REFLEXIONS SUR LA DESTINEE DU MONDE
Si, comme nous l'avons dit, la moralité est un phénomène de fécondité morale, on comprendra que tout être moral ait nécessairement les yeux tournés vers l'avenir, espère ne pas voir mourir son œuvre, veille au salut de ce quelque chose de soi qu'il a livré à autrui — son amour, — par lequel non seulement il s'est voué aux autres, mais a fait aussi les autres siens dans une certaine mesure, a pris des droits sur eux, les a conquis pour ainsi dire en se donnant à eux. En travaillant pour l'hu- 'manité, pour l'univers à qui elle est liée, j'acquiers des droits sur l'univers : il s'établit entre nous un rapport de dépendance réciproque. La plus haute conception de la morale et de la métaphysique est celle d'une sorte de ligue sacrée, en vue du bien, de tous les êtres supérieurs de la terre et même du monde.
Maintenant, quels sont les faits scientifiques qui pourraient s'opposer à ces espérances sur la destinée des mondes et de l'humanité?
L'idée décourageante par excellence dans la théorie de l'évolution, c'est celle de la dissolution, qui y semble d'abord invinciblement liée. Depuis Heraclite jusqu'à M. Spencer, les philosophes n'ont jamais séparé ces deux idées. Toute évolution n'aboutit-elle pas nécessairement à la dissolution? — L'expérience que nous avons des individus et des mondes semble en effet, jusqu'à présent, répondre par l'afllrmative. Nous ne connaissons que des mondes qui ont fait ou feront naufrage. Quand le cadavre d'un marin a été jeté à la mer, les compagnons qui l'ont aimé relèvent le point exact de latitude et de longitude où son corps a disparu dans l'uniforme Océan : deux chiffres sur un feuillet de papier sont le seul vestige qui subsiste alors d'une vie humaine. On peut croire qu'un sort analogue est réservé au globe terrestre et à l'humanité entière : ils peuvent un jour sombrer dans l'espace et se dissoudre sous les ondes mouvantes de l'éther; à ce moment, si de quelque astre voisin et ami on nous a observés, on marquera le point de l'abîme céleste où noire globe a disparu, on relèvera l'ouverture de l'angle que formaient pour des yeux étrangers les rayons partis de notre terre, et cette mesure de l'angle de deux rayons éteints sera l'unique trace laissée par tous les efforts humains dans le monde de la pensée.
Néanmoins, le devoir de la science étant de ne jamais dépasser, pas plus dans ses négations que dans ses affirmations, ce qu'elle peut constater ou démontrer, il importe de ne pas étendre sans preuve à tout l'avenir ce que le passé seul a vérifié.
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Jusqu'à présent il n'est pas d'individu, pas de groupe d'individus, pas de monde qui soit arrive à une pleine conscience de soi, à une connaissance complète de sa vie et des lois de cette vie. Nous ne pouvons donc pas affirmer ni démontrer que la dissolution soit essentiellement et éternellement liée à l'évolution par la loi même de l'être : la loi des lois nous demeure x. Pour la saisir un jour, il faudrait un état de la pensée assez élevé pour se confondre avec cette loi même. On peut d'ailleurs rêver un pareil état : s'il est impossible de prouver son existence, il est encore plus impossible de prouver sa non-existence. Peut-être qu'un jour, si la pleine connaissance de soi, la pleine conscience était réalisée, elle produirait une puissance correspondante assez grande pour arrêter désormais le travail de dissolution à partir du point oi^i elle serait arrivée à l'existence. Les êtres qui sauraient, dans l'infinie complication des mouvements du monde, distinguer ceux qui favorisent son évolution de ceux qui tendent à le dissoudre, de tels êtres seraient peut-être capables de s'opposer aux mouvements de dissolution, et le salut définitif de certaines combinaisons supérieures serait assuré. Pour franchir la mer, il faut que l'aile d'un oiseau ait une certaine envergure; c'est une question de quelques brins de plume, son sort se joue sur ces plumes légères. Jusqu'à ce que leur aile ait été assez forte, les oiseaux de mer qui s'écartaient du rivage ont sombré l'un après l'autre. Un jour leur aile a grandi, et ils ont pu traverser l'Océan. Il faudrait aussi que grandit pour ainsi dire l'envergure des mondes,
que s'élargît en eux la part de la conscience : peutêtre alors se produirait-il des êtres capables de traverser l'éternité sans sombrer, peut-être l'évolution pourrait-elle être mise à l'abri d'un recul : pour la première fois dans la marche de l'univers un résultat définitif aurait été obtenu. Selon les symboles souvent profonds de la religion grecque, le Temps est le père des mondes. La force de l'évolution, que les modernes placent au-dessus de toute chose, c'est toujours l'antique Saturne, qui crée et dévore : lequel de ses enfants le trompera et le vaincra? quel Jupiter sera un jour assez fort pour enchaîner la force divine et terrible qui l'aura engendré luimême? Pour ce nouveau-né de l'univers, pour ce dieu de lumière et d'intelligence, le problème serait de limiter l'éternelle et aveugle destruction sans arrêter la fécondité éternelle. Rien, après tout, ne peut nous faire affirmer scientifiquement qu'un tel problème soit, sur tous les points, à jamais insoluble.
Des deux infinis de durée que nous avons derrière nous et devant nous, un seul s'est écoulé stérile, du moins en partie. Même en supposant l'avortement complet de l'œuvre humaine et de l'œuvre que poursuivent sans doute avec nous une infinité de frères extra-terrestres, il restera toujours mathématiquement à l'univers au moins une chance sur deux de réussir : c'est assez pour que le pessimisme ne puisse jamais triompher dans l'esprit humain. Si les coups de dé qui, selon Platon, se jouent dans l'univers, n'ont produit encore que des mondes mortels et des civilisations bientôt fléchis-