‹ J. Jacotot et sa méthode d'émancipation intellectuelleChapitre 65 sur 78 · CHAPITRE Xlt · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xlt

l'improvisation

L'enseignement universel, nous l'avons déjà vu, nonseulement exerçait les élèves à parler, mais à improviser, soit en parlant, soit en écrivant. M. J. Kinker, dans son rapport sur le système de jacotot, dit que des élèves de dix, onze ou douze ans, improvisaient ou faisaient des compositions sur des sujets donnés, et même improvisaient et exécutaient des compositions musicales sur des couplets donnés, et cela avec une habileté et une justesse d'expression qui ne lui permettaient pas d'attribuer ces rapides progrès à une autre cause qu' « à cette espèce d'enseignement par soi-même (1). » On peut sans doute aussi les attribuer, pour une grande partie, au zèle et à l'intelligence du maître; mais il n'importe : il nous suffit de constater le résultat.

Deux autres disciples de Jacotot nous donnent quelques renseignements précis sur la matière de ces compositions débitées ou écrites tout d'un temps par les élèves jacotistes. Nous laisserons la parole à l'un et à l'autre. « Les compositions qui suivent se ressentent encore visiblement du mo* dèle proposé aux élèves, on y trouve partout la gêne de la pensée, l'inhabitude de l'expression ; mais nous demandons

1. Rapport sur la méthode de If. Jacotot présenté^ le 6 septem^* We 1826, au minUtère de l'intérieur des Pays-Bas, par M. J. Kinker«

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que Ton fasse traiter les mêmes sujets par des écoliers de la vieille méthode qui n'auraient pas eu plus de leçons que les nôtres, puis que Ton compare les résultats;

L'hypocrite. (L'élève ayant 4 jours de leçons).

« L'hypocrisie sert de manteau au vice : sous de trom-. penses apparences, elle cache souvent les plus noirs desseins. Les paroles douces et flatteuses de Thypocrite sont comme un serpent qui se glisse sous des fleurs. Pour mieux vous . tromper, il se rend agréable près de vous, en prévenant tous vos désirs. S'il vous en v^ut^ il le dissimule en vous faisant voir de l'amitié.

« Cependant il redoute le sage, il craint qu'il ne pénètre ses desseins ; dans sa présence, il est plein de crainte et de défiance, il appréhende de lui laisser voir son trouble s'il en éprouve. »

De la bonté. (8 leçons).

« La bonté est une bienveillance, qui se répand sur tout • le monde, malheureusement l'imprudence s'y joint souvent: les personnes bonnes sont généralement aimées et respectées; elles aiment à faire le bien, s'affligent sur les malheurs . d'autrui : dans la fortune comme dans l'adversité elles sont les mêmes ; enfin, on reconnaît toujours en elles la bonté ; -Siais si elles sont trompées, le plus grand courroux les . aaime, et elles piinissent sévèrement, ceux qui ont trahi leur conflance.

(c La bonté se p^nt toujours sur le visage des personnes

qui possèdent cette belle qualité ; aussi voit-on sur la

[ figure d'un vénérable vieillard un contQnteme&t| une aoui*

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bîlite et une gaîté qui ne se voient jamais sur celle du méchant.

Za j9oé^ie (9'l9Qcms).

(( La poésie est un don du ciel, qui fait exprimer tous les sentiments nobles et élevés que Ftoie eBt susceptible de ressentir. Elle ecbprante son harmonie cle la musique, sa passion de la peinture, «t sa justesse de la philosophie » (1).

Un autre disciple de Jaeotot nous de&ne les détails suivants, sur rimprovisation orale: « Comme pendant chacun de ses exercices, nous obligeons nos élèves à parler, ils improvisent avec facilité à la fin de notre cours, c'est*à-dire, que sur les mots les plus vides en apparence, ils disent quelque chose, en bon termes, d'une voix claire et distincte. Leurs improvisations sont toujours faites avec le même ordre dans les idées, que leurs compositions. Cet exercice met le comble à rétonnément de ceux qui Tentendent faire. Il suffit de penser à l'embarras involontaire que la plupart des hommes ressentent en paraissant en public, pour voir avec surprise des enfants parler sans trouble et sans préparation, devant des personnes étrangères. Les trois improvisations suivantes ont été faites en ma présence à Louvain ; on jugera par les sujets de chacune d'elles combien j'avais l'intention d'embarrasser les demoiselles qui «m'ont si facilement prouvé l'excellence de la méthode à laquelle elles doivent leur supériorité.

