos théâtres grands et petits de nouveautés applaudies.
Mais, cela dit, il lui eontesle avec la même franchise ou lui refuse, ce tpi'il était pei-mis d'attendre d'une nature l'iche de pareils dons : quoi? — le besoin e( l'habitude d'observer la matière \i\ante du théâtre, le souci pei'sistant du vrai de la vie, du vrai humain, ce goût impérieux de vérité, qui, dans le comique ou le tragicpie, est le lest indispensable tle la liction et la condition premièi'c de l'intérêt profond et durable. Il se plaint et il s'étonne que parmi tant d'œuvres ayant prise sur la foule, et même plaisant à l'élite éclairée et moins complaisante, on ne réussisse pas à en trouver une seule dont le succès ne soit pas dû surtout à la dextérité de la main et au prestige de l'exécution; pas une qui, dans sa ti-neur et dans son ensemble, non pas seulement ici ou là et par éclairs, relève di' l'art sérieux, du grand art, si différent de l'industrie où triomphent les habiles; de cet art scrupuleusement inventif, qui se pique de faire vivre et respirer à la scène des caractères ^ et ne se contente pas d'\ promener sous ce nom de légères silhouettes vivement crayonnées, ou des masques, de simples masques aux traits saillants et rigides, ou des figures mobiles dans leui- complexité jusqu'à l'incohérence, et, par l'imprévu, l'inexpliqué de leurs revirements, tournant à l'énigme; de cet art modéré qui, dans le choix des situations, s'interdit la recherche de l'effet aux dépens du vraisemblable et surtout au delà du possible; qui sait nouer, conduire et dénouer la ti'ame d'une action, même compliquée sans abus du métier,
sans recours aux tours d'adresse, aux trucs ingénieux et aux fïcel/es : de cet art enfin qui, tout en ayant soin de parler aux yeux, s'en tient au nécessaire de l'appareil théâtral et dédaigne d'admettre en trop large part de collaboration le costumier, le décorateur et le machiniste.
Cependant, tout mis en balance, et tout compte fait des talents et des triomphes de cet auteur, le critique de la Revue bleue ne se refusait pas à reconnaître en lui « un maître de la scène » ; mais il ajoutait : Un maure de la scène et pas une maîtresse pièce!... Au point où M. Sardou en est de sa carrière, nous attendons encore qu'il nous donne sa Dame aux Camélias et son Demi-Monde.
Le mot que nous venons de souligner, hommage finalement rendu, mais avec une restriction soudaine qui le modifie sensiblement, a soulevé plus d'une protestation.
Où est-elle, en effet, parmi tant d'œuvres applaudies, la maîtresse pièce de cet auteur, celle dont le titre, le titre seul, pourrait servir à le désigner aussi sûrement que si l'on disait son nom, aussi clairement (|ue nous disons « l'auteur des Effrontés » ou « l'auteur du Fils naturel? »
La trouverons-nous parmi ces comédies auxquelles il doit une bonne part de sa renommée : Nos inthnes, Nos bons villageois, les Ganaches, la Famille Benoiton, etc.. œuvres justement populaires, car elles pétillent d'esprit et d'invention, mais où le comique des nombreux types mis en scène est rarement creusé, où il est phUol indique avec outrance, redoublé et chargé au gj-é dune verve d'amusant caricaturiste, et poussé trop facilement au grotesque; comédies d'un genre assez nouveau, d'ailleurs, et singnlirr, où loujonis, à un cerlitiii iiionu'iil de l'iiclion,
J.-.I. WEISS, CIIRO.MOUEUR DR THfiATHK. tU
au quatrième acte (rordinairc, le rire, surexcité, séteiut devant quelcjue incident gros de terreur ou de larmes, et livre la scène assombrie aux secousses d'un drame^ que dissipera le dénouement, de manière à former une pièce à double face, un spectacle hylnide, dont toute la stratégie de l'habile manœuvrier ne réussit pas à dissimuler, du moins aux regards attentifs, la composition hétéroclite et les dissonances.
Ce que les comédies ne nous donnent pas, les drames proprement dits, les drames de passion [Odette, Fernando, Fédora, etc..) nous l'offrent-ils? Ces noms évoquent le souvenir d'œuvres ingénieusement et hardiment conçues, très émouvantes par endroits, mais où l'on relève à regret l'inconsistance et même les disparates de plus d'une figure de premier plan, et le déploiement habituel, autour des rôles principaux, d'une légion de comparses, au profit de scènes épisodiques, plus ou moins digressives, que l'auteur se plaît à semer largement à travers l'action engagée, au risque de la surcharger et de la ralentir, cjuclcfue adresse qu'il mette à les y rattacher et à les conduire.
Peut-être est-ce dans la partie de son théâtre dont il a demandé les sujets à l'histoire, que ses preuves les plus sérieuses d'art et de talent ont été faites. Patine, la Haine, Théodora, Patrie surtout, par leurs grands couj)s dramatiques et leurs expressives peintures des mœurs de différents âges, se placeraient assez haut si le style répondait par plus d'empreinte et de vigueur au tragique des situations et à l'énergie des sentiments, et si la figination, qui déjà, dans les premiers actes de Patrie, occupe trop les
veux do réinolion, ne se déplovail dans la Haine avec nn luxe d'évolutions, de scènes d émeute et de combat, digne dun théâtre militaire et n'était poussée dans la pièce byzantine, aussi bien que la magnificence et l'exactitude des décors et du costume, au point de Iransloiiner le genre, ou d'en faire surgii- un nouveau, de créer une espèce de drame nouveau, où la direction du théâtre et le poète travaillant de concert, ont part égale au succès, le « drame archéologicjue et panoramique ».
La vérité, ré(|uité sans faiblesse paraît donc cire en ce jugement compréhcnsit, nii-parlie d'applaudissement consenti et de regrets non dissimulés, que, d'accord avec d'autres bons esprits, J.-J. Weiss a porté sur ce vil" génie, sur cet inépuisable et séduisant ouvrier de théâtre, ce grand amuseur et fascinateur, qui, faute d'ambition plus haute et d'un usage plus sévère de ses heureux dons, lui semble n'avoir pas rempli toute sa destinée.
Peut-être, ainsi qu'on le lui a dit, non sans raison, le goût particulier et très vif que, soit aux Débats, soit ailleurs, il avait pris plaisir à manifester pour le théâtre de Scribe, lui ôtait-il le droit de mettre autant et tle si fortes réserves à son estime pour celui de M. Sardou. Qui aime résolument le premier de ces deux auteurs et tient ferme pour lui, ne saurait, en bonne logique, apprécier le second d'une manière bien différente. Il existe entre ces deux illustres pourvoyeurs de la scène moderne, des liens de filiation si réels, tant de ressemblances ou d'affinités de diverses sortes.
Que notre excellent critique ait, en ceci, par une persistance ouverte, passionnée, intiansigeante, d'estime et
J.-.I. WliISS, CHRONIQUEUR DE THÉÂTRE.
mémo d'admiiation pour rd-iivio on partio dômodéo do Scribo, un peu prêté le iUuu-, nous on oonvonons sans peine. Nul, après tout, ne possède rinfaillibilité do jugement on malièro de goût, même parmi les plus éclairés, les plus compétents et le plus pénétrants; ceux-là même, parfois, ont peine à se défaire, on avançant on Age, d'une impression éprouvée", d'un charme stdji en commun avec foute uuc général ion, au (omps des jeunes années. On reste lidèlo, on \ ioillissanl , hop fidèle à certains goûts comme à certaines modes. Il faut dire aussi qu'en présence du reviromoni absolu d'opinion ef des excessifs dédains dont l'œuvre de Scribo est l'objol de nos jours, surtout dans les rangs de la jeune lilléralure, de la jeune presse, un esprit de légitime réaction of de riposte batailleuse poussait notre journalislo à relever jusqu'à le surfaire celui qu'on dépréciait trop, et ronqjortail, en ce conflit, à l'autre extrême. La cause, après tout, était bonne à plaider; il eût suffi do la soutenir sans outrance. Quoi qu'on se plaise à dire, Scribe, même à présent, est autre chose (ju'un nom à demi submergé, autre chose qu'un do ces féconds et faciles amuseurs d'autrefois, longtemps fêtés et courus, dont l'œuvre est refroidie et glacée à jamais. Il faudrait au moins lui tenir compte des tentai i vos (pie, déjà célèbre, mais épris d'une généreuse ambition, il osa faire et ne fit pas sans bonheur, dans un genre de comédie plus relevé, sur les traces des maîtres. Une fois, à tout le moins, sur noire grande scène, il a touché le but, ou s'en est approché de bien près. Si à de nouveaux scrupules d'art il eût joint alors un souci plus sérieux du sty/e, ce souci littéraire du stylo, qu'il n'eut
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jamais, il serait difficile do l'efuser le nom de maîtresse œuvre à ce Bertrand et Raton, à cette comédie de mœurs politiques, toujours plus vraie au lendemain de chaque révolution nouvelle, une des meilleures que l'on puisse citer dans un geni-e où le succès est si rare. Nous ne savons vraiment si l'on pourrait trouver, même en cherchant bien, dans tout le théâtre de M. Sai'dou, un ouvrage à nu'ttre de pair, à cou|> sur avec celui-là, aussi fortement et logiquement conçu, d'un tissu aussi serré et aussi souple, d'un intérêt comicpie aussi soutenu. Mais quand même Scribe, s'en tenant à sa première manière, n'aurait été qu'un vaudevilliste neuf et supérieur, que l'inépuisable et aimable Lope de Vega du Théâtre de Madame, il aurait encore, à ce titre quelque droit, dans une histoire de la scène française, à une place distinguée et bien en vue. Serait-ce trop que d'en demandei- une auprès de Dufresny et de Favart, et au-dessus, pour l'auteur de tant de tableaux de genre finement et joliment tracés, gais d'une gaieté vive et décente, mêlés de fiction ingénieuse et d'observation rapide; où revivent, comme en de légères esquisses, avec leurs goûts, leurs prétentions, leurs modes, avec les plus Iraitables de leurs passions et les moins graves de leurs travers, la société française et surtout le monde parisien des alentours de i83o {Le plus beau Jour de la vie, Avant, pendant et après, les Inséparables, la Demoiselle à marier, etc.), où souvent, quand le sujet y prête, se glisse et circule, délicatement ménagée, une veine d'émotion douce, d'attendrissement discret et fugitif {Le Mariage d'inclination, Rodolphe, Michel et Christine, etc.), .I.-.I. Weiss trouvait
J.-J. WEISS, CHRONIQUEUR DE Tin':ATRE. 63
ces dernières petites >< délicieuses » ; elles le faisaient songer parfois à Sedaine, à cet honnête et fin Sedaine qu'il adorait. Nous deinandons à tous les gens de goût s'il faisait preuve en cela d'engouement bizarre, et, comme l'ont dit railleusement ses jeunes contradicteurs, d'injusf ilialdc toquade.
