LA POÉSIE DU BIEN
C'est là une illusion, par laquelle ce qu'on rêve semble toujours supérieur à ce qu'on pense. En vérité, les meilleurs vers du poète sont ceux qu'il a écrits de sa propre main, ses meilleures pensées sont celles qui ont été assez puissantes pour trouver leur formule et leur musique : il est bien tout entier dans ses poèmes. Et nous aussi, nous sommes tout entiers dans nos actions, dans nos discours, dans l'éclair d'un regard ou l'accent d'un mot, dans un geste, dans la paume de notre main ouverte pour donner : il n'y a pas d'autre manière d'être que d'agir, et la pensée qui ne peut se traduire ou se fixer d'aucune manière est elle-même une pensée avortée, qui n'a pas vécu réellement et ne méritait pas de vivre. Notre idéal ne doit pas être seulement une apparition passagère et fantastique, mais une création positive de notre esprit; il faut que nous puissions le contempler sans le détruire, en nourrir nos yeux comme d'une réalité. D'ailleurs cet idéal de bonté et de perfection persistant ainsi sous le regard intérieur n'a pas besoin d'une existence objective, en quelque sorte matérielle, pour produire sur l'esprit tout son attrait. L'amour le plus profond subsiste pour ceux qui ont été comme pour ceux qui sont; il va aussi vers l'avenir comme vers le présent. Il peut même, dans une certaine mesure, devancer l'existence, deviner et aimer l'idéal qui sera. Un modèle pour l'être moral, ici comme ailleurs, c'est l'amour maternel, qui souvent n'attend pas pour s'attacher l'existence de l'ttre aimé : la mère forme dans, sa pensée et aime, longtemps avant qu'il naisse, l'enfant auquel
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elle donnera sa vie; elle la lui donne même d'avance, se sent prête à mourir pour lui et par lui avant même de le connaître.
Pour les esprits vraiment élevés, elles resteront fécondes ces heures consacrées à former et à faire vivre intérieurement leur idéal, ces heures de recueillement, de méditation non seulement sur ce qu'on sait et ce qu'on ne sait pas, mais encore sur ce qu'on espère, sur ce qu'on tentera, sur l'idée qui veut être par vous, qui s'appuie sur votre cœur à le briser. Toute méditation philosophique a, comme la prière, quelque chose de consolant, non par ellemême, car elle peut porter sur de bien tristes réalités, mais indirectement, parce qu'elle élargit le cœur en élargissant la pensée. Toute ouverture sur linfmi nous donne cette impression rude et pourtant rafraîchissante de l'air du large, dans lequel la poitrine se dilate. Nos tristesses se fondent dans l'immensité comme les eaux venues de la terre se fondent dans l'eau bleue des mers, où elles viennent se pénétrer de ciel.
l'enthousiasme
Le promoteur de toutes les entreprises, petites ou grandes, de presque toutes les œuvres humaines, c'est l'enthousiasme, qui a joué un rôle si important dans les religions. L'enthousiasme suppose la croyance en la réalisation possible de l'idéal, croyance active, qui se manifeste par l'effort. Le possible n'a le plus souvent qu'une démonstration, son passage au réel; on ne peut donc le prouver qu'en lui ôlTant son caractère distinctif, le pas encore. Aussi les esprits trop positifs, trop amis des preuves de fait, ont-ils cette infirmité de ne pouvoir bien comprendre tout le possible ; les analystes distinguent trop exactemient ce qui est de ce qui n'est pas pour pouvoir pressentir et aider la transformation constante de l'un dans l'autre. 11 y a sans doute un point de jonction entre le présent et l'avenir, mais ce point de jonction est difficilement saisissable pour l'intelligence pure : iî est partout et nulle part; ou, pour mieux dire, ce n'est pas un point inerte, mais un point en mouvement, une direction, conséquemment une volonté poursuivant un but. Le monde est aux enthousiastes, qui mêlent
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de propos délibéré le pas encore et le déjà, traitant l'avenir comme s'il était présent; aux esprits synthétiques qui dans un même embrassement confondent l'idéal et le réel; aux volontaires qui savent brusquer la réalité, briser ses contours rigides, en faire sortir cet inconnu qu'un esprit froid et hésitant pourrait appeler avec une égale vraisemblance le possible ou l'impossible. Ce sont les prophètes et les messies de la science. L'enthousiasme est nécessaire à l'homme, il est le génie des foules, et, chez les individus, c'est lui qui produit la fécondité même du génie.
