III. — Si toute sensation peut avoir un caractère
esthétique, quand et comment acquiert-elle ce caractère? — C'est là, nous l'avons déjà dit, une simple alVairede degré, et il ne faut pas demander des d('!(initions du beau trop étroites, contraires par cela môme à la loi de continuité qui régit la nature. 11 faut dire aux adorateurs du beau ce que Diderot disait aux religions exclusives: Élargissez votre Dieu.
Nous croyons qu'on ne peut trouver de plaisir très complexe et très confident, par conséquent renfermant une variété uniliée, qui ne soit plus ou moins esthétique. Une sensation ou un sentiment si}vple ne saurait guère être esthétique, tandis qu'il est peu de sentiments et de sensations, quelle que soit leur humble origine, qui ne puissent prendre un sens esthétique en se combinant harmonieusement l'un avec lautre dans la conscience, alors même que chacun pris à part est étranger au domaine de l'art. Voici un pot de fleurs vide sur une fenêtre : il n'a rien de beau. Vous respirez, en marchant, un parfum de réséda, et vous n'éprouvez guère qu'une sensation agréable. Repassez près de la fenèlre : le pot de fleurs renferme maintenant une plante, un modeste réséda dont l'odeur vous arrive. La plante vit, et son parfum est comme un signe de sa vie; le pot de fleurs lui-même semble participer à cette vie et s'est embelli en s'embaumant.
Vivre d'une vie pleine et forte est déjà esthétique; vivre d'une vie intellectuelle et morale, telle est la beauté portée à son maximum et telle est aussi la jouissance suprême. L'agréable est comme un noyau lumineux dont la beauté est l'auréole rayonnante;
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mais toute source de lumière tend à rayonner et tout plaisir tend à devenir esthétique. Celui qui ne reste qu'agréable avorte pour ainsi dire; la beauté au contraire est une sorte de fécondité intérieure. Tandis que l'art s'efforce de donner toujours l'amplitude la plus grande à toute sensation comme à tout sentiment qui vient ébranler notre être, la vie même semble travailler dans le même sens et se proposer une fin analogue. Puisque, croyons-nous, rien ne sépare le beau et l'agréable qu'une simple différence de degré et d'étendue, voici ce qui tend à se produire et se produira toujours davantage dans l'évolution humaine. La jouissance, même physique, devenant de plus en plus délicate et se fondant avec des idées morales, deviendra de plus en plus esthétique; on entrevoit donc, comme terme idéal du progrès, un jour où tout plaisir serait beau, où toute action agréable serait artistique. Nous ressemblerions alors à ces instruments d'une si ample sonorité qu'on ne les peut toucher sans en tirer un son d'une valeur musicale : le plus léger choc nous ferait résonner jusque dans les profondeurs de notre vie morale. A l'origine de l'évolution esthétique, chez les êtres inférieurs, la sensation agréable reste grossière et toute sensuelle; elle ne rencontre pas un milieu intellectuel et moral où elle puisse se propager et se multiplier; dans l'animal, l'agréable et le beau ne se distinguent pas. Si l'homme introduit ensuite entre ces deux choses une distinction d'ailleurs plus ou moins artificielle, c'est qu'il existe encore en lui des émotions plutôt animales qu'humaines, trop simples, incapables
(l'acquérir cette infinie variété que nous sommes habitués d'attribuer au beau. D'autre part, les plaisirs intellectuels eux-mêmes ne nous semblent pas toujours mériter le nom d'esthétiques, parce qu'ils n'atteignent pas toujours jusqu'au fond de l'âme, dans la sphère des instincts sympathiques et sociaux; ils ne produisent qu'une jouissance trop étroite. Mais nous pouvons, en nous inspirant de la doctrine même de l'évolution, prévoir une troisième et dernière période du progrès, où tout plaisir contiendrait, outre les éléments sensibles, des éléments intellectuels et moraux; il serait donc non seulement la satisfaction d'un organe déterminé, mais celle de l'individu moral tout entier; bien plus, il serait le plaisir même de l'espèce représentée en cet individu. Alors se réalisera de nouveau l'identité primitive du beau et de l'agréable, mais ce sera l'agréable qui rentrera et disparaîtra pour amsi dire dans le beau. L'art ne fera plus qu'un avec l'existence; nous en viendrons, par l'agrandissement de la conscience, à saisir continuellement l'harmonie de la vie, et chacune de nos joies aura le caractère sacré de la beauté.
LA GRACK, — L EMOTION MORALE, OBJET SUPÉ:;[EUR DE l'ART
I. — La grâce est bien autre chose que la simple économie de la force, seule définition que M. Spencer en ait donnée; elle exprime essentiellement un état de volonté. Remarquons-le, en effet, chez les êtres vivants les mouvements gracieux sont toujours plus ou moins associés à la joie et à la bienveillance, deux sentiments voisins l'un de l'autre. La joie est la conscience d'une vie pleine et en harmonie avec son milieu; or, quand il y a harmonie, il y a par cela même tendance à la sympathie. La grâce est l'expression visible de ces deux états : la volonté satisfaite et la volonté portée à satisfaire autrui. La grâce, en effet, suppose une certaine détente des muscles, qui ne se produit guère chez l'animal qu'à l'état de repos, de vie expansive et d'intention pacifique. Que la douleur et la lutte surviennent, que l'hostilité et la colère éclatent, aussitôt les membres se raidissent. Tandis qu'un chien joue, faites un peu de bruit dans un buisson, et vous verrez la transformation soudaine de l'attitude : le cou se tendra,