Si la (•riti(pu\ enlie autres devoirs essentiels, est tenue de corriger, toutes les fois quelle le peut, dans les arrêts qu'elle rend, l'anuM-tunu^ de la censure par la douceur de l'éloge, et de tempérer de l)ien\eiliance, sans les affaiblir ou trop en émousseï- la pointe, les vérités utiles, c'est surtout ([uand elle vient d'assister à l'œuvre de début, ou à l'un des premiers essais d'un nouveau venu dans la cairièresi enviée et si périlleuse du théâtre; alors surtout, elle tloit, à travers les fautes et les inexpériences qu'elle relève sans rudesse, épier les signes révélateurs ou les promesses de talent, se plaii-e à les découvrir et à les signaler, et se montrer, avant tout, accueillante et encourageante. J.-J. \\ eiss, il faiil le dii'e à sa louange, et on ne l'a pas assez dit, a couqjris et pratiqué ce devoir beaucoup mieux et plus fidèlement que n'y semblait disposé un esprit de cette trempe, d'une humeur aussi \iv(\ d'un goùf aussi délicat et. par là même, inqjatient cl iriitable.
On aime à l'entendie dire, en homme pénétré de ce
devoir, au moniont de se prononcer sur un di-anie très inipailail, mais offrant des traces d'inspiration, que les spectateurs de rOdéoii venaient ap|)iau(lir. [Mademoiselle du Viyean) :
La pièce a ses /m/nts faihles quon sentira siirtoat à la lecture. La critique cependant s' vi/a rerail, si elle prétendait ici séparer son ia//e/iient de celai du piddic. C'est ce i/uelle est quelquefois contrainte de faire, et Je mentirais de dire que robligation en soit pénible : rien n'est dna.r, au contraire, comme de regarder en face le succès imbécile, et de lui dire son fait. Dans le cas présent, il faut s'associer sans hésitation au succès et l'expliquer et le justifier. Il faut apjilaudir comme le public ; il faut d'abord et avant tout ajijdaudir. et ne criliqui-r ensuite qu'avec regret.
El il applautlissail cordialement au choix et à la conpeclion du sujet, au souffle héroïque tle certaines sèves, aux beaux ve'rs, qui çà et là, avaient jailli ; et se prenant aux défauts, cpii n'étaient pas médiocres, avec la même franchise, et soigneux de les noter avec la même précision, volontiers il en mettait la plus <>rande part sur le conqjte de la jeunesse du talent et de I inexpérience de la scène, et donnait chances d'être acceptées aux moins agréables de ses observations en les accentuant de sympathie et d'espérance.
Jl est vrai que l'auteur dont il encourageait ainsi les ])remiers pas, était une femme; mais en accueillant avec cette i)icii\("illance le coup d'essai de Mademoiselle Simone Arnaud, il taisait, comme envers d'autres, acte de conscience, nullement de courtoisie. Tel il s'est montré à l'égard des plus intéressantes jeunes recrues de l'art
.!.-.). WEISS, CHKONIOLEUR DE TUltATRE. fi"
dramati(jiH' conttMn|)oraln. NOyez coininc, i-ii iciulant compte (le la pièce jjar la(pielle venait de se risquer d'un pas chancelant, sui- la scène comique, un romancier aim»du public, M. André Theuriet {La Maison des deux Barbeaux), il ])ri'nd soin d'y relever et d'y faire valoir ce (pii surtout la recommande: l'étude finement anaKtitpie des sentiments et des |)assions dans un drame intime de la vie domestique, et la mise en scène expressive et piquante de ces nueui-s provinciales, dont l'auteur, en ses attachants léeits, a été le peintre délicat et lidèle. Voyez comme, en examinant le Père de Martial de M. Albert Delpit, il s'attache à marquer le fort et le faible de cet ouvrage, avec quelle clairvoyance et quelle sincérité il signale, d'une part, le faux et l'inadmissible de la pièce, (piant à la situation principale et à celles qui en découlent, et de l'autre, l'énergie de talent, l'habileté audacieuse qui ont réussi à faire écouter et même à faire applaudir un drame bâti sur une donnée aussi tristement romanesque et, moralement, aussi invraisemblable. Certes, il n'épargne pas M. Richcpin sur les intempérances et les incohérences de son dranu- indien de Nana Sahih, amas d'éjjisodes sans lien, plus de mouvement et de bruit (pie de substance dramatique et d'action vraie, fureurs de passion déclamatoires, accumulation de meurtres sur la scène, carnage général à la fin, tenant lieu de dénouement, etc.; mais à plusieurs scènes qui lui paraissent d'une conception grande et forte, à certains traits touchants du rôle élégiaque de Djemma, au maniement robuste et franc de l'alexandrin tragique, soit dans le cliquetis du dialogue, soit dans les amples
tii^ades, il reconnaît, il salue un poète, un poète de théâtre, chez, l'auteur, jusque là tout Ivricpie ou fantaisiste^ clés Caresses et de la Chanson des gueux; il lui prédit, lui promet, s'il veut s'étudier aux conditions essentielles de Fart nouveau c|u'il embrasse et met la main, pour sa récidive, sur un sujet plus heureux, une prise de possession prochaine de la scène où il trébuche encore (i).
Souvent même, dans telle œuvre sensiblement inférieure à celles que nous venons de rappeler, et née peu viable, que son devoir l'oblige de traiter en consécjuence, il ne laisse pas d'apercevoir et de noter les lueurs éparses d'imagination dramatique, les heureuses rencontres ou trouvailles de détail, (pii rachètent ipichpu^ peu ou rendent plus supportables les téméi-ités et les chutes; fidèle, même en ce cas, à cet esprit de discernement et de scrupuleuse équité, dont il nous serait facile de multiplier les preuves (2). Ainsi, tout en faisant justice, haut la main, de l'étrange décousu, des péripéties stupéfiantes, du sublime, tantôt banal, tantôt alambiqué de ce drame de M. Villiers de l'Isle-Adam [le Nouveau Monde), cju'une petite église d'admirateurs avait, longtemps à l'avance, prôné comme une œuvre de génie, il avoue avoir eu plus d'un lépit de IVoideur ou d'ennui
(1) L'auteur de Pnr le glaive a justifié ce pronostic.
(2) C'est en s'inspirant de cet esprit qu'il apprécie avec une si remarquable impartialité Heiirielte Maréchal, ce drame de M.M. Edmond et Jules de Goncourt, les romanciers réalistes, jadis étouffé eu naissant par une de ces émeutes de parterre qui tuent sans entendre, et donllare])rise, vingt ans après, en i885, oITrait tout l'intérêt d'une jji-emii'-re. Voir J'rois Années de Utéùlrc, 3" vol., p. 139.
,I.-J. WEISS, CHROMOUKUR DK TlIfiATRK. (i9
en l'écoutant; il y i-econnaît et désif^ne u quelques l)elle.s parties », certains moments « d'un effet siin])le et i^iand », une fin héroïque de quatrième acte, et tantôt ici, tantôt là, de vrais coups d'aile. Ses sévérités de tout à l'heure, d'autant plus vives qu'elles r('p((M(laieiil au ridicule engouement d'un cénacle, s'atténuent par ces quelques réserves en sens favorable, dont on doit lui savoir gré; car elles témoignent d'un intérêt rétléehi et sincère pour le fier et malheureux auteur cpi'il \ient de malmener, et d'un besoin de répandre, en finissant, un peu de baume sur les blessiH'es cpi'il a du taire.
Si dans ses études sur le jeune théâtre contemporain, il a quelquefois rempli sans ménagement, en toute rigueur, et même avec quelque rudesse et dureté son office de juge, c'est quand il avait affaire à ces pi-étendus régénérateurs de la scène, qui ont entrepris de fonder un art nouveau, miroir exact de « la vie comme elle est », l'art naturaliste, sur les ruines des antiques conventions et des vieilles formules. Il n'a été en aucune occasion j)lus acéré, plus âpre tle ci-itique, plus vif et mordant de langage, plus fort de doctrine et de raison, cju'en examinant la dernière et la plus audacieuse des œuvres de
I h< le d'esprit (pii tient une place considérable dans
cette école nouvelle : la eoiuf-die de la Parisienne. Dans les dix colonnes de feuilleton consaci'ées à cet unique sujet, l'auteur, M. Henri Becque, a été ti-aité sans merci, et comme on dit, passé par les armes (i). A vrai dire,
1. C'est cette pièce seule, ou à peu près, qui attirait sur M. Becque de tels sévices. J.-J. Weiss reconnaissait dans les ouvrages précédents du même [Michel Pauper, les Honnêtes femmes, les Corbeaur), parmi de
711 J.-J. WEISS, CHRO.MQUIiUU DE TIIÉATHE.
la patience et le sang-froid du maître feuilletoniste étaient mis à rude épreuve, cjuand il entendait autoui- de lui vanter comme un pas décisif en avant, d'un utile et fécond exemple, cette pièce où quelques scènes cousues d'un léger fil,et se déroidant sur un fond monotone, ne forment pas une action; dont le sujet est pris tout entier dans le terre à terre d'une réalité aussi vulgaire et jdate (pu' |)erverse ou vicieuse, répugnante à douhie litre; où la phipail des effets plaisants ont peine à franchir la rampe, tant le comique en est triste et rentré; où la vilenie à peu près constante, luniforme abjection des personnages ne se rachète par aucune intention perceptible de leçon saliri(jue, de censure de mœui's Ncngeresse; car c'est avec la curiosité aiguë et froide dun pessimiste moralemeiil indifférent, (pie l'auteur nous introduit dans la vie intime de ce ménagea trois, dont la paix un moment troublée se raffermit, se consolide, avec toute chance de félicité durable, grâce au concert le j)ius harmonieux qui se puisse voir, d'appétits cyniques, tie rouerie effrontée, et de confiante sottise...