L'enthousiasme est fait d'espérance, et pour espérer, il faut avoir un cœur viril, il faut du courage. On a dit : le courage du désespoir; il faudrait dire : le courage de l'espoir. L'espérance vient se confondre avec la vraie et active charité. Si, au fond de la boîte de Pandore, est restée sans s'envoler la patiente Espérance, ce n'est pas qu'elle ait perdu ses ailes et qu'elle ne puisse, abandonnant la terre et les hommes, s'enfuir librement en plein ciel; c'est qu'elle est avant tout pitié, charité, dévouement; c'est qu'espérer, c'est aimer, et qu'aimer, c'est savoir attendre auprès de ceux qui souffrent.
Sur la boîte de Pandore entrouverte oii est restée ainsi l'espérance amie, prête à tous les dévouements pour les hommes et pour l'avènement de l'idéal humain, il faut écrire comme sur le coffret du Marchand de Fen/sd qui contenait l'image de la bien-aimée : (c Qui me choisit, doit hasarder tout ce qu'il a. »
TATERNITE ET EDUCATION
C'est dans la paternité seule, mais dans la paternité complète, consciente, c'est-à-dire dans l'éducation de l'enfant, que l'homme en vient « à sentir tout son cœur ». Oh! le bruit des petits pieds de l'enfant! ce bruit léger et doux des générations qui arrivent, indécis, incertain comme l'avenir. L'avenir, c'est nous qui le déciderons peut-être, par la manière dont nous aurons élevé les générations nouvelles.
Flaubert a dit que la vie doit être une éducation incessante, qu'il faut tout apprendre, « depuis parler jusqu'à mourir ». Livrée au hasard, cette longue éducation dévie à chaque instant. Les parents mêmes n'ont point, le plus souvent, une idée exacte du but de l'éducation, surtout quand les enfants sont encore très jeunes. Quel est l'idéal moral proposé à la plupart des enfants dans la famille? Ne pas être trop bruyant, ne pas se mettre les doigts dans le nez ni dans la bouche, ne pas se servir à table avec les mains, ne pas mettre, quand il pleut, les pieds dans l'eau, etc. '. Être raisonnable I
i. A un point de vue supérieur, l'idéal de beaucoup d'hommes est-il en son genre bien plus élevé?
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Pour bien des parents l'enfant raisonnable est une petite marionnette qui ne doit bouger que si on en tire les fils; il doit avoir des mains pour ne toucher à rien, des yeux pour ne pas pétiller de désir à tout ce qu'il voit, des petits pieds pour ne point trotter bruyamment sur le plancher, une langue pour se taire.
Beaucoup de gens élèvent leurs enfants non pour les enfants mêmes, mais pour eux. J'ai connu des parents qui ne voulaient pas marier leur fille, afin de ne pas se séparer d'elle; d'autres qui ne voulaient pas que leur fils prit tel ou tel métier (par exemple celui de véténnaire) parce que ce métier leur déplaisait à eit.r, etc. Les mêmes règles dominaient toute leur conduite envers leurs enfants. C'est l'éducation égoïste. Il est une autre sorte d'éducation qui prend pour but non plus le plaisir du père, mais \e plaisir du fils apprécié parle père. Ainsi un paysan, qui a passé toute sa vie au soleil, considérera comme un devoir d'épargner à son fils le travail de la terre; il l'élévera pour en faire un petit bureaucrate, un pauvre fonctionnaire étouffant dans son bureau, qui s'en ira mourir phtisique dans quelque ville. La vraie éducation est désintéressée : elle élève l'enfant pour lui-même, elle l'élève aussi et surtout pour la patrie, pour l'humanité entière.