‹ J. M. GuyauChapitre 27 sur 98 · LA GRACE · texte numérisé non relu

LA GRACE

Ifts oreilles, la quo.tic, le corps tout entier sera en arrêt. Au contraire, la bienveillance se tradnit d'habitude par des mouvements onduleux et légers, sans rien de brusque, sans angles, sans violence; de tels mouvements, par la disposition sympathique dont ils sont le signe, tendent toujours à exciter chez nous une sympathie réciproque. Une attitude légèrement courbée, surtout la flexion du cou, le laisser-aller des bras, indique de plus la mélancolie et la tristesse, qui semble faire appel à la pitié d'autrui; elle excitera donc un sentiment voisin de la pitié qui se retrouve jusque dans notre faible pour le saule pleureur. Enfin la grâce est toujours de l'abandon; or on ne s'abandonne pleinement que quand on aime; nous pouvons donc dire avec Schelling que la grâce est avant tout l'expression de l'amour, et c'est pour cela qu'elle l'excite; la grâce semble aimer et c'est pour cela qu'on l'aime. Dans l'expansion impliquée par la grâce, on pourrait montrer aussi un nouveau sentiment qui s'associe souvent aux autres, et qu'on n'a jamais bien distingué, croyons-nous. Pour le découvrir, imaginons ce que peut ressentir l'oiseau ouvrant ses ailes et glissant comme un trait dans l'air; rappelons-nous ce que nous avons éprouvé nous-mêmes en nous sentant emportés sur un cheval au galop, sur une barque qui s'enfonce aux creux des vagues, ou encore dans le tourbillon d'une valse : tous ces mouvements évoquent en nous je ne sais quelle idée d'infini, de désir sans mesure, de vie surabondante et folle, je ne sais quel dédain de l'individualité, quel besoin de se sentir aller sans se retenir, de se perdre dans

le tout; et ces idées vagues entrent comme un îlément essentiel dans l'impression que nous causent une foule de mouvements. VAdam de Michel- Ange, qui s'éveille à la vie, allonge son bras démesurément en regardant devant lui, et ce seul geste traduit sous une forme visible toute l'infmité du monde qu'il aperçoit pour la première fois. Dans l'Assomption du Titien, le simple renversement de la tète et les yeux agrandis suftisent pour exprimer l'attraction immense da ciel ouvert. Ici la grâce proprement dite se fond avec l'émotion du sublime. Nous voyons des mouvements qui, physiologiquement, exprimaient la vie bien équilibrée et facile, devenir, par l'association des sentiments, l'expression de la vie morale la plus haute et la plus pleine, conséquemment de la plus grande beauté.

II. — L'émotion la plus esthétique qu'on puisse exciter en nous est encore l'admiration morale : Corneille l'a cru du moins; dans les chefs-d'œuvre du roman ou du drame, les personnages auxquels nous nous intéressons le plus sont d'habitude ceux que nous admirons davantage. Au contraire, le mépris moral ne tarderait pas à produire le dégoût esthétique si, par une réaction nécessaire, il n'engendrait l'indignation, qui est encore un sentiment moral. L'art vit, en somme, par les sentiments mêmes dont vit la société, par ceux qui sont sympathiques et généreux. S'il est encore en nous tous des sentiments égoïstes et à demi barbares, endormis au cœur de notre être et qui aiment parfois à se réveiller un instant sans acquérir assez de force pour nous pousser à l'action, ces sentiments devront aller

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s'afTaiblissant par degrés, s'engourdissant. L 'évolution esthétique est toujours en retard sur l'évolution morale : elle la suit pourtant. Aussi peut-on affirmer que les œuvres d'art qui font trop exclusivement appel à des sentiments égoïstes et violents sont inférieures et sans avenir. Que restera-t-il un jour de Vlliade même? La prière d'un vieillard, le sourire d'adieu d'une femme à son mari, c'est-àdire la peinture de deux sentiments élevés. Pour être dans l'éternel, il n'est pas bon de se placer dans l'immoralité. Un art qui évoque en nous des sentiments trop grossiers et trop primitifs nous rabaisse, pourrait-on dire, dans l'évolution des êtres, en nous faisant vivre et sympathiser avec des types destinés à disparaître, qui sont comme les survivants des âges primitifs. Au contraire, le sentiment de l'admiration nous élève et nous donne un plaisir esthétique d'autant plus complet qu'il est plus étranger au plaisir du jeu, plus sincère. L'admiration, en effet, ne saurait être un jeu, elle n'a rien de fictif. Qu'elle soit suscitée par la légende ou par l'histoire, par une vision réelle ou imaginaire, il n'importe : elle correspond toujours à un jugement moral, chose sérieuse par excellence. Bien plus, elle marqua en nous une sorte d'amélioration morale : noua sommes vraiment meilleurs quand nous admirons; nous nous sentons soulevés au-dessus de nousmêmes, et capables peut-être d'actions devant lesquelles nous reculerions en temps ordinaire : l'âme se porte à la hauteur de ce qu'elle admire. A ce point, l'art touche à la réalité, est la réalité même : dans le sentiment de l'admiration coïncident plei-

nement le réel et le fictif, l'être et le paraître; je voudrais devenir ce que je contemple, et je le deviens dans une certaine mesure. Ici se réalise cette croyance platonicienne que voir le beau, c'est tout ensemble devenir meilleur et s'embellir intérieurement.

Nous arrivons donc à des conclusions tout autres que l'école anglaise : au lieu de séparer avec elle, dars le domaine des sentiments comme ailleurs, le be .u et le bien, le beau et le sérieux, nous croyons qu'ils s'y confondent. La beauté morale est le contraire même d'un exercice superficiel et sans but de l'activité. Au point de vue scientifique, un beau sentiment, un beau penchant, une belle résolution sont tels en tant qu'utiles au développement de la vie dans l'individu et dans l'c-pèce.

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