Le troj) complaisant accueil que celte pièce recevait d'une partie du j)ublic, les applaudissements dont la couvi'ait, pour son compte, une ardente coterie, irritaient d'autant la verve inflammable du critique, et plus (pic jamais il éprouvait le besoin de dire carrément son fait au succès, dùt-il assez inutilement lutter conti-e. En effet,
fàclieuscs tendances, les signes non (iouleux ilun tempérament dianiatique; et même dans ce terrible feuilleton sur lu Purisienin;, il s'attaque moins au talent de l'auteur qu'au déplorable système dans lequel la jjièce a été conçue et exécutée.
j)ar ce nouvel cxploil M. Beeque allait devenir de pins en |)lu.s le fluide on l'inspiralenr des jeunes dranialurj^es insurgés confie la Iradilion classique ou ronianticpie au nom du vrai, du réel, tel qu'ils l'entendent; l'influence de son es|)iit, l'imitation et, par suite, l'exagération de sa manière sont visibles dans une bonne partie des nouveautés éeloses sur le théâtre de M. Antoine, ce fameux théâtre libre, dont la surprenante fortune s'est enfin usée, depuis peu, à force de j)eintures crues et « saignantes » de « tranches de vie » décou|)ées dans l'ignoble ou même dans l'horrible, mais a duré assez longtenqjs poui- laisser la matière d'un triste chapitre dans les annales dramatiques du siècle finissant.
Le naturalisme et le réalisme révoltaient la délicatesse de son goùl et rindépcndance de son esprit.
Qii'esl-re donc que le réalisme, s'écrie-t-n, pxisçu'il sacrifie la vérité et se moque de la vraisemblance? Le réalisme est une invention normande qui consiste à se passer, par principe, des petits taleiUs qu'on na pas reçus de la nature ou de ceux qu'il serait trop pénible de demander à l'étude. Se passer de goût, n'avoir point d'esprit ou l'avoir vulgaire, ne garder de ce qui constitue l'art que la partie élémentaire : l'observation, cl n'observer que ce qui s'observe d'instinct et sans qu'on le veuille : les surfaces; mettre les signes à la place des sentiments; reproduire des gestes pour se dispenser d'être un interprèle de l'âme; marquer la poésie là off elle naît d'elle-nunne de la réalité; voilà jusqu'à présent le /dus ridir des tliéories nouvelles en lilléralure. Réaliste répond à tout.
Les derniers lundis de J.-.l. Weiss aux Débats sont du mois d'octobre i88j. A cette date, entier d'esprit, mais
ri .].-.]. WKISS, CHRONIQUEUR Di: THÉÂTRE.
fléchissant ù rogret sous la fatigue physique du métier, il quittait le journal pour n'y plus reparaître. 11 y avait été appelé en mars i883. Sa carrière de chroniqueur de théâtre a donc été fort courte, de trois années à peine. A vrai dire, ce ne fut qu'une eampagne rapide, mais menée de telle sorte, (ju'elle lui assure une belle place, n'hésitons pas à dire une des piemières dans cette espèce de critique, qui, née il y a un siècle, a pris de plus en plus rimportancc d'un fjenre, d'un genre nouveau et distinct, et est devenue, pour sa paît et à son rang, une des branches de la littérature dramatique.
11 en devait être ainsi dans un pays où le goût du théâtre est si généralement répandu et si vif, où le spectateur de la veille, satisfait ou mécontent, aime à consulter sans retard sur ses impressions, un arbitre entre lui et l'auteur, où tant d'honnêtes gens qui ne goûtent que de loin en loin, trop rarement à leur gré, un plaisir trop coûteux pour leur modeste fortune, veulent être régulièrement instruits de ce qui se passe sur la scène tragique ou comique, et tiennent à trouver, racontée et jugée dans leur journal, la pièce qu'ils n'ont pas vue, ne verront jamais.
A ces besoins d'esprit, de nombreux talents, dans les diverses saisons du siècle (pii s'achève, ont répondu.
Elle serait longue, la liste au complet des écrivains à plume rapide et vive qui, dans cet enqjloi de semainier littéraire, inauguré dès le temps du Consulat, ont su intéresser de nondjreux lecteurs. Beaucoup de ces lundistes (|ui, jadis ou luiguère, ont eu fortune heureuse ou même brillante, ne sont plus guère connus à cette heure que
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des curieux de littérature, ou des témoins de leurs succès qui vivent encore, tant est précaire le destin des réputations conquises dans le journal. Quelques noms, d'un éclat plus résistant, se détachent sur le groiqje, demeurent en vue pour la génération présente, et tioiiveront place, à n'en pas douter, dans une ample histoire du théâtre et des choses du théâtre au XLV siècle.
Il surnage, quoi(|ue déjà loin de nous, ce GeofTroy qui, appelé |)ar MM. Berlin au feuilleton qu'ils venaient de créerdans leurjouinal, mit dès le début le genre en grand honneur : leltré de bonne race, homme de goût aussi bien que de savoir, malgré quelque scolarité et rudesse de forme, critique militant, d'une orthodoxie vigilante, un peu étroite, induit par son aversion pour la philosophie et les philosophes en sévérité exagérée pour la littérature du W IIP siècle, mais admirateur passionné et commenlahnir intelligent des maîtirs du \\ H^, intéressant encore aujourd'hui et digne d'être lu, par la chaleur communicative de sa religion classique, par une forte dose de bon sens à la Boil(>au, et par l'amusante vivacité de ses coups et de ses ripostes dans les batailles littéraires du temps.
Un persistant souvenir s'attache également à celui des successeurs de Geoffroy dans le même journal, à (pii ses contemporains charmés, éblouis, décernèrent le titre de « prince des critiques ». A vrai dire, celui à (jui était fait un pareil honneur, Jules .lanin, n'y avait pas un droit suffisant. Il eût été beaucoup plus juste de proclamer prince des causeurs cet homme d'esprit et d'imagination, qui, nourri dans les bonnes lettres et très éclairé con-
naisseur, et fort capable de juger et de décider avec bon sens et justesse quand il lui plaisait de s'en donner la peine, à l'ordinaire et d'habitude aimait mieux courir autour de son sujet à peine effleuré ou escpiivé adroitement, et se réj)andre, au gré de sa^ verve et de son caprice, en mille propos divers pour l'amusement du lecteur et pour le sien. Sous la main de ce « batteur de buissons », le compte rendu des théâtres ne lut, le plus souvent, autre chose f|u'une conversation errante et voltigeante, où la chronique dramatique, la chronique littéraire, celle du temps présent, politique à j)art, celle même du foyer domestique et de la vie intime de l'auteur, se confondaient en un facile et piquant mélange ; un genre à part, dune veine franche dans sa bigarrure, d'une grâce vive et leste, d'une originalité réelle, et où l'on a pu reconnaître, du moins dans les meilleurs temps d'une production assidue de quarante années, cjuelque chose de l'infatigable entrain et de la verve brillante de Diderot.
Ce fut un charmeur aussi que ce Théophile Gautier, le poète, l'excellent poète, enrôlé, moins par goût que par nécessité, parmi les prosateurs du f<'uilleton, mais souple génie, riche et fine nature, se pliant sans contrainte à des œuvres très diverses; aussi savant et exquis que facile écrivain: critic|ue équitable et bienveillant, sauf qucl([ues partis pris d'ancien sectaire romantique; trop bienveillant à l'ordinaire, moins par indulgence intéressée que par esprit de mansuétude et de paix, mais sans égal, unicpie, dans l'art de conter au lecteur le drame, la comédie ou le mélodrame de la veille, et de mettre, en quelque sorte, la pièce sous ses yeux par la clarté lumineuse du récil et
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la magie descriptive du pinceau; juge altentif, curieux et sévère conti'ôleui' de la vérité locale et de la beauté plastique du décor, du costume et de tout le spectacle, au perfectionnement duquel il s'intéressait avec la ])assion et la compétence dun artiste.
Quelque chose du sérieux et du tour d'esprit pédagogique de Geoffroy s'est retrouvé, mais sans pédantisme et avec un tout autre fonds de littérature, chez celui qui, dans la même carrière, débutait il y a trente-cin([ ans, et que nous avons vu sur la brèche avec son clair et populaire bon sens, sa libre franchise tempérée de bonhomie, sa verve toujours jeune, sa déférence raisonnée aux lumières instinctives de la foule, son esthétique de théâtre tirée d'une longue observation persoiuielle, et toute d'expérience. Il est vrai quelle n'a pas échappé à la discussion et lui a valu maintes fois le reproche de s'en tenir ou de se trop complaire à cette part de règles et de con- A'entions qui se rapporte plus à la structure et au mécanisme qu'au fond même et à la vérité intime de l'œuvre dramatique... Quelle que soit la valeur de cette plainte, M. Sarcev, avec même conviction, même bonne humeur, allait son train, et ne se lassait pas d'enseigner supérieurement et de maintenir envers et contre tous cette technique de la scène qu'il possédait à fond, et des lois de laquelle nul talent, même parmi les mieux doués, ne saurait sans péril s'affranchir; critique sensé, guide pratique et nécessaire, professeur de théâtre consommé, y compris l'art du comédien, qu'il surveillait et dirigeait en connaisseur expert, et s'appliquait à perfectionner dans l'Intérêt de nos plaisirs.
Geoffroy, Jules Jaiiin, Gautier, Sarccy, à des titres différents, mais signalés, ces quatre talents qui tiennent la tête de toute une légion (i), méritent assurément de représenter, pour ce siècle, dans l'avenir, un genre d'écrits dont la fortune est due pour une lajge part à chacun d'eux.
Si l'image ou l'idée que, dans cette étude, nous nous sommes efforcé de tracer, aussi exactement que possible, de J.-J. Weiss, en tant que criticpie de même ordre, a été trouvée fidèle et ressemblante, on ne s'étonnera pas de nous voir réclamer pour lui un pareil honneur.
Et même, dans ce groupe d'élite où il a les meilleurs droits à figurer, il nous semble devoir, à certains titres, occuper une place distincte, éminente.
