CHAPITRE V
ON PEUT s'instruire TOUT SEUL. — LE DÉVELOPPEMENT PROGRESSIF ET HARMONIQUE. — l'eNFANT PSYCHOLOGUE ET LOGICIEN.
La marche adoptée par Jacotot est la marche de la nature; elle est parfaitement appropriée à la constitution mentale de Thomme. Que fait l'homme, que fait Tenfant, quand il éprouve quelque besoin, quand il n'est pas distrait par quelque passion ou quelque préjugé ? Il observe, il compare, il juge ce qu'il voit d'après ce qu'il sait, il distingue et vérifie. C'est la marche qu'il suit de lui-même, dès le berceau. Il n'a pas besoin de maître pour apprendre à faire usage de ses facultés naturelles. Les impressions extérieures, et la nécessité de les repousser ou de s'y soumettre avec choix et convenance, suffisent pour mettre et tenir en éveil, sa curiosité, son attention, son besoin de comprendre. Quelle que soit la chose que l'on fasse, un poème ou un soulier, on ne réussit que si l'on observe, répète, réfléchit, expérimente, compare et vérifie. La nature est en tout notre principal guide : elle nous met à chaque instant toutes ses productions devant les yeux, elle semble nous dire : Qu'est cela ? Ne l'avez- vous pas déjà vu? A quoi cela i:e^semble-t-il ? Regardez. Et elle -n'explique rien. EUe
ON t>Et)T S^INSTRTIIRE TÔÙt SEUL 8Î
pose des questions à son pupille, elle lui. suggère des impressions, elle met en jeu les facultés de son esprit, et ces facultés opèrent d'après leurs propres lois.
Jacotol ne fut pas le premier à remarquer que la propre activité de l'esprit est le facteur essentiel de l'éducation. Mais c'est peut-être un de ceux qlii, dans la pratique, ont le mieux satisfait cette activité. Il veut que Thomme fasse toute sa vie ce qu'il a fait avec succès dans les premiers jours de son enfance : s'instruire tout seul. Il pense, comme Condillac, que la nature, au moyen du plaisir et de la douleur, fait tous les frais du développement des facultés enfantines. Le petit enfant peut « distinguer sans maître tout ce qui nous entoure. Je vois que la chose se passe ainsi dans le principe; puis, on s'arrête, quand on n'a plus la volonté d'avancer : je le vois bien aussi. Je comprends que le défaut d'attention suffit pour m'expliquer cette différence, et je m'en tiens là (1) ! ». Et d'où vient que la première instruction est plus vaste et plus sûre que l'instruction donnée ou plutôt imposée par la suite ? C'est qu'elle se fait sous l'influence des besoins, de la nécessité, ces premiers maîtres es arts, selon Lucrèce. L'enfant fait attention à une foule de faits qu'il lui est utile et intéressant de connaître, et il les voit bien parce qu'il y fait attention. C'est aussi, dirions-nous, parce que ses jeunes facultés possèdent une plasticité supérieure à celles qu'elles auront plus tard, qu'elles s'exercent sur des objets beaucoup plus simples, plus apparents, plus superficiels que ceux sur lesquels elles auront ensuite à s'exercer. Jacotot n'avait pas tenu compte de ces détails importants d'observation psychologique : mais s'il ne voyait pas tout, il voyait bien le peu qu'il
1, LangtM matemelUs p% ,
S8 if. JACOtÔt
observait. Par exemple il nous fait très bien apercevoir quô l'enfant apprend tout seul sa langue maternelle, synthétiquement et analytiquement : « Quand nous apprenons notre langue maternelle, personne ne nous l'explique, et nous la comprenons tous sans autre interprète que la vue des faits qui en sont la traduction vivante. Fermes la porte^ dira-t-on en notre présence. L'action que nous voyons faire à la suite du bruit des mots qui ont frappé notre oreille, sert de commentaire à cette phrase ; et voilà que je comprends fermez la porte. Si j'entends ensuite fermez la fe* nêtre^ je deviens plus savant de trois signeâ nouveaux, et j'ai appris quatre choses : 1® fermez la porte ^ 2® fenétrey 8® porte, 4" fermez. Cela me sert à comprendre autre chose. Voilà la méthode que suivent tous les hommes, d'un pôle à l'autre, méthode universelle et infaillible, parce qu'on la suit sans maître, et sans autre guide que le besoin. Mais dès que le besoin est satisfait, l'attention se repose, et on n'apprend plus que par les yeux d'autrai, c'est-à-dire au hasard, et souvent sans réflexion (1). » Nous reviendrons à l'attention. Pour le moment, retenons seulement ces quelques vérités : « l'enfant voit bien par ses yeux », quand « son attention excitée par le besoin », et surtout ce qu'il sait lui « sert à comprendre autre chose. » Apprendre, bien se ressouvenir, voilà que Jacotot et Platon se rapprochent, sans toutefois s'entendre.
