FÉCONDITÉ DE LA VIE. LA CHARITÉ
joies en réserve que n'en justifie notre propre bonheur. Il faut bien aller vers autrui, se multiplier soi-même par la communion des pensées et des sentiments. Ainsi, en notre activité, en notre intelligence, en notre sensibilité, il y a une pression qui s'exerce dans le sens altruiste, il y a une force d'expansion aussi puissante que celle qui agit dans les astres : et c'est cette force d'expansion devenue 3onsciente de son pouvoir qui se donne à elle-même le nom de devoir.
Vie, c'est fécondité, et réciproquement la fécondité, c'est la vie à pleins bords, c'est la véritable existence. Il y a une certaine générosité inséparable de l'existence, et sans laquelle on meurt, on se dessèche intérieurement. Il faut fleurir; la moralilé, le désintéressement, c'est la fleur de la vie humaine.
On a toujours représenté la Charité sous les traits d'une mère qui tend à des enfants son sein gonflé de lait; c'est qu'en effet la charité ne fait qu'un avec la fécondité débordante : elle est comme une maternité trop large pour s'arrêter à la famille. Le sein de la mère a besoin de bouches avides qui l'épuisent; le cœur de l'être vraiment humain a aussi besoin de se faire doux et secourable pour tous : il y a chez le bienfaiteur même un appel intérieur vers ceux qui souffrent.
I. — Le sacrifice même de la vie peut être encore, dans certains cas, une expansion de la vie, devenue assez intense pour préférer un moment de sublime exaltation à des années de terre à terre. Il y a des heures où il est possible de dire à la fois : je vis, j'ai vécu. Si certaines agonies physiques et morales durent des années, et si l'on peut pour ainsi dire mourir à soi-même pendant toute une existence, l'inverse est aussi vrai, et l'on peut concentrer une vie dans un moment d'amour et de sacrifice.
Donnez à quelqu'un le choix entre revivre la durée monotone de sa vie entière ou revivre le petit nombre d'heures parfaitement heureuses qu'il se rappelle : peu de gens hésiteront. Étendons la chose au présent et à l'avenir; il est des heures où l'intensité de la vie est si grande que, mises en balance avec toute la série possible des années, elles emportent le plateau. On passe trois jours pour monter à un haut sommet des Alpes; on trouve que ces trois jours de fatigue valent le court instant passé sur la cime blanche, dans la tranquil-
lité du ciel. Il y a aussi des instants de la vie où il semble qu'on soit sur une cime et qu'on plane; devant ces instants-là tout le reste devient indifférent.
La vie, — même au point de vue positif où nous nous plaçons ici, — n'a donc pas cette valeur incommensurable qu'elle semblait d'abord avoir. On peut parfois, sans être irrationnel, sacrifier la totalité de l'existence pour un de ses moments, comme on peut préférer un seul vers à tout un poème.
II. — Plus l'être humain deviendra conscient, plus il aura conscience de la nécessité, de la rationalité inhérente à la fonction qu'il accomplit dans la société humaine, plus il se verra et se comprendra lui-même dans son rôle d'être social. Un fonctionnaire sans reproche est toujours prêt à risquer sa vie pour accomplir la fonction qui lui est dévolue, fût-ce la simple fonction de garde champêtre, de douanier, de cantonnier, d'employé de chemin de fer ou de télégraphe; celui-là serait inférieur à ces très humbles employés qui ne se sentirait pas capable de braver lui aussi la mort à un moment donné. On peut se juger soi-même et juger son idéal en se posant cette question : pour quelle idée, pour quelle personne serais-je prêt à risquer ma vie? — Celui qui ne peut pas répondre à une telle interrogation a le cœur vulgaire et vide; il est incapable de rien sentir et de rien faire de grand dans la vie, puisqu'il est incapable de dépasser son individualité; il est impuissant et stérile, traînant son moi égoïste comme la tortue sa carapace. Au contraire, celui qui a présente à l'esprit la pensée de la
mort en vue de son idéal, cherche à maintenir cet idéal à la hauteur de ce sacrifice possible; il puise dans ce risque suprême une tension constante, une infatigable énergie de la volonté. Le seul moyen d'être grand dans la vie, c'est d'avoir la conscience qu'on ne reculera pas devant la mort. Et ce courage devant la mort est en germe dans toute volonté intelligente et aimante, il est en germe dans ce sentiment même de l'universel que nous donnent la science et la philosophie; il commence à se montrer dans ces élans spontanés du cœur, dans ces inspirations de l'être moral semblables à celles du poète, que l'art et la morale cherchent à faire naître plus fréquemment en nous.
III. — Un exemple caractéristique de sentiment impulsif et irréfléchi nous est fourni par de pauvres ouvriers d'un four à chaux des Pyrénées. L'un d'eux, étant descendu dans le four pour se rendre compte de je ne sais quel dérangement, tombe asphyxié; un autre se précipite à son secours et tombe. Une femme témoin de l'accident appelle à l'aide ; d'autres ouvriers accourent. Pour la troisième fois un homme descend dans le four incandescent et succombe aussitôt. Un quatrième, un cinquième sautent et succombent. Il n'en restait plus qu'un; il s'avance et va sauter, lorsque la femme qai se trouvait là s'accroche à ses vêtements et, à moitié folie de terreur, le retient sur le bord. Un peu plus tard, le parquet s'étant rendu sur les lieux pour procéder à une enquête, on interrogea le survivant sur son dévouement irréfléchi, et un magistrat entreprit avec gravité de lui démontrer l'irrationalité de sa
conduite; il fit cette réponse admirable: « Mes compagnons se mouraient; il fallait y aller. »
Lorsque certaines allernatives se posent, l'être moral a le sentiment d'être saisi dans un engrenage : il est lié, il est captif du « devoir »; il ne peut se dégager et n'a pîjs qu'à attendre le mouvement du grand mécanisme social ou naturel qui doit le broyer. Il s'abandonne, en regrettant peutêtre d'avoir été la victime choisie. La nécessité du sacrifice, dans bien des cas, est un mauvais numéro; on le tire pourtant, on le place sur son front, non sans quelque fierté, et on part.
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SOLIDARITÉ SOCIALE ET Sï'MPATHIE UNIVERSELLE
I. — L'être antisocial s'écarte autant du type de l'homme moral que le bossu du type de l'homme physique; de là une honte inévitable quand nous sentons en nous quelque chose d'antisocial; de là aussi un désir d'effacer cette monstruosité. On voit l'importance de l'idée de normalité dans l'idée de moralité. Il y a quelque chose de choquant pour la pensée comme pour la sensibilité à être une monstruosité, à ne pas se sentir en harmonie avec tous les autres êtres, à ne pouvoir se mirer en eux ou les retrouver en soi-même. L'idéal, impossible à atteindre complètement, serait que les sentiments de sociabilité, devenus le fond même de tout être, fassent assez puissants pour proportionner la quantité et la qualité des joies intérieures de l'homme à sa moralité, c'est-à-dire à sa sociabilité même. La conscience individuelle reproduirait si exactement la conscience sociale que toute action capable de troubler celle-ci troublerait l'autre dans la même mesure; toute ombre portée au dehors viendrait se projeter sur nous : l'individu sentirait dans son cœur la société vivante tout entière.
L'instinct social, par la force de la sélection naturelle, en vient à imprégner si bien l'être tout