Son œuvre de lundiste est d'un rare, d'un excellent lettré, mais d'un lettré que les événements d'une époque agitée ont enlevé de bonne heure à sa première et paisible carrière et qu'ont instruit et mûri, à leui' toui' et à leur manière, les divei'ses foi'tunes et les épreuves d'une vie accidentée et originale. Devenu journaliste politique, et d'opposition, après un adieu sans retour au j)ror('ssorat universitaire, plusieurs fois élevé, sous des régimes très différents, jamais il est vrai })our de longs jours, à d'im|jor(antes fonctions, et même aux grandes affaires, il
(l)Dans le chapitre d'hisloire littéraire que l'on consacrerait avec détail à celte famille de critiques, et où bien des noms, à celte heure plus ou moins atteints d'oubli, mériteraient d'être rappelés (Florentino, Uijjpolyto RoUe, Auguste Vitu, etc.), une attention particulière serait due à Edouard Thierry, pour sa docte, judicieuse, aimable chronique du Moniteur, et à Paul de Saint-Victor, au critique ingénieux, à l'éblouissant styliste du journal La Presse.
avait assisté de pi'ès à bien des s[)eetaeles, et d'autant inieux (|iril s'y trouvait nièlé de sa pei'sonne et, pour sa part, V tiguiail. La faeulté d'ohser\ation (pi'il possédait si eupieuse et si intense s'était clone exercée sui" un lai'ge champ, celui ([u'une vie de lutte et d'action incessante ouvrait devant lui, et qu'elle renouvelait à mesure. Toutes les lumières, tous les enseignements ([u'une telle vie apporte avec elle, étaient venus s'ajouter à ceux dont il a\ait fait de bonne heure et continuait à faire [provision dans les livres. Heureuse et excellente préparation au métier de critique en matière de drame et de comédie! Bien souvent, à la manière dont il l'exerce, dans certains jugements qui tombent de haut sur l'œuvre dont il rend compte, et y pénètrent à fond, on sent Ihomme (pii, longtemps, au gland jour, en mille rencontres, a fait élude des hommes sur le vif, et s'est enrichi d'expérience directe, et d'autant plus sure, en s'aventurant à ses risques et })érils dans la mêlée. De là, aussi, ces vues soudaines, ces réflexions rapides et perçantes sur la vie, sur le monde, sur le train dont roident les choses humaines, sur celui du siècle présent, sur le déclin ou la transformation des mœurs au tem|)s actuel, etc., qui naissent, jaillissent, au courant de l'inqjrovisation, sous sa plume, illuminent de leurs clartés [larfois sévères, le feuilleton frivole, et en relèvent d'un intérêt sérieux ou d'un atti-ait picpumt la saveur. Combien de jjages riches d'un tel fonds nous pourrions citer, et dans la trame desquelles les ([ualités du moraliste et du penseur s'ajoutent étroitement à celles du critique, et se confondent avec elles!
Et avant d'éclater dans la presse polit i(|ue et de des-
cendre en armes dans l'arène, il avait été, ne l'oublions pas, un maître d'histoire, un historien de marque et d'avenir, appelé tians cette carrière aux plus brillants succès, s'il eût continué à la suivre. Ses fortes études spéciales, sa vive imagination portée par le plus solide savoir, lui avaient ouvert des jours profonds sur l'esprit, les mœurs des sociétés disparues, l'avaient fait vivre d'une vie intime avec les personnages en vue, les grandes ligures des temps écoulés.
Pouvons-nous ne pas re|)roduire ici l'étude si tîne, si prenante, si fouillée qu'il lit sur ce grand seigneur historien, qu'il comparait à Tacite et à Hérodote, sur le duc de Saint-Simon, cet écrivain de génie qui épiait tous les gestes de la Cour; mais dont l'inunense orgueil obscurcissait le jugement, au point de lui faire maudire les réformes salutaires de Louis XIV?
Pluxieurs semblaient soupçonner vaxjuemenl qu'il y avait désormais en France deux rois : l'un qui tenait en main le f/ouvernement réel, l'autre attaclié au premier comme une ombre incommode qui éjiiail son rèc/ne, et en esprit le refaisait. Celui-ci, chaque soir, portes closes, après la longue et douloureuse contrainte de la Journée, semblable à un aninuil carnassier échauffé et surexcité par la poursuite des chasseurs, qui, rentré dans sa. lanière, rugit encore et bondit, et du museau fouille la terre, ravageait la gloire du roi réel. Le règne de Louis était fini ; le sien commençait dès qu'il se voyait assis devant sa table solitaire, avec sa plume, seule consolation et seule ressource laissée par la jalousie de la fortune à un esprit vaste qui se sentait né pour l'Empire. Là, il réprimait la iiHtUnle, il ciirhniudii la jtersécution religieuse, il relevait les finances, il raffermissait la monarchie chancelante, il sauvait la
nation près de périr. Le champ des (jranrfes actions et des grandes espérances se dérouJaU à perte de rue devant ses regards.
Des chimères! elles jaillissaient à flots, elles débordaient pardessus les obstacles anéantis. Mais, au milieu des snnç/es et des aventures, son intelligence nette démêlait, à côté du mal réel, le remède positif; sa raison, restée libre et lucide sous le charme de cette fantasmagorie, calculait les difficultés et réduisait les ressources à leur véritable proportion. Elle se résignait à des plans de réforme modestes et suffisants pendant r/ue l'iauiginatinn franchissait les limites du possible.
Ce don d'analyse, fcllc |)('ri('t ration |)s\ cholooifuic de U eiss était un sérioiix avant ai^c pour le ciititiue. De là, quand passe par ses mains cette sorte de dranu» qui déroule dans un cadre historique une action inventée, ou celui qui tire de l'histoire nuMiie, jjour une l)onne |)art, son sujet, sa trame, ses héros, de là un degré particulier supérieur de compétence, de sagacité, d'autorité. Parfois, après avoir, en telle affaire, noté d'un sur ( onp d'œil l'erreur inconsciente, ou l'anachronisme voulu et non justifié par les nécessités de la scène, ou la fantaisie qui s'est accordée trop de licences, il se laisse aller à tracer lui-même, d'après ses souvenirs réveillés, une image attentivement fidèle de l'époque que la pièce en question n'a su faire revivre qu'en la dénaturant, ou du personnage dont elle a modifié plus que de raison ou travesti la physionomie. En ce genre de restitution, il excelle.
\oyez comme, après s'être arrêté dans le drame byzantin de M Sardou, sur le personnage de Théodoi-a, qu'il regrette de voir défiguré par un côté, affadi par un peu vraisemblable roman d'amour, il nous propose et met
80 J.-.l. WEISS, CHRONIQUEUR DE THÉÂTRE.
SOUS nos veux tout à son aise une autre Théodora, la vraie, l'affreuse, la grande, ressuscitée d'après les Anecdota de Procopeavec une vigueur d'exactitude et un éclat de pinceau qui nous la rendent au vif. Est-il besoin de rappeler à nos lecteurs une autri\ niervellle de vérité historique précise et vivante, ce portrait de Henri IV, du HenrilV gascon et coureur incorrigible de galantes aventures, revers de médaille du héros et du grand roi, qu'il a jeté, avec preuves à l'appui, et curieusement développé au milieu du compte rendu dun banal et très insignifiant drame de Ponson du Terrail [la Jeunesse du roi Henri)? Et ailleurs, à propos d'une scène mal faite du drame militaire de Kléber (i), de c[uclle manière ingénieuse et magnifique il ressaisit et met en lumière, à laide de faits connus ou d'indices significatifs vivement rapprochés, une des premières et grandes visées de Bonaparte, à laquelle Napoléon ne renonça jamais, et qui le hantait encore dans sa marche aventureuse vers Moscou, son rêve de conquêtes jusqu'à l'Inde sur les traces d'Alexandre, son vaste rêve oriental... [•x). De telles pages, et
(1) De MM. Gaston Marot el Edouard Philippe.
[i) Ou bien c'est pour attester dans une pièce applaudie, et faire ressortir, en le vérifiant, le mérite d'une intellig^ente fidélité à l'histoire, que l'historien, avec toutes ses lumières, vient en aide au critique. — Voir dans le compte rendu du drame de Madame Simone Arnaud. Mademoiselle du Vigean, à l'appui d'un jugement favorable porté sur le Condé de la pièce, un profil du Condé de l'histoire, sous son double aspect de héros et de frondeur, tracé d'un crayon rapide qui grave comme un burin. — Voir dans cette belle étude du Pohjeucte de Corneille, une maîtresse page sur la diversité, la nouveauté, l'intérêt des situations que créait dans la société, dans la famille, en cet âge de la Rome impériale, la révolution chrétienne.
plus d'une autre de même earactère, et d'un prix égal, où l'historien de vocation et l'homme d'imagination, à l'œuvre de concei-l, oui mis leur empieinte, eussent émerveillé Michclet!
Tl semble donc permis de signaler dans cette chronifjue de théâtre, que J.-J. Weiss écrivait à l'heure de sa pleine maturité d'esprit, une diversité et une richesse de substance, une ampleur et une solidité d'étofîe qui ne se retrouvent ou du moins ne s'offrent à ce degré chez aucun de ses prédécesseurs dans la même carrière, même des premiers d'entre eux pai' le talent et le succès.
Et enfin, ce qui le distingue et le met à part sans conteste, ce qui lui donne chance particulière d'échapper à l'ombre et au silence qui se font si vite sur les auteurs de feuilletons reparaissant en volumes, et de trouver au delà du temps présent, et loin dans l'avenir, des lecleuis, c'est sa haute valeur d'écrivain.
A ce dernier point de vue, il y a sur son compte unanimité d'impressions, parfait accord des suffrages. Si dans les études que de maîtresses plumes lui ont consacrées, le critique n'a pas toujours obtenu toute la justice que nous estimons lui être due et que nous nous sommes efforcé de lui rendre, l'écrivain, en revanche, est goûté sans restriction, admiré sans réserves, célébré comme de « premier ordre », et d'une commune voix proclamé génie. Peut-être, cependant, n'a-t-on pas encore dit assez, et de tout point, tout ce qui le fait tel, et lui promet vie et durée. En analysant et décrivant h plaisir et très délicatement sa manière, on a surtout fait i-essortir l'éclat de la couleur, la liberté et la légèreté de l'allure, l'opulence de
la verve, l'imprévu et le piquant des contrastes, l'heureuse audace des saillies, l'inlinie variété des tons, la veinC charmante de caprice et d'humour; on se montre moins ri'a])pc, on ne l'est pas assez des qualités sévèi'cs (pii, jjourtant, n'ont pas contribué pour une moindre |)art à cette supérioi'ité unanimement reconnue.
Ce style, si remarquable par tout ce qu'il se permet, ne l'est pas moins partout ce qu'il évite ou se refuse, au prolil de la netteté, de la netteté parfaite, de la précision, de la solidité. Un des dons les plus libéralement départis à l'auteur, le plus éminent peut-être, c'est l'imagination. Tous les moyens d'ex])ression (pii se puisent à cette source, toutes ces formes animées et colorées de l'idée ou du sentiment qui les j^eignent aux yeux de l'esprit, lui arrivent en foule et comme d'elles-mêmes; mais un instinct constant de mesure et de sobriété domine toute cette richesse et en règle l'emploi. L'image est abondante, elle n'est pas prodiguée; ce qu'elle a si souvent d'imprévu, de neuf, de hardi, parfois même de risqué, ne la conq)roinef |)as ; elle s'impose, même aloi'S, par la justesse; elle est troucée. Dans ce style de tant de l'clicf et de couleur, nulle trace de luxuriance ; jamais d'éclat douteux ; cette grande imagination se gouverne d'un facile et sûr effort et se tem- ])ère sans s'affaiblir.