On ne comprendrait ni Jacotot ni Rousseau, si on leur faisait dire, quoiqu'ils aient paru souvent le faire, que l'instruction ou l'éducation est l'œuvre exclusive de la nature, que le développement spontané de nos facultés se Buffit à lui-même avec le concours des expériences ou Teu*
1« Langue mal^meKe» p. 62^
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seîgnement fortuit des choses. Non, ils ne voyaient dans ces dernières que la matière, les instruments, les guides essentiels de l'éducation, soit physique, soit intellectuelle, soit morale. Le maître qui faisait sortir toute l'instruction d'un seul livre, d'un produit concentré d'expériences séculaires, savait trop bien qu'il ne saurait y avoir d'instruction réelle pour l'homme isolé de ses semblables. L'art d'instruire ne pouvait être pour lui que l'auxiliaire de la nature. Le tout est de seconder, sans la dominer, l'œuvre de la nature, et l'éducation artificielle ne doit, en aucun cas, supplanter la spontanéité personnelle. Dans quelle mesure l'éducation formelle peut-elle opérer ? C'est ce que la suite de cette étude nous montrera. Nous verrons jilus loin comment le professeur mettait ses théories en pratique.
C'est parce que l'élève est capable d'observer, qu'il est capable de s'instruire. Jacotot n'a jamais prononcé le mot intuition, mais il connaissait et conseillait la chose. Seulement observer sans réfléchir et sans retenir n'amène pas de résultat sérieux. L'enfant, quand il suit la méthode naturelle, est capable de regarder et de comparer. Il parle bien, quand il a bien appris les mots et la chose dont il parle. Il peut même comprendre un terme abstrait, un terme général, s'il a bien vu tous les éléments concrets dont ces termes ne sont que le résumé. 11 ne comprend ce qu'il voit, ce qu'il Ut ou entend pour la première fois, que parce qu'il peut le vérifier par ce qu'il a déjà appris, de quelque manière qu'il l'ait appris. Le premier venu peut comprendre une pensée, une page de Massillon, quelque profonde qu'elle paraisse, sans autre interprète et traducteur que sa mémoire, s'il se rappelle des faits analogues à ceux que l'orateur a vus et r&<«
6d . i. iACôtôt •
contés (1). Et même, serions-nous jamais émus par un passage pathétique de Racine^ si nous n'avions jamais éprouvé ni vu éprouver des sentiments analogues à ceux que le poète nous décrit avec ses propres souvenirs? Tout se réduit à des faits connus et banals, mais reproduits à propos, et d'autant plus susceptibles de faire impression qu'ils sont plus connus de tout les monde. Jacotot va quelque part jusqu'à dire qu'il n'y a pas de pensées profondes. Il n'y a pas même de science de mots, il n'y a que la science des choses, et de leurs signes, qui sont encore des choses.
Insistons, avec Jacotot, sur cette faculté d'observer, beaucoup plus commune que ne le pensent ceux qui admettent la hiérarchie des esprits humains. Si nous comprenons la pensée des autres, les rapports qu'ils ont vus, c'est que nous avons la faculté de les apercevoir nous-mêmes. Aussi peut-on dire avec quelque raison qu'il n'y a pas de découvertes qui appartiennent à un homme en particulier ; c'est le hasard qui a dit au premier venu : Ne voyez-vous pas ce que je vous montre? L'esprit qui fait-qu'on est capable de voir qu'on a fait une découverte, « cet esprit-là court les rues (2) »; Le hasard est, selon Jacotot, le premier des maîtres. « Qu'est-ce qu'un maître? N'est-ce pas un homme qui demande à un autre : ne voyez-vous pas ce que je vous naontre (3) ? » Que ce soit la nature ou l'homme qui serve ainsi de maître, la fonction de l'élève est de voir, de regarder, d'observer. Celle du maître est de faire appel à la force propre et au besoin d'activité qui est dans l'intelligence humaine.
Le défaut de presque toutes les méthodes, au mpins