‹ J. M. GuyauChapitre 74 sur 98 · LE MATÉRIALISME · texte numérisé non relu

LE MATÉRIALISME

science positive; il fait, lui aussi, tout comme l'idéaliste, de la poésie niélaphysique; seulement ses poèmes, avec leurs constructions Imaginatives, sont écrits en langue d'atomes et de mouvements, au lieu d'être écrits en langue d'idées. Les symboles qu'il choisit sont plus voisins du terre-à-terre et de la réalité visible, ils ont plus de portée et plus de généralité; mais ce sont toujours des symboles. Ce sont, en quelque sorte, des métaphores où les termes scientifiques perdent leur sens positif pour prendre un sens métaphysique, transportés qu'ils sont dans un domaine que natteint pas l'expérience. Ceux de nos savants qui spéculent ainsi sur la nature des choses sont des Lucrèce qui s'ignorent.

Sous la matière que la pensée conçoit et sous la pensée qui se conçoit, il y a un infini qui les déborde toutes les deux et qui semble le plus profond de la matière même. Ce n'est pas sans raison que les anciens appelaient précisément la matière, conçue en soi et indépendamment de ses formes, l'infini, a7C£tpov. Le matérialisme nous laisse ainsi, comme les autres systèmes, en présence de ce « mystère dernier » que toutes les religions ont symbolisé dans leurs mythes, que la métaphysique sera toujours obligée de reconnaître et la poésie d'exprimer par des images.

Sur le bord de la mer est une grande montagne toute droite, lancée en l'air comme une flèche : les flots viennent blanchir à ses pieds. Le matin, quand le premier rayon de soleil tombe sur les vieux rochers, ils tressaillent, une voix s'échappe des pierres grises, qui se mêle à celle des vagues

bleues : la montagne et la mer causent ensemble. La mer dit : « Depuis un million d'années que je le reflète en vain dans mes vagues mouvantes, le ciel est toujours aussi loin de moi, aussi immobile. » Et la montagne dit : — « Depuis un million d'années que je suis montée vers lui, il est toujours aussi haut. » Un jour, un rayon de soleil tomba si souriant sur le front de la montagne, que celle-ci voulut l'interroger sur ce ciel lointain d'où il venait. Le rayon allait répondre; mais le front de la montagne le réfléchit brusquement vers la mer, et un flot qui scintillait le renvoya vers le ciel, d'où il venait. Le rayon est encore en route à travers l'infini, vers cette nébuleuse de Maïa, dans les Pléiades, qui est restée si longtemps invisible, — ou plus loin encore; — et il n'a pas répondu.

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