Etcpiclle verve ! Quel autre rare et précieux don qu'une telle verve, jaillissante de |)lein(; source, intarissable, entraînante; un péiil aussi, et plus (pi'on ne croit , à l'aison même de cet inq)érieux courant et de cette abondance ! Un tel jaillissement, un tel essor semblent prcscpu" fatalement exposés au trop-plein, à l'cxubéi-ance, ou du moins
à quelque redondance et supei-tluité. Non, i-ien de pareil ici n'arrive. De quelque train que la plume soit lancée, recueil est évité, il n'est pas même effleuré, f:;ràce au plus rigoureux besoin de précision auquel un écri\ain puisse obéir. Dans son élan rapide, ce stvle si spontané, si priniesautier, n'admet rien de trop^ comme il ne souffre rien de manque. Il réunit constamment le serré du tissu et la plénitude concise à l'envolée. On est surj>ris autant qu'on est chai-mé d'un tel fini avec tant de jet et d'inqjrévu, dans ces pages qui filent d'une telle allure, et dont beaucoup ont dû être achevées dans le peu d'heures qui s'écoulent entre la sortie du spectacle et l'apparition du journal !
Cette perfection ne souffre en rien de la \(Mne d'es[)rit humoristique c[ui s'épanche en tant d'endroits. De cet esprit-là, qui de sa nature est peu disciplinable, J.-J. Weiss est richement pourvu. Mais si à son aise que \ humour ^ cette fée capricieuse, semble chez lui se jouer et s'ébattre, il en est le maître, aussi bien que de son imagination et de sa verve. Sans doute, quand il s'y livre, il ose beaucoup. On sait jus(|u'où il est capable d'aller en fait de traits librement enjoués, de lamiliarités hardies, de saillies originales; il semble même parfois en danger d'excéder; mais toujours, aux approches de la limite, il s'arrête, ne se rist[ue jamais au delà de celle cju'un goût délicat lui trace, et dont un tact secret et rapide l'avertit. Et même clans ses plus libres et gaillardes échappées, alors que partent comme des fusées les affirmations plaisamment hyperboliques, lesmotsd'une gaieté railleuse et fantasque, les mots drôles marqués au coin de l'espiit parisien, il garde bonne grâce constante, et même, on ne sait com-
84 ,I.-,I. WEISS. CHROMQUErR DE TUfiATRE.
ment, tièrc tournure et grand air. Nulle trace, même alors, de folàtrerie éventée ou de spirituel débraillé. L'amusement irrésistible, le régal très vif qui nous est offei^t en pareil cas, est toujours de qualité supérieure, exquise même. Le goût, un goût large, exempt de pruderie, mais très fin, très sûr et toujours en éveil, a prévenu l'abus, imposé la mesure et le choix à la fantaisie, au caprice, et mis sur tout son cnqjreintc. Et comment ne pas rappeler ici cette page charmante, pleine d'ironie et de finesse dans laquelle J.-J. Weiss raconte sa leçon de danse à Dijon, chez le père Mercier, en iSSg?
Le père Mercier jouait lui-même, sur le violon, les pas qu'il nous faisait danser. On enfilait la rue Condé, qui est F artère centrale de Dijon; on tournait à gauche en venant de la place d'Armes dans une petite rue sombre; on traversait une petite boutique, on descendait trois marc/tes et c'était là. Là, dans une arrière-salle éclairée en plein jour par de fumeux quinquets, trônait le père Mercier, jirofesseur de violon, de danse, de maintien et de saluts à la française, célèbre dans Dijon par lui-même et par son fils, un grand violoniste qui aurait acquis une gloire européenne s'il avait consenti à érhanger le séjour de sa ville natale^ qu'il aimait autant qu'elle est aimable, contre le séjour de Paris qu'il n'aimait pas. La figure du père Mercier respirait la sérénité rébarbative d'un digne homme qui a vécu cinquante ans sous l'œil de ses concitoyens, sans qu'aucun d'eux puisse lui repn-ocher d'avoir manqué une seule fois aux bons principes, ni sur la danse, ni sur le violon, ni autrement. En matière de danse surtout, ses principes étaient terribles. En voilà un qui pouvait se vanter de ne pas concevoir la danse comme un amusement ! J'avais d,éjà lu dans les livres que cet art est un art amollissant. Les auteurs inconsidérés qui donnaient des définit ions
■I.-J. WKISS, CIIRONKJUlîUR DE THÉATRR. So
pareille)! n'avaient Jamais p/O'hé les rinç positions, les fiallrnienls cl les plies sous le père Mercier, au mois de juillet, par 30 degrés de chaleur.
Un jour qu'il me tenait dans la cinquième position (croiser les deux pieds de manière que la pointe de l'un et le talon de l'autre se correspondent) , J'osai lui dire que Je ne comprenais pus bien les avantages de cette position, peu habituelle dans le monde et pas mal gênante, et Je poussai la hardiesse Jusqu'à lui demander quand estce qu'il m'apprendrait enfin la valse! Si vous aviez vu sa surprise et sa suffocation! Il posa d'abord ses lunettes, puis son violon; il me regarda en silence avec sévérité; quand il Jugea que J'étais suffisamment couvert de confusion, il me tint ce discours féroce : « Jeune homme, respectez mon âge. Je n'enseigne pas le bastringue. Votre honoré père peut vous dter de mon cours quand il lui plaira. Tant que vous y resterez- par sa volonté, retenez bien mes deux principes : Primo, la grande maxime, en quelque art que ce soit, est de ne Jamais adoucir les difficultés de la chose en commençant. ^lecunào, qu'est-ce que 31. Maîtrejean vous enseigne au collège royal? Des langues que vous ne parlerez Jamais. Eh bien, donc, ici vousn apprendrez que des pas qui ne se dansent plus, le menuet, la gavotte, F anglaise, etc. » Et se rengorgeant : « Je suis profi'sseur de danses mortes ! » Je rattrapai tant bien que mal la cinquième position.
Quelle impeccabilité surprenante, mais réelle, parmi tant de richesse, de liberté, de mouvement ! 11 était nécessaire de la constater, pour achever de caractériser ce stvle d'un mot qui en est, à notre avis, la suprême louange; ce style si génial et si vivant, d'une originalité si personnelle, et, à bien des égards, d'une physionomie si moderne, est un style classique. Arrêtons-nous sur ce dernier mot : \\ eiss fut et restera un classique.
Sa chronique théàfrale cessa en i88j; peu après, la maladie l'emporta.
Pauvre et cher Weiss! Le théâtre avait été l'enchantement de ton enfance, le théâtre devait être par un coup de la destinée le refuge de ta vieillesse, la fin de ta vie sembla en regarder le commencement. Ce qui avait fait le bonheur de tes premières années devint la consolation, le chai'me de tes derniers jours, et termina dans la douceur d'une occupation paisible, sous la lumière d'un ciel éclairci, ton existence composée d'expériences si peu attendues et si contrastées. Et cependant ton àme faite de bonté et de simplicité avait rêvé une existence plus tranquille et plus discrète. N'est-ce pas toi qui, en iHyo, adressas d'Enghien ces lignes à une amie?
Je suis un bien grand fou d'avoir passé nvi rie ailleiiis (/ne dans quelque maisonnette, semblable à celte où je ris aujourd'hui, seulement moins humide.
De tout roté, Je vois les feuilles, J'entends les oiseaux; l'ombre est douce, le soleil ébloi'/issant, la lune adorable et tendre, les bois calmes et remplis de bonheur. Il n'est pas encore trop tard pour m' apercevoir que J'étais né pour être le rieillurd de Tarenle, planter des raves, et me nourrir de fraîches laitues et de fraises parfumées cueillies de mes juopres mains. Je vis dans la retraite, et J'ai, à deux pas, au bord du lac, un salon de conversation où il y a un orchestre qui Joue le Beau Danube bleu. Si ce n'est jias ici que Je dois rencontrer la vie heureuse, ce ne sera nulle part.
Nous xenons de nous (iccuper du Weiss (•lii'()Mi(|neui' de IJiéàtre, du Weiss de i8S3; — mais \c Weiss d'avant
J.-J. WEISS, CFIROMQCEUR DK THRaTRE. 87
pelteéj)o(|iic?mai.s le ii()rnialit'ii?mai.s le proresscur? mais surlouf le journaliste don! l'espiil erili(|tie, la fine ironie, la courtoise et pressante dialectique, la rare puissance sur l'opinion avaient conquis, dès le début, la picniière place parmi les joui-nalistes de notre j^énération (i j ? mais riiistorien (pii a écrit, à sa manière, l'histoire de son temps en de nondjreuses et diverses rcuillcs : les Débats, le Journal de Parts, le Figaro, le Gaulois et ailleurs? mais riiomme d'Etat dont la sùi'cié du regard, rinluilion et, si l'on peut dire, le don de devination en politique étonnait tous ses collaborateurs? ce Weiss n'est-il pas autrement grand, célèbre, intéressant à étudier et à décrire, et ne peut-on reconnaftre que ce \^ eiss, à bien des titres, domine et efface l'autre?
Ou'elle serait curieuse l'élude de cette lutture riche et complexe où le bon sens et la solidité de jugement des gens du Nord (son père était alsacien) s'alliait à la (inesse, à la vivacité, à la gaieté, à l'ironie et à la gi-àce des femmes du Midi (sa mère n'était-elle pas basque?) Qu'elle serait originale, la ligure franchement et tidèlement évoquée de ce timide, dont la simplicité un jjcu altière contrastait avec un lâcher de tenue, avec une indifférence aux exigences du monde qui faisait de lui l'être le plus dégagé, le plus indépendant, le moins asservi aux coutumes, aux préjugés, à l'opinion courante, et qui nous rappelait par plus d'un côté, à nous qui l'aimions, l'ancien enfant de troupe. Et en regard et en contraste, quelle sérieuse et noble image à tracer, pour un digne peintre,
(1) Voir la préface de le Théâtre et les Mœurs, p. XXIII.
que celle de cet homme d'Etat moderne, qui resta toute sa vie fidèle à la jj^iaude politique et aux traditions diplomatiques de Richelieu et de Mazarin, et qui, pour les affaires intérieui-es, était sincèrement libéral, mais avec une conception très haute des principes et des nécessités de gouvernement :
Ses premières études, W eiss les avait faites aux hasards des étapes d'un léijfiment dans lequel il figurait comme enfant de troupe. Sa première passion a été la lecture, — lecture de voyages, de romans, de quelques classiques. Cette passion des livres a été la plus forte de sa vie. En i854, deux ans après sa sortie de l'École Normale, il adressait cette haiangue à ses élèves de la Rochelle :
Il n y a jioinl, disa/l-i/,j>oifr la culture morale de Vintelliijence, d'instrument plus puissant que la lecture. Tous en ont fait l'épreuve sur eux-mêmes; car la lecture est le charme de tous les âges et de toutes les conditions. Elle instruit sans fatigue, elle entraîne, elle transporte, elle rapt ire; elle a si bien le secret de nous dérober aux soins arides de l'existence que sourenl, lorsque nous venons de fermer le livre qui nous est citer, nous croyons revenir, ajirès quelques heures passées au sein de notre vraie jiatrie, dans un monde qui nous est étranger. Un livre est en effet le plus commode des amis, il ne nous refuse jamais ses consolations, ni ses avertissements; il éveille nos idées par celles qu'il nous présente; il répond à nos sentiments intimes, et quelquefois nous retrouvons en lui comme une inuige embellie de nous-même.