1. Résumé de la méthode de M» Jaeotot, par £. Souvesire, NanteS| Mellinet-Malassis, 1829.

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4"* Improvisation^ sur le mot jamais*

« Le mot jamais exprime ou un temps qui ne peut pas être ou un temps qui ne fut point. On l'emploie souvent sans en remarquer ou même sans en comprendre toute rétendue, et on le prononce vaguement sans songer à cette durée éternelle et infinie que marque le mot jamais.

« Combien il est terrrible pour le criminel, le mot, le seul mot jamais U,.. Ses remords, sa douleur, ses tourments, son désespoir s'expriment tous par lui. Lorsqu'il se sent dans les bras de la mort, lorsqu'il eutend cette voix intérieure qui lui reproche ses forfaits, lorsqu'il voit s'ouvrir devant lui la redoutable éternité, lorsque toutes les marques du désespoir sont empreintes sur ses traits défigurés, sa langue glacée prononce encore un mot.... Jamaisl

« Qu'il est cruel aussi pour l'amitié I... Elle va se séparer de l'objet qu'elle chérit, elle va quitter pour toujours l'ami qui partageait ses plaisirs, qui consolait ses peines, elle va le quitter, et c'est peut-être... fowv jamais !...

« L'infortuné accablé tout à coup d'un terrible malheur, détaché du reste des hommes, dégoûté à jamais des plaisirs du monde, privé pour toujours des biens et des douceurs de la vie, dit, en quelque sorte, un adieu au bonheur en répétant le mot, le triste mot... jamais I »

2® Improvisation sur les mots Car, Mais.

« Le mot car suit ordinairement un argumeiit et précède ce qui doit servir à l'appuyer.

« Le mot mxiis, quelquefois réflexion, quelquefois objection, quelquefois représentation, fait souvent, de même quo

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le mot car, la liaison et la suite d'un discours ; mais ils n'en sont jamais, ni Tun ni l'autre, le commencement.

« Car a quelque rapport avec les expressions vu que^ parce que, puisque, d'ailleurs,

« Mais peut se comparer aux mots cependant^ néan" moins, pourtant,

« Ces mots s'emploient souvent en même temps, et car justifie alors ce que mais objecte.

« Le mot mais présente ordinairement le contraire de ce qui précède, et montre, si je peux m'exprimer ainsi, le revers de la médaille.

« Le mot car annonce presque toujours une réflexion qui confirme une proposition.

« Mais exprime aussi un désappointement causé par une chose à laquelle on ne s'attend pas ; c'est une espèce de réticence, et car peut être regardé comme une sorte de syllogisme. La phrase suivante justifie l'emploi des mots car et mais ; « Ce n'est pas le vice seul qui a des ennemis, la vertu aussi a les siens ; Tnais elle n'oppose que la douceur à la haine, car elle trouve aussi coupable de la provoquer que de la sentir. »

« Ces improvisations ont été recueillies pendant que l'élève parlait, et rien n'y a été changé. La plus âgée de celles qui improvisaient avait quinze ans (1). »

Le livre de Jacotot qui a pour titre Langue maternelle contient un assez grand nombre d'exercices de composition, d'après le livre-modèle, qui peuvent être considérées comme des improvisations écrites. Le livre qui a pour titre Musique, dessin et peinture contient aussi neuf improvisations faites par des élèves de Jacotot. Il affirme que ces

1. L'Enseignement universel mis à la portée de tous les pères de famille par un disciple de J. Jacotot, Paris, Landois, 1832.

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compositions o&t été choisies entre des milliers, qu^on en faisait tous les jours d'aussi bonnes, et quelquefois de meilleures dans ses écoles. 11 en prend occasion pour dire encore une fois que « des enfants pensent et écrivent comme les meilleurs écrivains français », avec « la même harmonie, la même propriété d'expression, les mêmes périodes arrondies », en un mot, offrent « un échantillon de la perfection des auteurs du siècle de Louis XIV. » Conclusion : « Ses étabUssements sont de véritables ateliers de génies ». « Le génie, dit-il, tombe sous les sens chez nous, c'est un fait visible à chaque instant ; c'est ce génie-là que tout le monde apporte en naissant, dans ce sens que quiconque fait ce que nous disons, le montrera, comme vous venez de le voir, à point nommé, quelques mois après avoir suivi les exercices (1).))

Avant de formuler notre avis sur l'importance pratique de pareils exercices, nous devons résumer les considérations très générales, et souvent très justes et très élevées, que Jacolot a consacrées à V improvisation dans Langue maternelle (2). Le disciple inconnu de Jacotot qui nous a fourni plus haut quelques exemples d'improvisation écolière, déclare que ce chapitre n'est comparable à rien de ce qui a été écrit sur la matière. Il s'y trouve, en effet, plusieurs passages dont Cicéron et Quintilien n'offrent nulle part l'équivalent.

Tout homme, dit Jacotot, est improvisateur né. Nous im-«

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