LE PROBLEME SOCIAL
lisation en grand dans l'industrie. S'il en est ainsi de toutes les idées scientifiques, de toute invention portant sur la matière inerte que nous pouvons librement pétrir, à plus forte raison en est-ii ainsi des idées sociales, des expériences sur la matière humaine, si variable, si hétérogène, si résistante. Les socialistes n'en sont le plus souvent encore qu'à la théorie, — une théorie très vague et très contradictoire; quand il s'agira pour eux de passer à la pratique, il faudra bien distinguer entre l'application en petit dans un milieu choisi, fait exprès, et l'application en grand dans l'État. L'État qui, séduit par quelque belle théorie socialiste, serait par impossible entraîné à vouloir la réaliser luimême sur de grandes proportions, se ruinerait nécessairement.
IL — L'association, entravée jusqu'ici par les lois, l'ignorance, les préjugés, les difficultés des communications, qui sont une difficulté de rapprochement, etc., n'a guère commencé qu'en ce siècle à montrer toute sa puissance. Il viendra sans doute un jour où des associations de toute sorte couvriront le globe, où tout, pour ainsi dire, se fera par association, où dans le grand corps social des groupes sans nombre de l'aspect le plus divers se formeront, se dissoudront avec une égale facilité, circuleront sans entraver en rien la circulation générale. Le type dont toute association doit chercher à se rapprocher, c'est celui qui unirait à la fois l'idéal du socialisme et l'idéal de l'individualisme, c'est-à-dire celui qui donnerait à l'individu le plus de sécurité dans le présent et dans l'avenir
tout en lui donnant aussi le plus de liberté. Dès maintenant toute assurance est une association de ce genre; d'une part, elle fait protéger l'individu par une immense force sociale mise en commun; d'autre part, elle n'exige de l'individu qu'un ininimum de contribution, elle le laisse libre d'entrer ou de sortir à son gré de l'association, le protège enfin sans rien imposer. Plus on est uni, plus on doit être indépendant; il faut tout partager sans pourtant rien aliéner : les consciences peuvent, se faire transparentes l'une pour l'autre sans rien perdre de l'aisance de leurs mouvements. L'avenir, en un mot, est à l'association, pourvu que ce soit des libertés qui s'associent, et pour augmenter leur liberté, non pour en rien sacrifier..
l'homme s'occupera toujours des grands problèmes. CONTRE LES SCEPTIQUES ET LES BLASÉS
I. — L'instinct de la spéculation libre répond à un sentiment indestructible, celui des bornes de la connaissance positive : il est comme la résonance en nous de l'immortel mystère des choses. 11 répond en outre à une autre tendance invincible de l'esprit, le besoin de l'idéal, le besoin de dépasser la nature visible et tangible, non seulement par l'intelligence, mais par le cœur. L'âme humaine, comme les hirondelles, a les ailes trop longues pour voler tout près de terre : elle est faite pour les grands coups d'ailes, les élans faciles et puissants dans le plein ciel. Il faut seulement qu'elle se soulève une fois du sol; souvent elle ne le peut : ses longues ailes battent en vain la terre sans pouvoir la chasser et se souillent de boue. Quelle force la saisira et la lancera dans les cieux? Le désir même de ces espaces inconnus, le désir de l'idéal infini et incertain.
Grâce à ce double sentiment des bornes de notre science et de l'infinité de notre idéal, il est inadmissible que l'homme renonce jamais aux grands problèmes sur l'origine et sur la fin des choses.
PAGE? CHOISIES DE CUYAU. il
Les systèmes meurent; ce qui reste, ce sont les sentiments et les idées. Tous les arrangements se dérangent, toutes les délimitations et toutes les définitions se brisent un jour ou l'autre, toutes les constructions tombent en poussière; ce qui est éternel, c'est cette poussière même des doctrines, toujours prête à rentrer dans un moule nouveau, dans une forme provisoire toujours vivante et qui, loin de recevoir la vie de ces formes fugitives où elle passe, la leur donne. Les pensées humaines vivent non par leurs contours, mais par leur fond. Pour les comprendre, il faut les saisir non dans leur immobilité, au sein d'un système particulier, mais dans leur mouvement, à travers la succession des doctrines les plus diverses. Ainsi que la spéculation même et Thypotlièse, le sentiment philosophique et métaphysique qui y correspond est éternel.
IL — Depuis la disparition des Pyrrhon et des Œnésidème, le scepticisme n'est plus qu'un mot qui sert à englober les doctrines les plus diverses. Les sceptiques grecs aimaient à s'appeler les chercheurs, Z7)T7)T'.xoi; c'est le nom qui convient à tout philosophie, qui définit même le philosophe par opposition au croyant. Mais comme on abuse du terme de sceptique, au sens moderne et négatif! Si vous n'appartenez à aucun système nettement défini, vous voilà rangé aussitôt au nombre des sceptiques. Pourtant, rien de plus éloigné du scepticisme superficiel qu'un esprit synthétique qui, précisément parce qu'il embrasse un horizon assez large, refuse de se cantonner dans un point de vue