‹ J. M. GuyauChapitre 61 sur 98 · CONTRE LES SCEPTIQUES ET LES BLASÉS · texte numérisé non relu

CONTRE LES SCEPTIQUES ET LES BLASÉS

étroit, dans une clairière de cent pieds carrés ou dans un petit vallon entre deux montagnes. Vous n'êtes pas assez dogmatique, dit-on parfois au philosophe; à quel système appartenez- vous? dans quelle classe des insectes pensants faut-il vous ranger? sur quel carton de notre collection faut-il vous piquer de compagnie? Un lecteur éprouvera toujours le besoin d'interroger un auteur au moyen d'un certain nombre de formules convenues : — Que pensez-vous sur tel problème, sur tel autre? Vous n'êtes pas spiritualiste, vous êtes donc matérialiste? Vous n'êtes pas optimiste, alors vous êtes pessimiste? Il faut répondre par un oui ou un non tout court, comme dans les plébiscites. — Eh! ce que je pense a peu d'importance, même pour moi, mon point de vue n'est pas le centre de la cité intellectuelle. Ce que je cherche à connaître, à deviner en moi comme en vous-même, c'est la pensée humaine dans ce qu'elle a de plus complexe, de plus varié, de plus ouvert. Si je m'examine moimême, ce n'est pas en tant que je suis moi, mais en tant que je trouve en moi quelque chose de commun avec tous les hommes; si je regarde ma bulle de savon, c'est pour y découvrir un rayon du soleil ; c'est pour en sortir et non pour y borner ma vue. D'ailleurs ceux-là seuls ont des idées absolument fixes, tranchées et satisfaites de leurs propres limites, qui précisément n'ont pas d'idées personnelles. Il y a deux sortes d'hommes, les uns qui s'en tiennent toujours à la surface des choses, les autres qui cherchent le fond; il y a les esprits superficiels et les esprits sérieux. En France, presque

tous les hommes que nous désignons sous le nom de sceptiques ou de blasés sont simplement des superficiels tâchant de se donner un air profond. Ce sont aussi, souvent, des épicuriens pratiques. Il y aura à jamais des gens prêts à dire comme certain héros de Balzac : Trouver toujours bon feu, bonne table, n'avoir rien à chercher ici-bas, voilà Texistence! L'attente du vivre et du couvert est le seul avenir de la journée. Et il y en aura d'autres pour qui la vie sera de chercher infatigablement.

Un chercheur peut parfois se défier de ses forces, se plaindre de son impuissance, mais il ne renoncera jamais en face de la vérité lointaine. Les esprits vraiment forts ne seront jamais des découragés ni des dégoûtés, des Mérimée ou des Beyle.

Les esprits trop critiques et les esprits trop crédules ne sont que des impuissants. Il est bon de sentir sa faiblesse, mais de temps en temps seulement; il faut promener ses regards sur les limites de l'intelligence humaine, mais ne pas les y arrêter à jamais : on pourrait se paralyser soi-même. « L'homme, a dit Gœthe, doit croire avec fermeté que l'incompréhensible deviendra compréhensible; sans cela il cesserait de scruter. » Malgré le nombre d'idées qui entrent et sortent au hasard des têtes humaines, qui montent et tombent sur notre horizon, qui brillent et s'éteignent, il y a cependant en tout esprit une part d'éternité. Dans certaines nuits d'automne se produisent au ciel de véritables pluies d'aérolithes : on voit par centaines à la fois ces petits astres se détacher du zénith, comme les flocons d'une neige lumineuse; il semble que la voûte

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