‹ J. M. GuyauChapitre 31 sur 98 · LE PAYSAGE · texte numérisé non relu

LE PAYSAGE

Ions, dont nous respirons la fine poussière répandue en quantité appréciable dans l'air printanicr.

2" Pour comprendre un paysage, nous devons '{'harmoniser avec nous-mème, c'est-à-dire l'humaniser. Il faut animer la nature, sans quoi elle ne nous dit rien. Notre œil a une lumière propre, et il ne voit que ce qu'il éclaire de sa clarté.

3° Par cela même, nous devons introduire dans le paysage une harmonie objective, y tracer certaines grandes lignes, le rapporter à des points centraux, enfin le systématiser. Les vrais paysages sont aussi Dien au dedans de nous qu'au dehors : nous y collaborons, nous les dessinons pour ainsi dire une seconde fois, nous repensons plus clairement la pensée vague de la nature. Le sentiment poétique n'est pas né de la nature, c'est la nature même qui en sort transformée en une certaine mesure. L'être vivant et sentant prête aux choses son sentiment et sa vie. II faut être déjà poète en soi-même pour aimer la nature : les larmes des choses, les lacrymse rerum, sont nos propres larmes. On a dit que le paysage est un « état d'âme »; ce n'est pas encore assez : il faut dire au pluriel, pour exprimer cette communication sympathique et cette sorte d'association entre nous et Tâme des choses : le paysage est un état d'âmes.

II. — Pour nous intéresser et exciter notre sympathie, la représentation de la nature doit en être l'animation; elle doit, par conséquent, être une extension de la société vivante à la nature entière. Il faut que notre vie se mêle à celle des choses, et celle des choses à la nôtre. C'est ce qui a lieu dans la

réalité. Pour ma part, je ne me rappelle guère de paysage auquel je n'aie intimement mêlé mes pensées ou mes émotions, qui n'ait pris pour moi un sens, ne m'ait suggéré quelque retour sur moi-même ou sur le monde. Aujourd'hui j'ai vu la mer d'en haut : une grande étendue grise, puis, près du rivage, une ligne d'écume blanche qui s'avançait, croissait, s'épanouissait et mourait ; je ne mesurais pas l'élévation de la vague, car, de la colline où j'étais, tout était presque de niveau ; mais je sentais son mouvement, et c'était assez pour que mon œil s'attachât à elle, la suivît amicalement dans son essor : cette petite vague faisait vivre pour mon œil la mer tout entière. Il me semblait qu'elle était moi-même. Agir, pensais-je, se mouvoir, être la goutte d'eau qui monte et blanchit, non la grande étendue morne, engourdie dans son immobilité éternelle! Un oiseau plongeur passe : il est petit, léger, mouvant comme un regard. Il glisse sur les eaux, puis disparait. Où donc est-il ? Son œil se fait à la lumière assourdie des profondeurs. Oh! comme lui, plonger sous les ondes des choses, et voir l'ombre que font les êtres sur le fond éternel de la réalité, le glissement confus des flots de la vie!

« Rien de la nature ne m'est indifférent, disait Michelet. Je la hais, je l'adore, comme on ferait d'une femme. » Ainsi doit être le poète. Le paysage n'est pas pour lui un simple groupement des sensations ; il leur donne une teinte morale, de manière à ce qu'un sentiment général s'en dégage. Et parfois ce sentiment est non seulement moral, mais philosophique. On a dit avec raison que l'image totale de

l'animation de la nature 67

la terre est obscurément évoquée par chaque paysage de Loti. La destinée humaine tout entière est aussi présente dans toutes les descriptions saillantes de Chateaubriand, de Victor Hugo, de Flaubert, de Zola.

Animer la nature, c'est être dans le vrai, car la vie est en tout — la vie et aussi l'eflort; le vouloirvivre, tantôt favorisé, tantôt contrarié, apporte partout avec lui le germe du plaisir et de la souffrance, et nous pouvons avoir pitié même d'une fleur. De ma fenêtre j'aperçois un grand rosier : — Petit bouton de rose blanche à demi détaché de la tige, trois filaments d'écorce t'y retiennent seuls encore. Quelques gouttes de pluie, pourtant, et te voilà fleuri. Fleur sans espoir, qui ne pourras être féconde, et qui embaumes et réjouis, fleur douloureuse qui, avant de t'éteindre, souris!

Le faux, c'est notre conception abstraite du monde, c'est la vue des surfaces immobiles et la croyance en l'inertie des choses, auxquelles s'en tient le vulgaire. Le poète, en animant jusqu'aux êtres qui nous paraissent le plus dénués de vie, ne fait que revenir à des idées plus philosophiques sur l'univers.

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