‹ J. M. GuyauChapitre 48 sur 98 · SOLIDARITÉ SOCIALE ET SYMPATUIE UNIVERSELLE · texte numérisé non relu

SOLIDARITÉ SOCIALE ET SYMPATUIE UNIVERSELLE

entier jusque dans ses membres que, si on coupe une fourmi par le milieu du corps, la tète et le corselet, qui peuvent marcher encore, continuent de défendre la fourmilière et de porter les nymphes dans leur asile. C'est là un degré d'impulsion spontanée que n'a pas atteint la moralité humaine : il faudrait que chaque fragment de nous-même vécût et mourût pour autrui, que notre vie fût mêlée jusque dans ses sources profondes à la vie sociale tout entière.

II. — Le vrai philosophe ne doit pas dire seulement : rien de ce qui est humain ne m'est étranger, mais : rien de ce qui vit, soulïre et pense ne m'est étranger. Le cœur se retrouve partout où il entend battre un cœur comme lui, jusque dans l'être le plus infime, à plus forte raison dans l'être égal ou suiiérieur. Un poète de l'Inde, dit la légende, vit tomber à ses pieds un oiseau blessé, se débattant contre la mort; le cœur du poète, soulevé en sanglots de pitié, imita les palpitations de la créature mourante : c'est cette plainte mesurée et modulée, c'est ce rythme de la douleur qui fut l'origine des vers; comme la poésie, la religion a aussi son origine la plus haute et sa plus belle manifestation dans la pitié. L'amour des hommes les uns pour les autres n'a pas besoin d'être précédé par l'accord complet des esprits; c'est cet amour même qui arrivera à produire un accord relatif : aimez vous l'un lautre, et vous vous comprendrez; quand vous vous serez bien compris, vous serez déjà plus près de vous entendre : une lumière jaillit de l'union des cœurs.

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