Dans son jeune âge, AVeiss avait donc été enfant de troupe dans le régiment de son père. Voici en quels termes il rappelle cet épisode de sa vie :
Au retour, mon père, musicien gagiste dam un régiment de ligne, obtint pour moi l'avantage d'être inscrit au corps comme enfant de troupe. Deux ou trois sous de prêt, un pain de munition tous les deux jours, une capote grise et un pantalon rouge. Ce n était rien et c'était assez.
La vie cirante de son régiment le ravissait. Sa jeune imagination faisait provision de pittoresque et de poésie, de cette poésie de la montagne et de la campagne qui ouvre les âmes éprises de merveilleux et de romanesque à toutes les grandeurs du sentiment.
Weiss s'est plu, dans sa vieillesse, à retracer en quelques pages douces et souriantes ces réminiscences de son enfance.
Le lecteur sera heureux, de relire aujourd'hui avec moi les pages suivantes. Il y retrouvera le spirituel et vivant écrivain avec son esprit alerte, souple, si étonnant de richesse et de verve; pour ma part, je sentirai, non sans une émotion dont je ne puis me défendre, battre le cœur de cet honnête homme qui fut mon ami le plus sûr, le plus discret, le plus serviahie, le plus dévoué.
J'ai été tout bonnenmit élevé comme un roi, sous les enseignes du roi. Je portais son uniforme. J'étais nourri de son pain noir, j'ai grandi dans ses casernes et ses baraquements. Que tes tentes sont belles, o Jacob! et que tes tabernacles étaient beaux, ô Israël! Presque toujours le pittoresque puissant du site y saisissait ou y charmait la route. Je n'ai jamais oublié, j'ai toujours devant l'esprit ma petite chambre du grand quartier à Givet, entre le roc abrupt de Charlemont et la Meuse au flot âpre; le fort Saint- Jean où le mugissemcfit de la vague berçait mes nuits; Vincennes de qui le don-
jon, aux rayons dune pleine lune de juin, me versait la mélancolie des siècles. Un beau Jour, le sapeur de planton chez le colonel arrivait à la caserne avec un pli cacheté pour l'adjudant-major de service : » Faisons les sacs, disait-il, nous partons dans dix jours. » Chaque année me décourrait un nouveau coin de la France, et me livrait une nouvelle impression de re pays multiple, ôien plus divers en S071 unité artificielle que r Allemagne aux trente-six États. Nous étions dans les monts du Jura, en route pour la Durcmce et la fontaine de Vaucluse. La soif de voir et de regarder était chez moi inextinguible. A trois heures et demie du malin, le tambour, jiar les rues, battait la marche du régiment; la colonne de marche se formait sur la jdace principale du lieu; je prenais rang à r arrièregarde; quand les jambes me manquaient, ce qui n'était pas fréquent, je me hissais parmi les bagages, sur la charrette louée jusqu'à l'étape prochaine par le bataillon: et devant moi défilait la France, monts et vallons, fleuves et ruisseaux, sombres châteaux crénelés des temps lointains et riantes villas bâties de la veille. Ici le sang avait coulé; la ville républicaine, tumultueuse, immense, en proie au chômage et à la faim, s'était soulevée contre les riches et leur roi ; on l'avait assiégée et prise; et en traversant pour y rentrer te long jiont sur le fleuve vertigineux qui .semblait rouler la colère et la haine, on ressentait je ne sais quel vague frisson de mystère et de terreur. Là, au village, où l'on devait faire grand' hcdte, on arrivait parmi les pampres, la vendange et les chants; les petits propriétaires et les vignerons avaient prévu tro/i de vin pour j/as assez de tonneliers ou de tonneaux: les futailles en perce bordaient le chemin; pour un sou par tête, le sou du roi, on /misait à volonté dans ces fûts impatients d'être vidés; la Fraternité, fille de la Joie et de l'Abondance, régnait pour une heure sur, un point imperce/h tible du globe, entre de braves gens qui ne s'étaient jamais vus et ne se reverraient plus jamais. Ou bien, après une longue roule poudreuse, à travers les plans d'oliviers, on apercevait tout à coup, au
lias Je la côte, la mer bleue léchée d'un sule'il ardent ; ou plutôt c'est moi qui la découiiraia splendide et inconnue, et Je criais : La mer, la mer, arec le même déhordement de joie toute rteure qu'un mousse de la Pinta arait dû jadis crier : Terre, terre, en coyant surgir du sein de l'Océan les cerdures diaprées de San Salvador. Et pendant que la troupe faisait pause, je distinc/unis vaguement un grand port dont la place était indiquée par un fourmillement de pointes de mats innombrables ; et les anciens contaient autour de moi que nous allions rencontrer là des gens de toute race, débarquant chaque jour de tous les points du globe, des Turcs polijganies, des Nègres, des Fanarwtes. des Italiens, des Papalins, des Bédouins prisonniers de guerre, des matelots ponantais, des cujtitaines de 7iarires anglais qui araient fait plusieurs fois le tour du monde; et puis des congrégations de toutes les couleurs, des pénitents bleus, blancs, noirs et roux, port uni en procession, sur leurs épaules, la statue en or massif de Notre-Dame.
Quelle ourerture sur l' Univers ! C'est ainsi que le spectacle infiniment varié de la vie toujours changeante et toujours la même, formait mon ignorance. Et cela ne valait-il pas bien l'école jirimaire gratuiteet obligatoire^ Je medéfiais de l'école (je m'en défie toujours). Elle dessèche et elle épuise le sol rérébral par ne point vouloir le laisser jamais en friche.
JOURNALISTE — PORTRAITISTE — ÉCRIVAm ÉPISTOLAIRE
^\ eiss n'était pas un fanatique dans ses convictions, mais un indifférent, un sceptique en matière politique : le nom, la forme du Gouvernement lui importaient peu. Monarchie, République, Empire étaient pour lui de simples désignations et non des dogmes. Défenseur de la liberté, ennemi du désordre et de l'anarchie, il était pour le Gouvernement qui lui paraissait garantir cette liberté. Cette disposition sceptique sans désespérance et compatible avec les plus honnêtes vœux pour le bien et l'avenir du pays, se traduisit chez lui, çà et là, par des paroles d'aveu aussi spontanées que sincères, comme celles-ci :
Quand j'étais jeune, peu m' importait si les lampions brûlaient pour la République, l'Empire ou le Roi; j'adorais toute fête nationale, parce que c'était la fête et la foule. Je voulais :
Les flambeaux, le bûcher et la nuit enflammée. Les aigles, les faisceaux et le peuple et l'armée (i).
(1) Cette citation, quijaillil ici d'une mémoire hantée des vers de Racine, est prise de la tragédie de Bérénice (acte I, scène Vj pour laquelle Weiss
Ame l'nye.je devins inonarclihite ; mais je serais encore aujourd'hui trop heureux de voir s'affermir une république, libre dans un pays qui ne peut plus désormais que désespérer de la monarchie et de ses trois dynasties, rivales dans le néant.
Dans col état d'osprit, appelé tout à coup, par le choix intellij^eiit d'un puissant et généreux politique à servir la Républif[ue dans un haut et délicat emploi tout à lait à sa taille, on comprend que ^^ eiss ait bravement accepté. Il fut accusé d'avoii- passé à l'Empire après l'avoir vaillamment combattu; mais l'Empire, lorsque Weiss le servit, n'était-il |)as devenu libéral? Puis, lorsque l'Empire s'écroula, que la Républi(pie lui succéda, Weiss fut appelé à la Direction des affiiires étranj^ères; mais la Réi)ubHquene fonctionnait-elle pas à cette heure régulièrement et ne s'incarnait-elle pas dans un homme représentant une doctrine et un centre d'action capable de fonder la liberté dans l'ordre? Logique avec les études qu'il avait faites des l'évolutions qui s'étaient succédées en France depuis un siècle, Weiss a été accusé par ses contenqxtrains d'inconstance cl d'incohérence. « Cet homtne de tant (Vesprit, disait unjoui-nal républicain, n avait pas le sens de rà-propos. » Mot injuste et de faible portée, comme si l'à-pro|)OS était en. France la seule qualité enviée d'un lionune d'Etat.
Arrivé à la vieillesse, Weiss présentait le spectacle d'un lutteur désabusé, apaisé par les déceptions et les échecs qu'ont infligés à ses préférences d'autrefois et à
avait un goût particulier, dont il a donné de si bonnes raisons (Voir le volume : A propos de ttiéàtre, ch. XVj.
ses efforts, les fautes des hommes et rimprévu des événements. Il se résignait de son mieux, et même par raison de haut esprit et patriotique sagesse, s'intéressant à voir se débiouiller, s'asseoir, s'établir de la l'aeon la plus sortable et la plus utile qu'il se pourrait, le i-égime nouveau ou repris pour la troisième fois, dont il observait anxieusement la naissance agitée. Et cependant, s'il lui avait fallu opter entre les différentes formes de gouvernement qu"a\ait connus la France; s'il lui avait fallu suivre les consé(piences dictées par sa raison et les conclusions inspirées par ses études, il eût opté pour la monarchie constitutionnelle. Ses préférences d'affection et de souvenir se reportaient sur la France de i83o, de i84o, alors que la France et F esprit fraticais étaient faits (lenthousiasme.de foi, de tendresse et d'amour, qu'on nageait dans l'idéal et l'idéologie, et où tout était fier, surtout la pauvreté.
C'est en des pages qu'on ne saurait oublier, que sa plume d'historien rappelle cette époque de i84o.
Si jamais peuple a goûté les rrais biens de ce monde, l'abondance, l'acticité paisible et féconde, les passions nobles, des mœurs domestiques honnêtes sans sévérité, aisées et enjouées sans licence; si jamais peu/de a connu la sagesse, la liberté, la justice et le bonheur, c'est la France vers iS40.
Cette année-là représente, dans la période contemporaine, un j)oinl de perfection de la législation générale, des mœurs et de l'esprit. Tout se lient dans l'état moral et politique d'un peuple. Le temps où il y a de la sagesse dans les lois et le Gouvernement est aussi le temps où le génie poétique se joue parmi les créations les plus diverses.
