‹ J. M. GuyauChapitre 13 sur 98 · I- EMOTION ARTISTIQUE i · texte numérisé non relu

I- EMOTION ARTISTIQUE i

que l'acteur, par celle perpéluclle étude de soi au point de vue de son art, altèi'o surloul ses gesles et son accent, tandis que l'artisle peut altérer jusqu'à son sentiment même et fausser son propre cœur. Flaubert, qui était artiste dans la moelle des os et qui s'en piquait, a exprimé cet état d'esprit avec une précision merveilleuse : selon lui, vous êtes né pour l'art si les accidents du monde, des qu'ils sont perçus, vous apparaissent transposés comme pour l'emploi d'une illusion à décrire, tellement que toutes les choses, y compris votre existence, ne vous semblent pas avoir d'autre utilité. Selon nous, un être ainsi organisé échouerait au contraire dans l'art, car il faut croire en la vie pour la rendre dans toute sa force; il faut sentir ce qu'on sent, avant de se demander le pourquoi et de chercher à utiliser sa propre existence. C'est s'arrêter à la superficie des choses que d'y voir seulement des effets à saisir et à rendre, de confondre la nature avec un musée, de lui préférer même au besoin un musée.

Le grand art est celui qui traite la nature et la vie non en illusions, mais en réalités, et qui sent en elles le plus profondément non pas ce que l'art humain peut le mieux rendre, mais ce qu'il peut au contraire le plus difficilement traduire, ce qui est le moins transposable en son domaine. Il faut comprendre combien la vie déborde l'art pour mettre dans l'art le pius de vie.

REALISME ET IDEALISME

I. — En littérature comme en philosophie, ni le réalisme pris seul n'est vrai, ni l'idéalisme. Chacun d'eux exprime un des côtés de la vie humaine, qui chez beaucoup d'êtres humains peut devenir dominant, presque exclusif, et qui a le droit d'animer aussi plus ou moins exclusivement certaines œuvres d'art. Sur la cathédrale de Milan, parmi les onze mille statues qui recouvrent le large dôme comme un peuple de pierre, des séraphins semblent vivants à côté de gorgones qui paraissent, elles aussi, vivantes et presque mouvantes : anges et bêtes ont leur place également marquée sur l'édifice, dans cette société des êtres d'art qui n'est que l'image de nos sociétés humaines : le passant ne leur demande qu'une chose à tous, sous le soleil qui éclaire leur marbre poli comme une chair, — de paraître vivre.

.Moïse, pour l'autel, cherchail un statuaire;

Dieu dit: « Il en faut deux »; el dans le sanctuaire

Conduisit O^iab avec Bèliséel :

L'un sculplait l'idéal et l'autre le réel *.

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