96 J.-J. Wi:iSS, JOURNALISTE.
Peuseur-moraliste aux prises avec ractualité d'une sorte de chroniqueur moral du temps où il vivait, \\eiss ne cessait d'cci'irc. Dans les années 1880 et suivantes, sous le pseudonyme de Pierre et Jean il envoyait ses Notes et Impressions à la Revue Bleue.
Eugène Yung, directeur de cette revue politique et littéi-aire, avait déployé toutes ses séductions pour y attirer Weiss. Toujours prêta faire une large part aux tendances nouvelles dans les choses de l'seprit et de l'art, Aung, qui connaissait les différentes et brillantes facettes de ce talent si neuf et si agile, avait donné à Weiss la plus large hospitalité. Fait assez intéressant, les existences de ces deux hommes de lettres s'étaient incessamment côtoyées. Tous deux avaient passé par l'Ecole Normale; ils y étaient de la même promotion, celle que Weiss appelait quelque part : la promotion orageuse de i847- Devenus tous deux professeurs, ils avaient enseigné dans le même lycée de province, à la Rochelle. Plus tard, dégoûtés de la profession univei'sitaire, ils s'étaient retrouvés à Paris : Vung, secrétaire de la Revue des Deux- Mondes, Weiss, rédacteur aux Débats.
Issus d'une même génération, vivant des mêmes idées, de la même carrière, des mêmes occupations, des mêmes plaisirs, ces deux natures affinées s'étaient liées d'une amitié qui ne s'est démentie jamais. Weiss aimait en Yung une souj)lesse courl(»ise, un esprit éclaii'é, une obstination paisible. Il lui trouvait un grand art et un granfl goût à faii-e valoir les autres et l'appelait un inventeur d'esprits, métier (pi'il remplissait en cïïci pour sa Revue Bleue avec tin discernement bien rare. Yung, de son côté, rendait
hommaj^e à rintégrité et à la fermeté de la raison de ^^ eiss; il goûtait son savoir, sa verve, son imai^ination, son humonr; respectait l'indépendance de son esprit, défendait même parfois ses paradoxes étincelants. Aussi \\ eiss se sentait-il bien chez lui à la Revue Bleue, et Yung se plaisait-il à lui laisser toute la liberté dont son esprit et son imagination avaient besoin.
A l'époque où commencèrent à paraître les Notes et Impressions, ^^ eiss avait pleinement conquis une place distincte et éminente dans les lettres et la presse. Un grand éclat de succès avait marqué tous ses pas dans la double carrière qu'il parcourait, tour à tour ou en même temps écrivain politique, écrivain littéraire, auteur de Premiers-Paris quotidiens, ou ci'itique de feuilleton ou de revue. Au début, il avait pris une remarquable part aux conférences de la rue de la Paix.
Nous avons parlé précédemment, à propos de lVolière{i), des conférences de l'Athénée; de ces leçons de haute littérature et de haute histoire, où un grand sujet, qui semblait commencer à s'épuiser, était renouvelé par une si pénétrante étude, avec un talent si original et si personnel.
Plus tard, il avait été chargé de rédiger par quartiers les articles politiques les plus en vue du Journal des Débats. C'était sous l'Empire, époque héinssée de difficultés et de périls pour un journaliste; car on vivait sous le régime des avertissements, des amendes, des suspensions, des suppressions. Weiss sut avec un art consommé éviter les nombreux écueils. C'est à cette
(1) Molière, par J.-J. Weiss. Calmann-Lévy, éditeurs.
époque tlillicile qu'il outra ou ploiuo possession de luimême; sou talent acquit une jurande sûreté, sans rien perdre de sou essor; son esprit une justesse et une clarté fine et subtile; sa langue une précision toute nouvelle. Qui de notre "énération ne se ra|)pelle les Premiers- Paris de Weiss au Journal des Déhats'? Les hommes politiques, et beaucoup de ceux-là même qu'il combattait les lisaient avec un charme sérieux, le parti libéral avec un vrai ravissement, tandis que le (Vouvernement impérial s'en montrait atteint au vif, et s'irritait de son impuissance à en réprimer les libertés et les audaces savamment ménagées. De quelle main habile, avec quel mélange de hardiesse et de précautions, par quels adroits détours, par quelles ingénieuses trouvailles d'allusions, de citations, d'apologues, Weiss savait faire conq)rondre et deviner à ses lecteurs ce qu'il ne pouvait dire ouvertemont ; et avec ([uelle clairvoyance il sut |)rophétiser les malheurs de la politique extérieure de Napoléon III, annonçant l'unité fatale et dangereuse de l'Italie, puis l'unité inévitable de l'Allemagne.
Ce stage brillant aux Débots, à côté des Edouard Bertin, des John Lemoinne, des Saint-Marc Girardin, des do Sacy, dos Prévost-Paradol, ouvrit à Weiss toutes les portes de la presse; il écrivit depuis tour à tour dans le Courrier du Dimanche, le Journal de Paris, le Figaro, le Gauloi.<i, U^ Nain Jaune et autres (i).
i^oiii- lo Journal des Débats, copontlani, où il axait
(1) Nous avons rôuni en un volume intitulé Comhnls constilulionnch ( 1868-1 K86) un grand nombre des articles politiques de Weiss. Bibliotli.''i|ue Cliarpentier, 1893.
clébiilô, il avait gardé un sentiment particulier de vénération et de reconnaissance; aussi, dans les dernières années de sa vie, au lendemain de l'efTondrenu'nt du grand ministère (lanibetta, alors qu'il était désabusé de la politique, le \ it-oii re\eiiir dans sa chère et vieille maison des Débats, et acceplei- d"\ faire la chronifpie théâtrale, d'y écrire ces reuillctoiis du lundi cpie nous avons réunis sous le lilre de Trois années de Théâtre (i). Tous ceux (pii les ont lus et r(>lus peuvent (énioigner avec quelle pénétiante intelligence, (|uelle expérience humaine, quelle connaissance du théâtre, avec quelle verve et en même temps avec quelle soliditc- et quelle délicatesse de goût et d'esprit classique il sut juger les maîtres anciens et les jeunes auteurs dranudiques de son teMq)s.
Il serait intéressant de reliie aujourd'hui les articles (pu* \\ eiss écrivait sous l'Knqjire, de les comparer à ceux (pii datent de l'époque des Notes et Impressions. Plus de vingt années séparent ces deux périodes. Dans l'intervalle, Weiss avait beaucoup écrit. Lui, à qui la nature avait généreusement départi un don précieux, celui de roir, il avait eu de nombreuses et rich(\s occasions de rexercer; il avait beaucoup vu : deux ou trois révolutions, les tragiques événements de l'année terrible, une troisième République. 1^'Empire (inissant l'avait fait secrétaire des Beaux-Arts, la Républi(pie l'avait placé, sans l'y laisser longtemps, il est vrai, au (lonseil d'Etat. Il avait donc vécu, en quel(|ue sorte, ces événements, il
(l).I.-J. Weiss, Trois années de Z'/c^rf/j'e il 883-1 885 1, 4 volumes Calmann- Léw, éditeurs.
avait manié les hommes, il avait été dans la politique en contact avec le jeu des passions humaines. Les circonstances, l'expérience, la raison, avaient-elles, vers les dernières années de sa vie, affermi ses convictions ou les avaient-elles modifiées? Et, à l'époque qui nous occupe aujourd'hui, alors qu'il écrit dans la Revue Bleue sous le régime d'une liberté absolue de la presse, abrité derrière un pseudonyme, dans une Revue où il est le maître d'écrire sur tous et sur toutes choses, Weiss avoue-t-il un changement dans ses opinions et ses idées, nous découvre-t-il le fond de sa pensée, nous livre-t-il le secret de sa conscience, et, si nous relisons tous ses articles de cette date, découvrons-nous des variations dans son esprit et dans ses doctrines?
Nos lecteurs reconnaîtront sans doute chez l'écrivain la même netteté et précision mordante de langage, la même verdeur d'allure, la même sonorité d'accent, et, maintes fois, le même brio, les mêmes saillies d'esprit et d'imagination, la même acuité d'ironie. Peut-être aussi trouveront-ils chez le penseur une nuance, inobservée jusque-là, de mélancolie, nous dirons presque de tristesse, une sévérité et une autorité qui font que ses jugements semblent tomber de plus haut. Peut-être jugerontils que le Weiss de ces années, lors(|u'il touche aux questions religieuses, se montre plus enclin qu'autrefois au respect de l'Orthodoxie; que lui, de bonne heure si imbu de l'àme des vieux maîtres, se présente plus qu'autrefois armé de son Credo classique ; qu'il s'élève avec quelque chose de grave et de plus mùi-, et sans mélange d'oui l'iiricc |»;u'a(l()\;il(\ contre les fausses idées du jour,
contre les passions étourdies ou aveugles des foules.
Enfin, pour la politique, où en était-il à cette heurelà? N'oublions pas que ce n'était pas comme journaliste politique que J.-J. \^ eiss participait à la rédaction de la pacifique Revue Bleue. Sans doute, du vaste champ que, sous cette inoffensive rubricjue de Notes et Impressions, il lui était donné d'y parcourir, la politique n'était pas exclue, et ne pouvait l'être. Mais ce qui s'en retrouve encore dans cet entretien périodique avec le public sur tant de choses diverses, ne fait suite, ni pour la nature des questions, ni pour l'esprit, le ton, l'allure, à celle qu'il avait si longtemps, ailleurs, et si délibérément pratiquée. Ce n'est plus du tout une politique militante, politique guerroyante au service d'un ensemble de principes et d'idées déterminé, d'une cause, à faire prévaloir et triompher. On se trouve en présence d'un esprit calme, assagi, d'autant plus élargi; d'un pénétrant observateur, assis, les yeux bien ouverts, devant le spectacle varié que lui donnent, en cette année de grâce 1880, la société française et le monde parisien en particulier.
En somme, à les considérer d'ensemble, ces Notes que J.-J. Weiss écrivait pour la Revue Bleue sont surtout d'un penseur moraliste aux prises avec l'actualité, d'une sorte de chroniqueur moral du temps présent, infiniment plus que d'un politique. Là, bien souvent, à des observations de bon sens et de fine raison sur des états d'esprit qu'il regrette ou s'afflige de voir se propager, aux efforts d'une prévoyante sagesse contre certains courants d'idées et de mœurs, d'une nouveauté inquiétante ou suspecte, viennent se mêler des jugements réfléchis.
pesés, sur les hommes, sui' des personnages du jour ou de la veille, en évidence ou célèbres à différents litres, qu'il a vus de près, pu observer à loisir, disons mieux : des portraits. Car ce sont en vérité des portraits, de vivants et excellents portraits, tracés par ce, fds de La Bruyère et de Saint-Simon avec un soin, une intensité de regard, une verve de burin et, pour être juste, hàtons-nous d'ajouter, avec une absence de parti pris et des scrupules d'écpiité qui les rendent, pour une bonne jjart, définitifs, et nous semblent les mettre en avance sur ceux que doit ti'acer à son tour des mêmes acteurs, en rendant sur eux ses arrêts, l'impartiale histoire. Voye/., entre autres, ceux pour lesquels ont posé devant lui, sans le vouloir, des hommes d'Etat ou des lutteurs politiques comme M. Rouher, M. Dufaure, Gambetta, Adolphe Grémieux, Rochefort ; des écrivains comme Barbey d'Aurevilly, Paul de Saint- Victor; un jorateur d'église populaire, le Père Didon. Parmi ces personnalités très diverses de la vie j)ublicpie sont venus se glisser des originaux ou des excentriques de la vie privée, saisis gaiement sur \v \il, avec une pointe de caricature qui n'exagère cpie peu l'étrangeté comique de leui'S façons et de leur figure (le vieux philologue, M. Hase; le maître italien de la lame, San Malato, non moins divertissant dans son étonnante leçon d'escrime, sinon plus, cpu' le tireur d'épée du Bourgeois gentilhomme). (^)uelle \ai'iélé! Que de jiicpiantes ou charmaiilcs rencontres! Des excursions de vacances des temps de rcjtos sur une plage fréquentée, ont ameru' d'autres inq)ressions encore, des impressions rie voi/(/ge ou de villégiature. De celles (|ue celle imaginalion vi\e avait gaiilccs un l)cau
J.-.l. WEISS, JOURNALISTE. 103
soir d'('té à Royaii, an bord des flots, au bruit d'un conr(M-t, s'est composé tout un tableau d'une vérité, d'une fraîcheur, d'une douceur meiveilleuse, égal aux chefsd'œuvre des maîtres du genre par hi magie de la couleur, par une poésie d'expression qui permet d'appliquer à la prose de l'auteur ce qu'il a si bien dit lui-même de celle d'Alphonse Daudet.
31. Daudet [qui amil continence par les vers) s'est contenté de plus en plus de l'instrument Inférieur de la prose. C'est que la prose, entre ses mains, se prêtait à rendre les images et les sensations de la poésie. Il l'avait pétrie, cette prose, à son usage personnel, il se l'était façonnée toute neuve et tout originale, mais sans lui permettre d' offenser le génie invétéré de la langue française...
Celle chroiiiciucdont la durée fui de deux ans à peine, et sur laquelle vingt-trois ans ont passé, nous offrait donc, à la reprendre dans ses parties les plus dignes de revivre, la matière d'une attrayante publication (i).
Au legs des papiers de J.-J. Weiss, à ce précieux legs, dont les mains amies qui l'ont reçu se sont efforcées de faire bon usage, se trouvait jointe une quantité considérable de lettres, tout un trésor épistolaire d'un intérêt facile à comprendre, bien que formé, pour une bonne part, de lettres à lui adressées par des correspondants divers, et beaucoup plus que de celles qu'en divers temps il écrivit lui-même.
Celles de ces dernières, que nous donnons dans le
Vl) Notes et Impressions, par J.-.I. Weiss. Calmann-Lévy, éditeurs.
volume Notes et Impressions, nous paraissent avoir toute chance de curieux accueil et de bienvenue. Par plus dun côté, elles viennent éclairer d'un surcroît de lumière un talent et une nature d'homme qu'on ne peut connaître et pénétrer. Après le J.-J. \\eiss des journaux politiques, le J.-J. AVeiss critique de littérature et d'art, le J.-J. Weiss conlerencier, le J.-J. A\ eiss reviewer, elles évoquent ou commencent à révéler un J.-J. Weiss épisto- /aire, par conséquent, à plus d'un égard, plus intime, plus lui-même.
Elles sont, de sujets et d'esprit, très diverses. Autre chose sont les réponses que faisait par la poste, en toute liberté, le J.-J. Weiss de 1871 à des questions comme celles-ci : Quel est, dans la République à peine naissante, l'état des partis, et quelles chances peuvent rester aux divers prétendants? — De quel degré d'ambition peut être soupçonné, en ce moment de crise et d'anarchie, M.ïhiers? Autre chose, les confidences où, beaucoup plus jeune, il s'épanchait avec une vieille amie, restée loin de lui, sur les ennuis, les tristesses, les distractions mondaines de son séjoui" d'universitaire à Dijon. Parmi ces confidences, celle d'un sentiment qui, dans cette dernière étape de sa vie de province, fut le charme et le tourment de sa trentième année, offre le plus original et le plus piquant mélange de sincérité, d'humour, de jeunesse de cœur, de fine observation et de bonne grâce à rire et se moquer des autres et de lui-même. Les pages familières où il conte à cette amie les incidents d'un bal et surtout d'un souper chez une belle dame, dame d'esprit et grande coquette, Célimène de province qui l'atliiail par ses « ensorcelle-
nients » et le « désenchantait » par ses manèges et ses caprices, peuvent être mises au nombre des chefs-d'œuvre du récit, du récit enjoué par lettre (i).
Les amis, les correspondants que nous avons rassemblés assez nombreux autour de lui, seront-ils moins bien reçus? Celles de leurs lettres que nous publions méritaient, par ce qu'elles nous disent de lui, de venir servir aux siennes d'accompagnement et de cadre. Ce sont, le plus souvent, des encouragements ou des félicitations à l'éminent journaliste sur la ligne qu'il s'est tracée, et qu'il suit avec autant d'habileté que de vaillance; ce sont des remerciements d'auteurs au critique, pour des articles, des comptes rendus, des études, où il s'est montré juge aussi intègre et consciencieux que compétent,. et ne s'est pas fait faute de joindre d'honnêtes réserves ou de fortes restrictions aux justes louanges. On a ainsi, sur la largeur d'esprit et l'indépendance de jugement dont il a donné tant de preuves, tout un ensemble de témoignages dont l'unanimité l'honore hautement (3).
D'ailleurs, ces lettres sollicitent l'attention par ellesmêmes; elles la commandent par la distinction, l'éclat ou la célébrité des noms dont elles sont signées, et par tout ce que leurs auteurs, en y parlant d'eux-mêmes, nous
(1) Voir, parmi ses lettres écrites de Dijon (1858 ou 1859), celle qui cominence par ces mots : « Je paresse, moi, je paresse. »
(ï) Taine, en le remerciant d'un article, lui disait : « Tu as trouvé le moyen de plaire aux gens et de leur dire des vérités, d'être agréable et indépendant. » Lettre du 20 décembre 1859.
Guizot, dans un cas pareil, lui écrivait : » Vous avez, Monsieur, le goût fin et exigeant; vous savez choisir et marquer des degrés dans votre suffrage. » Lettre du i décembre 1863.
apprennent ou nous rappellent de leurs principes, ou de leurs sentiments et de leurs opinions, et de l'attitude prise, du rôle tenu par eux sur les scènes où ils se sont produits. Que de personnages ayant fait figure dans le siècle dernier, et même grande figure, \iennent ainsi tour à tour rendre hommage aux talents et au caractère de notre ami, et, dans les retours sur eux-mêmes d'un rapide entretien, confirmer, ou cclaircir, ou modifier, ce que déjà nous savions de chacun d'eux!... C'est Taine, un normalien brillamment émancipé, lui aussi, Taine déjà célèbre qui vient, d'un niot]cordial, remercier l'ancien confrère et ami d'une|sympalhique etfranche appréciation de son œuvre, et qui, à cette occasion, s'applique à définir en paroles précises l'espèce de penseur et d'écrivain (|u'il veut être. C'est Dumas fils, rendant grâces pour une attentive et consciencieuse étude de son théâtre, où critiques et conseils ne lui ont pas été épargnés, et se bornant à revendiquer pour les nouveautés et les audaces de sa dramaturgie plus de sincérité, d'inspiration native et réfléchie, d'art indépendant et désintéressé, que son scrupuleux juge ne lui en a prêté. C'est Renan, le Renan du Collège de France, prenant soin d'éclairer, par une tranc|uille et grave appréciation de la disgrâce qu'il subit (suspension de son cours), l'article de journal qui fera justice de ce coup despotic[uement frappé sur la libre pensée. Mais voici un grand politique, M. Thiers, qui se déclai'e lecteur assidu cl charmé du Jnurtxal de Paris, et qui, tout en se déicntlant de vouloir peser en quoi ([ue ce soit sur la direction de cette feuille, ne laisse |jas d"indi([uer au plus avisé et au plus biillant de ses lédactcurs (|uci(pics points
iiiijjortiuits à toucher, et toute une |joliti([ue à suivre. Voici... le comte de Paris, Philippe d'Orléans, qui du fond de l'Orient où il promène un loisir ([u'il déplore, envoie l'expression d'une gratitude émue pour un portrait de la princesse Hélène, sa mère, portrait d'impartial et délicat historien et de maître-peintre. Et voici, d'un autre exilé, d'un proscrit, tombé de haut, quelques brèves et reconnaissantes paroles à l'auteur d'un jugement inespéré dont il vient d'être l'objet, jugement rendu sans parti pris d'aucune sorte par un ancien adversaire, dans un esprit de calme justice et d'équité rare. Cet exilé, ce proscrit n'est autre que Napoléon III, enseveli, perdu dans sa triste retraite de Chislehurst!... \ oilà quelles surprises apporte avec lui le nouveau volume Notes et Impressions et comme, à la lumière de ses fragiles documents fidèlement exhumés, se lève et se déploie devant nous, défile sous nos yeux, soudainement évoqué pour cpielques instants, tout un monde, celui-là même où J.-J. Weiss a vécu, lutté, brillé, et aux souvenirs duquel son nom demeure pour toujours et glorieusement attaché!
Des lettres, d'aimables lettres de femmes, trouvées parmi toutes ces lettres de politiques, de journalistes, d'écrivains, d'hommes d'Etat, ont dû, en venant enrichir et parer ce recueil, perdre leurs signatures; elles disent assez, quelques-unes surtout, par la délicatesse des sentiments, les grâces légères du tour, le marivaudage aisé de la causerie, de quel monde, fin autant que poli, elles sont parties; elles nous disent de façon non moins précise combien, dans ce monde tie choix, qui ne s'ouvre qu'à bon escient, Weiss se vit accueilli, recherché, fêté, pour
l'éclat de son nom et pour lui-même; à quel point en dépit de ses distractions et de ses infractions involontaires aux élégances extérieures, il sut, par les charmes de son esprit et la distinction de sa personne, s'y naturaliser.
Paris. — Tvp. Va. Rk.noi.vrh, 1'.',
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